CHAPITRE n
▲ NPBÉ OBÉMISR
BoiofAXBB. — André Chénier et Sainte-Beuve. — Une édition projetée et abandonnée. — L'édition de M. Becq de Fouquiôree. ~ Celle de M. Gabriel de Cbénier. — Annotations diyereeB. — Hésiode, V Anthologie et Du Bellay. — Héllénismes. — Rectifications de sens. ~ Imitation de V Odyssée. — Passage corrompu iteie confondus. — Restitution à Taide d'Homôre et d'Hésiode. — Interpolation. — Imitations d'Hésiode. — Comment butine André Cbénier. — Euripide, Tbéognis, Ménandre et le FUmUgintm de Stobée. — L'original grec du Jetme Malade, — Théodore Prodrome, jRhodanthe et DosicUs. — Les passages imités. — Les procédés phraséologiques. — Les imitations créatrices. — Le goût français chez Gaulmin et cbez Cbénier. — Texte douteux; correction. — Autre correction. — Imitation de Sannazar. — Imitations complexes d'Homère. — Imitation d'Horace et d'Ausone.
Je reprendrai plus tard, si cela en vaut la peine, la suite de mes observations sur Mathurin Régnier. Renouvelant ici un rapprochement fait jadis par un illustre et cher critique (*), je parlerai maintenant d'André Chénier, un nom qui me rappelle à la fois bien des joies de ma vie littéraire et une grosse mésaventure.
Sainte-Beuve avait, il y a longtemps, tracé d'une édition de ce grand poète un programme fait pour séduire les fureteurs de l'antiquité. Tout jeune encore, j'en fus séduit et mis le livre à faire au nombre de mes projets de publications. Je commençai à le préparer. Malheureusement, Hésiode, de Brach, du Bellay, Montaigne, et... que sais-je? vinrent successivement usurper des tours de faveur et m'empêcher de devenir, comme il
(*) Sainte-Beuve.
aurait fallu, l'homme d'un seul livre. Pourtant, chemin faisant, et en d'autres sujets, je trouvais mainte fois l'occasion d'accroître mes petites découvertes sur le texte de Chénier, et mon exemplaire s'était rempli de feuillets volants. Il grossissait sans cesse et j'entrevoyais dans un avenir plus prochain la perspective d'une édition riche de citations antiques, lorsque tout^-coup, et sans que rien me l'eût fait prévoir, un jour de 4862, je vis apparaître le fier volume de M. Becq de Fouquières. L'extérieur laissait peu à désirer, qu'allait être le contenu? Hélas! quand j'ouvris le livre, je compris bien vite que ma besogne était faite, et que mon Chénier, si souvent annoté, n'était plus qu'un monceaude papiers inutiles. — Ma tristesse fut grande, et je commençai, je l'avoue, par vouer M. Becq de Fouquières aux dieux infernaux. Espérant du moins le trouver en défaut, je me mis à éplucher ses citations et à les comparer aux miennes. J'y perdais mon latin ; j'y perdais surtout mes infortunées citations qui, une à une, sortaient de mon volume, à mesure que je les rencontrais dans le sien... Il ne resta des miennes, après ce triage, que des débris isolés. Toutefois, en cherchant dans cette édition nouvelle les taches que j'avais, un instant, souhaité y trouver, je m'aperçus bientôt qu'elle était réellement excellente, bien meilleure que celle que j'aurais pu faire, et, peu à peu, de la sorte — car je ne suis de mon naturel ni méchant ni injuste — je me mis à aimer ce livre pour tout ce qu'il contenait, et à oublier la peine qu'il m'avait causée. En juillet 1867, je parlai à Sainte-Beuve de communiquer à M. Becq de Fouquières les épaves de mon naufrage. La maladie du docte critique, puis sa mort mirent obstacle à ce projet. J'avais encore en main mes notes solitaires, tristes reliefs d'un plus grand festin, lorsque parut, en 1872, la
seconde édition critique. Elle m'enlevait cette fois la plupart des remarques échappées au premier désastre, et de celles auxquelles j'attachais le plus de prix :
Duruml sed levius fit patierUia Quidquid corrigere est nefaa.
Enfin parut l'édition soignée par M. Gabriel de Chénier. Celle-là ne m'enlevait rien (^), mais comme elle ne rendait pas justice au précédent éditeur, elle changea chez moi en sympathie l'estime que j'avais déjà pour M. Becq de Fouquières, estime qui, on le voit, ne pouvait rien devoir à l'indulgence. Ce fut donc sans rancune que je procédai une seconde fois à l'anéantissement de mes notes devenues inutiles. J'apporte ici le peu qui me reste (*), et je voudrais que ce modeste contingent pût être accepté
(^) J'énonce un fait, sans faire une épigramme. Je ne veux, en aucune manière, témoigner pour l'édition de M. Gabriel de Chénier le dédain qu*il affecte de professer lui-même pour celle de M. Becq de Fouquières. Sans doute l'érudition classique que s'est efforcé d'y amonceler le nouvel éditeur semble inexpérimentée et manque souvent de ces qualités d'opportunité, de justesse et d'exactitude sans lesquelles l'érudition n'a pas grande valeur; mais on ne peut que rendre hommage à des efforts très méritoires en eux-mêmes. D'ailleurs, si beaucoup de choses sont troublées ou disposées avec peu de clarté; si beaucoup de citations, de citations grecques surtout, sont cruellement traitées — ce qui est fort regrettable lorsqu'il s*agit d'un poète si véritablement helléniste — on trouve, en revanche, dans ce livre, des indices nouveaux du plus grand intérêt, qui en feront un document utile à la mémoire de Chénier. Aussi, tout en appréciant librement le contenu de la publication de M. Gabriel de Chénier, je me garde d'oublier que c'est un titre au respect de tous d'être l'héritier pieux de tant de précieuses reliques, l'hérilier d'un nom glorieux à la fois pour celui qui le porte, et pour la nation qui ne cessera jamais de l'honorer.
(*J Je ne rapporterai pas un certain nombre de notules de menu détail qui ne méritent point d'être signalées ici.
comme un hommage par le critique érudit et délicat auquel nous devons la première édition digne du poète. Heureux, si, par ces quelques remarques, je pouvais contribuer à rendre plus prompt l'achèvement par M. Becq de Fouquières de cette édition définitive où André Ghénier apparaîtra entouré des modèles qu'il sut si bien comprendre^ associer et embellir.
Dans la pièce du Jeu de Paume^ à ces vers (18-19) :
L'airain coule et respire, en portiques sacrés S'élancent le marbre et la pierre,
on pourrait, ce me semble, citer opportunément le passage fameux de Virgile qui semble avoir fourni le figuré de l'expression {Enéide^ VI, 848) :
Excudent cdii spirantia mollius sera, • .... vivos ducent de marmore vultus.
Vers 326 :
Peuple, la Liberté, d'un bras religieux,
Garde l'immuable équilibre De tous les droits humains, tous émanés des cieux.
