‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 595 sur 649 · FRAGMENT DU DISCOURS D'OUVERTURE DE L'UNIVERSITE LIBRE DE BRUXELLES · texte numérisé non relu

FRAGMENT DU DISCOURS D'OUVERTURE DE L'UNIVERSITE LIBRE DE BRUXELLES

Il y aurait encore beaucoup à dire à ce sujet ; mais le temps nous presse ; et ces mots que je viens de prononcer, ces mots presque sacramentels, et que l'on ne saurait répéter sans une profonde émotion, letnen-être et l'amélioration de la patrie et de l'humanité, c'est encore tout un monde de pensées qui surgit devant nous.

En effet, messieurs, rendre nos concitoyens et, s'il se pouvait, tous les hommes, plus heureux et meilleurs, ce doit être là, aujourd'hui, l'objet non-seulement de notre nouvelle faculté, mais de tout notre enseignement ; ce doit être là le lien véritable de nos doctrines , l'unique fin de nos travaux. L'humanité ! saine ou souffrante , innocente ou dépravée, gouvernée ou gouvernante, riche ou pauvre, mais toujours l'humanité, voilà, dans toutes les voies intellectuelles et morales, l'étoile où doivent se diriger sans cesse les regards, le but où doivent tendre sans cesse les efforts. Car l'avenir est là tout entier. Les rêves de religiosisme , que vingt sectes diverses veulent remettre à la mode , s'évanouiront; les luttes mesquines de l'égoïsme politique se tairont; les doctrines nobiliaires, que quelques habiles chez nos voisins prétendent recrépir à grand renfort de sophismes , tomberont ; et sur toutes ces ruines s'élèvera toujours plus grande et plus triomphante la maxime éternelle, la maxime qui résumait le christianisme au berceau : Tous les hommes sont frères, aimez-vous donc les uns les autre*.

Je serais infini, messieurs, si je cherchais à suivre cette divine moralité dans ses applications à toutes les branches de notre enseignement; mais, pour me borner aux études qui me sont plus familières et à la mission spéciale que vous m'avez confiée , elle sera , croyez-le bien , la muse inspiratrice du vrai littérateur, du vrai poète de l'avenir. Sans doute il s'approchera encore des anciens flambeaux de la poésie; il invoquera encore le soleil aux flots de pourpre et d'or, et les mille diamants de la nuit, et loule cette belle nature qui révèle Dieu; il invoquera les grandes

images des siècles passés, et les voix mystérieuses de la solitude , et les intimes délices de l'amour pur et des arts. Mais ne vous semble-t-il pas que si quelque chose peut allumer en luilefeu divin, ce sera surtout la révélation de l'avenir de paix et de perfectionnement promis à l'humanité; ce sera le spectacle de tous les peuples réunis pour opérer par le bonheur de tous le bonheur de chacun, et réalisant cette providentielle allégorie de l'antiquité, ce Mercure trois fois grand, qui, les ailes aux pieds, les ailes au cerveau, et les ailes encore au caducée commercial qu'il élève sur sa tête, comme le signal du bien-être humanitaire, s'élance d'un vol sublime et le regard au ciel dans les régions du progrès infini?

Et ne croyez pas, messieurs, que j'abuse moimême du privilège de la poésie pour lui prédire des destinées qui ne seront pas les siennes. Par combien d'éclairs jetés dans leurs chants, ses représentants les plus nobles, ces hommes doués de la seconde vue, ne nous ont-ils pas déjà donné l'intelligence et lavant-goût de son avenir ! Choisissez les peuples qui, depuis longtemps, dominent l'Europe par le génie des arts, par le génie de la pensée, par le génie de l'industrie, par le génie de l'action. Demandez-leur quels sont, depuis le commencement de ce siècle, ceux qu'ils ont reconnus comme les plus profonds interprètes de la pensée sociale, comme leurs prophètes, leurs prêtres : car les vrais poêles sont tout cela. Us jetteront quatre billets dans l'urne, et quatre noms, quatre grands noms en sortiront tout rayonnants : Manzoni, Schiller, Byron et Béranger.

