MONTAIGU FAIT LE RÉCIT DE LA MORT CRUELLE DE SES ENFANTS
Es-lu mon fils ?
ROMÉO
Seigneur.. ■. vous me faites trembler.
MONTAIGU
Prévois-tu quels secrets je vais te révéler?
IlOMÉO.
Que dites-vous?
MONTAIGU
Écoute , et rassemblant d'avance Ce que l'homme eut jamais de force et de constance, Que ton âme à ma voix se prépare à frémir.
ROMÉO
Parlez...
MONTAIGU
Sois immobile, et songe à t'affermir.
Tantôt, sans soupçonner ces terribles mystères, Tu voulais être instruit du destin de tes frères ; Ils ne sont plus.
ROMÉO
0 ciel !
MONTAIGU
Loin de ces murs affreux , Je crus chez les Pisans devoir fuir avec eux. Hélas, disais-je , enfin voici donc un asile, Pourmoi, pour mes enfants, rempart sûr et tranquille, D'où n'approcheront plus les pièges du trépas : La vengeance attentive y marcha sur mes pas ; Un monstre ingénieux, un tigre impitoyable, D'un complot supposé me fit juger coupable; Et sans que du forfait on daignât m'informer, Dans une tour fatale on me vint enfermer.
Avec vos enfants '
ROMEO
MONTAIGU
Oui. Prête l'oreille au reste.
Déjà depuis trois jours dans mon cachot funeste , Je sentais dans mon sein s'amasser la terreur, Quand d'un songe effrayant la prophétique erreur Offrit à mes esprits la plus fatale image* Je m'éveillai tremblant, plein d'un affreux présage. Je cherchais dans moi-même, immobile et glacé, Quel était ce malheur par mon songe annoncé. Mes fils dormaient : j'y cours; leurs gestes, leurs visages Sur mon fort tout à coup éclairant mes présages,
De la faim sur leur lit exprimaient les douleurs; IIss'écriaient:«Monpèrebetrépandaientdespleurs. Nous nous levons, on vient; nous attendions d'avance L'aliment qu'on accorde à la simple existence. Chacun se tait; j'écoute; et j'entends de la tour La porte en mur épais se changer sans retour. Je fixai mes enfants sans parole et sans larmes , J'étais mort... Ils pleuraient... Je cachai mes alarmes; Mais lorsqu'enfin (soleil, devais- tu te montrer?) Dans eux tous à la fois je me vis expirer, Je dévorai ces mains. Renaud me dit : « Mon père, « Vis, tu nous vengeras. » Raymond, Dolcé, Sévère, M'offrirent à genoux leur sang pour me nourrir , Et chacun d'eux ensuite acheva de mourir.
ROMÉO
Qu'ai-je entendu ! grand Dieu!
MONTAIGU
Puisqu'il me faut poursuivre, Je restai seul vivant, mais indigné de vivre; Ma vue en s'égarant s'éteignit à la fin , Et, ne pouvant mourir de douleur ni de faim, Je cherchai mes enfants avec des cris funèbres, Pleurant, rampant, hurlant, embrassant les ténèbres, Et les retrouvant tous dans ce cercueil affreux, Immobile et muet je m'étendis sur eux.
Mon cachot fut ouvert ; mes amis en furie , Venant pour me sauver...
ROMÉO
Ah ! de sa barbarie Vous dûtes bien, je crois, punir un inhumain'
MONTAIGU
Il n'avait point d'enfants.
bucis. Roméo et Juliette.