Je crois encore trouver en ces expressions des souvenirs de l'antiquité. C'est, à peu dô chose près, ce qu'a dit Hésiode {Travaux et Jours ^ 36) :
'I6e(v]9t S()caiç, aTt'èx Atdç eictv déptorau
Mais, à considérer l'usage lyrique que Chénier fait ordinairement du texte de Sophocle, je croirais plutôt à une habile mise en œuvre des vers 851 et suiv. de
VŒdipe roi (éd. Boissonade; Cf. Antigone 448-450). - Du reste, Rousseau avait dit, dans le Contrat social (II, 6): € Toute justice vient de Dieu, lui seul en est la » source; mais, si nous savions la recevoir de si haut, » nous n'aurions besoin ni de gouvernement , ni de » lois. > Vers 370 :
L^œil tout puissant Pénètre seul les cœurs à lliomûie impénétrables.
Hésiode, Travaux et Jours j 267 :
Cf. Travaux et Jours, 54 : icdhnrcov icipt \kifiw etSc&ç. Du reste les souvenirs d'bésiode fourmillent dans Chénier, mais comme les vers du vieux et rude poète n'ont pas la grâce souple qui convenait à ce français de Byzance, il s'en inspire plutôt quMl ne les imite, et, renversant son précepte.
Il fait des vers nouveaux sur des pensers antiques.
Puisque j'ai parlé d'Hésiode à propos de ces strophes, je ferai remarquer que la citation faite par M. Becq de Fouquières, au vers 385, est insuffisante^ car dans les strophes xx, xxi et xxii il y a d'évidentes réminiscences qui impliquaient ou une transcription plus ample du texte d'Hésiode, ou des rapprochements isolés plus nombreux.
Vers 378-381 :
La vertu vit encore...
Par ces sages esprits, forts contre les excès, Rocs affermis du sein de Tonde, etc.
Du Bellay {De porter les misères et la calomnie^ fol. 106, \^j éd. de Harsy, 4575) a dit de son côté, avec assez de bonheur :
Bien, que vertu, ne dente la fortune.
Comme le roc, quand la mer importune En ça et là contre luy se courrouce.
Rompt les gros flots et de soi les repousse.
Nos deux poètes se souvenaient, je pense^ de vers élégants de Paul le Silentiaire {Analecta lUy 93, Anthol. Palat. X, 74); et ils les complétaient par une image fameuse empruntée à Homère {lUaie XY, 618 et suiv.)-
C'est surtout pour le poème de V Aveugle que j'avais rassemblé des citations nombreuses de Tantiquité. Il en était une, entre autres, à laquelle je tenais instinctivement : c'était, au vers 73, un renvoi à Œdipe à Colone. Je m'étais réjoui de ne pas le rencontrer dans la première édition de M. Becq de Fouquières; la deuxième me l'a ravi, et le regret que j'en ai ressenti s'est trouvé bien justifié, lorsque j'ai vu dans l'édition de M. Gabriel de Chénier qu'André avait, sur son manuscrit, mentionné la même indication. Cela prouve que notre rapprochement était juste; et puisque, pour moi, le pot au lait de Perrette est brisé, cela m'encourage à en ramasser quelques morceaux.
U Aveugle j vers 3 :
Je périrai sans doute, Si tu ne sers de guide à cet aveugle errant.
La note de M. Becq de Fouquières est juste; toutefois elle eût été utilement complétée par la citation du vers 78 de YAjax de Sophocle où, comme dans le français, le
pronom démonstratif est accompagné d'une qualification :
lii>U Tdv8p( est mis ici pour i[Ao( (^). J'ajoute que le même mouvement de phrase se trouve dans X Hymne à Vénus attribué à Homère (VI, 49) :
Abc S'Iv dyâvi v(xigv T(|^Sft fépcoOac.
Montaigne a dit de même {Essais j II, 35) en traduisant une lettre de Senèque à Lucilius : € Moy qui sçay que je loge sa vie [de Paulina] en la mienne, je commence de pourveoir à moy, pour pourveoir à elle : le privilège que ma vieillesse m'avoit donné, me rendant plus ferme et plus résolu en plusieurs choses, je le perds, quand il me souvient qu'en ce vieillard il y en a une jeune à qui je profite (*). D U Aveugle^ v. 56 :
Je vous salue, enfants venus de Jupiter.
Je ne pense pas que a venus de Jupiter i» signifie précisément a: issus de Jupiter », comme le dit M. Becq de Fouquières. J'expliquerais plutôt par « envoyés de Jupiter D. Cela répond, en somme, à la phrase plus vulgairement usitée en français : « C'est le ciel qui vous envoie. » Si, comme je le crois, Chénier a eu en vue une formule grecque équivalente, ce n'est point, à mon
(*) Cf. Sophocle, Ajax, 446.
Epist, CIV. Le texte latin dit de même : Venit enim mihi in mentem in hoc sene et adolesceniem esse, cui parcitur.
sens, le mot AïoYevetç, mais le vers même d'Homère {Odyssée, VI, 207) :
npbç yàp Atdç etctv Siravreç ÇeTvo( Te icxiùxol t£.
U Aveugle, 73-75 :
sage magnanime, Comment, et d'où viens-tu? car Tonde maritime Mugit de toutes parts sur nos bords orageux.
Ces vers ne sont autre chose que la traduction d'un passage de VOdyssée (1, 169-173) :
'AXX'ûf)f6 (Jio( T68e elicé...
t(ç iî66ev eTç dvSpôdv;...
ic(5ç Se ae vauTat ^YotYOV eîç 'IôixY)v;...
oà (JLèv Y<^p '^^ ^s nel^v ifo[Jia( èvOiS'txédOat.
Mais Ghénier a habilement tourné la naïveté du dernier vers qui eût pu sembler excessive, même dans un poème antique.
LMi?eajte, 165-466:
Et les dieux partagés en une immense guerre, Et le sang plus qu'humain venant rougir la terre.
M.' Becq de Fouquières, et, après lui, M. Gabriel de Chénier (qui est bien forcé de le prendre pour guide, tout en rudoyant son œuvre, par compensation) pensent que ces vers font allusion à la guerre de Troie. Je crois que ce passage désigne plutôt la guerre des Titans (*).
(^) Ce sang des Titans répandu sur la terre eèi célèbre daim In Fable comme ayant donné naissance aux reptiles et à toutes les bôles venimeuses. Voyez Nicandre, Thériaques, v. 10.
(Cf. Théogonie^ 629 et suiv.) Les allusions à la guerre de Troie ne commencent, ce me semble, qu'au vers 167.
Dans ce qui suit (173'182), outre les emprunts à la description du bouclier d'Achille signalés par M. Becq de Fouquières, on pourrait peut-être noter quelques souvenirs du 5ottc/i^r d'Hercuky d'après la description d'Hésiode. Mais ce qui me surprend au plus haut point c'est qu'ayant pour indice le texte d'Homère, on ait laissé subsister une grosse faute de transcription. Le vieil aède que Chénier met en scène dépeint la vie rustique :
Les chansons, les festins, les vendanges bruyantes, Et la flûte, et la lyre, et les notes dansantes.
