‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 7 sur 649 · ART DRAMATIQUE , MYSTÈRES , MORALITÉS , FARCES, SOTIES · texte numérisé non relu

ART DRAMATIQUE , MYSTÈRES , MORALITÉS , FARCES, SOTIES

Si déjà il est facile de remarquer dans les diverses branches de la littérature les influences indiquées au commencement de cet essai, elles sont plus frappantes et acquièrent une actualité plus spéciale encore lorsqu'il s'agit du théâtre. C'est dans les mystères et les cérémonies religieuses qu'il faut chercher le berceau de l'art dramatique chez les modernes comme chez les anciens. Mais le drame grec était né au sein d'une religion qu'Homère et les homérides avaient depuis longtemps rendue brillante et poétique , à une époque de patriotisme et de liberté qui préparait Marathon et Salamine ; le drame français, au contraire , apparut dans un temps de bigoterie et d'ignorance , au milieu des boucs de Paris .

DE LA LITTERATURE FRANÇAISE

sous le règne de Charles VI , siècle d'anarchie et de licence , impur mélange de luxe et de barbarie; de là tous les défauts qui frappent dans ces. pièces, leur platitude et leur trivialité , leurs plaisanteries toujours burlesques, souvent cruelles, la confusion du sacré et du profane , de la moralité presque idéale de l'Évangile avec les prosaïques réalités de la vie demi-sauvage de nos aïeux. On peut voir l'origine des mystères dans les rapsodies des pèlerins qui , revenus de la terre sainte , chantaient dans les villes et les châteaux leurs travaux et leurs misères, en variant ces récits de longs chapitres de l'Ancien et du Nouveau Testament; et d'une autre part, dans les fêtes superstitieuses, absurdes et ordurières qui se célébraient dans les églises et qu'on appelait la Fête des Fous, de Y Ane, des Innocents, etc. Ces éléments s'organisèrent en 1402, et des acteurs , sous le nom de confrères de la Passion représentèrent des pièces que l'on appela Mystères. Les mystères, les moralités, les farces et les soties forment tout le drame de ce temps.

Pour connaître les premiers , il suffit d'en parcourir un seul. Le plus fameux de tous était le grand mystère, dont l'auteur est l'évêque Jean Michel. Il se compose de trois parties : la Conception , la Passion et la Résurrection , et se subdivise en 174 actes qui exigeaient au moins 400 acteurs. Tous les autres lui ressemblent. Le mystère des Actes des apôtres , par Arnauld Greban, renferme 80,000 vers ; la représentation en dura 40 jours consécutifs. 11 en est à peu près de même des mystères de V Ascension et de la Pentecôte , de celui de la Nativité , par le malheureux Rarthélemy Anneau , massacré par le peuple en 1565 sur un soupçon de protestantisme , des mystères de Y Apocalypse , de Job, d'Abraham, du Vieux Testament qui contenait plus de 62,000 vers, etc.

Une seconde catégorie de mystères renferme ceux dont le sujet était tiré de la vie des saints et des histoires de la légende; c'était la vie de monseigneur saint Jean-Baptiste , de saint Andry, saint Laurent, saint Dominique, saint Barthélémy , de madame Marie Magdeleine , de madame Barbe,de madame Geneviève,le mystère du rot Avenir, celui de la Sainte-Hostie, qui célèbre un fait encore conservé dans les traditions du Rrabant, etc. Enfin une troisième espèce de mystères traitait des sujets de l'histoire profane, comme le mystère de Troie la Grande , celui de Grisélidis, le mystère de la France , qui renferme les événements du règne de Charles VII , et qui se rapproche singulièrement des pièces historiques de Shakspcarc , le génie du poète anglais mis à part, bien entendu.

Une moralité n'était le plus souvent qu'un mystère abrégé. Le nombre des vers ne dépassait

pas mille ou douze cents. Jean Parmenticr et la reine de Navarre se distinguèrent dans ces sortes de drames. Mais il y avait une espèce de moralité beaucoup plus curieuse et que le système allégorique du Boman de la Bose avait mise en vogue; l'étude d'une théologie creuse et d'une scolastique barbare et subtile , en exagérant le spiritualisme raffiné de l'allégorie , donna naissance à ces étranges compositions. Jean Moulinet , le modèle du genre, fit représenter ainsi la moralité du Bond et du Quarré, celle des Vigiles des morts. U y en eut une des Quatre étals de la vie , de Bienavisé et Malavisé, de Bonne fin et Malefin , de Peu, moins, trop et prou; une autre intitulée : Mundus , caro , demonia. Quelquefois les moralités n'étaient que de simples paraboles, morales ou politiques , comme celle de VEnfant prodigue, du Mauvais riche, du Ladre, ou le développement en action de quelque conte populaire , telle est celle du Chevalier qui donna sa femme au diable, de VEnfant de perdition qui tua son père et pendit sa mère, etc. Enfin dans quelques-unes le sujet est tout pastoral ou tiré de l'ancienne mythologie,comme la pastorale du Berger et de la Bergère, citée par M. Le Grand d'Aussy dans ses fabliaux des xne et xme siècles , et la moralité intitulée : la Folie et l'Amour, par Louise Labbé, surnommée la belle Cordière et la Sapho du xvie siècle ; la jolie fable de La Fontaine qui porte le même titre peut donner une idée de cette spirituelle allégorie.

