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LES QUATRE SAISONS

LE PRINTEMPS

Le soleil entrait à peine dans le signe du Tau reau. A l'éclat monotone des neiges de l'Apennin avait succédé la fleur de la blanche épine. Déjà même commençait l'agréable lutte des zéphyrs et du lilas flexible, dont la tendre couleur annonçait le premier sourire de la nature. La rose n'avait pas encore exhalé ses voluptueux parfums ; mais l'humble violette embaumait les forêts , et des milliers de feuilles d'un vert tendre s'échappaient du sein des bourgeons vivifiés par une rosée bienfaisante. Chaque feuille recelait une perle liquide; et, lorsqu'un vent frais et doux agitait la cime des arbres, des gouttes pures et limpides humectaient la terre , l'insecte réjoui s'agitait sous l'herbe, et l'oiseau, en battant des ailes, s'abreuvait de la liqueur divine.

0 Tivoli! fille de Tibur, et vous aussi, antiques monuments des arts, de votre enceinte sacrée l'œil peut voir à la fois les noirs frimas fuir au loin vers les régions hyperborées , et la féconde nature vous couvrir de guirlandes nouvelles, semblables à ces vieillards de la paisible Arcadie, assis à l'ombre d'un chêne, et couronnés de fleurs par des enfants.

Dans cette saison fortunée, ô Tivoli ! je foulai, pour la première fois , ton sol antique. Mes regards se portèrent avidement sur ta grande cascade. Jamais ce sublime caprice de la nature n'avait paru plus imposant aux yeux du voyageur étonné. Les flots de l'Aniéno, transformés en une nappe immense , se précipitaient , avec un bruil pareil à celui du tonnerre , dans le vaste bassin que lui avait creusé la nature. Le Vésuve en furie mugit avec moins de majesté. O miracle de l'harmonie \ à travers le bruissement de l'onde écumante , on distinguait par intervalles le chant mélodieux de Philomèle1.

La nuit ne luttait plus qu'avec des forces iné gales contre les feux dont le soleil, vers le milieu du printemps , embrase la belle Ausonie. Une atmosphère de jeunesse et d'amour était répandue

i Voyez Définitions, les Quatre Sakons de Girodet.

6ur toute la nature. Le désir , la volupté , la vie, circulaient dans l'air. L'oiseau soucieux voltigeait, en battant des ailes , autour du nid tissu par sa merveilleuse industrie, et qui bienlôtdevai t receler ses petits, près de briser leur enveloppe fragile. Cependant le chêne allier n'offrait point encore une barrière impénétrable aux brûlanles ardeurs du midi. Toutes les fleurs de la saison n'étaient point écloscs ; celles qui appartiennent aux derniers jours du printemps avaient seules reçu, par leurs stigmates *, celte poussière mystérieuse, qui , s'élançant des anthères du fleuron m91e, et portée sur l'aile du Zéphire, va féconder l'amoureux pistil de la fleur; on voyait même l'abeille dorée et le brillant papillon, chargés du précieux pollen, seconder, ensuçanlle nectar des fleurs , les essais incertains de l'amant léger de Flore. Enfin la nature n'avait pas encore achevé de développer ses richesses, mais elle se montrait dans toute sa grâce et sa fraîcheur première. Telle on voit une jeune fille à peine adolescente, dont la taille svclle et légère promet à l'hymen mille trésors et les voluptés du ciel, tandis que son joli visage offre encore quelques-uns des traits à demi ébauchés de l'enfance.

Une teinte pourprée s'étendait sur l'horizon. Des nuages de couleur d'ambre flottaient avec grâce et paraissaient disposés à se grouper vers un centre commun. Soudain ces nuages s'écartent, et le soleil couchant se montre dans toute sa splendeur. Tel un monarque, assis sur un trône éclatant de rubis et d'opale, annonce, par un coup d'oeil, qu'il daignese manifester aux regards de ses peuples ; la foule des courtisans se précipite, et tous se prosternent à ses pieds.

De loin on entendait le mugissement du taureau précurseur , et celui des vaches paisibles qui, dans leur marche lentement tumultueuse, se pressaient vers leur élable ; ensuite le bêlement des agneaux, et la clochette du mouton favori, dont le son argentin se perdait insensiblement dans les airs. A ces bruits confus, mais non discordants , se mêlait le chant virginal des jeunes filles de Tibur , dont les accents mesurés célébraient le déclin du jour ; un chœur d'oiseaux d'espèces variées répondait par intervalles à cet

«C'cstdans les (leurs que se trouvent les organes destinés a l.i reproduction des plantes. L'organe mâle se nomme etamtne, et l'organe femelle se nomme pistil. L'élamine se compose ordinairement de deux parties, le filet vl\'antlierele nict «cri de support a Panthère; celle-ci consiste en une ou deux petites loges qui renferment une poussière ou pollen, destinée à féconder les graines. On distingue dans le pistil I" ['ovaire, qui en est la hase et qui contient les graines: 2o le strie, fik'l lunulcux qui surmonte l'ovaire;

hymne sacré. Le paire amoureux accompagnait la voix de sa maîtresse, soit de son âpre pipeau, soitavec le mandolin suspendu à sa poitrine, ei dont les sons scintillants et détachés égayaient les lointains de ce modesle paysage.

l'hiver.