Il est bon de signaler les hardiesses de style d'un Chénier ou d'un Montaigne; mais, lorsqu'on se trouve en face d'une énormité, il faudrait, avant de l'admettre et d'en donner l'interprétation, examiner si le texte qui la présente a tous les caractères de l'authenticité. M. Becq de Fouquières, dans son Lexique^ au mot a Dansant y> (éd. de 4862), explique : « Propice à la danse : les notes dansantes^ 17, 182. j> Mais vous figurez-vous comment un poète pourrait bien s'y prendre pour décrire ces notes propices? En présence d'un pareil non -sens, le respect même que l'on porte à un grand écrivain oblige à s'arrêter, comme le faisait si souvent Aristarque devant les difficultés du texte d'Homère. Or, s'arrêter ici, c'est trouver la correction, qui est si facile à faire que l'on se demande comment elle n'est pas déjà faite. Je lis sans hésiter :
Et la flûte, et la lyre, et les noces dansantes. La confusion du c et du f a, de tout temps, été l'une
des plus fréquentes dans les déchiffrements d'écriture cursive (*). L'expression est d'ailleurs conforme à la langue de Chénier, qui parlera souvent des nymphes dansantes; elle est de plus, et c'est là le point capital, conforme aux textes d'Homère {Iliade, XVIII, 491) et d'Hésiode {Bouclier d'Hercule^ 274), qui précisément sont identiques sur ce point et dépeignent l'un et l'autre des noces dansantes :
Td[M\ T'Icav, eiXaicCvat Te* vôpi^aç S'èx $aXi[Ji(<)V....
il)Y(veov dvà deoru* iQokh^ S'&[Aévatoç ipcopet,
dit Homère, et Hésiode ajoute :
André a vu le tableau dans ces vieux maîtres, et il l'a reproduit d'un seul trait, en employant une expression française d'autant plus expressive que sa combinaison encore inusitée frappait le lecteur comme une hardiesse, et ramenait dans l'esprit le souvenir du langage même de l'antiquité.
Du reste, puisque M. Gabriel de Chénier possède la « première minute i> de l'Aveugle, il serait aisé de vérifier sur elle la leçon contestée. Je suis persuadé que si c'est réellement une rédaction de l'ensemble, ce document
(*) Elle est surtout facile chez Chénier, qui fait des t très bas et les barre tout en haut, en sorte qu*ils représentent le c de l'écriture allemande. On peut se rendre compte de cette confusion en examinant le fac-similé publié par M. Gabriel de Chénier. Sur la première colonne du verso, ligne 37, par exemple, on lit le vers :
Oubliés comme moi dans cet affreux repaire.
La première et la dernière lettre du mot « ce/ • sont sensiblement analogues.
conârmerait ma conjecture, bien que M. Gabriel de Chénier ait, lui aussi, conservé dans son texte les notes dansantes.
Le même passage donnerait lieu à une autre vérification. Aux vers 185-488, on lit :
De là, dans le sein frais d'une roche azurée, Eu foule il appelait les filles de Nérée, Qui bientôt, à des cris, s'élevant sur les eaux. Aux rivages troyens parcouraient des vaisseaux.
Il me paraît évident que ces quatre vers, probablement ajoutés après coup par le poète, comme intercalation, ont été mal insérés par le premier éditeur. Leur vraie place serait après le vers 472, où ils compléteraient les épisodes extraits de V Iliade relatifs à la guerre de Troie. Ici, au contraire, ils interrompent, mal à propos, la transition que le poète avait ménagée en plaçant entre les scènes rustiques et la description des Enfers la mention d'une tempête et le naufrage de matelots. J'ajoute que ces vers ne me semblent point avoir reçu de l'auteur la dernière forme qu'il devait songer à leur donner. Qu'on lise aux vers 87-88 « à des cris i>, a: des vaisseaux », comme porte l'édition de M. Becq de Fouquières, ou bien a: à ses cris ï>^ « les vaisseaux », comme celle de M. G. de Chénier, la leçon reste toujours peu satisfaisante. Dans les vers d'Homère que ceux-ci traduisent, les cris sont ceux de Thétis; en transporter l'application à l'aède, et en faire l'équivalent de chants^ cela est un peu forcé ; et pour ce qui est des vaisseaux^ ainsi nommés sans plus ample désignation, cela se comprend bien dans Ylliade^ mais non ici où rien n'implique absolument qu'il s'agisse des vaisseaux des Grecs.
Je suppose qu'André Chénier a simplement traduit le passage d'Homère, avec dessein de l'utiliser plus tard; puis, qu'il a transcrit son imitation en marge de ce poème pour l'y adapter, et que l'intercalation aura été faite hors de sa place précise, et sans les modifications définitives qu'impliquait cet emploi.
En tout cas, j'estime qu'il faudrait reporter ce passage à l'endroit indiqué plus haut, afin de rapprocher par cette transposition les vers 184 et 189, qui semblent écrits pour être juxtaposés.
J'arrive au Mendiant. Les deux éditions de M. Becq de Fouquières ne laissent plus guère de place à des observations nouvelles; cependant, bien que l'éditeur ait eu sous les yeux les principaux passages d'Homère que Chénier a imités, certains rapprochements caractéristiques ont été omis. Ainsi le vers 94 :
Et tous, Tceil étonné, se taisent pour Tentendre,
appelait en note les vers de V Odyssée (VII, 144-145) :
Oî S'ovecî) èyévovTO 86[ji.ov xd^a, çûTa ÎWvxeç,
5a6[j.aÇov 8'5p6o)VTeç,
comme le vers 143 du poème français semblait impliquer la citation des vers 174 et 175 du poème grec.
Des souvenirs d'Hésiode apparaissent encore ici, mais habilement transfigurés; par exemple aux vers 97-100:
Ta pourpre, tes trésors, ton front noble et tranquille Semblent d'un roi puissant, Tidole de sa ville.
Un peuple convié
T'honore comme un dieu de TOlympe envoyé.
Hésiode avait dit, en parlant d'un bon roi {Théogonie^ 84 et suiv.) :
01 U vu Xaol Tcivieç Iç aS^bv 6pt59i StoxpCvovra Oé|JL((rcaç iOe(v]9t i(xY)atv....
ipX^)Aevov i'àvà aoru Oebv âç (Xioxovxai aiSot (AeiXtx(Y).
Et l'expression <r d^ F Olympe envoyée traduit l'expression d'Hésiode, dans le même passage (v. 97) :
*Ex îe Aibç padiXtieç (*).
Plus loin (v. 198-204), ces vers :
Et devant mes pas l'herbe ou la moisson tombée Viendra remplir ta grange, en la belle saison, Afin que nul mortel ne dise en ta maison, Me regardant d'un œil insultant et colère.:
« vorace étranger, qu'on nourrit à rien faire! »
Ces vers ont été évidemment inspirés par des fragments des Travaux et Jours ingénieusement groupés (v. 307, 303-305) :
"Qç xé TOI (bpaCou ^i6tou icXi^Ocoat xaXia(... T(^ Zï 6eol ve[Ae(7c5a( xal (ivépeç, Sç X£V iepyoq Ç(OY), XYjip'i^veaai xo6o6poiç etxeXoç ôpy^v, oTxe jJieXiffaiwv xijJiaTov Tp6)^ouaiv (îepYoi laOovTSç (•).
i*) Voyez plus haut, p. 48.
