INTRODUCTION DE L’AIR DANS LES VEINES PENDANT LES OPÉRATIONS
L’introduction de l’air dans les veines pendant le cours des opérations, est un accident qui est arrivé assez fréquemment, et qui est trop grave dans ses résultats pour que je ne vous en entretienne pas L Une malade que nous devons opérer aujourd’hui d’une tumeur placée au cou, nous amène toutnaturellementà traiter ce sujet, d’autant mieux que c’est dans cette région qu’on a surtout observé cette complication redoutable des opérations. Cette question se trouve d’ailleurs à l’ordre du jour en ce moment, et les discussions qui ont eu lieu dernièrement à l’Académie de médecine, discussions auxquelles j’ai pris moi-même une grande part, ont eu trop de retentissement pour que nous n’approfondissions pas ce sujet important.
L’entrée de l’air dans les veines des individus soumis aux opérations chirurgicales, et les accidents qui peuvent en résulter, étaient presque entièrement oubliés il y a vingt ans, lorsqu’un événement malheureux arrivé dans la pratique de Dupuytren, a ramené l’attention des médecins sur ce point. Les faits se sont depuis augmentés peu à peu, et les remarques faites à leur sujet par Méry, Bichat, Nysten, MM. Piedagnel, Magendie, J. Guérin , Bouillaud , Barthélemy , Blandin , Amussat , Gerdy, Leroy d’Étioles, Forget, Pigeaux, Basserea u, Mercier, Poiseuille, Dénot, etc., etc., permettent actuellement de donner un intérêt puissant à l’étude de cette question, prise sous le point de vue scientifique.
J’examinerai donc ce que les expériences sur les animaux vivants ont déjà fait connaître, ce que les expériences nouvelles ont pu apprendre, ce qu’il est permis de penser des observations recueillies sur l’homme depuis une vingtaine d’années, et de la valeur des moyens thérapeutiques proposés en pareil cas par les physiologistes ou les chirurgiens.
Avant Bichat, et malgré les remarques faites par
1 Cette leçon a été faite dans les premiers mois de 1858.
Plus tard, M. Velpeau a écrit sur ce sujet dans la Gazette
médicale une longue et intéressante lettre à laquelle nous avons beaucoup emprunté pour la rédaction de cet
article.
Redi, Valisnieri,Camérarius, etc., etc., on ne pensait pas que l’air introduit dans les veines pût causer la mort. Au commencement de ce siècle, Bichat démontra positivement le fait par des expériences. Après avoir dit qu’on savait depuis longtemps que l’entrée de l’air par les veines était dangereuse, il prétendit que, dans ce cas, la mort arrivait par le cerveau; que l’air injecté par les artères carotides amenait la mort de la même manière; que si on a poussé ce fluide par les veines, on le retrouve dans le ventricule gauche du cœur comme dans le ventricule droit; que si on l’introduit par la veine-porte, les accidents se développent avec lenteur et difficulté; que les convulsions qui arriventquand les mouvements du cœur persistent encore, prouvent suffisamment que la mort a lieu par le cerveau, et non par le cœur.
On savait donc par les expériences de Bichat, dès l’annéel802, que l’air atmosphérique introduit dans le cœur peut tuer les animaux.
Plus tard, en 1806, le vétérinaire Verrier en recueillit un exemple chez le cheval; en 1809, Nysten reprit les expériences de Bichat, et en exposa les résultats d’abord dans la Bibliothèque médicale (t. 24), ensuite dans le traité où sont annoncées ses recherches spéciales. Après avoir multiplié, varié presque à l’infini ses essais, Nysten, qui se plaint qu’on ait eu assez peu de pudeur pour en communiquer le résul lat à l’Institut, en 1809, sans leciter, croit pouvoir conclure que l’air injecté par les veines, en certaine quantité, fait en effet mourir les animaux, mais que c’est en arrêtant les mouvements du cœur, et non pas en anéantissant les fonctions du cerveau, comme l’avait cru Bichat.
Plus tard les expériences de M. Barry 1 2, expériences dont j’ai été témoin, et surtout celles de M. Poiseuille sur les animaux vivants 3, que j’ai également suivies, montrèrent, comme celles de M. Magendie 4, non-seulement que, poussé artifi-
2 Arch. gén. de méd., t. II, p. 526.
3 Journ. hebdom . , 1851. Bullct. de l’Acad. des sciences, t. II, p. 186.
4 Physiologie, 1835, t. II.
ARTICLE DOUZIÈME
ciellemenl dans le cœur, l’air produit rapidement la mort, mais encore que ce gaz peut s’introduire spontanément dans les veines préalablement ouvertes. Il faut ajouter néanmoins que les observations de M. Poiseuille ne permettaient d’admettre ce phénomène comme possible que pour les veines sujettes au pouls veineux, ou dans lesquelles on remarque un véritable reflux du sang pendant la vie, c’est-à-dire pour les grosses veines qui dépassent de quelques pouces le sommet de la poitrine. Hors de là en effet, l’aspiration, soit du cœur, soit du thorax, ne parait plus avoir aucune prise sur la. colonne sanguine. La pression atmosphérique, aplatissant aussitôt le calibre du vaisseau entre l’ouverture de la veine et le sommet de la poitrine, semble mettre un obstacle invincible à la pénétration de l’air du côté du cœur.