Non , ce n'est point sous les climats tempérés de la belle et riante Ausonie que le poêle doit chercher ses modèles, lorsqu'il veut peindre et les sombres hivers, et ces glaces suspendues en long* cristaux, semblables aux stalactites de la grolle d'Aniiparos 2, ces cônes et ces pointes inégales qui surchargent les branches dépourvues de leur verte chevelure. Quel brillant spectacle s'offre à nos regards , lorsque le soleil , écartant avec majesté la foule des nuages montueux qui s'opposent à ses triomphes, inonde de sa bienfaisante lumière nos forêtssilencieuseselnos campagnes desséchées par le souffle glacé des fougueux enfants d'Éole !

J'irai donc chercher sur la cime des montagnes qui couronnent la belle et libre Helvétie, ces glaciers immenses , ces neiges éternelles dont la solidité , la teinte bleuâtre offrent au physicien philosophe une si ample matière à de nouveaux systèmes sur les époques antédiluviennes , et sur l'origine des choses. 0 mystères inconcevables du maître de la nature ! les flancs de ces rochers sourcilleux recèlent peut-êlre des torrents de feux clandestins. L'Etna , couvert de neige, n'élancet-il pas vers le ciel ses laves brûlantes, et de son sein déchiré ne voit-on pas jaillir des fleuves embrasés dont les ondes solides et les filons dévastateurs fuient avec rapidité dans les campagnes , brisent et entraînent tout ce qui s'oppose à leur furie? Tel un vieillard, dont la tête est ombragée de cheveux blancs, cache dans son sein un cœur agité de passions tumultueuses. Si, poulie malheur du monde , une destinée vengeresse arme ses faibles mains du pouvoir suprême , soudain l'orage éclate, des torrents d'hommes, altérés de carnage et de sang, couvrent les riches domaines de Paies, et les empires sont détruits. Mais détournons et nos cœurs et nos yeux de ces images de désolation et de mort. D'une main légère , je vais esquisser quelques-unes des grandes scènes si variées que nous offre la saison des glaces et des noirs aquilons.

> le stigmate, orifice extérieur de l'ovaire situé à l'extrémité du style. Le stigmate est ordinairement enduit d'une matière visqueuse destinée probablement à arrêter et a fixer la poussière fécondante qui s'échappe des anthères. (N E.)

2 Stalactites, substances pierreuses, ordinairement de nature calcaire, et de (orme cylindrique ou conique, qu'on volt pendre à la voûte des grottes, les plus belles se trouvent dans la grotte d'Aniiparos , une de* iles de l'archipel grec. H. E-

Cités superbes , ce ne sera pas non plus dans votre sein, au milieu de vos plaisirs factices et corrupteurs, que j'irai composer le tableau des jouissances et des beautés de l'hiver. Rustique et sauvage habitant des forêts et des vallons , je ne quitterai point mon humble demeure. Et vous, somptueux habitants des villes , qui vantez , par désœuvrement, les douceurs delà vie champêtre, vous souriez de pitié à la seule idée de prolonger votre séjour aux champs durant ces longues et austères intempéries qui affligent votre mollesse. Ah ! combien il est facile de démasquer ces poétiques et mensongères amours de nos femmes et de nos gens du monde pour la vie champêtre ! Répondez , êtres frivoles : lui trouvez-vous encore des charmes durant la saison des frimas et des neiges? 0 nature , nature ! n'aurais-tu donc , sous les lambris dorés, que des amants vulgaires?

Maintenant , quittons ces imposants glaciers de la Suisse , ces brillants effets de lumière qui scintillent sur leurs pointes aiguës, ces gouffres, ces précipices recouverts d'une surface trompeuse de neige fragile sous laquelle sont cachés le désespoir et la mort, ces torrents suspendus, ces grottes sinueuses : transportons-nous dans une de ces vastes forêts non moins antiques, "non moins vénérables que ces pics audacieux, voisins du ciel, et où nul être vivant ne peut respirer l. Là se développe et fuit sous les regards un sol immense également recouvert d'une neige éclatante , dont l'œil ne peut mesurer l'étendue , ni supporter longtemps la monotone et fatigante blancheur. Des groupes imposants d'arbres au tronc noirâtre se détachent en masses colossales sur cet océan immobile qui réfléchit des myriades de faisceaux lumineux.