(*) Voir, dans les notes de Ruhnken sur le lexique de Timée» p. 158, Tindication des auteurs de Tantiquité qui ont fait usage de ce passage d'Hésiode.
Et les vers 250-254 :
Qu'il laisse, avec ses biens, ses vertus pour appui, A des fils, s'il se peut, encor meilleurs que lui,
sont aussi tirés de cette sentence, prise au même endroit du même poème (Travaux et Jours, 285) :
On va voir mieux encore comment, de fragments isolés, notre grand poète forme un tout homogène et approprié. Je reviens au discours du Mendiant (v. 107-112) .
Regarde un étranger qui meurt dans la poussière... Je fus riche autrefois. . .
Et pourtant, aujourd'hui la faim est mon partage, La faim qui flétrit l'âme autant que le visage. Par qui Thomme souvent, importun, odieux, Est contraint de rougir et de baisser les yeux.
D'abord, il semble qu'il y ait là une réminiscence de ces vers qu'Euripide met dans la bouche d'Adraste (Suppliantes y 166):
'Ev {Jtiv aîox^vatç îyjiù i:(tv(i)V Tzpbç o35aç yô^^u abv à[x^fox6iv /epC, xoXibç ivT^p, T6pavvoç 658a([ji.o)V -rcipoç.
Non seulement la scène et le mouvement de la phrase ont une grande analogie, mais le icoXtbç iv^p, non utilisé ici, a servi ailleurs et se retrouve en une expression caractéristique de V Aveugle (v. 12) :
Quel est ce vieillard blanc ? Tout ce passage est un entrelacement continuel de
réminiscences antiques. Aucun détail n'est perdu pour Chénier. Ainsi ce beau vers :
La faim qui flétrit Tftme autant que le visage, vient de celui de Théognis (v. 649) :
Si, au lieu de rechercher le vers de Théognis dans les éditions de cet élégiaque, on s'avise de recourir au Florilegium de Stobée qui le cite, au milieu de beaucoup d'autres analogues, on apercevra, autour de ce premier emprunt, des détails qui rendent plus évidente encore l'habile industrie du poète français. Dans ce même titre de Stobée (xcvi) on lit cet extrait de Ménandre :
EôxaxofpâviQTâv èoTt... icévv]ç,
Kal 9U)iof dEvTiQç eôOùç 6 xb Tpi6(&vtov
IXiov xaXetTat, xSv àSixo6(JLevoç T6xfj.
Ne pense-t-on pas que quelque chose de ce grec ait passé dans la phrase de Chénier :
la faim ....
Par qui Thomme souvent, importun, odieux, Est contraint de rougir?
Ces derniers mots mêmes : àSixoûfAevoç tû/y), ont inspiré en partie les vers qui suivent chez André (v. 443-414):
le hasard téméraire Des bons et des méchants fait le destin prospère;
■\ mais ils n'ont pas fourni toute la pensée, qui a profité
de cet autre vers de Théognis, cité au même titre :
Zùç yip TOI tb TiXavTOv èxtp^éxet oXXoTe akXtùç,
Remarquez seulement la délicatesse fine de Thomme de goût. André qui avait lu ailleurs et traduit cette sentence de Ménandre :
Le bonheur des méchants est un crime des dieux (%
n'a pas voulu mettre sur le compte des dieux ces oscillations de la balance de fortune, et il a saisi au passage cette vague notion du sort aveugle, pour ne pas imiter les païens jusque dans les excès de leurs croyances.
Ce n'est pas tout encore. Dans ce même titre, Stobée cite cet autre fragment de Ménandre :
Ilpbç ^xavta îetXbv 6 wévYjç IrA ydp^ %a\ 'Kâ^rzaq auTOU xaTaçpoveTv &xoXa[Ji6ivet.
Chénier trouve encore là quelque chose à recueillir, et il dira tout à l'heure, en condensant ce texte (v. 206) :
L'indigent se méfie . . .
En face d'un hôte bienveillant et généreux comme Lycus, son mendiant .ne peut ; iikister davantage; mais les vers de Ménandre. ont trop dp justesse pour qu'on n'en tire que si peu dé chose: il les réserve donc, et les traduit intégralement dans l'Aveugle (v. 31) :
Mais, toujours soupçonneux, l'indigent étranger Croit qu'on rit de ses maux et qu'on veut Toutrager.
De cette course à travers un chapitre de Stobée, course
n P. 437, éd. Becq de Fouquières, in-12.
que l'on pourrait renouveler à propos d'autres pages de notre auteur (*), il faut, à mon sens,. tirer deux conclusions. La première est que ce livre grec, plein de richesses poétiques, était, avec les Analecta^ sur les rayons préférés de Chénier. La seconde est que celui-ci, bien plus justement que Boileau, aurait pu se vanter de rester en imitant toujours original. Comme Virgile, il sut avec un goût exquis choisir dans l'héritage poétique du passé les joyaux les plus brillants; et, comme Virgile encore, loin d'être écrasé par ces riches dépouilles, il réussit à rehausser leur éclat, en leur communiquant une nouveauté de grâce.
(*) Sans faire ici cette expérience qui m'entraînerait fort loin, je signalerai les rapprochements suivants :
A. Chénier, Élég, 1, xxii, p. 209, éd. de Becq de Fouquières, 1872 :
Ses vers. ...
Ne voyant que des maux sur la terre où nous sommes,
Jugent qu'un prompt trépas est le seul bien des hommes.
Cf. dans le titre cxx de Stobée les vers de divers poètes, et spécialement ceux de Théognis :
*ApxV t*^^ t*^ çOvai BTcixOovfoiffiv â^pifftov, çuvTa 6'o7C(i>c uxicrta ic>3Xa; 'AfSao TcepT^aai.
A. Chénieb, Élég, I, xxi, p. 204^ éd. de Becq de Fouquières :
si le sort ennemi m'assiège et me désole, On pleure, mais bientôt la tristesse s'envole ; Et les arts, dans un cœur de leur amour rempli, Versent de tons les maux Tindififérent oubli.
Cf. dans le titre lx de Stobée ces vers du comique Amphis :
Oux ^oTiv oOôàv àiux^ac àvôpcoiïîVTQÇ iroipatA^Otov yhj%'^tpo'f ev p(«o Tiyyyfi' Eic\ ToO (laO^ixatoc yàp iaxt^xènç à voOc aÙToO XéXY)Oe irapaicXécov xàç (rvixçopàc
Dans cette même élégie de Chénier, je signale, aux vers 19, 20, 28, un souvenir d'une épigramme de V Anthologie grecque [Palat. IX, 17*2; AnalecfOj t. H, p. 429, cvni).