Restait à chercher pourquoi le sang peut ainsi refluer à une certaine distance, et non à quelques pouces au delà. M. Rérard aîné s’est chargé de ce soin. L’examen anatomique, une dissection attentive des parties, lui ont démontré, comme j’ai pu souvent le constater de mon côté, que les veines jugulaire interne, sous-clavière et axillaire, étaient unies aux os ou aux muscles du voisinage par des lames ou des brides fibreuses tellement solides qu’elles restaient béantes à la manière des canaux inertes, quand on vient à les ouvrir. D’où il suit que, jusqu’à deux ou trois pouces au-dessus du sternum, c’est à-dire jusque auprès du larynx , la veine jugulaire interne ne s’aplatit point sous la pression de l’atmosphère, lorsque le sang cesse de la remplir, qu’il en est de même de la veine sousclavière dans toute sa longueur, et de la moitié supérieure de l’axillaire 1 . Les faits annoncés par M. Poiseuille s’expliquent donc tout naturellement par la disposition qu’indique M. Bérard. Ce point est d’une haute valeur dans la question, car s’il montre qu’une veine ouverte sur l’une des lignes indiquées peut donner lieu à l’entrée de l’air et à la mort presque immédiate de l’animal , il tend à montrer aussi que, hors de là, le même accident n’est plus à craindre.
M. Magendie 2 avait d’ailleurs prouvé sans réplique, dans ses expériences sur les animaux, que, soit qu’on l’injectât, soit qu’il pénétrât spontanément dans les veines, l’air atmosphérique était de nature, en effet, à causer rapidementla mort; c’est d’ailleurs un fait qui a souvent été constaté par M. Boulay jeune, par M. Barthélemy, par M. Leblanc et par d’autres vétérinaires. Il s’agirait de savoir maintenant si c’est réellement de cette façon
' Arch. gén. de méd., t. XXIII, p. 169 et 171.
a Physiologie, t. II.
que la mort est arrivée chez l’hommedans certains cas de mort subite rapportés par divers observateurs. Mais avant d’examiner cette autre question, il est bon de voir ce qu’ont appris les nouvelles expériences qui ont été faites dernièrement par ordre de l’Académie royale de médecine.
Des chiens de diverses tailles, des chevaux et des mulets, ayant reçu de l’air dans les veines, soit par injection, soit par aspiration, sont presque tous morts au bout de cinq, à quarante ou cinquante minutes, lorsqu’il s’introduisait une quantité considérable de ce gaz dans le cœur. Pour cela, néanmoins, il fallait que l’ouverture du vaisseau eût de deux à six lignes de diamètre, qu’elle fût tenue béante, et qu’elle eût lieu dans les régions indiquées par MM. Poiseuille et Bérard. Nous avons vu aussi que l’introduction de l’air était annoncée par un bruit sourd, ordinairement manifeste, quelquefois presque inappréciable, une sorte de glouglou dans le cheval, et non pas par un sifflement ou un reniflement , comme l’ont indiqué quelques personnes. De l’agitation, des mouvements.convulsifs, des attaques épileptiformes, annonçaient bientôt le danger et formaient les préludes ordinaires de la mort. L’autopsie cadavérique permettait de constater la distension de l’oreillette et du ventricule droit du cœur, la présence dans les cavités de cet organe d’un sang rouge mêlé à une grande quantité d’air et complètement mousseux , d’une mousse sanguine, déjà notée par M. Magendie. Dans quelques cas on a observé la même disposition dans les cavités gauches du cœur, et la présence de l’air dans les vaisseaux même du cerveau. Du reste, l’ouverture des veines jugulaires du côté de la face, ou de la veine axillaire dans sa partie inférieure, et à plus forte raison des veines brachiales, n’a été suivie d’aucun accident.
On voit, d’après cela, que les expériences de la commission de l’Académie ont pleinement confirmé celles de Nysten ou de Bichat, qu’elles sont d’accord avec celles de MM. Poiseuille, Bérard et Magendie, qu’elles détruisent complètement les. assertions de M. Amussat, savoir : « Que le bruit qui annonce Ventrée de l’air dans les veines est constamment suivi de la mort, que les animaux meurent alors au bout d’une minute, plus ou moins; qu’à l’ouverture des cadavres on ne trouve jamais rien, ni air, ni sang dans les cavités gauches du cœur 3. »
Au total donc, ces expériences nouvelles démontrent, comme les anciennes, que l’air peut s’introduire spontanément dans le cœur, et tuer l’animal
3 Bullet. de V Acad, royale de médec., t. I, p. 900.
INTRODUCTION DE L’AIR DANS LES VEINES
par l’ouverture d’une veine, à la condition toutefois que cette ouverture aura au moins deux lignes de diamètre, qu’elle existera près du sommet de la poitrine, et qu’elle laissera pénétrer de dix à quarante centimètres cubes d’air dans le système circulatoire de l’individu blessé. Voyons maintenant jusqu’à quel point les observations prises dans l’espèce humainesontanalogues aux faits recueillis sur les animaux.
La pratique chirurgicale avait depuis longtemps offert des exemples de mort presque subite dans le cours de certaines opérations; mais ces accidents avaient été attribués, tantôt à l’hémorrhagie, tantôt à l’épuisement des malades par l’excès de douleur, tantôt à la frayeur et quelquefois à la syncope. Pour ma part, je sais que plusieurs malades ont succombé en quelques minutes, pendant qu’on cherchait à les débarrasser d’une glande thyroïde dégénérée, ou d’une tumeur au fond de l’aisselle; qu’un événement pareil est arrivé à l’occasion d’une simple trachéotomie, et qu’on n’en a point cherché d’autres explications que celles dont je viens de parler. Mais peu satisfaits de ces explications, et se rappelant les expériences des physiologistes sur les animaux, les chirurgiens modernes ont invoqué l’entrée de l’air dans les veines pour rendre compte des cas de mort inopinée survenue dans le cours des opérations. Les faits de ce genre parvenus à ma connaissance sont au nombre d’environ quarante. La question est de savoir s’ils peuvent réellement être comparés à ceux que fournit l’expérimentation sur les animaux, ou si, de toute autre façon, ils renferment la preuve du fait en faveur duquel on les invoque. Je pense, en conséquence, qu'il sera bon de les passer en revue et d’en donner une analyse abrégée.
