V. 82. Régnier (SaM
Et ferme pour jamais le temple de la guerre,
(^) Je pourrais, en particulier^ signaler dans VEpisire I de Régnier des passages évidemiDent inspirés par les Stances de Du Perron sur la vergue du Roy à Paris, p. 38, éd. in-folio.
majestueuse et compassée, qui reparaît dans presque toutes ces strophes comme pour les couronner, est bien un caractère spécial de la nouvelle école à laquelle appartenait Du Perron; mais elle ne convenait à Régnier que dans une certaine mesure, et, en dehors de quelques pièces d'apparat qui n'étaient point précisément des productions naturelles à son génie, il revenait, pour l'ordinaire, à la forme plus libre et dégagée de Du Bellay et de Ronsard, deux grands poètes qui d'ailleurs avaient bien, eux aussi, le sentiment de l'ampleur et de la noblesse. Ce vers, que nous avons trouvé dans Du Perron (v. 8) :
Pardonnes au vaincu et domptes le rebelle,
ce vers qui impose le souvenir de la Henriade^ n'est pas de Du Perron, car Ronsard avait dit à François II, (p. 1237, éd. de 1623) :
Mais pardonne au vaincu, et donte le rebelle.
Et cela me rappelle précisément que cet autre beau vers du Ctd (I, 6):
Remplir les bons d'amour et les méchants d'eflfroi,
n'est pas de Corneille, puisqu'on lit dans Régnier {Satyre I, 45) :
Comblant les bons d'amour et les méchants d'effroi ; je ne sais même si, en écrivant ce dernier, Régnier à son
tour ne se souvenait pas de celui-ci de Du Bartas (t. L, p. 445, éd. de 1611, in-foL):
Unique espoir des bons, juste effroi des méchants (*),
qui est du reste tout à fait digne de Régnier et de Corneille.
On voit combien la filiation est souvent directe entre les poètes de l'école de Ronsard et ceux du grand siècle. Régnier est certainement un devancier, et un devancier assez rapproché de Molière; Du Perron a déjà le secret de certains tons de la langue de Corneille : or, Régnier et Du Perron sont des disciples de Ronsard, et, mainte fois encore, jurent par les paroles du maître, que ces paroles soient ou création de son génie, ou combinaison de son savoir.
Pour rendre plus manifestes ces rapports de descendance, je choisirai un exemple qui nous fera faire des rencontres assez curieuses.
Dans la Remontrance au peuple de France j qui fait partie des Discours de Ronsard sur les Misères de ce temps ^ on lit le passage suivant (p. 1357, éd. de 1623, in f^; t. VII, p. 56, éd. Blanchemain) :
Le soleil, la lumière commune.
L'œil du monde, et, si Dieu au chef porte des yeux, Les rayons du soleil sont les siens radieux,
(^) Du Bartas et Régnier ont dû sMnspirer directement ou indirectement de ces vers de Solon [Eleg. XI, vers 5, éd. de Schneidewin), s'adressant aux Muses :
Totai (jiàv alSotov, Toîai Bï 8eivbv tdeîv.
Qui donnent vie à tous, nous conservent et gardent Et les faits des humains en ce monde regardent. Je dy ce grand soleil, qui nous fait les saisons, Selon qu'il entre ou sort de ses douzes maisons, Qui remplit l'univers de ses vertus cognuës, Qui, d'un trait de ses yeux, nous dissipe les nues. L'esprit, l'ame du monde, ardant et flamboyant En la course d'un jour tout le ciel tournoyant, Plein d'immense grandeur, rond, vagabond et ferme. Lequel a dessous luy tout le monde pour terme, En repos sans repos, oisif et sans séjour, Fils aisné de Nature et le père du jour {*).
II y a en ces vers des traits puissants. Montaigne en fut frappé et inséra le passage entier dans les Essais (^). Régnier les imita; mais, plus sobre que son modèle, il condensa la veine un peu relâchée du Vendômois et reproduisit en quatre vers les expressions et les images les plus remarquables du morceau :
Cet astre, orne du monde, œil unique des cieux, Qui travaille en repos, et jamais ne sommeille, Père immense du jour, dont la clarté vermeille Produit, nourrit, recrée et maintient ces bas lieux.
Régnier a placé cela dans un sonnet d'un mysticisme
i*) Les commentateurs de Ronsard auraient dû constater que ce passage est une imitation de V Hymne orphique (Vlil, éd. d*Hermann; au Soleil. Le ton litanique du grec a laissé des traces sensibles dans les vers du poète français.
(') II; 12. — Aucun éditeur de Montaigne n'a, à ma connaissance, restitué à Ronsard la propriété de ces vers, et M. le D' J.-F. Pnyen les avait insérés dans son Appel aux érudils parmi les citations dont la source n'était point connue.
assez alambiqué (^), datant probablement de la fin de sa vie, mais je crois fort que c'est en lisant les Essais quMl avait saisi au passage les vers de Ronsard. En effet, le texte donné par Montaigne porte quelques variantes, dues probablement au moraliste bordelais (*). Or, parmi ces variantes, il en est une qui, au quatrième vers, remplace a: nous conservent ]> par : e: nous maintiennent » . Les vers de Régnier montrent qu'il a suivi cette variante.
Il est bien naturel de supposer que le vieux satirique lisait volontiers les Essais j mais il est surprenant que Ton n'ait pas insisté encore sur l'influence de Montaigne sur Régnier. Je n'ai point l'intention d'épuiser ici ce sujet, mais je citerai quelques passages qui mettront hors de doute le fait de cette influence qu'il y aurait lieu de suivre plus attentivement.
(^) n y avait à faire des réserves sur l'authenticité de ce sonnet, donné par toutes les éditions depuis celle de 1652, mais dont l'attribution à Régnier ne reposait jusqu'ici que sur le fait d'avoir été inséré dans ladite édition (Leiden, J. et D. Elsevier). Je constate que deux vers de la V* satire (lii et 112), évidemment imités du même passage de Ronsard, constituent en faveur de cette attribution une présomption des plus sérieuses.
