‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 99 sur 649 · LE SAVANT, L'ARTISTE ET LE POETE SUR LES RUINES DE LA GRÈCE · texte numérisé non relu

LE SAVANT, L'ARTISTE ET LE POETE SUR LES RUINES DE LA GRÈCE

Pour nous représenter à nous-mêmes ce spectacle, lâchons de devenir à notre tour spectateurs, en nous réunissant par la pensée au docle cortège qui vient s'offrir à nos regards. C'est le même sentiment qui attire et précipite sur les pas de notre jeune voyageur1 ces zélés missionnaires de la science... Parlez pour celte croisade poétique, artistes renommés, savants illustres, immortels poètes! Allez reconnaître celte Grèce souterraine, où dorment les héros d'Homère. Que la tombe interrogée vous réponde , et que, réveillésau son de votre parole, ses pâles habitants se lèvent, pour témoigner que le chantre divin qui sauva leurs noms de l'oubli n'a pas immortalisé des exploits imaginaires. Donnez à ses fictions une base aussi durable que ses vers. Prouvez par vos recherches que le premier des poètes est aussi le. premier des historiens ; que , vrai dans ses sentiments, il est vrai dans ses récils; qu'il a pu agrandir ses héros, qu'il ne les a point créés; décorer le théâtre de leur gloire , qu'il ne l'a point construit. Dans vos peintures, rendez vivantes et parlantes ces grandes figures des temps reculés. Ne vois-je pas à votre têle l'homme inspiré qui peut opérer ce prodige? Delille, autre Amphion, marche à çôlé de Choiseul. Aux premiers accents de sa lyre, cette Grèce ensevelie sous ses ruines va se relever ; ce grand corps sans vie va se ranimer, comme, au souffle de la parole d'un prophète, vous voyez, dans un admirable emblème, se réveiller et se dresser le squelette du genre humain 2. Sous leurs évocations puissantes, les sites désenchantés retrouvent leur fraîcheur et leur éclat. Les monts, les rochers, les antres verts, vont revoir leurs demi-dieux ; les palais, les gymnases, vont sortir de leurs décombres; le précieux marbre de Paros, qui pave aujourd'hui la demeure d'un pacha slupide , va être rendu aux parvis des temples que les prêtres de Minerve , de Diane, de Bacchus, d'Apollon, fouleront encore

M. de Choiscul-Gor.nïer.

; prophétie d'kzécUlcl, cli. 37, lablcau Je la résurrection des mûris.

GO

DESCRIPTIONS

de leurs brodequins dorés : les antiques villes vont se remplir de leurs premiers citoyens : je revois Thèbes et son Épaminondas , et son Pindare , et son Hésiode. La Béotie valait donc mieux que sa renommée ! Je revois Lesbos , qui se glorifie encore de son Pittacus , toujours honorant sa mémoire, toujours négligeant ses exemples. Je revois Mélhymne, Antissa, Mitylène, dont les montagnes harmonieuses répétaient d'échos en échos les divins accords d'Arion, d'Alcée, de Sapho, de Terpandre... Mais, vous oublierai-je , terre classique qui vîtes les Grecs combattre les Troyens , et tout l'Olympe sur la terre, juge de ces grandes luttes; Simoïs, qui rouliez les corps, les boucliers, les cuirasses des vainqueurs et des vaincus ? Salut, mont Ida! salut, mystérieux Gargare!... Laissons-nous entraîner sur les pas de nos voyageurs vers ces doctes plaines qu'arrosent l'Ilyssus et le Céphise , lieux révérés où de génération en génération voyage par la pensée une jeunesse studieuse ; où les amis des arts vont en souvenir, à toutes les époques de leur vie , comme respirer l'air natal, afin d'entretenir la force et la pureté de leurs principes !... Voici l'enceinte où Platon régnait sur les cœurs par la douce persuasion , où Démosthènes lançait des foudres sur les traîtres et sur les tyrans. A la vue de cette Athènes aujourd'hui méconnaissable , quels sentiments de regrets ensemble et d'admiration saisirent votre âme, ôChoiseul, ôDelille!... Écoutez le favori des Muses : lorsque son pied commença de toucher cette poussière poétique formée des cendres des Eschyle, des Sophocle, des Euripide, des Pindare, il sentit couler ses larmes, s Je fleurai, > dit-il. Qui pourrait en être surpris?... C'était un fils sensible et religieux qui retrouvait dans une solitude étrangère les cendres de ses ancêtres *.

effet pittoresque des ruines de palmyre , d'égypte , etc.