Obs. Irc. — La première observation de cette espèce, qui ait été publiée en France, fut prise dans la pratique de Bauchêne, à l’hôpital Saint-Antoine, et remonte au mois de juillet 1818 L II s’agissait d’une tumeur volumineuse que portait à l’épaule droite un jeune homme âgé de vingt-trois ans. Peu de sang s’était écoulé lorsque, après avoir renversé en dehors la clavicule, M. Piedagnel, à qui on doit la connaissance du fait, entendit un bruit semblable à celui que fait l’air lorsqu’il entre par une petite ouverture dans la poitrine d’un animal vivant. Le malade s’écria : Mon sang tombe dans mon cœur- je suis mort! Le même bruit se fit entendre une seconde fois, et le jeune homme, tombé en syncope, s’éteignit en effet un quart d’heure après l’opération, qui avait d’ailleurs été longue. Le cadavre, ouvert dix-huit heures après la mort,
1 Thèse de M. Piedagnel, n° 250. Paris, 1827.
permit de constater que la veine jugulaire externe avait été coupée; il n’y avait pas de sang dans le cœur ; les cavités droites de cet organe étaient flasques et minces; tous les vaisseaux renfermaient une quantité notable de bulles d’air.
Ainsi c’est la veine jugulaire externe qui est blessée. Il s’agit d’un bruit de sifflement, puis d’une syncope; on ne parle point de mouvements convulsifs. Il y a de l’air partout, excepté dans le cœur. Les expériences sur les animaux vivants montrent précisément l’inverse : c’est le cœur, chez eux, qui contient de l’air avant tout, et ce n’est point ainsi qu’ils succombent par l’entrée de l’air dans les veines.
Obs. II. — Avant que ce fait eût fixé l’attention, il s’en présenta un autre à l’Hôtel-Dieu. Le 19 novembre 1822, Alexandrine Poirier, remarquable par la force et la beauté de sa constitution, entra à l’Hôtel-Dieu, pour y êLre traitée d’une tumeur qu’elle portait à la partie latérale et postérieure du cou. Il y avait alors dix mois seulement que, sans causeconnue, la maladie avait commencé à se développer; et cependant elle avait fait des progrès tels qu’elle s’étendait, de haut en bas, depuis l’apophyse mastoïde et la protubérance occipitale externe, jusqu’à la clavicule et au bord supérieur de l’omoplate, et, d’avant en arrière, depuis le bord postérieur du muscle sterno-cléido-mastoïdien, jusqu’au delà de la ligne médiane de la région cervicale postérieure. Elle avait la forme d’un demiovoïde; sa surface antérieure, plane, était appuyée sur les muscles postérieurs du cou; sa face postérieure, convexe, était recouverte par la peau, le muscle paucier, et une très-petite portion du trapèze, par un assez grand nombre de filets nerveux, provenant du plexus cervical superficiel, par quelques artères, branches des cervicales superficielles et profondes, et par plusieurs veines, dont une assez grosse se trouvait logée dans une espèce de gouttière, creusée en avant vers le milieu de la tumeur, et se rendait dans la veine jugulaire externe. A sa dureté, à sa résistance et à son défaut de sensibilité, Dupuytren reconnut facilement que cette production était de nature cellulo-fibreusc; et, décidé par la rapidité de son accroissement, par la certitude qu’elle ne tarderait pas à dégénérer, par la mobilité assez grande qu’elle conservait encore, et aussi par un succès qu’il venait récemment d’obtenir dans un cas pareil, il proposa à la malade d’en pratiquer l’extirpation sans délai. Celle-ci accepta. Elle fut préparée par un bain et par un purgatif léger, et le 22 novembre elle descendit dans l’amphithéâtre, pleine de forces, de courage et d’espérance.
Dupuytren la fil placer sur une chaise, la face
LEÇONS OR 4 LES DF, CLINIQUE
ARTICLE DOUZIÈME
tournée contre le dossier; et après s’ètrc de nouveau assuré de la mobilité de la tumeur, ainsi que du nombre et de l’importance des parties qu’il faudrait diviser, il commença l’opération par une incision dirigée de haut en bas et d’arrière en avant. Il voulut par là épargner à la malade quelquesunes des douleurs de l’opération, en coupant d’abord, près de leur origine, les filets nerveux que l’instrument tranchant devait nécessairement atteindre plusieurs fois. Cette incision fut rendue cruciale. Les lambeaux, quoique appliqués immédiatement sur le corps fibreux, furent disséqués avec assez de facilité. Quatre ou cinq minutes après le commencement de l’opération, la tumeur fut soulevée par un aide qui, la renversant tantôt sur un côté, tantôt sur un autre, exerçait des efforts qui la rapprochaient et l'éloignaient alternativement des organes sous-jacents : en cherchant à la culbuter, il favorisait ainsi beaucoup la section du tissu cellulaire par lequel elle était liée aux parties profondes; la tumeur ne-tenait plusqu’au lambeau antérieur des téguments; et la malade, qui n’avait perdu qu’une très-petite quantité de sang, puisqu’on n’avait divisé aucun vaisseau assez gros pour être lié immédiatement, supportait très-bien et sans trop se plaindre les douleurs inévitables d’une dissection assez minutieuse, lorsque tout à coup on entend un sifflement prolongé, analogue à celui qui est produit par l’introduction de l’air dans un récipient sous lequel on a fait le vide. L’opérateur s’arrêta un instant, étonné. Si nous n'étions aussi loin, dit-il, des voies aériennes, nous croirions les avoir ouvertes. A peine avait-il achevé sa phrase et donné le dernier coup qui devait séparer la tumeur, que la malade s’écrie : Je suis morte ! et aussitôt elle est prise d’un tremblement général, puis s’affaisse sur sa chaise et tombe sans mouvement et sans vie.