Il est peu d'ouvrages d'André Chénier qui, d'autre part, puissent aussi manifestement que le Jeune malade montrer la force de son génie créateur et le merveilleux usage qu'il savait faire de données n'ayant en elles-mêmes rien de bien ingénieux ou élégant. M. Becq de Fouquières a noté avec justesse dans cette pièce certains élans de passion qui montrent que çà et là André s'est souvenu de la Phèdre de Racine ; mais un fait curieux et qui n'a point encore été signalé, c'est que le canevas du poème et les détails les plus caractéristiques sont tirés d'une production fort médiocre et nullement passionnée, le roman versifié de Théodore Prodrome, intitulé : Les Aventures de Rhodanthe et de Dosiclès.
On n'est nullement surpris de voir dans l'édition de M. G. de Chénier des extraits du roman de Longus (*); il y avait là, comme dans Héliodore, des peintures heureuses et des détails de mœurs antiques précieux pour le poète érudit. Mais l'œuvre de Théodore Prodrome, qui n'a rien des douceurs de l'Hymette, ne semblait guère susceptible de fournir quelque chose à notre abeille française. A vrai dire, je soupçonne que Chénier, qui était un friand à la façon de Boissonade et aussi un bibliophile, possédait ce roman grec à cause de la qualité qu'il avait alors de livre rare et curieux, à cause surtout des notes qu'y avait jointes le savant Gaulmin, notes qui, à la différence de celles de Bourdelot sur Héliodore, n'étalaient pas une érudition de lieux communs. Je ne serais pas surpris que, pour les mêmes raisons, André Chénier eût possédé aussi l'Eustathe de Gaulmin, dont plus d'une annotation] pourrait servir aujourd'hui à commenter l'écrivain français.
(*) T. I, p. 146. — André Chénier fait usage de l'édition deVilloison.
Quoi qu'il en soit, hasard de rencontre ou lecture suivie conduisirent évidemment notre poète à connaître le deuxième livre du vieux romancier byzantin. Dans ce livre, le héros Dosiclès raconte son histoire et celle de son amante à un compagnon de captivité. Car on pense bien quMl y a des pirates dans un roman grec. J'extrais du long récit ce qui paraît avoir frappé André Chénier, et le donne d'abord en français, pour qu'on puisse plus aisément comparer les deux scènes.
« Abydos est ma patrie, dit Dosiclès, mon père se » nomme Lysippe, et mon amante est fille de Straton.... y> Un hasard me la fit rencontrer : c'était sur le déclin 2) du jour; je vis Rhodanthe qui se rendait au bain, ayant y> avec elle la troupe de ses compagnes... Je fus comme 2) frappé d'un trait dans le cœur... et en rentrant à la » maison paternelle, j'y portai ma blessure... Sans » prendre de nourriture, sans boire, je me jetai sur mon y> lit pour chercher un prompt sommeil, mais le sommeil » ne s'arrêtait pas sur mes yeux... Des pensées contraires » m'agitaient. Rhodanthe est belle, me disais-je, oh! oui, > belle et pure! le mouvement de sa démarche est noble et » sa taille est svelte, élancée comme la vigne grimpante, y> comme le jeune cyprès... Puisse une étincelle du feu » qui est en moi enflammer le cœur de Rhodanthe!... y> Mais elle ne m'a pas fait l'aumône du moindre regard, y> elle m'en a jugé indigne, sans doute. Certes, elle est » de noble famille, mais de mon côté j'ai une origine y> qui n'est pas sans éclat... Rhodanthe est belle, mais ^ mon visage n'est point désagréable... Tandis que j'étais y> agité par ces pensées, je m'endormis,... en songe il y> me sembla voir Rhodanthe et lui parler; je lui disais D ma passion et je vis la jeune fille sourire à mes aveux, » et ce sourire fut pour moi le témoignage précieux du
}) sentiment caché en son cœur. . . Mais mon songe }) s*évanouit bientôt et je ne trouvai plus la moindre i> rosée pour apaiser le feu qui embrasait mon âme. Me ]^ jettant alors dans le sein de ma mère : a ma mère! » lui dis-je, nia mère bien-aimée, sauve ton fils, ton 1^ cher Dosiclès, sauve Dosiclès, ou, si tu ne veux pas 3> le sauver, mort bientôt, il te faudra l'ensevelir de tes i> propres mains, car, j'en jure par mon amour, par la » vue de Rhodanthe qui m'est si chère, si je suis privé » du secours maternel, cette épée traversera ma poi- » trine. j> — Pleurant alors, comme pleure une mère... : « Mou fils, mon Dosiclès, dit-elle avec une douce espé- » rance, prends courage, tu parviendras au but de tes » désirs. J'ai deviné ta peine : tu aimes Rhodanthe... ip — « cher oracle d'une mère, m'écriai-je, oui! je l'aime! » c'est elle que je te supplie de demander en mariage, i> et si je ne l'obtiens pas, je descendrai chez Pluton » avant d'avoir eu une épouse. » — « Non! reprit-elle, » non, mon fils, il n'en sera pas ainsi : je vais faire cony> naître ton amour à Straton, à Phryné; ils accorderont ^ Rhodanthe à Dosiclès. Lysippe et son père sont d'aussi J> bonne famille que Straton, et l'on ne me jugera point » d'un rang inférieur à celui de Phryné. y> — Elle dit, » et elle envoie Charissa, sa fidèle servante (*), etc. »
On comprend que la suite ne peut être aussi simplifiée que chez Chénier, car le roman finirait avec le deuxième livre, ce qui ferait peut-être l'affaire du lecteur, mais non pas celle du romancier. Il faut aller jusqu'au neuvième
(*) Le bon Gaulmin relève ce qu'a de choquant à nos yeux renvoi d'une servante pour demander la main de la jeune flUe. Serait-ce un trait de mœurs orientales du onzième siècle? Chénier n'a pas poussé jusque-là l'imitation, et il s'est tiré de ces détails avec une exquise délicatesse.
livre pour trouver la même conclusion. Là, le père de Rhodanthe dit aux jeunes amants : e: Soyez heureu^^! » et il ajoute : <c Dosiclès, au lieu d'un père, tu en as deux, et toi, Rhodanthe, tu as deux mères! ]»
Je relèverai maintenant les vers de Ghénier qui semblent dériver directement du roman grec, et Ton trouvera en note le texte même de Théodore Prodrome (*).
« Eh bien I mon fils . . .
Tu veux que ce soit moi qui ferme ta paupière (•)? »
— « Ma mère, adieu ; je meurs et tu n^as plus de fils ; Non, tu n'as plus de fils, ma mère bien-aimée ('). Je'^te perds. Une plaie ardente, envenimée .
Me ronge ["). »
— « Ton corps débile a vu trois retours du soleil Sans connaître Cérès, ni tes yeux le sommeil (»). »
— « coteaux d'Érymantel ô vallons I 6 bocage!...