Le monopole des moralités appartenait aux clercs de la basoche. Pour varier leur spectacle, ils y joignirent les pièces bouffonnes nommées farces, et la troupe du prince des Sots joua en même temps les soties. Tandis que les Rourguignons, les Armagnacs, les Anglais, les Aventuriers, la Jacquerie , tiraillaient et déchiraient la France , et qu'on avait une peste tous les dix ans , fidèles au vieil esprit de causticité goguenarde, les basochiens et les sols se moquaient des vaincus et des vainqueurs , des ladres et des médecins. Louis XI , qui n'aimait pas toujours la plaisanterie , leur imposa silence , mais ils reparurent sous Louis XII, qui permit les théâtres libres, pour que la vérité, comme dit un auteur de son temps, arrivât jusqu'à lui. Parmi les soties de ce siècle dont le but principal était de réformer les abus , on distingue celle du médecin Nicole de La Chcnaye, intitulée : la Condamnalion des banquets , celle de V Ancien Monde et du Nouveau Monde, qui rappelle la satire politique d'Aristophane ; et la fameuse sotie de la Mère Sotte , par Pierre Gringore , dirigée principalement contre les abus ecclésiastiques.

Les soties et les farces sont infiniment supérieures aux mystères et aux moralités.

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RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE DE LA LITTERATURE FRANÇAISE

qu'elle veut s'enrichir, elle préfère dans ses

Molière lui-même n'eût pas désavoué plusieurs traits du Savetier et surtout l'immortelle farce de Patelin, admirable éclair de génie qui, à deux siècles d'intervalle , présage Tartufe à la France. L'auteur de Patelin est inconnu, on l'attribue à Pierre Blanchet de Poitiers, mort en 1519. M. François de Neufchâteau a cru le retrouver dans des fragments de la langue d'oc. Quoi qu'il en soit, comme dit Sainte-Beuve, Patelin, vieux titre littéraire, d'origine douteuse , mais avant tout gauloise , appartenant à une nation et à une époque plutôt qu'à un individu, vaut pour la France une rapsodie d'Homère , une romance du Cid , une chanson d'Ossian.

Louis XII était le père du peuple ; François Ier, qui n'était que le père des lettres , établit la censure théâtrale et proscrivit les farces et les soties. En même temps les discussions religieuses qui occupaient les esprits faisaient plus vivement sentir quels inconvénients pouvaient naître du travestissement des dogmes religieux dans les mystères. Les parlements et le clergé donnèrent l'éveil au roi, qui interdit aux confrères de la Passion les sujets tirés des saintes Écritures , de peur de prêter à rire aux calvinistes ; tandis que Henri VlH défendait les mêmes représentations en Angleterre comme favorables au papisme. Les mystères disparurent alors pour jamais. Il est vrai qu'une puissance plus forte que les rois , les parlements et le clergé , et dont les arrêts sont bien plus difficilement cassés , l'opinion publique, les rejetait également. Les soties et les farces, au contraire, devaient renaître plus brillantes et produire plus tard Molière et Beaumarchais.

PROSE; CHilONIQUES ET MÉMOIRES.

Une observation qui ne peut échapper à ceux qui étudient l'ancienne langue française est l'extrême différence qui existe entre la poésie et la prose jusqu'au siècle de Louis XIV. Dès le principe , on s'aperçoit que la poésie , j'excepte le théâtre , reste en général la langue du petit nombre; toujours fidèle aux vieilles formes, lors-

emprunts les idiomes de l'antiquité au langage vulgaire. La prose , au contraire , se plie successivement à- toutes les impressions populaires, son premier besoin est d'être intelligible à tous , elle adopte sans répugnance les habitudes de la société qui doit la lire; elle comprend de prime abord la vérité que Voltaire a formulée depuis : 8 Ce qui n'est pas clair n'est pas français. » 11 suit de là que la prose du xive et du xve siècle est généralement d'une lecture beaucoup plus facile que la poésie de la même époque. C'est la première remarque qui nous frappe en parcourant les auteurs de chroniques et de mémoires, les seuls prosateurs qui nous sont parvenus , ou du moins qui méritent de fixer l'attention.

Le plus ancien est ce bon sire de Joinville , qui suivit saint Louis à la croisade ; hardi et jovial , d'une franchise de style qui témoigné en faveur de sa véracité , mais qui porte quelquefois le naïf jusqu'au trivial. Villehardouin et Olivier de La Marche lui furent inférieurs ; le livre du premier est cependant fort remarquable par l'intérêt du sujet qu'il a traité. Froissart , que Walter Scott appelait son maître , les a tous surpassés ; Y Hérodote de l'histoire de France , car ce nom lui est dû , aussi naïf, aussi sensé que Joinville , est un coloriste plus brillant que lui ; il a jeté dans ses mémoires ce merveilleux qui donne à ses annales l'apparence de notre roman historique moderne mais qui n'est autre chose que le reflet de l'esprit de son temps. Au-dessus d'eux tous, se place Philippe de Comines ; peintre de Louis XI , il est à la hauteur de son modèle , c'est le Tacite du moyen âge ; il n'a point le style si éminemment pittoresque de Tacite, la langue du xiv' cle ne l'admettait pas ; mais on retrouve en lui la sagacité , l'expérience , souvent la profondeur de l'historien romain. N'oublions ni Jean de Troycs, le panégyriste du même, prince, ni Monslrelet, ni Jean Le Maire, ni Christine de Pisan, ni Juvénal des Ursins dont l'élude est si importante pour | celui qui veut connaître dans toute leur vérité les | faits et les mœurs du xve siècle.

Mais déjà se préparait une grande révolution littéraire qui occupa toute la période suivante et se fit sentir surtout dans la poésie.

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