Le regard attristé glisse ensuite et s'égare péniblement à travers ces longues branches , sur lesquelles des flocons de neige condensée remplacent les feuilles tremblantes, dont le mugissement était naguère semblable à celui des vagues de la mer ; seules elles se rallient au sol par leur blancheur intermittente. Des cèdres altiers, des épines, des pins de diverses espèces, interrompent ces grands contrastes. Leurs feuilles survivancières 2 rappellent à la fois et le souvenir et l'espoir du printemps : malgré leur teinte obscure et sévère, l'œil aime à s'y reposer.

Oh ! quelle foule de sensations amères et d'effrayantes pensées assiège l'âme et comprime le cœur de l'infortuné qui s'est égaré au milieu de ces vastes solitudes ! La nuit s'approche , le froid augmente, ses membres s'engourdissent, et

t Dans les Torêts de la Russie. (IV. E.) s Qui survivent à rautomne, perpétuelles ; expression peu usitée. (N.E.)

cependant son pouls bat avec violence : il ne respire plus qu'avec d'insupportables déchirements. Ses forces défaillantes sont près de l'abandonner : un sommeil de mort envahit par degrés tous ses sens ; s'il y succombe , il est perdu. Enfin , un silence affreux règne autour de lui. Les oiseaux ne sillonnent plus l'air par leurs chants , et les insectes invisibles , voisins du néant , dont les essaims répandus dans l'espace animaient l'atmosphère de leur bourdonnement presque insensible, et le peuplaient , à la fois , d' amour, de mouvement et de vie , ont disparu de la création. Avec quelle angoisse l'âme de cet infortuné ne s'élancet-elle pas alors vers les lointains objets de ses douloureuses affections , sa femme , ses enfants , son vieux père ! Hélas ! toutes ces images chéries vont s'engloutir dans ce désordre où règne un calme lugubre , qui n'est interrompu que par le craquement subit de quelques arbres dont le tronc, cédant aux rigueurs d'un froid excessif, s'écarte et se fend en éclats. Rien ne signale plus la nature vivante , si ce n'est les hurlements sinistres des bêtes sauvages et des loups dévorants. Mais la crainte de la mort soutient et conserve sa vie. Il a invoqué le créateur du monde, l'enfer se referme derrière lui. Ivre d'espérance et de joie , il presse de ses lèvres reconnaissantes la terre sacrée qui borne cette prison immense.

La scène change. A droite une opulente cité s'offre à ses regards ; en face de lui est un lac d'une vaste étendue , dont la surface , quoique diaphane, ne réfléchit plus l'azur transparent des cieux. Ses eaux fortement gelées, recouvertes d'une neige légère, résistent au plus pesant fardeau. De gais patineurs , le visage caché sous un masque, les mains enveloppées dans un épais manchon , tracent sur l'onde solide cent figures variées. On croirait être dans la place publique d'une des premières capitales de l'Europe. Les uns se heurtent en passant , ils chancellent : les spectateurs prévoient en riant une chute prochaine ; mais l'adroit patineur, s'appuyant sur un de ses talons , reste un instant immobile , glisse , et reprend avec grâce son équilibre.

Plus loin , sous un ciel non moins nébuleux , on voit de jeunes et fraîches laitières , les cheveux emprisonnés dans une toque brune, le front couvert d'un léger bavolet , et vêtues d'une jupe bleuâtre, rouge ou cendrée : un corset plus blanc que la neige marque leur taille leste et déliée. Leur bras gauche est appuyé sur la hanche , tandis que le droit soutient, en s'arrondissant, un brillant pot au lait posé sur leur tête , et qu'un rayon du soleil fait paraître aussi éclatant que l'or le plus pur. A l'aide du rapide patin, elles glissent sur la glace endurcie , et franchissent , en moins d'une heure, l'espace de plusieurs milles.

TABLL'AUX.

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Mais, ciel! j'aperçois sur ïes ondes glacées du Wolga un élégant traîneau attelé d'un renne dont les pieds légers et fugitifs ne le céderaient pas même au plus jeune cerf de nos forêts : il vole , avec la rapidité d'une flèche , sur la surface perfide du fleuve. Une mère, sa fille, beauté qui comptait à peine dix-sept printemps, son jeune époux, occupent cette terrestre nacelle. 0 désespoir! ô mort! la glace amincie cric, se brise, s'écarte , et le fleuve funeste engloutit dans son sein avare les plus doux trésors de la nature et de l'amour. Un seul instant , un éclair a suffi ; l'âme de ces Irois infortunés a suivi vers les régions célestes le cri d'horreur et simultané qui signale celte triple mort ! Hélas ! du moins ils périssent ensemble.

Charles pougens. Les Quatre Saisons.

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