(^] J'ai sous les yeux Tédilion de Gaulmin (Paris, 1625)^ la seule que Ghénier ait pu consuUer; mais mes renvois se rapporteront au texte plus correct publié par M. Hercher sur la recension de Le Bas (Erotici Scriptores Grœci, t. II, LipsiaB, 1859).
(*) El fia (&Y) ffdSaetv i^éXeic, n.aA4
«6* iiîjTep, elîtov, pLTjTep TjyaTCYijilvYj... m
{*) Kol ToO icupbc irt(jLicpûvToc auTY^v xapfi(o(v n,34a
ovx elxo>f eôpëtv [i.rfiaL\i.r\ Ttvà êp6aov.
(*) AiTCtaW yh Set'Trvov, xbv xpa-ry^pa, t^v itôtov, . n,i97
fftpwfjLVTiv (j.eTYjXOov (OC àçuTivcocrcov Taxa* aXX'vTTVoc ovx T)v xoXç x6patc eviÇàva>v.
et plus loin :
*r7rvo0 9Tep{ffXT), tyjv xpof^v ou wpoaôéxtl, ii, »9
ce que Gaulmin traduit ainsi (p. "/G] :
Non Ccreris placuere dopes, non pocula Bacchi, Tu quoque, Somne pater, etc.
Be légères beautés troupe agile et dansante... (').
Dieux I ces bras et ces flancs, ces cheveux, ces pieds nus,
Si blancs, si délicats...
Que je la voie encor, cette nymphe dansante...
Assise à tes côtés, ses discours, sa tendresse.
Sa voix, trop heureux père, enchante ta vieillesse (*).
Je la vois, à pas lents, en longs chçveux épars,
S'arrêter...
Viendras-tu point aussi, la plus belle des belles (*)î »
— « Ahl mon fils, c'est Tamourl...
Mais, mon fils, mais dis-moi quelle nymphe dansante,
Quelle vierge as-tu vue aux bords de TÉrymante?
N*es-tu pas r îche et beau (*) ?
Parle. Est-ce cette Égléî...
Ou ne sera-ce point cette fière beauté,...
Cette belle Daphné?... » — « Dieux! ma mère, tais-toi,
Tais-toi. Dieux I qu'as-tu dit (»)? elle est fière, inflexible;
Comme les immortels elle est belle et terrible I
Mille amants l'ont aimée; ils Tout aimée en vain.
Comme eux, j'aurais trouvé quelque refus hautain... (•).
Mais, 6 morti 6 tourment I 6 mère bien-aimée! ..
(*) *B8ïi xXivoO(rtiç elc tIXoç ttiç vw^ipoL^, n,i8d
el8ov *Poôdtv6tiv irpbç tb XouTpbv v)Y|JLivY)v ^Tcb irpo7CO(JL7CoTç, 6ic'Ô7ca6oîc (Avp(oic.
(*) Jlà\oL\ wep\ Iipixtûvoç yjxouTtffiJLévoç n, los
<oc evTux^<'ot TcayxdiXviv ^yaxi^oL.
(«) KaX^ *PoôàvOïï, va\ xaX^ xa\ itap6Évo«- n,io6
aetivbv tb <ruYxtvy}(j^ t2>v paSi(r(JLdiTiûv, &pObv xb (tTjxoç, ev(rTaXfc« fcpov)Y(tévov, &i àvaSevdpeUc, (oc xuiràpitroc véa.
(*) Cf. Théodore Prodrome, Rhod, et Dos., H, 233-234, 25t, 377-380.
(^) a T£xvov àoaiyXtvç, elîtev, eof^\uùç Xlywv, n, ses
âàp^w icépac yâip xoO xaxà Y^(tY)v Xà6otc.
'Eyti) Sk Tuxbv xa\ Tcpolyvwv rbv Xiyov Ipaç 'PoWvOyjc, t|C tb xaXXoc o|JLVT5eiç....» — a *'û(JLOt icpo^iQTiQ;, ?)v 8 * lyii>, (tiQTpbç Xiyoc »
(•) Cf. Théodore Prodrome, Rhod, et Dos., II, 230-232.
Ma mère bien-aimée, ahl viens à mon secours : Je meurs; va la trouver...
Tombe aux pieds du vieillard, gémis, implore, presse... Pars; et si tu reviens sans les avoir fléchis, Adieu, ma mère, adieu, tu n'auras plus de fils.
— € J'aurai toujours un fils; va, la belle espérance Me dit... (*). » Elle s'incline, et (•), dans un doux silence, Elle couvre ce front, terni par les douleurs. De baisers maternels entremêlés de pleurs ['). Puis elle sort en hâte...
... et bientôt, revenant sur ses pas, Haletante, de loin : « Mon cher fils, tu vivras... » Le vieillard la suivait, le sourire à la bouche (*). La jeune fille aussi, rouge et le front baissé (^), Vient, jette sur le lit un coup d'oeil...
— « Ami, dit-elle,...
Vis, et formons ensemble une seule famille (*). Que mon père ait un fils, et ta mère une fille {^). »
(*) «'û (JLY)Tep, eîiïov, |ir)Tep rjYaicrjiJLlvYi, n,8M
ffûaov xbv ulbv Tbv çfXov àwT\%kia,
Ta^ç Ipû, *Ociwa, TottSxtjv elç ydliiov n.»yo
Cy)t& ae Xa6étv* el yhp ov Ta\STT)v Xa6tù,
Svu|jL9oç elç ^AXBoç etalXOco 66tAouc. »
— a Oux, aXkh TaOta xa\ Ixpàvù^ xa\ *p>SvY),
tIxvov AofffxXeiç, eîwev, âVlfsXeîv ïx^o.
Ab&crei 6à fcdcvrcoç 6 STpàxcov v6(totc jdiLO^
v\5|i9r|v *Po8àv6r|v t^ AoorixXeî wjJLçfw. »
(«) *EXe^e xa\ . . . .
(') npbç taOta SaxprSaa^ot (iY)Tp(da oxiati. n,360
(*) Cf. Théodore Prodrome, Rhod. et Dos., IX, 303 et suiv.
xal (iot xb {ieifi(a(JLa 9V{i6oXov (têya ^doU ToO (têvovToc ly (rcépvoïc tc60ou.
(«) Cf. Théodore Prodrome, Rhod. et Dos., IX, 318-319.
Ç) «'^xs'Ç» Aoff^xXeiç, àvO'èvbc çuvra; 8\5o- n:,8is
^X"Ç» *PoôavOy), {iT]Tép6i>v (luÇyyfav. »
Outre ces rapprochements divers (*), il est une remarque à faire, assez curieuse, et qui peut servir encore à montrer jusqu'à quel point Chénier a prouvé par son exemple la vérité de cet axiome de Pline qu'il n'y a pas de mauvais livre d'où Ton ne puisse tirer quelque chose *de bon.
Un des procédés phraséologiques les plus chers à Théodore Prodrome, en son roman, consiste dans la répétition rapprochée des mêmes mots. Qu'il s'agisse d'exclamations précipitées ou de tranquilles récits, quand le nombre des syllabes y prête, il ne résiste guère à ces petits effets de parallélisme byzantin. Quelquefois, d'ailleurs, il tombe juste, mais l'inégalité est trop grande pour que l'on puisse voir en cela un mérite, et il faut se contenter de signaler une originalité affectée de style.