C) Il pourrait se faire, toutefois, que ces variantes fussent celles des premières éditions de Ronsard. Je n'ai pu vérifier le fait. Si les variantes sont de Montaigne (et j'ai montré dans Vlntermédiairef IV* année, col. 217, que Montaigne ne se privait pas au besoin d'amender les vers de ses amis), il serait assez intéressant de constater que ces corrections, bien que contemporaines de Ronsard, étaient faites conformément aux progrès futurs du langage. Par exemple, au vers 3, au lieu de :
si Dieu au chef porte des yeux,
Les rayons du soleil sont les siens radieux,
Montaigne substitue par une heureuse répétition :
Les rayons du soleil sont ses yeux radieux.
Au vers 6, au lieu de : Je dy ce grand soleil, il met : Ce beau, ce grand soleil — Dans ces petits détails, on sent que le langage grandit luimême et prend peu à peu l'allure régulière et ferme de l'âge viril.
La dernière des satires (la XVI*), où Ton n'a pas encore suffisamment signalé la constante imitation d'une épitre d'Horace (1, 6), est aussi une de celles dont le texte laisse le mieux reconnaître la trace des Essais. Elle nous montre Régnier complétant Horace par Horace (*) et par Montaigne; et c'est un trait assez notable de ressemblance entre les deux auteurs français que les digressions auxquelles un mot, un souvenir classique donnent lieu chez eux: ils se laissent volontiers détourner par un attrayant butinage, et en viennent ainsi Tun et Tautre à oublier quelque peu, dans la causerie érudite et familière, le sujet principal de leur chapitre. Ici un mot du satirique latin :
Fere miratur eodem, Quo cupienSf pacto : pavor est utrobique molestus,
rappelle à Régnier plusieurs passages de Montaigne et il abandonne son premier guide pour suivre celui-ci :
Je trouve, quant à moi, bien peu de différence Entre la froide peur et la chaude espérance; D'autant que même doute également assaut Nostre esprit, qui ne sait au vrai ce qu'il lui faut; Car, estant la fortune en ses fins incertaine,
(^) Brossette avertit que le commencement de cette satire est imité de l'ode d'Horace : Justum et tenacem. C'est une erreur. Régnier, qui imitait une épitre d'Horace (I, 6) a seulement amplifié son modèle en prenant chez Horace encore, mais ailleurs {Od. UI, 3), un trait célèbre. J.-B. Rousseau, dans une lettre, avait cependant signalé à Brossette l'imitation de Tépître Nil admirari; mais il se trompait lui-même en supposant que le commencement seul de la pièce de Régnier en était tiré. Entre de petites digressions, la pièce latine reparaît, et son texte essentiel sert de canevas à toute la broderie humouristique du poète français.
L'accident non prévu lui donne de la peine ;
Le bien inespéré nous saisit tellement
Qu'il nous gèle le sang, Tame et le jugement,
Nous fait frémir le cœur, nous tire de nous memes^ etc.
Les mêmes choses sont dites dans les Essais^ en termes très voisins (1, 2 ; 1, 54 et ailleurs); il me suffit de rappeler ici cette phrase {Essais 1,2) qui suit un exposé des effets de la tristesse : a: La surprise d'un plaisir inespéré nous estonne de mesme. »
Sans signaler une imitation positive, mais. pour relever un point d'analogie bien honorable pour les deux auteurs, je rappellerai ces vers de Régnier {Sat. XVI):
Un Président, pour moi, n'est non plus qu'un notaire; Je fais autant d'estat du long comme du court. Et mets en la valeur ma faveur et ma court [^ j ;
et ceux-ci, adressés à l'homme qu'il a cherché à découvrir dans la foule du monde, à Sully {Sat. XIV, 26) :
Ma foy, si ce n'est vous, je n'en veux plus chercher. Or, ce n'est point pour estre eslevé de fortune : Aux sages comme aux fous c'est chose assez commune, Elle avance un chacun sans raison et sans choix :
(*) La suite de la XVP satire sent encore son Montaigne. On s'en aperçoit surtout à cette réflexion de bon sens pratique (v. 106), à propos des ermites allant en Thébalde afin de trouver la vie heureuse :
Sans la chercher si loin, chacun Ta dedans soy.
Régnier se souvenait du chapitre 38 du premier livre des Essais, et particulièrement de cette phrase : « IL y a pour moy assez à faire, sans aller si avant. »
Les fous sont, aux échets, les plus proches des rois (*).
Aussi mon jugement sur cela ne se fonde :
Au compas des grandeurs je ne juge le monde;
L'esclat de ces clinquants ne m'esblouit les yeux....
Des hommes, tout ainsi, je ne puis reconnoistre
Les grands, mais bien ceux la qui méritent de Testre;
Et de qui le mérite, indomptable en vertu,
Force les accidents et n'est point abattu ;
Non plus que de farceurs, je n'en puis faire conte, etc.
C'est là une noble profession de foi que Montaigne de son côté a faite en mainte occasion, mais nulle part plus fièrement et noblement que dans sa lettre au chancelier de THospital : « Ce legier présent servira à vous tesmoigner » l'honneur et révérence que je porte à votre suffisance et y> qualités singulières qui sont en vous, car quant aux » estrangieres et fortuites, ce n'est pas mon goust de les » mettre en ligne de compte. » — Voilà pour Sully et l'Hospital une rencontre digne de l'un et de l'autre.
Dans cette même satire (XIY®), au commencement (v. 11 et suiv.), on lit :
C'est de nostre folie un plaisant stratagesme Se flattant de juger les autres par soy-mesme ; Ceux qui, pour voyager, s'embarquent dessus l'eau, Voyent aller la terre, et non pas leur vaisseau :
Or, Montaigne avait dit (II, 13) : « Nous faisons trop de
(^) Ronsard, Poèmes, liv. I, La Salade ;
L'homme ignorant, dont les jours sont si brefs, Ne connoit pas que c'est un jeu d'echets Que nostre courte et misérable vie ; Et qu'aussitost que la mort l'a ravie.