On employa tous les moyens imaginables de ranimer l’action du cœur; on fit des aspersions froides sur le visage et sur le corps ; on renouvela l’air extérieur, Dupuytren lui-même insuffla de l’air dans les poumons, pendant que des aides pratiquaient, soit sur la région précordiale, soit sur toutes les parties du corps, des frictions vigoureuses avec les mains ou des linges imbibés d’ammoniaque; on versa quelques gouttes d’éther dans la bouche; on irrita la membrane pituitaire avec de l’alcali volatil; on introduisit de la fumée de tabac dans le rectum et dans les fosses nasales; enfin, on mit en usage, et presque simultanément, tous les moyens connus de remédier à la syncope et à l’asphyxie : tout fut inutile; la chaleur s’éteignit peu à peu, dans les extrémités d’abord, puis dans le tronc; et telle avait été la surprise géné-
rale, que cette circonstance, en prouvant la réalité d’une mort qui frappait de consternation tous ceux qui en avaient été témoins, put seule faire cesser l’administration des secours qu’on prodigua pendant plusieurs heures à cette jeune fille, dans l’espoir, qu’on n’abandonna qu’aux derniers instants, de la rappeler à la vie.
On avait trop d’intérêt à connaître la cause de la mort pour ne pas faire l’autopsie du cadavre avec le plus grand soin. L’opération avait été faite en présence d’un grand concours d’élèves, l’ouverture eut lieu de même en leur présence, vingtquatre heures après. Le corps était encore roide, et il n’existait aucune trace de putréfaction. On commença par l’appareil circulatoire. Le péricarde était sain ; l’oreillette droite était distendue par de l’air, qui lui donnait une tension élastique, et lorsque ses parois furent incisées, cet air s’en échappa en grande quantité et sans mélange de sang. Cette cavité contenait cependant une petite quantité de ce liquide non concrété. Du sang, également à l’état liquide, se rencontra dans les cavités du cœur qui étaient saines, et dans les artères ainsi que dans les veines du corps, des membranes et du cerveau. Il y était mêlé à une si grande quantité d’air, que les vaisseaux, piqués de distance en distance, laissaient partout échapper des bulles mêlées à du sang. L’examen le plus minutieux des autres parties de l’organisme n’y put rien faire découvrir d’anormal. Les voies aériennes étaient intactes; aucun vaisseau considérable n’avait été ouvert. Quelques ramifications veineuses étaient seules divisées au fond de la plaie; la colonne vertébrale n’offrait aucun dérangement, dans sa région cervicale, non plus que partout ailleurs; le cerveau, l’estomac, le poumon, les muscles, tout présentait l’aspect accoutumé et témoignait de l’existence d’une santé parfaite chez le sujet.
On ne peut disconvenir qu’un pareil accident a quelque chose d'étrange. Cependant si on le compare aux faits observés chez les animaux dont il a été question précédemment, on ne tarde pas à voir qu’il est loin d’être parfaitement semblable. En effet rien n’indique absolument que la veine jugulaire interne, ni même la jugulaire externe, ait été ouverte pendant l’opération qui, d’ailleurs, ne fut point terminée. Il n’y avait que de l’air dans l’oreillette, et que du sang dans le ventricule. Or, nous avons vu chez les animaux que le mélange du sang et de l’air était toujours intime, et qu’il se présentait sous forme de mousse d’un rouge vif, soit dans l’oreillette, soit dans le ventricule. La mort eut lieu brusquement, sans convulsions, et jamais elle n’est arrivée de la sorte dans nos expé-
INTRODUCTION DE L’AIR DANS LES VEINES
riences. C’est donc un fait qui laisse encore beaucoup à désirer, même en l’acceptant tel qu’il a été donné.
Obs. III. — A la même époque, il fut question d’un accident pareil arrivé à M. Graefe, de Berlin; mais ce fait dont je n’ai pu trouver les détails nulle part, n’est, je crois, qu’un on dit ; à moins que, prenant le nom de M. Graefe pour le journal qu’il rédige, on n’ait voulu parler d’une observation de Klein.
Obs. IV. — On trouve, en effet, dans le tome premier, page 120 du journal de Graefe et Walther, que M. Klein, deStultgard, faisant l’extirpation de la glande thyroïde chez un enfant sourd-muet, vit son malade mourir en moins d’une minute. Mais, en 1814, époque à laquelle cette opération fut pratiquée, on ne pensait point au danger de l’introduction de l’air dans les veines, et ce n’est que longtemps après qu’on a pu invoquer ce fait à l’appui de celui de Dupuytren.