Eh bien ! si dans les rêves de la méditation , vous évoquez ces hommes d'élite, vous les entendrez, si divers de croyance, de langage, de position, de caractère, redire, d'une voix harmonieusement unanime, la maxime de l'éternelle paix, de l'éternelle fraternité. C'est Manzoni frappant du front les dalles des églises catholiques; c'est Schiller, assis, la coupe en main, la joie sur les lèvres, aux banquets des barons et des chevaliers féodaux ; c'est Byron, aristocrate radical, amoureux de l'égalité et la demandant à la solitude, car un tel génie ne pouvait la trou-

DISCOURS ET MORCEAUX ORATOIRES

ver ailleurs; c'est Béranger, le peuple faitpoëte; mais partout c'est la même pensée, le même langage. Oh ! qu'il me soit permis de redire leurs propres expressions ; si cette enceinte renferme des enfants de ces nations modèles , que chacun d'eux entende répéter dans sa langue maternelle, et avec les paroles mêmes des hommes qu'ils doivent révérer le plus , notre symhole sacré.

Italiens, écoutez Manzoni :

Siam fratclli, siam strettl ail un palto ; Kaladclto colui clic l'infrange, Clie s' Inalza sul flacco che plange, Che contrisla uno spirlo Immortal !

flous sommes frères, nous sommes lies par un pacte Inviolable. Maudit qui le brise; maudit qui s'éteve sur le faible qui pleure; maudit qui contrlste une intelligence immortelle!

Allemands, respect à Schiller :

Seyd umscblungen, mlllionen !

Diesen Kuss der ganzen Well !

Aile Menschen werden liriidcr.

Puissé-Je presser dans mes bras des milliers de mortels! un baiser à tout l'univers! tous les bommes sont frères.

Anglais , c'est Byron qui parle :

The tlme is pnst when swnrd subductl ;

Eut tbe beart, and the mind,

And the voice of mankind

Sball arise in communion,

And who shall resisl. tliatproud union?

te temps de l'einpire du glaive est passé ! mais le cœur,

mais l'Inlelligenec, mais la voix >ic l'humanité entière s'élevera d'un seul et commun élan, et qui résistera à cette sublime union?

Et vous, Français, et vous, Belges, qui parlez la même langue et vivez de la même vie sociale, voici notre Béranger :

J'ai vu la Paix descendre sur la terre, Semant de l'or, des fleurs et île» épia ; 1,'air était calme, et du dieu de la guerre Elle étouffait les foudres assoupis.

« Ah, disait-elle, égaux par la vaillance, Français, Anglais, Belge. Russe ou Germain, Peuples, formez une sainte alliance, Et donnez-vous la main ! »

A nous maintenant, messieurs , avançons-nous à notre tour sur les traces de lumière qu'ont laissées derrière eux ces nobles guides du genre humain; nous avons aussi un serment à prêter, non entre les mains ou aux genoux d'un homme, mais debout, devant nos concitoyens, dans- l'un des vieux temples des libertés flamandes, les premières libertés de l'Europe. Nous jurons d'inspirer à nos élèves, quel que soit d'ailleurs l'objet de notre enseignement, l'amour pratique des hommes qui sont frères , sans distinction de caste, d'opinion, de nation ; nous jurons de leur apprendre à consacrer leurs pensées , leurs talents au bonheur et à l'amélioration de leurs concitoyens et de l'humanité. Voilà notre serment, et Dieu nous soit en aide !

DIALOGUES

Las! mon Dieu, qu'il me tardait que je fusse despesché de cestuy- cy , afin de reprendre ma èourse ! J'ai faim , mais je veux épargner ce morceau de pain que j'avais apporté, il me servira bien pour mon souper; ou pour demain mon dîner, avec un ou deux navets cuits entre les cendres. Mais à quoi despends-je le temps, que je ne prends ma bourse, puisque je ne vois personne qui me regarde? 0 mon amour! t'es-tu bien portée?... Jésus, qu'elle est légère! Vierge Marie, qu'est ceci qu'on a mis dedans? Hélas! je suis détruit, je suis perdu, je suis ruiné! Au. xoleur, au larron, au larron! prenez-le, arrêtez tous ceux qui passent, fermez les portes, les huis, les fenêtres. Misérable que je suis, où cours-je? A qui le dis-je? Je ne sais où je suis, que je fais, ni où je vas! Hélas! mes amis, je me recommande à vous tous; secourez-moi, je vous prie, je suis mort, je suis perdu! Enseignez-moi qui m'a dérobé mon âme , ma vie , mon cœur et toute mon espérance. Que n'ai-je un licol pour me pendre ! car j'aime mieux mourir que vivre ainsi : hélas! elle est toute vuide. Vrai Dieu! qui est ce cruel qui tout à coup m'a ravi mes biens, mon honneur et ma vie? Ah! chétif que je suis, que ce jour m'a été malencontreux? A quoi veux-je plus vivre, puisque j'ai perdu mes écus que j'avais si soigneusement amassés, et que j'aimais et tenais plus chers que mes propres yeux? mes écus que j'avais épargnés , retirant le pain de ma bouche, n'osant manger mon soûl? et qu'un autre jouit maintenant de mon mal et de mon dommage?