Dedans le sac on met tout à la fois :
Rocs, Chevaliers, Pions, Roynes et Rois.
:» cas de nous... Nostre veue altérée se représente les » choses abusivement, et nous est advis qu'elles luy » faillent à mesure qu'elle leur faut : comme ceux qui » voyagent en mer, à qui les montaignes, les campaignes, i> les villes, le ciel et la terre vont mesme bransle et quant t> et quant eux... Nous entraisnons tout avec nous. y>
Mais ceci nous conduit tout naturellement à un autre passage où Timitation est plus sensible encore. Il se trouve dans la IX® satire (v. 222):
De là vient que chascun, mesmes en son de&ut, Pense avoir de Tesprit autant qu'il luy en faut ; Aussi, rien n'est party si bien par la nature Que le sens : car chascun en a sa fourniture (*).
Sans insister sur divers détails qui précèdent ou suivent, ne peut-on affirmer que ces quatre vers dérivent de ces lignes de Montaigne {EssaiSj II, 17): <il\ ne feut i> jamais crocheteur ny femmelette qui ne pensast avoir ]> assez de sens pour sa provision... Le plus sot homme i> du monde pense avoir autant d'entendement que le jf plus habile... Voila pourquoy on dit communément y> que le plus juste partage que nature nous aye fait de 10 ses grâces, c'est celuy du jugement, car il n'est nul qui j> ne se contente de ce qu'elle luy en a distribué (*). »
1^) Cf. Âusone, Ludus Sap,, Bias, 9 :
Sed nemo quisquam tam maïus judex fuat Qui non bonorum partibus se copulet,
(') J'emprunte cette citation nu texte primitif des Essais (t. IT, p. 235, 236 de la nouvelle édition). Le texte vulgaire ne contient pas la seconde phrase : « Le plus sot homme, etc. » ; mais il donne pour la dernière phrase la variante : « celuy du sens » au lieu de : « celuy du jugement ». — Descartes se souvenait probablement de ce passage de Montaigne, lorsqu'il écrivait les premières lignes du Discours de la Méthode : « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée,
Un peu plus loin, le vers (244) :
En toute opinion, je fuis la nouveauté
n'est, comme on pourra aisément s'en convaincre, qu'un écho de cette déclaration conservatrice de Montaigne {Essais, I| 22) : <c Je suis desgouté de la nouvelleté, » quelque visage qu'elle porte, et ay raison, car j'en ay > veu des effets tresdommageables, etc. 2> 0)
Mais il est grand temps de mettre un peu plus d'ordre en ces remarques. Je vais donc reprendre les choses du commencement et les poursuivre ensuite, autant, du moins, que les digressions inévitables me permettront de le faire.
Satyre I, vers 23 et suiv. — La source primitive de ce tableau d'un peuple heureux est un passage d'Hésiode {Travaux et Jours, 223-235). J'ai noté sur mon exemplaire de Régnier d'assez nombreuses imitations des poètes grecs et en particulier d'Hésiode. Mais, à y regarder de près, on s'aperçoit, en général, que l'emprunt n'est pas direct, et qu'entre Hésiode et Régnier il y a souvent Ronsard, auteur d'une première imitation, et parfois créateur de quelques variantes mythologiques. Les fables de Pandore, d'Astrée, des Ages du monde, et cent détails secondaires avaient été utilisés et diversifiés par le Vendômoîs qui savait Hésiode par cœur. Régnier, je crois, quand il entre en rapport avec les grecs, prend volontiers Ronsard pour interprète. Je ne fais d'ailleurs ici qu'une réserve générale et ne prétends point afQrmer que notre poète ne puisât jamais à la source même,
car chacun pense en êlre si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n^ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. »
(^} Je signale encore des réminiscences analogues dans la satire V.
lorsqu'il s'agissait d'œuvres écrites dans la langue d'Homère. De son temps, sans être précisément un helléniste, il était devenu facile de faire. des emprunts à l'antiquité grecque. Des livres très souvent réimprimés : les Emblèmes d'Alciat avec les commentaires de Mignault, la Mythologie de Natalis Gomes avec ses citations nombreuses, les Commentaires sur Ronsard, etc., formaient pour chacun un répertoire d'érudition poétique toute préparée; mais surtout le volume des petits poètes grecs publié à Genève par Crispin, et très répandu en France, peut-être à cause de sa traduction latine, était alors dans les mains de tout homme un peu lettré. Régnier put en faire son profit (*), comme tant d'autres l'ont fait depuis, jusqu'au bon abbé Coupé, qui traduisit tant de grec sur parole, et il n'est pas impossible qu'il ait consulté ici le poète d'Ascra. Je dois d'ailleurs noter que le vers 35 :
la discorde à la gueule sanglante,
Dlmpiété, d'horreur encore frémissante
a tout l'air de dériver du Bouclier d'Hercule (148) :
Àeiv^ ^peç;... xop69<7ou<7a kX6vov i^ipC^^^.
Sat. I, 63 :
C'est... une témérité
De parler où le ciel discourt par tes oracles,...
Où nostre aise et la paix ta vaillance publie.
Je crois qu'il y a ici une mauvaise lecture. Le verbe m publie 7> au singulier, le rapport imparfait des termes qui le précèdent, tout me fait croire que l'auteur avait écrit :
Où nostre aise en la paix ta vaillance publie.
(*) Voyez d'ailleurs ce qu'il dit lui-môme, Sat, III, vers 2 à 8.
