SHAKSPEARE
On a fait des recueils des pensées de Shakspeare; on l'a cité à tout propos et sous toutes les formes ; et un homme qui a le sentiment des lettres ne peut l'ouvrir sans y retrouver mille choses qui ne s'oublient pas. Du milieu de cet excès de force, de cette expression démesurée qu'il donne souvent aux caractères, sortent des traits de nature qui font oublier toutes ses fautes. Ne nous étonnons donc pas que, chez une nation pensante et spirituelle, ses ouvrages soient comme le l'ono. et la souche de la littérature. Shakspeare est l'Homère des Anglais; il a tout commencé chez eux. Sa diction mâle et pittoresque, son langage enhardi de richesses et d'images, étaient le trésor où puisaient les élégants écrivains du siècle de la reine Anne. Ses peintures fortes et familières, son énergie souvent triviale, son imagination excessive et sans frein, sont restées le caractère et l'ambition de la littérature anglaise. Malgré les vues nouvelles et la philosophie, le changement des mœurs et le progrès des lumières, Shakspearp- subsiste au milieu de
CARACTÈRES LITTÉRAIRES
la littérature de son pays; il l'anime et la soutient comme, dans cette même Angleterre, les vieilles lois, les vieilles formes antiques, soutiennent et vivifient la société moderne. Quand l'originalité a diminué, on ne s'est reporté qu'avec plus d'admiration vers ce vieux modèle si fécond et si hardi. L'empreinte de ses exemples, ou une analogie naturelle avec quelqu'un des traits de son génie, est visible dans les écrivains les plus célèbres de l'Angleterre; et celui d'entre eux qui a le privilège d'amuser toute l'Europe, Waltcr Scott, bien qu'il observe, avec une fidélité d'antiquaire , ces différences de mœurs et de costumes que Shakspeare confondait souvent, doit être rangé dans son école ; il est nourri dans son génie ; il a par emprunt et par nature quelque chose de sa plaisanterie ; il égale quelquefois son dialogue ; enfin , et c'est là le plus beau point de ressemblance, il a plus d'un rapport avec Shakspeare daus ce grand art de créer des personnages, de les rendre vivants et reconnaissables par les moindres détails, et de mettre, pour ainsi dire, des êtres de plus dans le monde, avec un signalement qui ne s'efface pas, et que leur nom seul rappelle à la mémoire.
C'est aux Anglais qu'appartient Shakspeare et qu'il doit rester. Cette poésie n'est pas destinée, comme celle des Grecs, à présenter en modèle aux autres peuples les plus belles formes de l'imagination; elle n'offre pas celte beauté idéale que les Grecs avaient portée dans les œuvres de la pensée, comme dans les arts du dessin. Shakspeare semblait donc fait pour jouir d'une renommée moins universelle ; mais la foilune et le génie de ses compatriotes ont étendu la sphère de son immortalité. La langue anglaise se parle dans la presqu'île de l'Inde , et dans toute j la moitié du nouveau monde qui doit hériter de l'Europe. Les peuples nombreux des États-Unis n'ont guère d'autre littérature que les livres de la vieille Angleterre, et pas d'autre théâtre national i que les pièces de Shakspeare. On fait venir à grands frais d'au delà des mers quelque célèbre I acteur anglais pour représenter aux habitants de | ÇJew-York, ces drames du vieux poète anglais [ nui doivent être si puissants sur un peuple libre ; ils y excitent encore plus de frémissements et I d'ivresse que dans les théâtres de Londres. Le bon sens démocratique de ces hommes si industrieux et si occupés saisit avec ardeur les pensées fortes, les profondes sentences dont Shakspeare est i rempli; ses gigantesques images plaisent à des esprits accoutumés aux plus magnifiques spectacles de la nature et à l'immensité des forêts et des fleuves du nouveau monde. Sa rudesse inégale, ses grossièretés bizarres, ne choquent pas une société qui se forme de tant d'éléments
divers, qui ne connaît ni l'aristocratie, ni les cours, et qui a plutôt les calculs et les armes de la civilisation, qu'elle n'en a la petitesse cl l'éliganec.
Là, comme sur la terre natale, Shakspeare est le plus populaire de tous les écrivains; il est le seul poète peut-être dont quelques vers se mêlent parfois dans la simple éloquence et les graves discours du sénat d'Amérique. C'est surtout par lui que ce peuple, si habile dans les jouissances matérielles de la société, semble communiquer avec cette noble jouissance des lettres qu'il néglige, et qu'il connaît peu; et lorsque le génie des arts s'éveillera dans ces contrées d'un aspect si poétique, mais où la liberté semble n'avoir encore inspiré que le commerce, l'industrie et les sciences pratiques de la vie, on peut croire que l'autorité de Shakspeare et l'enthousiasme de ses exemples régnera sur cette littérature nouvelle. Ainsi, ce comédien du siècle d'Elisabeth, cet auteur réputé si inculte, qui n'avait pas lui-même recueilli ses ouvrages, rapidement composés pour d'obscurs et grossiers théâtres, sera le chef et le modèle d'une école poétique qui parlera la langue répandue dans la plus florissante moitié d'un nouvel univers.
villbmain. Essai littéraire sur SUakspears.