‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 601 sur 649 · BARNAVE ET MIRABEAU · texte numérisé non relu

BARNAVE ET MIRABEAU

Ces deux hommes, Barnave et Mirabeau, présentaient d'ailleurs un contraste parfait. Dans l'assemblée, quand l'un ou l'autre se levait, Barnave était toujours accueilli par un sourire, et Mirabeau par une tempête. Barnave avait en propre l'ovation du moment, le triomphe du quart d'heure, la gloire dans la gazette, l'applaudissement de tous, même du côté droit. Mirabeau avait la lutte et l'orage. Barnave était un assez beau jeune homme, et un très-beau parleur. Mirabeau , comme disait spirituellement Rivarol , était un monstrueux bavard. Barnave était un de ces hommes qui prennent chaque matin la mesure de leur auditoire ; qui latent le pouls de leur public ; qui ne se hasardent jamais hors de la possibilité d'être applaudis ; qui baisent toujours irès-humblement le talon du succès ; qui arrivent à la tribune, quelquefois avec l'idée de jour, le plus souvent avec l'idée de la veille , jamais avec l'idée du lendemain, de peur d'aventure; qui ont une faconde nivelée, bien plane et bien roulante , sur laquelle cheminent et circulent à petit bruit avec leurs divers bagage toutes les idées communes de leur temps; qui, de crainlcd'avoir despensées t rop peu imprégnées d c •51

CARACTÈRES LITTÉRAIRES

l'atmosphère de tout le monde, mettent sans cesse leur jugement dans la rue, comme un thermomètre à leur fenêtre. Mirabeau, au contraire, était l'homme de l'idée neuve, de l'illumination soudaine , de la proposition risquée ; fougueux « échevelé, imprudent, toujoursinattendu partout, choquant , blessant , renversant , n'obéissant qu'à lui-même; cherchant le succès, sans doute, mais après beaucoup d'autres choses , et aimant mieux encore être applaudi par ses passions dans son

cœur, que par le peuple dans les tribunes ; bruyant , trouble , rapide , profond , rarement transparent , jamais guéable , et roulant pêlemêle dans son écume toutes les idées de son époque souvent fort rudoyées dans leur rencontre avec les siennes. L'éloquence de Barnave à côté de celle de Mirabeau , c'était un grand chemin côtoyé par un torrent.

Victor hugo. Littérature et philosophie tnèléep

CARACTERES MORAUX

C'estbienlemeilleurdeshommesque Physcon ; il n'a rien à lui , pas même sa conscience : tout est à ses amis , et il a constamment eu le bonheur de compter parmi eux tous les gens en pouvoir. On le trouve dans leur cabinet, à leur table, d'où il sort le dernier , plein d'admiration pour ce qu'ils ont dît et pour ce qu'ils diront. Ce n'est pas qu'il soit flatteur , Dieu l'en garde ! il hasardera même quelquefois de montrer une opinion, ne fût-ce que pour l'abandonnerensuite à propos. Un Je me trompais a souvent tant de grâce , et peut conduire un homme si loin ! Ne croyez pas cependant que Physcon désire les emplois ; seulement il les accepte , car enfin l'on doit se rendre utile. Qui en est plus persuadé que lui , et qui le dissimule moins? Membre d'un corps de l'État, il y parle peu, mais il vote; et avec quelle défiance de son esprit ! 11 sait que les apparences trompent, qu'il n'est rien de stable sous le soleil ; au lieu donc de s'aventurer à penser encore ce qu'il avait toujours pensé jusque-là, ce qui était certain pour lui comme pour tout le monde , il s'approche modestement du régulateur de sa raison législative, se penche à son oreille, puis dresse les siennes pour recueillir, sans en rien perdre , la réponse à cette question profonde et délicate : Monseigneur , qu'est-ce qui est vrai aujourd'hui? Monseigneur le lui dit, le voilà tranquille. Qu'on parle maintenant, qu'on discute, «a conviction est formée , on ne l'ébranlera pas : s'il en change jamais, ce ne sera du moins qu'après que certain hôtel aura changé de maître ; alors il écoutera, il verra. 11 est bon d'être ferme, il le sait ; mais il sait aussi qu'on ne doit pas être sottement opiniâtre : tout en ce monde a sa mesure, ses bornes ; et encore faut-il dîner.

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