On trouvera plus loin de nombreux exemples de corruption du texte provenant des conditions spéciales de récriture du dix-septième siècle. Dans cette écriture,
le t final des mots recevait souvent un appendice inférieur remplaçant la barre transversale. Si peu que T ondulation ordinaire de ce petit paraphe fût accentuée et que le t fut bas, la lettre prenait Taspect d'un Uj et réciproquement. Rien n'était plus facile alors que de prendre indifféremment pour et ou pour en le mot ainsi tracé : CAy . C'est, à mon sens, ce qui a dû arriver ici.
Cinq vers plus loin, nous rencontrons encore une faute d'impression manifeste, provenant d'une autre confusion de lettres :
Dans le temple de Delphe, où Phœbus on révère, Phœbus, roy des chansons, et des Muses le père.
Apollon ou Phœbus n'est point le père des Muses. Je sais bien qu'Eumélus cité par Tzetzès (Commentaires sur Hésiode^ Travaux et Jours^ v. 1, p. 23, édition Gaisford), réduisait les Muses à trois et en faisait les filles d'ÂpoUon ; mais c'est là de la mythologie savante, raffinée, qui n'est nullement la fable littéraire à laquelle Régnier s'en tenait. Celle-ci, familière à tous les lecteurs, donnait pour père aux Muses et à Apollon le roi même des dieux. C'est ainsi que Ronsard pouvait dire (Ode à PHospital, épode XVIII et strophe xix) :
... les Muses
Haletantes de frayeur,
Dans le ciel sont retournées :
Auprès du throne de leur père tout à l'entour se vont asseoir, Chantant, avec Pfwehus leur frère, Du grand Jupiter le pouvoir;
et ailleurs (ST partie du Bocage royal j é'^^pUce) :
A la fin, Apollon et ses sœurs volontiers
En l'antre Thespian m'apprirent leur mestier;
et Du Perron (Ombre de Pamiral de Joyeuse^ p. 27, édition in-f>, 4622):
Apollon et ses sœurs que tu reverois tant.
Tout le monde sait combien il est facile de confondre dans récriture cursive fr avec p. Cela était facile surtout dans les copies des scribes de la fin du seizième et du commencement du dix-septième siècle qui formaient très souvent la jambe du p exactement comme une f un peu courte d'en haut. La transcription suivante, composée d'éléments copiés sur des manuscrits de cette époque, fera comprendre comment la confusion a pu se produire :
Jmt
Hais, avant d'aller plus loin, il est nécessaire de présenter ici quelques remarques générales.
Pour justifier l'emploi critique des corrections, il faut examiner d'abord les conditions spéciales de publication des œuvres qu'il s'agit de restituer. La mort ou l'absence de l'auteur, au moment de l'impression de ses œuvres, est une cause d'incorrection sur laquelle il est inutile d'insister (nous en verrons les conséquences en ce qui concerne André Chénier); mais, même en dehors de ce cas spécial, il y a lieu de tenir compte des habitudes de chaque époque à l'endroit de l'impression des livres.
Au seizième et au dix-septième siècle, les pièces de prose ou de vers, de moyenne étendue, circulaient d'ordinaire isolément, en copies manuscrites, avant
rimpression. Les posséder en cet état de primeur était la passion, Torgueil des lettrés, qui en formaient ensuite des recueils curieux dont un assez grand nombre nous a été conservé (^). Le plus souvent, ces transcriptions se faisaient par des copistes calligrapbes, usant de la belle écriture italienne, dont les caractères italiques d'alors ont conservé les traits principaux ('). Beaucoup d'écrivains, parmi lesquels je pourrais citer Mellin de Saint- Gelais, Du Perron et bien d'autres, n'ont point usé, de leur vivant, d'un autre mode de publicité pour une grande part de leurs œuvres, et précisément la copie des Stances au Roy que j'ai citées en commençant ces pages est une transcription de cette nature.
D'autre part, même lorsqu'on voulait se faire imprimer, il était d'usage de fournir au typographe une copie ainsi mise au net par un scribe. L'auteur revoyait la copie, mais rarement il corrigeait les épreuves (^), et s'il n'était
(^) Je citerai comme exemple le recueil ayant appartenu à Philippe Ilurault de Ghiverny (BibL nat, Supplém, franc. 4725), d'où M. E. de Barthélémy a tiré des poésies attribuées à Régnier. L'examen de ces pièces, dans l'édition de M. de Barthélémy (Paris, 1862, in-12) montrera quelle était parfois l'incorrection de ces copies.
(*) Voir, par exemple, les impressions de S. Golines, de Dolet (ses poésies latines), de Robert Estienne, de Vascosan, de Pâtisson, de Morel, et enfin de Buon (dans le Ronsard de 1609).
(') Ceci me remet en mémoire que d'estimables éditeurs de Montaigne, MM. Courbet et Royer, tenant compte de mes observations sur la participation de De Brach à l'édition posthume des Essais, mais voulant renchérir sur mes assertions, ont avancé que M"* de Qournay envoyait à de Brach, de Paris à Bordeaux, les épreuves de l'impression de 1595, pour les corriger. C'est se faire une étrange illusion sur les lenteurs et les difficultés insurmontables qu'aurait rencontrées une semblable transmission, et sur les habitudes typographiques de l'époque. — Après avoir fait cette légère critique, je veux dire le bien que je pense de l'édition de MM. Courbet et Royer. Elle m'a paru fort exacte, et je sais, par une expérience personneUe, œ que l'exactitude rigoureuse représente de patience et de soins.
pas des plus minutieux, mille causes de confusion, graphiques ou orthographiques (^), exposaient ses œuvres à être mal lues et mal reproduites par Fimprimeur.
Les œuvres de Régnier ont participé de ces conditions diverses. Il suffit de lire ses vers pour constater qu'il devait prendre un soin médiocre de Timpression de ses ouvrages. Les fautes évidentes et nombreuses des éditions de 1608, 1609, 1612 et 1613, fautes corrigées tant bien que mal par les éditions posthumes ('), montrent de la façon la plus évidente que le texte du poète n'a point ce degré de correction générale qui impose le maintien de leçons manifestement approuvées par l'auteur, et la critique verbale a tout droit de s'exercer au profit de Régnier, pourvu que ses procédés n'aient rien de fantaisiste, et que chacune de ses corrections, en rectifiant avantageusement le texte, porte en elle-même r explication plausible de ce qui a pu causer la méprise de l'imprimeur.
