ROMANS CHEVALERESQUES, HISTORIQUES, ALLÉGORIQUES
La plupart des poètes français , tout en se renfermant , pour le fond , dans ce genre facile et rapide, tourmentaient la forme par des bizarreries qui ne prouvaient que la patience de leurs auteurs : c'étaientles acrostiches , les rimes batele'es, brisées, équivoquées , fralernisées , rétrogradées, les vers à double face, etc. Plusieurs entreprenaient et parachevaient des poèmes de longue haleine où il n'était pas rare de compter dix-huit à vingt mille vers. Ces poèmes étaient de deux espèces, les poèmes historiques ou chevaleresques, en vers ou en prose , et les poèmes allégoriques.
Le roman historique tantôt s'attachait à l'antiquité classique , de là les longs poèmes sur la guerre de Troie et sur la vie d'Alexandre , comme celui de Lambert Li Cors et d'Alexandre de Ber- ;. nay qui employa la forme de vers appelée , d'après le sujet qu'il a traité , vers alexandrins ; tantôt , il dénaturait l'histoire moderne par des exagérations poétiques et des contes de légendaires. Tels sont le Roman du Rou de Robert Wace , le Récit de choses Merveilleuses de mon Temps , par Jean Moulinet , l'Histoire de France de Mousque d'Arras, la Vie de Duguesclin, par Cuvelier, etc. Les dicts du roi Arthur et de la table ronde , les faits de Charlemagne et de ses paladins , les aventures de Huon de Bourgogne , d'Opter le Danois, j de Renaud de Monlauban , de Perceval le Gallois, et surtout le fameux Amadis de Gaule, que le Portugais Lobeira mit en vogue, étaient les sujets ordinaires des romans chevaleresques. Chrétien de Troyes, Huon de Villeneuve et beaucoup d'autres s'acquirent un nom dans ce genre. Le roman chevaleresque, en passant en Italie et en Espagne, produisit deux chefs-d'œuvre. L'un
fut son triomphe , l'autre son coup de mort ; le Roland furieux de l'Arioste , et le Don Quichotte de Cervantes.
Un seul poème allégorique suffit pour donner une idée des autres , c'est le Romande la Rose, qui fut regardé pendant deux siècles comme le plus grand effort de l'esprit humain et qu'il est impossible de lire aujourd'hui jusqu'au bout. Une allégorie continuelle sur l'amour est le fond du sujet ; le poète renferme dans ce cadre des moralités et des descriptions assez longues , il est vrai , mais qui ne manquent ni de vérité ni d'élé* gance , et l'étalage habituellement fastidieux de son érudition scolastique et théologique. On distingue Cependant, à travers ce mélange indigeste , la critique presque toujours spirituelle et moqueuse de la société, et surtout des femmes de son siècle. Ainsi brille dès l'origine le génie , essentiellement raisonneur et comique , de la poésie française. La première partie du Roman de la Rose écrite vers le milieu du xiir3 siècle, par Guillaume de Lorris, que Marot appelait YEnnius français, est bien supérieure à celle qu'y ajouta, au commencement du siècle suivant , Jean de Meung dit Clopinel. On peut s'en convaincre en le parcourant dans la bonne édition publiée par M. Méon en 1814. Les principaux ouvrages qui se rapprochent de ce modèle et dont quelquesuns l'avaient devancé , sont : le fameux Roman du Renard, celui du Nouveau Renard, par Jacques Gielée , le Champ vertueux de bonne vie, par Jean Dupin, le Champion des Dames, par Martin Franc, le Blason des fausses amours, de Guillaume Alexis , le joli poème de l'Amant cordelier, de Martial d'Auvergne , la Danse aux aveugles , de Pierre Michaut, les poèmes moraux que l'on appelait Doctrinals , etc.