Dans les cent cinquante vers environ qui ont servi de canevas à Chénier, on trouve une quinzaine de ces répétitions. Il en est cinq ou six de très opportunes. J'en passe, qui ne sont pas des meilleures :
(n, 206) xaXt)... val xaX-^. — (211) èpc5 ToSiveYjç... icoOû 'PoSdv8Y;v. — (213) ^UYa^épa... â\)'^a'cépa..,. àvSpbç iX6iou, àvSpbç [AeYfoTou. — (221) erOe... erOe. — (223) X^yov... X(5yov. — (261) TCoXXaïç... icoXXixtç... 'jcoXXobç... "jcoXXûv... iroXXà... woXXôv... luoXXôv... -jcoXXà -jcoXXiKtç. — (269) oTSa... oTSa. — (270) X^xouç... X^xouç, etc. — (273) (jrpaTobç... (jTpaTo6ç. — (296) wicT^etç... %dr/&iç, — (352) & ixYJTep... jXYJTsp •iliYaTr;|JiévY3. — (353) <j(5(Jov... (JÔŒOV... (j(i(jeiv. — (370) TaÙTtjç... toùtyjv... 'çaÙTtjv.
Eh bien! dans le Jeune Malade (environ cent quarante vers), la proportion de ces répétitions est exactement la
(*) J ai suivi, dans ces extraits, plusieurs leçons fournies par M. G. de Chénier. Elles montrent plus manifestement que les leçons vulgaires l'imiiation du poème grec. Voy., par exemple, les vers 67 et 108.
même. Elle est énorme par rapport aux usages vulgaires; mais ici le langage est si naturel, si justement approprié, que Ton ne s'aperçoit de ce détail qu'en faisant du poème un examen scrutateur. Je trouve en effet :
(1) Dieu... dieu... dieu... dieu... dieu... dieu. — (4) prenda pitié... prends pitié. — (8) assoupis... assoupis. — (13) ces mains, ces vieilles mains. — (19) tu veux... tu veux. — (25) parle. . . parle. — (28) ma mère. . . ma mère bien-aimée. . . tu n'as plus de fils... tu n'as plus de fils. — (46) ta mère... ta mère. — (62) tu sais... tu sais. — (80) viendras-tu point... viendras-tu point. — (83) c'est Tamour... c'est rameur.— (100) Dieux... Dieux... tais-toi... tai»*toi. — (114) preiids... prends... prends... prendH... prends. — (120) adieu, .adieu. •— (128) tu vivras,., tu vivras.
Et voyez jusqu'où va l'ingénieuse industrie de notre poète-érudit. Dans ces beaux vers :
Ma mère, adieu; je meurs, et tu n'as plus de fils; Non, tu n'as plus de fils, ma mère bien-aimée,
il a certainement eu en vue, quant à l'expression, le vers de Théodore Prodrome (352) :
mais cet entrelacement de deux hémistiches redoublés et renversés, ce cri pathétique répété avec une affectueuse amertume est le produit non moins évident de vers de l'écrivain byzantin qui avaient frappé André par leur symétrie originale, bien conforme d'ailleurs au génie de la langue (213) :
Qoya'zipoL STpittovoç, à'^iphi; èX6(ou, àvSpbç jxeY^ffTOU, %cà ^uyatépa <E>p6viQÇ.
C'est tout au plus s'il y avait là une faible étincelle, une étincelle inerte sous la cendre. Mais le génie a su la faire jaillir et la transformer en un feu brûlant. Une telle imitation est aussi puissante que l'invention même, car elle prête libéralement des mérites inattendus aux œuvres qu'elle semble mettre à contribution, et sait découvrir des trésors là où personne ne pourrait se vanter d'en avoir caché.
Disons-le d'ailleurs, si le style de Théodore Prodrome est d'ordinaire entaché de vulgarité, la paraphrase latinS parfois métrique de Gaulmin est souvent d'une rare élégance» et montre combien les mêmes choses, dites différemment, changent de caractère.
On a vu plus haut, dans mes extraits de l'épisode du poème grec, comment le héros rentre prosaïquement chez lui et s'abstient « de souper et de boire }> : ce sont bien à peu près les mots (*); Gaulmin comprend ce qu'il y a là de vulgaire dans le choix des termes, pour des lecteurs français, et il relève l'expression en ces vers :
Non Cereris pîacuere dapes, nonpocuîa Bacchi;
Ta quogue, Somne pater, placidissbne, Somne, Deorum,.,
Que fera Chénier, arrivant deux siècles plus fard en face du même texte? Il quittera Prodrome pour suivre notre vieux compatriote; mais il perfectionnera à son toup la paraphrase de Gaulmin, et, dans une formule doctement combinée, il trouvera le moyen de répondre aux exigences de notre goût national, tout en donnant à son œuvre, par un trait de plus, cette couleur antique dont son atticisme français savait mesurer l'intensité
(*) Voyez ci-dessus, p. 62, note 5.
opportune en ne la répandant que par reflets épars et discrets :
Ton corps débile a vu trois retours du soleil Sans œnnaître Cérès (*], ni tes jeux le sommeil.
Avant de quitter ce poème, je ferai encore quelques courtes observations.
L'invocation du début n'est point précisément une imitation de Fhymne orphique à Apollon (^), cependant quelques traits me font croire que Chénier avait cet hymne sous les yeux. Il lui a emprunté au moins ce caractère de litanie que nous avons déjà vu emprunter par Ronsard, dans son apostrophe au soleil (^).
Dans Texhortation de la mère à son fils malade, un passage semble encore mal établi (v. 53-55). Le texte ancien, suivi par M. Becq de Fouquières, porte :
Tiens, presse de ta lèvre, hélas ! pâle et glacée, Par qui cette mamelle était jadis pressée, Un suc qui te nourrisse.
M. Gabriel de Chénier fait remarquer combien l'expression presser vn suc de sa lèvre manque de justesse. Il constate de plus que le manuscrit met un point après le mot « pressée i>y et porte au vers suivant : « Que ce suc te nourrisse ]&. Il constate enfin que les deux premiers vers sont raturés dans le manuscrit.
De cette leçon nouvelle : <r Que ce suc te nourrisse », il résulte nettement que le' troisième vers n'est point en
(*) C*est Oppieu (Halieut, III, 463) qui emploie AT){jnf)Tr)p pour le pain. Mais Tauteur de l'opuscule sur la vie et les ouvrages d'Homère (Pseudo-PlutarcheaJ fait remarquer cette métonymie (23).
{*j Hymne 34, éd. d'Hermann.
(') Voyez ci-dessus, p. 15.
relation grammaticale directe avec ce qui précède, et que le point ou le point-virgule après « pressée » est en effet la bonne ponctuation. Mais que reste-t-il alors dans les deux premiers vers? 11 reste :
Tiens, presse de ta lèvre, hélas I pâle et glacée, Par qui cette mamelle était jadis pressée.