Ces principes exposés ici, pour préciser la méthode suivie dans les restitutions que je proposerai tout à l'heure, je reprends la suite de mes notes de menu détail.
Sat. I, 79 :
De tout bois, comme on dit. Mercure on ne façonne.
[^) L'orthographe n'était pas nettement fixée aux premières années du dix-septième siècle. Elle se ressentait des tentatives de simplification faites à la fin du siècle précédent par BaYf, Pelletier et d'autres. Les imprimeurs commençaient, il est vrai, à établir quelque régularité dans les livres; mais dans les manuscrits le désordre régnait encore, et chacun écrivait, sans se préoccuper d'autre chose, le plus souvent, que de reproduire le son des syllabes. De là de nombreuses causes d'erreurs dans les cas d'assonances amphibologiques.
(*) Voir, par exemple, les variantes rapportées à la fin de l'édition de M. Courbet. (Paris, Lemerre, 1869.)
Régnier parait avoir emprunté ce proverbe à Du Bellay, qui dit, dans le lOS^ sonnet des Regrets :
On ne fait de tout bois Timage de Mercure.
Quant aux vers qui suivent (85-92), ils semblent être rhabile mise en œuvre d'un souvenir de Virgile, dans répisode des Jeux {JEn. V, 375 et suiv.).
Sat. II, 21-Î2
Ignorez donc l'auteur de ces vers incertains, Et, comme enfants trouvés, qu'ils soient, etc.
Il serait peut-être utile de faire remarquer au lecteur cet emploi du mot <j: incertain » dans le sens de c anonyme ». C'est réternel àîtjXa des pièces de l'Anthologie, incerti auctorisj comme disent les traducteurs latins. Du reste ce passage parait être une réminiscence de vers de Du Bellay 0).
Dans la même satire (v. 143), je m'arrête à ces vers :
Il n'est à décider rien de si mal aisé Que sous un sainct habit le vice desguisé.
Le sens se devine, mais l'expression n'est pas juste, et je crois à l'existence d'une faute. Le mot qui s'impose à cette phrase est « déceler »; or ce mot, du temps de Régnier, on l'écrivait avec deux / (voyez le vers 13 de son Dialogue de Claris et Phillis). Dès lors, il suffisait que la première / fût basse et un peu inclinée vers la seconde
pour figurer contre celle-ci la panse d'un d : cSSûUê^ • Gela est d'autant plus probable que, dans les copies du
(*) Dans sa TvaàucXwa d'une epistre latine sur un moyen de faire profit de Vesiude des lettres, fol. 290, r^, éd. de Harsy, 1575.
temps que j'ai sous les yeux, — les poésies inédites de P. de Brach, par exemple, écrites vers 4604, — la haste du d est toujours formée par un bouclé, et identique à une /.
Sat. m, 21 :
Car les Dieux, courroucez contre la race humaine, Ont mis avec les biens la sueur et la peine.
Ceci est une imitation d'Hésiode, puisée en deux passages diflPérents des Travaux et Jours (v. 42 et suiv.; et v. 287). Mais le vers grec auquel il est plus spécialement fait allusion ici :
ce vers avait été traduit par tous les poètes érudits du seizième siècle. Amadis Jamyn (f^ 174, éd. de 1575) avait dit :
La sueur va devant Facquest de la vertu ;
et Ronsard (p. 1284, éd. de 1623) :
Les Dieux ont la sueur devant la vertu mise.
Cependant la combinaison de deux passages différents d'Hésiode semblerait indiquer chez Régnier un emprunt direct au poète d'Ascra (*).
Plus loin (v. 51 et suiv.) en ce passage :
Puis, que peut il servir aux mortels icy bas, Marquis, d'estre savant ou de ne Testre pas,
(*) Voyez plus loin, p. 35, la remarque sur les vers 121 et suivants de la sixième satire.
Si la science pauvre, affreuse et mesprisée
Sert au peuple de fable, aux plus grands de risée (^) ;
Si les gens de latin des sots sont dénigrez,
Et si Ton n'est docteur sans prendre ses degrez?
Dans ses Notes et mriantea, M. P. Jannet constate que les éditions de 1608, 1609 et 1613 donnent la leçon : c Et si Ton n'est 1^ Cependant dans son texte même il écrit :
Et si l'on est docteur sans prendre ses degrez.
L'édition de M. Courbet, donnée comme une reproduction exacte du texte de 1608, présente la même lecture sans négation. Mis en défiance par la note de M. Jannet, j'éprouve quelque doute sur la vraie leçon des éditions originales. Si elle est telle que la donnent M. Jannet et M. Courbet dans leur texte, il n'y a qu'à reprocher aux éditeurs posthumes d'avoir ajouté une négation qui trouble tout. — Si au contraire les textes originaux portaient : « Et si l'on »'est docteur, » je proposerais de lire :
Et si l'on naist docteur sans prendre ses degrés;
ce qui rappellerait le mot connu de tous : nascuntur poetœ, et se rapporterait bien aux m mignons, fils de la poulie blanche » dont il est question au vers 61 (*).
Du reste, il faut mentionner que toute la tirade a été inspirée par le Poète courtisan de Du Bellay.
{*) André Chénier s'est souvenu de ce vers (Élégies, I, vni, 60) :
.... sa faiblesse exposée Sert aux jeunes beautés de fable et de risée.
l') Naître s*est d'ailleurs longtemps écrit nestre. Voyez Thistorique du mot naître dans le Dictionnaire de Littré. Cette orthographe était encore fréquente au seizième siècle.