frontin.

Quelles lamentations entends-je là1*

Que ne stiis-je auprès de la rivière, afin de me noyer!

1 Cette scène est empruntée à la comédie des Esprits. fievcrln arrive des champs avec sa bourse sous son manteau, et ne pouvant la déposer à la maison, à cause des diables, profite, pour la cacher, d'un moment où son valet Frontin est éloigne, nésiré la lui vole; et lorsque le vieillard revieut

FRONTIN

Je me doute que c'est.

Si j'avais un couteau , je me le planterais en l'estomac,

FRONTIN

Je veux voir s'il dit à bon escient. Que voulezvous faired'un couteau, seigneur Severin? Tenez, en voilà un.

Qui es- tu?

FRONTIN

Je suis Frontin, ne voyez- vous pas?

Tu m'as dérobé mes écus, larron que tu es; çà rends-les-moi, rends-les-moi, ou je t'étranglerai.

FRONTIN

Je ne sais que vous voulez dire.

Tu ne les as pas donc?

FRONTIN

Je vous dis que je ne sais que c'est.

Je sais bien qu'on me les a dérobés.

FRONTIN

Et qui les a pris?

Si je ne les trouve, je délibère me tuer moimême.

FRONTIN

Eh ! seigneur Severin , ne soyez pas si colère.

Comment ! colère , j'ai perdu deux mille écus!

FRONTIN

Peut-être que les retrouverez; mais vous di-

pour surveiller son trésor, ses inquiétudes pour une boursedéjà dérobée fournissent des effets scéniques fort plaisants, que Plaute-, auquel l'idée principale appartient, n'a point connus, et dont Molière s'est privé, en confondant l'instant du vol et l'Instant de la découverte, dans l'Avare,

DIALOGUES

siez toujours que n'aviez pas un liard , maintenant vous dites que avez perdu deux mille écus.

Tu te gabbes encore de moi, méchant que tues!

FRONTIN

Pardonnez-moi.

Pourquoi ne pleures-tu?

FRONTIN

Pour ce que j'espère que les retrouverez.

Dieu h veuille ! à la charge de te donner cinq bons sols.

FRONTIN

Venez dîner; dimanche vous les ferez publier au prône ; quelqu'un vous les rapportera.

Je ne veux plus boire ne manger; je veux mourir ou les trouver.

FRONTIN

Allons, vous ne les trouvez pas pourtant, et si ne dincz pas.

Ou veux-tu que j'aille? au lieutenant criminel?

FRONTIN

Bon.

Afin d'avoir commission de faire emprisonner tout le monde ?

FRONTIN

Encore meilleur ; vous les retrouverez , allons : aussi bien ne faisons-nous rien ici.

Sr.VKRIN.

Il est vrai; car, encore quelqu'un de ceux-là (montrant les spectateurs) les eût, il ne les rendrait jamais. Jésus, qu'il y a de larrons en Paris!

FRONTIN

N'ayez peur de ceux qui sont ici, j'en réponds, je les connais tous.

Hélas ! je ne puis mettre un pied devant l'autre. 0 ma bourse !

FRONTIN

Oh ! oh ! vous l'avez ; je vois bien que vous vous moquez de moi.

Je l'ai vraiment ; mais, hélas! elle est vuide, et elle était pleine.

FRONTIN

Si ne voulez faire autre chose ,. nous serons ici jusqu'à demain.

Frontin , aide-moi, je n'en puis plus; ô ma bourse, ma bourse, hélas! ma pauvre bourse!

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