Et M. G. de Chénîer accepte ce tronçon de phrase comme étant la bonne leçon ; et il explique que ce « Tiens j presse de ta lèvre » signifie : presse de ta lèvre ce vase que je t'offre!
Quelle qu'ait été la hardiesse de Chénier dans le maniement de notre idiome poétique, elle n'a jamais été contraire au génie même de la langue. Or, une pareille ellipse, fût-elle accompagnée d'une mimique théâtrale, serait une excessive négligence. Inadmissible en lui-même, cet emploi absolu du mot presser serait rendu plus défectueux par l'addition du vers suivant qui en troublerait encore la signification incertaine.
M. Gabriel de Chénier nous a dit que le passage était raturé. André avait écrit d'abord :
Presse, mon fils, ce vase en tes lèvres fidèles,
ce qui était régulier. Peut-être le vers modifié, écrit sans doute dans l'interligne, est- il difiîcile à déchiffrer. Il faudrait examiner ce manuscrit de très près, et voir s'il ne porterait pas, par exemple :
Tiens I présente ta lèvre, hélas I pâle et glacée, Par qui cette mamelle était jadis pressée; Que ce suc te nourrisse et vienne à ton secours Comme autrefois mon lait nourrit tes premiers jours.
La confusion des lettres entre pressede et présente serait facile, dans une écriture menue comme celle d'André, et surtout dans un passage encombré de surcharges. Cette leçon, satisfaisante pour le sens, aurait, il est vrai, quelque dureté, au point de vue de l'harmonie, mais l'ancienne n'est pas meilleure à cet égard, et elle a de plus le défaut d'être absolument contraire au bon usage de la langue.
Puisque nous nous débattons avec la grammaire — ce qui n'est pas d'ailleurs une chose à mépriser — que Ton me permette de rectifier aussi le vers 74 :
Assise à tes côtés, ses discours, sa tendresse.
Sa voix, trop heureux père, enchante ta vieillesse.
Tous les textes, y compris celui de M. G. de Chénier, mettent enchante au singulier; il me semble que ses discours commandent à cet égard une correction qui d'ailleurs ne modifierait point la mesure.
L'érudition de M. Becq de Fouquières est impitoyable pour mes notes, même en dehors des Poèmes antiques. Dans l'élégie de Néère, il m'a devancé partout. Je me venge en épiloguant sur les détails.
A ces vers :
vous, du Sébéthus naïades vagabondes, Coupez sur mon tombeau vos chevelure» blondes,
le savant éditeur a bien noté un élégant distique de Sannazar, mais il fallait encore donner celui-ci {Eleg, lil, V. 6-7, p. 140 éd. de Brœkhuisen) :
Cingantur de more souris fastigia templis Quœ vaga Sebethi Naïs ab amne legit.
Un peu plus loin (v. 27 et suiv.) M. Becq de Fouquières n'a pas tout dit sur ces beaux vers :
Je viendrai, Clinias; je volerai vers toi; Mon âme vagabonde, h travers le feuillage, Frémira; sur les vents ou sur quelque nuage Tu la verras descendre, ou, du sein de la mer S'élevant comme un songe, étinceler dans l'air, Et ma voix, toujours tendre et doucement plaintive, Caresser en fuyant ton oreille attentive.
Une note de l'édition critique a rapproché avec justesse de l'expression « s'élevant comme un songe :d les mots d'Homère {Odyssée XI, 207) :
2xt9] efxeXov ^ %cà iveipco,
mais il faut ajouter que, pour la pensée générale, Chénier s'est souvenu surtout de l'apparition de Thétis à Achille, au premier chant de Y Iliade (359-361), et de ces vers qu'on ne peut citer sans admiration :
Kapi7aXC(JL(i>ç î'àvéSu xoXtîSç àX6ç, i^ÔT'iiAfxXYj,
>ta( j^a TCipoiO'airoTo xaGéÇetô SaxpuxéovTOç,
yeipl Té jJLiv xatépeÇsv, ïtcôç t'Içax'lx T'ivifiiaÇe...
Presque toujours, les imitations de Chénier sont ainsi composées d'éléments complexes (*), fournis par une connaissance intime des chefs-d'œuvre de l'antiquité. Et je ne saurais mieux clore ces observations qu'en citant des
i*) Voyez ce qu'il dit lui-même, dans les notes intéressantes qu'a publiées M. G. de Cliénier, t. III, p. 64 de son édition des Œuvres poétiques d'André Chénier.
vers où les souvenirs d'Horace s'enchaînent à d'autres souvenirs, antiques aussi, mais, de plus, bordelais par leur auteur et par tout ce qu'ils décrivent.
Écoutons d'abord Chénier (Élégies^ I, iv) :
Muses, accourez, solitaires divines...
Soit que de doux pensers, en de riants climats, Vous retiennent aux bords de Loire ou de Garonne. . . Venez. J'ai fui la ville aux Muses si contraire, Et récho fatigué des clameurs du vulgaire.
Sur les pavés poudreux d'un bruyant carrefour Les poétiques fleurs n'ont jamais vu le jour. Le tumulte et les cris font fuir avec la lyre L'oisive rêverie au suave délire ; Et les rapides chars et leurs cercles d'airain Effitrouchent les vers qui se taisent soudain. Venez . . .
Quand pourrai-je habiter un champ qui soit à moi I Et, villageois tranquille, ayant pour tout emploi Dormir et ne rien faire, inutile poète.
Goûter le doux oubli d'une vie inquiète ! . . . Ohl oui, je veux un jour, en des bords retirés. Avoir un humble toit. . .
Là, je veux, ignorant le monde et ses travaux, Loin du superbe ennui que l'éclat environne, . . . Errer, un livre en main, de bocage en bocage; Savourer sans remords, sans crainte, sans désirs, Une paix dont nul bien n'égale les plaisirs.
Ces vers, où se jouent quelques traits d'Horace facilement reconnaîssables aux jttcttnda oblivia vitce^ sont dans leur ensemble un souvenir d'Ausone 0). Mais comme dans l'épître de notre vieux consul il est question de
(*) Epistola X.
beaucoup de détails sur lesquels je veux insister, comme j'aurai aussi à y tenter une restitution de texte, j'en renvoie Texamen à un nouveau chapitre (*) où, puisque l'occasion m'en est offerte, je prendrai mes mesures afin qu'un autre survenant, moins sympathique sans doute que M. Becq de Fouquières, ne vienne point me déloger de chez Ausone, comme je le fus de chez André Chénier :
IlaOcbv ié Te yi^irioç Sy^g).
(^) Avant de clore celui-ci, et, puisque nous sommes avec des Bordelais, signalons encore dans les vers de Cliénier la trace de Montaigne. Un beau passage de VInvention, vers 325 cl suiv., a été écrit évidemment après une lecture des Essais (I, 25, t. I, p. 235^ éd. Louandre), et le mot d'Horace qu'on y retrouve avait dojà été enlacé dans la prose expressive et fino tle notre moraliste.