Cette satire se termine par une fable dont Régnier (v. 216) attribue le fonds à un grec (0* Ménage a soutenu que Tapologue en question est d'origine purement italienne. Quelle que soit la source où notre satirique a puiséy il est certain que sa fable est fort bien contée, et j'ajouterai que certains détails de forme sont bien d'accord avec l'origine qu'il voulait attribuer à son récit. Ce petit discours, par exemple (v. 833-234) :
D'où es-tu î qui es-tu? quelle est ta nourriture, Ta race, ta maison, ton maistre, ta nature?
prêterait à de très nombreux rapprochements tirés des auteurs grecs. — Qu'il me suffise de rappeler que, dans la BatrachomyomacMe {y. 13-14), la grenouille Physignathe dit au rat Psicharpax :
J'ai dit plus haut que Régnier était un disciple direct et un imitateur de Ronsard et de Du Bellay. On trouvera dans la IV® satire l'occasion d'observer comment il imitait ceux qui, pour lui, comme pour Montaigne, étaient encore des maîtres comparables aux anciens. Je n'insiste pas particulièrement sur les réminiscences de Du Bellay : elles sont éparses et se trahissent seulement par le ton général, ou, çà et là, par des rimes caractéristiques ; mais Ronsard fournit une partie du fonds même de cette satire, l'original de cette admonestation que Régnier met dans la bouche de son propre père. Que la fiction soit absolue, ou que l'identité de situation ait paru justifier un récit pareil, toujours est-il que Ronsard,
(^) Comparez la fable 259, dans la collection Esopique de Goray, pp. 170, 171, 390, 391. Voir La Fontaine, Fables, V, 8.
le premier, avait dit en s'adressant à Pierre Lescot {Poèmes, liv. II, p. 1249, éd. de 1623) :
Je fus souventesfois retansé de mon père, Voyant que j'aymoîs trop les deux filles d'Homère.... Et me disoit ainsi : « Pauvre sot, tu t'amuses » A courtiser en vain Apollon et les Muses.... » Laisse ce froid mestier qui jamais en avant » N'a poussé Tartizant, tant y fust il savant.... » Laisse moy, pauvre sot, cette science folle : » Hante moy le palais, caresse moy Bartole, » Et, d'une voix dorée, au milieu d'un parquet, » Aux despens d'un pauvre homme exerce ton caquet;.. » Devant un Président, mets moy ta langue en vente;.. » Ou bien embrasse moy l'argenteuse science » Dont le sage Hippocras eut tant d'expérience. » Ainsi en me tençant mon père me disoit...
Pour menace, ou prière, ou courtoise requeste Que mon père me fist, il ne sçut de ma teste Oster la poésie, et, plus il me tançoit, Plus à faire des vers la fureur me poussoit.
Je n'avois pas douze ans, qu'au profond des vallées Dans les hautes forests des hommes reculées, Dans les antres secrets de frayeur tout couvers (*), Sans avoir soin de rien, je composois des vers.
Je néglige quelques traits isolés (*); mais cette tirade
(^) Des antres et des bois, affreux et solitaires^
dit Régnier. Ce mot affreux est-il là pour représenter les antres de frayeur tout couvers? ou bien faut-il y voir Téquivalent de toufftis, sens que le mot affrus conserve encore dans le langage gascon?
(') A propos du vers 122 de la IV* satire et de l'expression V Antre Thespéan, je ferai remarquer que c'est une expression de la langue de Ronsard, que nous avons eu déjà l'occasion de rencontrer ici (p. 25). Seulement, Ronsard dit V Antre Thespian; il serait donc possible que ce fût là la vraie leçon.
où J'ai souligné les mots qui prouvent sans réplique l'emprunt fait à Ronsard, permet de voir à la fois et ce que Régnier doit à ses devanciers et ce qu'il a su y ajouter de vive originalité et d'observation profonde (*).
Je passe — car Je ne veux pas faire ici un commentaire suivi — je passe sur divers endroits qui me semblent appeler l'annotation, et dans la V® satire je ne m'arrête qu'à deux passages :
Sat. V, 39-40 :
De la douce liqueur rosoyante du ciel,
L'une en fait le venin, et Tautre en fait le miel.
Il y a là un emploi de en tout à fait pléonastique, au point
(^) G*est pour ce dernier motif que je prie le lecteur de recourir au texte môme de Reguier. Toutefois, pour faire constater facilement rimitation matérielle, je place ici les vers de Régnier qui ont conservé quelque chose de ceux de Ronsard :
Si j'eusse estudié, tv, 48
Jeune laborieux sur un banc de l'escole, Galien, Hipocrate, ou Jason, ou Bariole, Une comète au col, debout, dans un parquet, A tort et à travers, je vendrais mon caquet; Ou bien, tastant le poulx, le ventre et la poictrine, J'aurois un beau teston pour juger d'une urine... . . . Bien que, jeune enfant mon père me tansast, «
Et de verges souvent mes chansons menassast.
Me disant de despit, et bouffi de colère :
« Badin, quitte ces vers; et que penses-tu faire? » La Muse est inutile...
» Laisse donc ce mestier, et, sage, prens le soin ss
» De t'acquerir un art qui te serve au besoin. »
. . . Sans en faire cas, 87
Je mesprisois son dire et ne le croyois pas... Ainsi me tançoit-il d'une parole esmûe, os
Mais comme, en se tournant, je le perdoy de veiie, Je perdis la mémoire avecques ses discours, Et, resveur, m'esgaray tout seul par les destours Des antres et des bois affreux et solitaires, Où la Muse, en dormant, m'enseignoit ses misteres.
de vue de la langue actuelle, mais qui était fort régulier au seizième siècle et au temps de Régnier. Pierre de Brach avait dit (t. I, p. 126 de mon édition):
L'abeille au jardin bourdonnant, Les fleurs du printemps butinant, Leur humeur doucement attire; Puis, de ITiumeur de ce suc doux, Elle en compose le miel roux, Confit en ses goffres de cire.