Obs. V. — Dupuytren citait aussi un exempledu même genre, recueilli dans la pratique de M. A. Cooper; mais on ne trouve rien dans les œuvres de ce chirurgien qui puisse éclairer sur une observation pareille, et M. Olivier d’Angers est le seul qui, sur un on dit, ait cru devoir en parler brièvement dans le Dictionnaire de médecine en 25 volumes (t. II, P- 70).
Je n’ai pas besoin d’ajouter, il me semble, que dans une question aussi grave, de semblables preuves n’ont aucune valeur.
Obs. VI. — En 1826, un chirurgien de Lunéville, M. Castara, pratiquant la dissection d’une tumeur qui occupait la fosse sous-épineuse de l’épaule droite, entendit tout à coup une sorte de glouglou au fond de la plaie. Le malade, âgé de vingtetun ans, tombeen syncope etmeurtbrusquement, sans mouvements convulsifs. Vingt-quatre heures après la mort, on trouva les cavités droites du cœur remplies de sang liquide, mélangé d’une grande quantité de bulles d’air. 11 y en avait aussi dans les cavités gauches de cet organe. Tout le système veineux du membre supérieur, y compris l’avant-bras, en était également rempli. La seule veine ouverte était une branche de la sous-scapulaire, et son ouverture avait moins d'une ligne de diamètre.
Il y a, dans ce fait, des particularités tout à fait remarquables; c’est le seul qui puisse jusqu’iciêtre comparé, relativement à l’état du sang dans le cœur, à ce que l’expérience sur les animaux nous a démontré. Mais le malade est mort brusquement, et jamais cela ne s’observe dans les expériences
' Journ. of surg. and med. scien., nov. 1828, p. 127.
directes. Une ouverture aussi petite, et d’une veine en dehors de l’axillaire, ne permet pas l’entrée de l’air au point d’exposer à de véritables dangers, ni sur les chiens ni sur les chevaux. On ne comprend point ensuite la présence de l’air dans les veines de l’avant-bras droit, lorsque ce gaz ne s’est retrouvé ni dans la veine-cave inférieure, ni dans le membre thoracique gauche. Quoique l’un des plus probants, le fait de M. Castara peut donc encore laisser quelques doutes dans l’esprit.
Obs. VII. — Deux ans plus tard, en 1828, un chirurgien célèbre de New-Aork, M. Mott, publia 1 l’observation d’une extirpation de tumeur qui s’étendait de la région parotidienne sur la face. Pendant l’opération, on ouvrit la veine faciale; un bruit particulier fut entendu; il y eut un cri de détresse de la part du malade, puis menace de syncope; mais enfin la mort n’eut pas lieu. Rien ne prouve, en conséquence, que ces accidents aient été causés par l’entrée de l’air dans les veines, d’autant mieux que la veine faciale n’est point dans les conditions anatomiques qui semblent permettre cet accident.
Obs. VIII. — Faisant l’extirpation du bras pour une tumeur fongueuse chez un homme âgé d’une trentaine d’années, Delpech 2 entendit deux reniflements avant d’avoij^traversé l’articulation, vit le malade tomber deux fois en syncope, et mourir immédiatement. L’hémorrhagie avait été peu abondante. Le cadavre fut placé sous l’eau, et l’on trouva une quantité considérable de bulles d’air dans les cavités droites du cœur.
Ici encore, on est bientôt arrêté par une foule de difficultés sérieuses. D’abord, il ne s’agit ni de la veine axillaire, ni de la sous-clavière, mais bien seulement des veines du moignon de l’épaule, et nous avons vu que, à cette distance du thorax, l’absorption de l’air parait impossible; ensuite, ce n’est point un reniflement qu’on entend chez les animaux, ce n’est point tout à coup qu’ils succombent; en outre, on ne sait point dans quel état était l’air qui remplissait les seules cavités droites du cœur.
Étant à l’Hôtel-Dieu de Paris, M. Clémot de Rochefort raconta à Dupuytren, qui venait de tenter l’enlèvement d’une tumeur thyroïdienne, les trois faits suivants :
Obs. IX. — Une femme, à laquelle M. Clémot avait extirpé un sein cancéreux, du poids de douze livres, mourut quelques heures après l’opération, et Ton trouva de l’air dans les veines qui allaient de la plaie au cœur, ainsi que dans les cavités droites de cet organe.
3 Mém. des hôpitaux du Midi, 2' année, p. 251 et 654.
ARTICLE DOUZIÈME
Obs. X. — Dans un autre cas, M. Clémol, disséquant une tumeur de l’aisselle, entendit tout à coup un bruit d’aspiration. On crut que la poitrine avait été ouverte; le malade eut une syncope; mais revint bientôt à lui.
N’est-il pas clair que des faits aussi vaguement exposés, sontabsolumentincapables de convaincre personne?
Obs. XI. — La troisième observation, attribuée à M. Clémot, concerne une ligature d’artère sousclavière. Une petite veine avait été ouverte; un bruit d’aspiration se fait entendre; le doigt, posé sur la veine, fait cesser ce bruit, qu’on laisse reparaître et qu’on arrête ainsi successivement à plusieurs reprises. II n’en est résulté aucun accident.
Un chirurgien distingué de Boston, M. Warren, publia, en 1832, dans les journaux américains 1, et a reproduit dans son ouvrage sur les tumeurs, deux faits qui me paraissent avoir été admis aussi sans preuves suffisantes dans la question que je discute maintenant.
