DR LAMENNAIS
NAZON.
Nazon a peu d'esprit, mais il use toujours de
» Il y » eu un roi d'Egypte «le ce nom , rtolomee Physcon ou le Ventru. Il est probable que ce n'est pas de lui qu'on a voulu tracer le portrait.
tout l'esprit qu'il a. Il est incapable d'une haute pensée; mais il a une pensée constante, qui est lui-même : laissez-le faire ; il a résolu d'arriver, il arrivera. Il est propre aux petites choses, c'est déjà beaucoup ; il n'est pas propre aux grandes, c'est encore plus. Qui oserait lui contester d'être supérieur à ce qui n'est rien? Ne sait-il pas lire, calculer, parler, et surtout se taire? Entre le oui et le non , le vrai et le faux , il y a toujours pour lui un milieu sûr : le silence. Il a trouvé un autre milieu entre le bien et le mal , entre les intérêts de la société et l'intérêt de ceux qui l'attaquent; et ce milieu, c'est sa conscience : sa conscience est donc également utile à la société et aux ennemis de la société ; sa conscience parviendra donc. D'ailleurs, comment douter qu'il soit nécessaire au salut de l'État, lorsqu'il l'a dit et redit tant de fois, et qu'il le croit peut-être? Ses talents, qui les ignore? Ne s'est-il pas fait applaudir alternativement par tous les partis? N'a-t-il pas plus d'une fois négocié avec avantage l'honneur et le bon sens du sien? Qui sait mieux que lui s'alléger d'une promesse gênante, et glisser entre deux engagements? S'il était lié , comment pourrait-il excuser tout et concilier tout? Sa bienveillance est universelle : il a des paroles douces pour les royalistes, il en a de consolantes pour la révolution , qu'on a vue s'attendrir en les écoutant : aussi l'aidera-t-il au besoin. Ce n'est pas pour cela qu'il abandonne la royauté ni la. religion; le ciel l'en préserve ! il fera même quelque chose pour Dieu , s'il y pense, et s'il en a le temps. C'est un homme étonnant que Nazon, en fait de reconnaissance. Il sait tout ce qu'il lui en a coûté pour devenir ce qu'il est, tout ce qu'il se doit à lui-même; soyez tranquille, il ne négligera rien pour s'acquitter.
On ne lui connaît que deux ennemis : le passé elle présent. Il assure être bien avec l'avenir; il se réfugie dans son sein : « C'est là , dit-il , « qu'il faut le contempler; car les hommes « comme les choses ont leur point de vue. » Les royalistes cherchent celui de Nazon; les révolutionnaires l'ont déjà trouvé : ils le regardent du haut des Pyrénées. Écoutez ses admirateurs, car il en a : et ils ont la plupart de fort bonnes
CARACTÈRES MORAUX
raisons pour l'être : ils vous diront qu*à la vérité ils ne savent trop que dire; qu'on est aussi bien pressé; qu'on fasse comme lui, qu'on attende; qu'il y a dans Nazon un génie caché qui surprendra tout le monde en se découvrant. Et comment l'ont-ils aperçu, ce génie? Nazon s'est tu devant eux; ou bien il a parlé, et ils ne l'ont pas compris. Or cela donne à penser; il est clair qu'il y a quelque chose là-dessous. Au reste, les détracteurs mêmes de Nazon , s'il en a , ne sau-
raient s'empêcher de reconnaître au moins en lui une qualité éminente, et c'est la force de caractère. En aucune circonstance s'est-il jamais rebuté? Quand a-t-il perdu le désir d'arriver et désespéré de lui-même? Quelle est la porte qu'il n'ait pas fléchie par sa persévérance? Il voulait entrer, elles se sont ouvertes ; espérons qu'elles ne seront pas plus inflexibles si quelque jour il souhaite sortir