Mais, comme si ce sujet devait entraîner fatalement Tusage de la même formule, Boileau, le régulier et le puriste, disait encore dans ses éditions antérieures à 1 674 {Discours au flot., v. 72) :
La diligente abeille Qui des fleurs qu'elle pille en compose son miel;
ce quMl n'a pas manqué de corriger plus tard, comme pour nous donner une date sur la limite d'usage de cette façon de parler.
Sat. V, 74 :
Un Claude effrontément parle des adultères.
Comme Régnier traduit en cet endroit un passage fameux de Juvénal :
Clodius accuset moBcIios,
il avait peut-être écrit Clode, leçon que l'imprimeur, comme cela arrive, aura cru de son devoir de rectifier, chargeant ainsi, bien inutilement, l'époux de Messaline des infamies de Clodius (*).
(M Je sais bien que Clodius était un membre de la famille Claudia, mais Tusage a fait sur ce point des distinctions qu*il importe de ne pas négliger.
Dans la VI^ satire, aux vers 121 et suivants, je serais tout d'abord porté à voir une allusion à des passages classiques d^Eésiode (Travaux et Jours, 108 et suiv.), car ce vers :
Que la terre de soy le froment rapportoit rend bien le grec :
Kapicbv 3'2f6p€ !^e(i(dpoç ojpoupa cf!no\Livfi ffoXXjv te xal aipOovov,
et celui-ci :
Que le cbesne de manne et de miel desgouttoit
traduit (Travaux et Jours, 230) :
Apijç oxpiQ |Jiév T8 f épet 6aXivouç, [Aé^TV] Sa (i.eX(TTaç.
Mais si j'ouvre Ronsard au premier livre de ses Hymnes (Hymne de la Justice) j j'y trouve aussi :
Les champs qui produisoient de leur gré toutes choses,
et tout une imitation amplifiée d'Hésiode (^) dans laquelle on rencontre ce vers :
Et ces mots tien et mien en usage n'estoient [').
Voilà évidemment d'où est venu le vers de Régnier (115) : Lors du mien et du tien nasquirent les procès,
(^) Ronsard a combiné ensemble plusieurs passages d'Hésiode, un passage de Platon (Rep. \, p. 462 C) et le début d'Aratus. /
(*) Dans Les Armes, au premier livre des Poèmes, Ronsnrd dit <
encore : â
Et lors on n'oyoit point ce mot de tim ne mien. /
et il est dès lors difl3cile de supposer que notre poète ait puisé à une autre source les divers traits de sa description. Après cela, je n'oserais plus affirmer que, dans la satire suivante (VII, 64 et suiv.), des vers qui semblent être un souvenir direct du portrait de Pandore (Hésiode, Travaux et Jours j 62-63, 67-68, 78) ne soient pas le produit d'un docte ricochet de même nature. Ne voulant point chicaner Régnier sur ces petits riens, je laisse là un instant les réminiscences antiques, et je reprends le fil de mes observations en un sujet tout moderne, le Souper ridicule. Dans le cours de cette satire (la X®, vers 319 et suiv.), se trouve le passage suivant :
Mais retournons à table, où Tesclanche en cervelle
Des dents et du chalan separoit la querelle,
Et, sur la nappe allant de quartier en quartier,
Plus dru qu'une navette au travers d'un mestier,
Glissoit de main en main, où, sans perdre advantage,
Ebrechant le Cousteau, tesmoignoit son courage :
Et durant que brebis elle fut parmy nous.
Elle sceut bravement se deflfendre des loups;
Et de se conserver elle mist si bon ordre
Que, morte de vieillesse, elle ne sçauroit mordre {*).
Toute cette fin me paraît troublée et presque inintelligible. Si elle dit quelque chose, dans le texte accepté, elle dit le contraire de ce que le sens général appellerait. D'autre part, la période est singulièrement défectueuse, et la répétion de elle en tête de quatre hémistiches, surtout de celui qui sert de clausule et d'appui final, \ constitue une assonance détestable, que Régnier lui-
même, malgré sa rudesse, n'a pas dû laisser échapper.
(^) Les éditions postérieures à 1642 donnent : « elle ne sçavoit
mordre
Le sens semble être celui-ci : « L'éclanche (le gigot) courant comme une navette, glissait de convive à convive, sans diminuer dans le plat, son courage témoignant que, lorsqu'elle était brebis vivante, elle sut se défendre des loups et veiller si bien à sa conservation que, maintenant» bien que morte, et morte de vieillesse, on ne pourrait encore la mordre. »
Je crois donc qu'il y a eu mauvaise transcription et Je proposerais de restituer ainsi deux vers :
où, sans perdre avantage, Ebrechant le couteau, tesmoignoit son courage Que, durant que (*) brebis elle fut parmi nous. Elle sceut bravement se deflfendre des loups Et de se conserver elle mist si bon ordre Que, morte de vieillesse, on ne la sçauroU mordre;
ou bien, en conservant la ponctuation du texte vulgaire:
tesmoignoit son courage, Et que, tant que brebis ....
.... on ne la sçauroit mordre.
Il est évident que, lorsqu'il s'agit d'un changement affectant toute l'économie de la phrase, on ne saurait attribuer la leçon imprimée à une simple confusion de lecture. Il faut admettre, de la part de l'imprimeur, l'introduction d'un changement volontaire et, jusqu'à un certain points raisonné. En acceptant comme authentique la restitution que je viens de proposer, y aurait-il dans ce texte quelque chose d'assez irrégulier et obscur pour motiver un effort de rectification de la phrase? Je n'hésite pas à croire que le doute sur le sens devait résider dans
(^) Ou : « Que, du temps qtAe ».
rincise : € morte de vieillesse, » laquelle, dans mon texte, forme anacoluthe. Cette anacoluthe, il est vrai, était familière au seizième siècle; elle était si familière à Régnier qu^elle peut être considérée comme Tun des caractères personnels de son style et une marque d'authenticité (0; mais, aux yeux d'un prote peu accoutumé à se rendre compte des idiotismes du langage, il est positif qu'après ces mots : «: morte de vieillesse », Tusage ordinaire appelait une conclusion phraséologique dont € brebis » continuait à être le sujet. Trouvant on, là où il attendait ellcj le typographe n'a plus rien compris, et, modifiant hardiment la phrase, il a rétabli un rapport grammatical, mais en désorganisant de fond en comble ridée de l'auteur.