Obs. XII. — W. Buril, âgé de soixante ans, portait une tumeur cancéreuse dans la région parotidienne et à la face. En découvrant l’artère carotide qu’il voulait lier, M. Warren ouvrit une veine, entendit un bruit semblable à celui que font des bulles d’air qui traversent l’eau; le malade dit qu’il se trouvait mal; il survint des symptômes apoplectiques; on ouvrit l’artère temporale; les accidents commencèrent à se dissiper au bout de deux heures, et le lendemain il n’y en avait plus de traces.
Obs. XIII. — Le même chirurgien rapporte qu’en disséquant une tumeur de l’aisselle chez une femme nommée Nancy Barker, il entendit un bruit de bouillonnement ou de gloussement peu distinct , que la malade perdit toute sensibilité, et présenta une respiration apoplectique. Malgré tous les excitants, de l’eau-de-vie introduite dans le larynx, la trachéotomie, l’insufflation pulmonaire, etc., cette femme mourut au bout de quelques heures; on ne put en obtenir l’autopsie.
Si je ne me trompe, ces observations ne sont point de nature à satisfaire toutes les exigences des esprits sévères. Dans le premier cas, on ne voit presque aucun des caractères qui signalent l’entrée de l’air dans les veines des animaux, et le malade n’en est point mort. Dans le second, il ne s’agissait que d’une petite veine sous-scapulaire, divisée à près d’un pouce du tronc de l’axillaire. D’ailleurs, ces symptômes d’apoplexie qui ont duré plusieurs heures sur un sujet qui reste insensible,
Gazette médicale, 1833, p. 22G. Arch. gén. de tnéd., tome XXXI, page 419.
” Gaz. méd ., 1833, p. 227.
auquel on ouvre l’artère temporale, qu’on soumet à des vapeurs d’ammoniaque, à l’introduction de 1 alcool dans les bronches, à la laryngotomie, n’ont que peu d’analogie, il me semble, avec les résultats de nos expériences. Tout ce que l’on peut dire, c’est que les veines ouvertes chez ces deux sujets, occupent une région où l’entrée de l’air est véritablement possible.
Obs. XIY. — Une observation dont MM. Putegnat et Gueretin ont parlé dans leurs thèses, et qu’on attribue à M. Hodge ou Lodge 2, parait bien plus étrange qu’aucune de celles que j’ai citées jusqu’ici. A en croire ce médecin , un malade serait mort brusquement par l’introduction de l’air dans les veines , au moment où Dupuytren venait de lui ouvrir la saphène interne! Mais ce fait dont personne n’a eu connaissance à Paris, et qui nous est revenu d’Amérique, où il avait été communiqué à M. Warren par l’auteur, est trop invraisemblable pour mériter d’être discuté.
Obs. XV. — M. Puydebal 3 et M. Forget 4 ont publié l’observation d’une jeune femme âgée de dix-huit ans, qui fut opérée par M. Roux, en 1832, d’une tumeur lymphatique qu’elle portait vers la région parotidienne. Pendant qu’on soulevait cette tumeur, on entendit un sifflement, et la malade poussa aussitôt un cri plaintif en s’agitant vivement. Une syncope eut lieu; mais elle ne fut pas de longue durée. La malade alla bien pendant quelques jours, et ne mourut qu’au bout d’une semaine. On trouva des bulles d’air dans tous les vaisseaux.
S’il est vrai que quelques-uns des symptômes produits par l’entrée de l’air dans le système veineux se soient montrés ici, il est cependant impossible d’admettre la chose comme démontrée, et de ne pas croire tout aussi bien à une simple syncope. On ne sait pas d’abord quelle fut la veine ouverte; la mort, n’étant survenue qu’au bout de sept jours, est incontestablement indépendante de l’air qui aurait pu pénétrer dans le cœur au moment de l’opération.
Obs. XVI. — On trouve dans la Gazette médicale de 1833, et dans la thèse de M. Putegnat, l’observation suivante communiquée par M. Duplat. Voulant enlever un prolongement cancéreux qui s’étendait du sein à l’aisselle, M. Goulard lésa une veine, qu’il crut être la veine axillaire, mais dont il s’écoula peu de sang. Au même moment, la malade fut prise de mouvements convulsifs à la face et mourut. On ne fit point l’ouverture du cadavre.
3 Gaz. méd., 1833, p. 498.
i Transact. méd., t. V, p. 75.
INTRODUCTION I)E L’AIR DANS LES VEINES
Je ne voudrais point soutenir , sans doute , que l’air introduit dans les veines n’a pas causé la mort de cette femme; mais je ne puis m’empêcher de dire qu’on ne trouve nullement la preuve du fait dans l’observation de M. Duplat. Avec des détails aussi vagues, il est impossible qu’un fait puisse rien prouver.
Obs. XVII. — J’en dirai autant d’un cas emprunté à M. Ulrich U Il s’agit ici d’une extirpation de tumeur du cou, dans laquelle on ouvrit la veine jugulaire interne. On entendit un sifflement ; la mort eut lieu en une minute. L’oreillette droite était distendue par de l’air et ne contenait pas de sang. Il y avait du sang noir et liquide, mais pas d'air dans le ventricule correspondant.
Or, il est constant que chez les animaux la mort n’arrive jamais en une minute; que l’oreillette contient à la fois du sang et de l’air; qu’il en est de même du ventricule, et que, loin d’être noir, le sang est toujours d’un rouge assez vif.