Les ruines, considérées sous les rapports pittoresques, sont d'une ordonnance plus magique dans un tableau, que le monument frais et entier. Dans les temples que les siècles n'ont point percés, les murs masquent une partie du paysage et empêchent qu'on ne distingue les colonnades et les cintres de l'édifice; mais , quand ces temples viennent à crouler, il ne reste que des masses isolées,

i Voyez 2' partie, Tableaux et Descriptions.

sVibis', oiseau île l'ordre des 6chassiers.de la grandeur d'une poule, était révéré particulièrement en Egypte, la gerboise est un mammifère de l'ordre des rougeurs, dont le

entre lesquelles l'œil découvre au haut et au loin les astres, les nues, les forêts, les fleuves, les montagnes : alors, par un jeu naturel de l'optique, les horizons reculent, et les galeries, suspendues en l'air , se découpent sur les fonds du ciel et de la terre. Ces beaux effets n'ont pas été inconnus des anciens ; ils élevaient des cirques sans masses pleines pour laisser un libre accès à toutes les illusions de la perspective.

Les ruines ont ensuite des accords particuliers avec leurs déserts, selon le style de leur architecture , les lieux où elles se trouvent placées, et les règnes de la nature , au méridien qu'elles occupent.

Dans les pays chauds , peu favorables aux herbes et aux mousses , elles sont privées de ces graminées qui décorent nos châteaux et nos vieilles tours; mais aussi de plus grands végétaux se marient aux plus grandes formes de leur architecture. A Palmyre , le dattier fend les télés d'hommes et de lions qui soutiennent les chapiteaux du temple du Soleil. Le palmier remplace de sa colonne la colonne tombée; et le pêcher , que les anciens consacraient à Harpocrate , s'élève dans la retraite du silence. On y voit encore une espèce d'arbre , dont le feuillage échevelé, et les fruits en cristaux, forment, avec les débris pendants , de beaux accords de tristesse. Une caravane , arrêtée dans ces déserts , y multiplie les effets pittoresques. Le costume oriental aliie bien sa noblesse à la noblesse de ces ruines ; et les chameaux et les dromadaires semblent en accroître les dimensions , lorsque , couchés entre de grands fragments de maçonnerie, ces énormes animaux ne laissent voir que leurs têtes fauves et leurs dos bossus."

Les ruines changent de caractère en Egypte ; souvent elles étalent, dans un-petit espace, toutes les sortes d'architecture et toutes sortes de souvenirs. Les sphinx et les colonnes du vieux style égyptien s'élèvent auprès de l'élégante colonne corinthienne. Un morceau d'ordre toscan s'unit à une tour arabesque. D'innombrables débris sont roulés dans le Nil , enterrés dans le sol , cachés sous l'herbe : des champs de fèves, des rizières, des plaines de trèfles, s'étendent à l'enlour. Quelquefois des nuages, jetés en ondes sur les flancs des ruines, les partagent en deux moitiés : le chacal , monté sur un piédestal vide, allonge son museau de loup derrière le buste d'un Pan à tête de bélier; la gazelle, l'autruche, l'ibis, la gerboise2, sautent parmi les décombres; et la poule

principal caractère consiste en des pieds de derrière d une longueur démesurée, en comparaison de ceux de devant, lu chacal est un animal carnassier, un peu plus pel'J <|u'uiii

loup. (N. E.)

DESCRIPTIONS

sultane s"1)' lient immobile, comme un oiseau hiéroglyphique de granit et de porphyre.

La vallée de Tempe , les bois de l'Olympe , les côtes de l'Attique et du Péloponnèse , élalerit de toutes parts les ruines de la Grèce. Là , commencent à paraître les mousses, les plantes grimpantes et les Heurs saxaliles; une guirlande vagabonde de jasmin embrasse une Vénus antique , comme pour lui rendre sa ceinture. Une barbe de mousse blanche descend du menton d'une Hébé ; le pavot croît sur les feuillets du livre de Mnémosyne , aimable symbole de la renommée passée , et de l'oubli présent de ces lieux. Les flots de l'Egée qui viennent expirer sous de croulants portiques, Pliilomèle qui se plaint , Alcyon qui gémit , Cadmus qui roule ses anneaux autour d'un autel ' , le cygne qui fait son nid dans le sein d'une Léda : tous ces accidents , produits par les Grâces , enchantent ces poétiques débris. Un souffle divin anime encore la poussière des temples d'Apollon et des Muses ; et le paysage entier, baigné par la mer, ressemble au beau tableau d'Apclles, consacré à Neptune, et.suspendu à ses rivages.

chateaubriand Gtnie du Christianisme.

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