J'aborde maintenant un autre passage aussi manifestement corrompu, mais dont la correction, à mon sens, sera beaucoup plus certaine. Il se trouve dans la XIII® satire, dans le discours fameux de Macette (v. 78-82) :
Vous estes si gentille, Si mignonne et si belle, et d'un regard si doux,
{}) Voici quelques exemples pris à peu près au hasard : Satyre IV, 94 :
Mais comme, en se tournant, je le perdoy de veiie,
c*est-à-dire : lui, se tournant»
Ibidem, 98 :
Où la Muse, en dormant, m'enseignoit ses misteres,
c*est- à-dire : à moi dormant»
Ode, p. 391, éd. VioUet le Duc, 1822 :
Notre vie en la mort tu changes, Croyant cela que tu nous dis,
c'est-à-dire : nous croyant, si nous croyons, — Gela suffit, je pense, pour justifier mon assertion sur la fréquence de cette licence grammaticale chez Régnier. — Cf. Ronsard cité ci-dessus, p. 32, v. 2.
Que la beauté plus grande est laide auprès de vous. Mais tout ne respond pas au traict de ce visage Plus vermeil qu'une rose et plus beau qu'un rivage.
Dans les textes imprimés, il n'y a pas de variante sur ce dernier vers, et tous les éditeurs l'ont reproduit sans en être offusqués. M. de Barthélémy seul dit en note (p. 171). € Je ne puis m'empêcher de faire remarquer ce non-sens que pas un commentateur n'a signalé : un visage plus beau qu'un rivage! i> Il ne suf&t pas de le faire remarquer, il faudrait tâcher d'y porter remède. Je crois y réussir en proposant de lire :
Plus vermeil qu'une rose et plus beau qu'une image.
Au point de vue du sens, cette correction paraîtra juste, Je l'espère. Dans l'antiquité, rien n'était plus fréquent que ces comparaisons d'une personne belle avec une statue ou une peinture. Eschyle dit, dans Agamemnon (v. 235, éd. de Boissonade) :
IIpéTUOU^i y&ç Iv YPAfatç (^).
. Plante {Epidicus, V, i, 17) :
Uaque ab unguiciilo ad capillum summum *8t festivissuma. Est ne? Considéra, vide : signum pictum polchre videris.
(^) Rien ne serait plus aisé que d'accumuler ici des citations analogues. Je me contente de renvoyer aux ouvrages où on les trouvera rassemblées. Ce sont d*abord le livre de Junius, de Pictura veierum, lib. I, c. 1; puis : Burmann sur Pétrone, ch. 126; les commentateurs de Xénopbon d'Ëphèse (p. 138 de Téd. de Locella; p. 82 et 101 de celle de Peerlkamp); Boissonade sur Philostrate, Heroica, p. 377 et 582 ; sur Constantin Manassès, VI, 35; sur Eunape, p. 380 ; enfin l'article ^yoLk\LOL du Thésaurus d'Henri Estienne, col. 168, C, D, éd. Didor.
Ovide {Metam., XII, 397) :
Gratuê in ore vigor : cervix, homériques maraiêqae, Pectoraque ariificum laudatis proxùna signis.
Pétrone {Satyricotij 126)... (a Mulierem omnibus simulacris emeniatiorem. ]>
Chez nous, De Brach, s'adressant à sa belle, disait dans le même sens (t. I, p. 127 de mon édition) :
Âinsin, il n'est rien de si beau Qu'eu toy voir, comme en un tableau, Tout le beau des beautés divines.
Hais, ce qui est plus décisif encore, c'est l'emploi par Hellin de Saint-Gelais de la même formule, avec les rimes mêmes de Régnier (p. iH, éd. de 1719) :
Ne cherchez rien en autre image De plus beau qu'en vostre visage.
J'ajoute enfin que les Allemands ont le mot bildsch&rij beau comme une image. — Tout cela, ce me semble, laisse peu de doutes; je dois cependant faire encore quelques remarques pour indiquer comment Terreur typographique a pu se produire.
Si l'on veut bien se souvenir que, dans l'écriture cursive du temps de Régnier, le v s'écrivait u, on comprendra comment le plus léger déplacement du point sur Vi pouvait faire confondre le mot image avec le mot riuage :
0ttf
Mais, dans le cas spécial qui nous occupe, il y avait encore un autre élément de confusion possible. Au
seizième siècle et au commencement du dix-septième, lorsque Ve final de une était élidé, on le remplaçait par une apostrophe ou on le supprimait totalement. Itnage, à cette, époque s'employait au masculin et au féminin (^). Régnier {Sat. XI, 338) remploie au féminin. Il est donc probable que sa copie, ou celle de son scribe, portait :
Plus vermeil qu'une rose et plus beau qu'un 'image.
Il suffisait dès lors que Tapostrophe de ^ un' i> fût placée un peu bas et près de Vi du mot suivant pour donner à cet î, par un autre côté, l'apparence d'une r ;
Au milieu de tant d'écueils, il était difficile que ce malheureux i ne fît pas naufrage. Il a sombré dès 1612 et n'a pas reparu depuis. Je m'efforce, après trop longtemps, de le remettre à flot... Mais, pour ne pas m'exposer moi-même aux dangers des longues traversées, il n'est que temps d'aborder ici, et de permettre à ceux que je voudrais entraîner encore en des expéditions prochaines de reposer leur attention lassée et de renouveler leur provision de bonne volonté.
(^) Voir le Dictionnaire de Nicot, édition de Marquis, 1608.