Obs. XVIII. — La même remarque s’applique, avec plus de force encore, aux faits de M. Barlow. Ce chirurgien, enlevant une tumeur de la joue, divisa quelques veines variqueuses, vit une syncope survenir et en accusa l’introduction de l’air dans les veines, quoique la malade revint promptement à elle.
Obs-. XIX. — Dans un autre cas, également recueilli sur une femme, M. Barlow extirpait une tumeur du cou. Pendant qu’il disséquait la peau, il entendit un sifflement, un gargouillement, et la malade mourut subitement, sans soupirs ni convulsions. L’autopsie du cadavre ne fut pas faite.
Ainsi, d’une part, c’est à la joue, et les expériences disent que, dans celte région, les veines n’absorbent pas l’air; d’autre part, la veine ouverte ne peut être que la jugulaire externe tout au plus; la mort est subite, sans mouvements convulsifs; et cependant les choses ne se passent jamais ainsi sur les animaux! D’ailleurs, l’absence d’ouverture du cadavre rend le fait absolument incomplet.
Obs. XX. — Une observation, moins connue que les précédentes, est celle qui a été publiée par M. Rigaud 2. En découvrant l’artère sous-clavière pour remédier à un anévrisme de l'aisselle, ce praticien, en agrandissant la plaie extérieure, ouvrit une veine qu’il crut être la jugulaire externe. Un bruit particulier, une sorte d’ aspiration de l’air se ûtentendre par trois fois. Cependant M. Rigaud, d’ailleurs très-effrayé par le souvenir de l’observa-
’ Journ. des conn. méd.-clur., t. 11, p. 91, et Gazette m éd. de Berlin.
2 Quelques faits de pratique chirurgicale, 1856.
tion de Dupuytren, ne vit survenir aucun symptôme fâcheux, et le malade mourut environ six semaines après d’accidents étrangers à l’introduction de l’air dans les veines.
Ici, on constate l’existence du bruit, la sortie de bulles d’air par les bouts de la veine divisée, une sorte de bouillonnement au fond de la plaie, et cependant aucun symptôme particulier rte se manifeste du côté des fonctions viscérales! On est donc, en quelque sorte, forcé de conclure ou que M. Rigaud s’en est laissé imposer, ou que l’introduction d’une assez grande quantité d’air dans les veines n’est pas toujours dangereuse.
Obs. XXI. — Si je passe à l’examen d'une des observations qui, après celle de Dupuytren, ont le plus frappé l’attention du public, c’est-à-dire au fait qui appartient à M. Roux, j’y rencontre un mélange de circonstances tel qu’il m’est bien difficile d’en faire un élément de conviction.
Un homme, d’ailleurs bien constitué, entre à l’Hôtel-Dieu pour une brûlure qui comprend presque tout le côté droit de la tête, une grande partie de la hanche et du membre abdominal correspondant, et qui a, pour ainsi dire, sphacelé la totalité du membre thoracique, jusqu’à quelques travers de doigt au-dessous de l’épaule. Cet homme, après l’avoir refusée d’abord, réclama, quatre joursaprès, la désarticulation de son bras. Il était au commencement de la période de réaction lorsqu’on le transporta à l’amphithéâlrc. Ayant à peine taillé le lambeau postérieur dans le deltoïde, M. Roux s’aperçut que le malade était pâle et semblait tomber en syncope. On se hâta d’ouvrir la capsule; un i aide fil la compression des vaisseaux axillaires, et l’on termina la désarticulation par la section du lambeau interne ou antérieur, comme dans le procédé de Desault. Mais le malade n’avait plus donné signe de vie, et rien ne put ranimer chez lui la cir culation. Quelques personnes dirent après qu’elles avaient cru entendre une sorte de bruit, un sifflement. A l’ouverture du corps, on trouva des gaz dans les vaisseaux et dans le cœur 3.
On ne peut s’empêcher de remarquer que dans ce fait il manque une foule de données, et qu’il ne remplit point les conditions dont il a été parlé dans l’exposé des expériences directes relativesà l’entrée de l’air dans les veines. On n’est pas bien sùrd’avoir entendu le bruit; les veines ouvertes étaient tout au plus des branches scapulaires de la jugulaire interne; la mort a été subite, sans prélude, sans convulsions; il n’y avait point de liquide écumeux
3 Journ. des conn. méd.-chir. , t. IV, p. 108. Reçue méd., 1830, t. 11, p. 417.
ARTICLE DOUZIÈME
dans le cœur : l’air dont on parle n’est que trèsincomplètement caractérisé. Puis, est-il donc indispensable de recourir à l’entrée de l’air dans les veines pour expliquer la mort d’un sujet affecté d’une aussi vaste brûlure, pendantqu’on le soumet à la désarticulation de l’épaule!
Obs. XXII. — Pendant que cette discussion était pendante au sein de l’Académie, on a fait dire à M. Duportail 1 que Dupuytren avait perdu un autre malade par l’introduction de l’air dans les veines, pendant qu’il cherchait à le débarrasser d’une tumeur axillaire. On ajoute, dans les journaux que je viens de citer, que l'accident est arrivé aussi à M. Roux et à plusieurs autres praticiens, par suite de la même opération dans six cas; mais tout indique que ce sont là de pures assertions sans preuves, dues à quelque malentendu, ou fondées sur de simples ouï dire.
