‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 80 sur 649 · FAIBLESSE DU POUVOIR DE L HOMME CONTRE CELUI DE LA NATURE · texte numérisé non relu

FAIBLESSE DU POUVOIR DE L HOMME CONTRE CELUI DE LA NATURE

Nous ne voyons l'ordre que là où nous voyons notre blé. L'habitude où nous sommes de resserrer dans des digues le canal de nos rivières, de sabler nos grands chemins, d'aligner les allées de nos jardins, de tracer leurs bassins au pordeau, d'équarrir nos parterres et même nos arbres, nous accoutume à considérer tout ce qui s'écarte de notre équerre , comme livré à la confusion. Mais c'est dans les lieux où nous avons mis la main que l'on voit souvent un véritable désordre. Nous faisons jaillir des jets d'eau sur des montagnes; nous plantons des peupliers et des tilleuls sur des rochers; nous mettons des vignobles dans des vallées, et des prairies sur des collines. Pour peu que ces travaux soient négligés, tous ces petits nivellements sont bientôt confondus sous le niveau général des continents , et toutes ces cultures humaines disparaissent sous celles de la nature. Les pièces d'eau se changent en marais, les murs de charmille se hérissent , tous les berceaux s'obstruent , toutes les avenues se ferment , les végétaux naturels à chaque sol déclarent la guerre aux végétaux étrangers , les chardons étoiles et les vigoureux verbascums étouffent sous leurs larges feuilles les gazons anglais ; dès foules épaisses de graminées et de trèfles se réunissent autour des arbres de Judée ; les ronces du chien y grimpent avec leurs crochets, comme si elles y montaient à l'assaut; des touffes d'orties s'emparent de l'urne des naïades, et des forêts de roseaux des forges de Vulcain ; des plaques verdàtres de minium rongent les visages de Vénus, sans respecter leur beauté. Les arbres mêmes assiègent le château ; les cerisiers sauvages, les ormes , les érables montent sur ces

combles , enfoncent leurs longs pivots dans ces frontons élevés , et dominent enfin sur ces coupoles orgueilleuses. Les ruines d'un parc ne sont pas moins dignes des réflexions du sage que celles des empires : elles montrent également combien le pouvoir de l'homme est faible quand il lutte contre celui de la nature.

bernardin DE saint-pierre. Études de la nature-

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