Obs. XX11I. — On trouve dans les Bulletins de V Académie 2 l’extrait suivant. Pendant qu’il pratiquait au cou d’une femme âgée de soixante ans l’extirpation d’une tumeur, M. Delaporte fut effrayé par un sifflement et par la syncope, qui survint brusquement chez la malade. Cet accident n’eut cependant aucune suite fâcheuse, et la femme s’est très bien rétablie. Dans ce fait, on comprend que la veine jugulaire ait pu être blessée et que l’air atmosphérique ait pu s’y engager. Mais en admettant la chose comme positive, il faudrait en conclure (ce dont les expériences sur les animaux vivants ne permettent pas d’ailleurs de douter) que cet accident est loin d’être toujours mortel. On conviendra, d’un autre côté, qu’il n’y a pas là matière à conviction.
Obs. XXIV. — J’en dirai autant d’une observation publiée par M. Malgaigne 3. Pendant une ablation de mâchoire et de ganglions du cou, ce chirurgien ouvrit la jugulaire externe. Le sifflement, bruit appelé à tort caractéristique, se fit entendre, mais il n’en résulta aucun accident fâcheux.
Obs. XXV. — Voyons jusqu’à quel point l’observation communiquée par M. Amussat est concluante. Ce chirurgien extirpait une tumeur du sein chez une femme âgée de quarante-sept ans. Un coup de bistouri porté au-dessous de la clavicule pour détacher des granulations squirrheuses, fut suivi d’un bruit saccadé, et comme en zigzag. La malade dit qu’elle allait mourir, et fut sur le point de tomber en syncope. On fit comprimer le point blessé, et on exerça aussi une compression
1 Gazette médicale, 1857, p. 757. Lancette française ,
? Gaz. méd., 1830, p. 167.
saccadée sur la poitrine; cette défaillance n’eut pas de suite, et l’opération fut terminée sans autre accident 4.
Ainsi c’est sur le sein qu’on opère; c’est à quelques pouces au dessous de la clavicule que porte l’incision. Là on ne peut ouvrir quequelques branches des veines mammaires; on entend un bruit en zigzag; la malade dit qu’elle se meurt, puis elle revient à elle. Il me semble que tout ceci est loin de prouver l’introduction de l’air dans le cœur, et qu’il est difficile de trouver un fait moins concluant.
Obs. XXVI. — A la même époque j’avais recueilli de mon côté une observation de ce genre que je communiquai à l’Académie 5. Au moment où je détachais, par sa face profonde, une tumeur du cou qui pénétrait jusqu’aux vaisseaux carotidiens, chez une femme âgée de trente-six ans environ , j’ouvris la veine jugulaire interne ; un sifflement manifeste eut lieu ; puis une sorte de bouillonnement se fit remarquer au fond de la plaie; la malade, qui s’écria aussi qu'elle mourait, tomba effectivement en syncope. Je fis placer un doigt sur l’ouverture de la veine et terminai d’un coup de bistouri la section de la tumeur. Je me hâtai de recourir aux moyens employés contre les syncopes ordinaires, et les accidents disparurent bientôt. Cette femme sortit de l’hôpital un mois après, le jour même où M. Amussat vint communiquer son observation à l’Académie.
Sans doute que dans celte observation il y a quelque chose de ce qu’on observe chez les animaux dans l’expérimentation directe. Ce bruit, ce bouillonnement, causés par l’agitation d’un mélange de sang et de bulles d’air au fond de la plaie , cette tendance immédiate à la syncope, accompagnée d’angoisses et de légers mouvements convulsifs, ont quelque chose qui frappe et qui étonne. Ayant observé tout cela chez la malade dont je parle, j’en fus. je dois l’avouer, fort effrayé. Aujourd’hui cependant serais-je en mesure de démontrer qu’il s’agissait là d’accidents produits par l’entrée de l’air dans les veines? trouve-t-on dans ce fait tous les éléments d’une conviction bien fondée? Je n’oserais pas l’affirmer.
Obs. XXVII. — M. Malle a rapporté 6 une observation presque semblable à la mienne; l’ouverture de la veine jugulaire interne eut lieu pendant que M. Begin extirpait unetumeurdu cou, et laissa entendre un bruit particulier, une sorte de glou-
•i Bulletins de l’Académie, t. I, p. 894.
5 Bulletins, t. 1, p. 896.
6 Presse médicale, p. 463.
INTRODUCTION DE L’AIR DANS LES VEINES
glou ; il n’en résulta cependant aucun accident particulier.
Obs. XXVIII. — Il semblerait, d’après M. Gueretin L qu’un accident pareil à celui de Dupuytren soit arrivé à M. Mirault d’Angers. En disséquant une tumeur qui occupait le côté droit du cou, M. Mirault, qui avait sans doute blessé la jugulaire interne, entendit un premier sifflement, puis un second et un troisième bruit du même genre. Des mouvements tétaniques eurent lieu. Le malade revint à lui au bout de huit minutes, se trouva bien ensuite, et n’avait pas perdu douze onces de sang. Trois heures après, il mourut brusquement.
Je ne voudrais point nier ici la possibilité de l’entrée de l’air dans le cœur, puisqu’il s’agit d’une opération pratiquée au voisinage de la jugulaire interne; mais je ne puis m’empêcher de faire remarquer que ce n’est point après trois heures de calme que ce gaz fait mourir les animaux. Le manque d’autopsie enlève d’ailleurs à ce fait sa plus grande valeur.
Obs. XXIX. — En opérant une femme d’un cancer au sein, et pendant qu’il engageait sa malade à écarter le bras du tronc, M. Toulmouche a remarqué que l’incision, pratiquée par M. Duval, fut à l’instant suivie d’un sifflement analogue au bruit d’une respiration bruyante un peu prolongée. La malade eut une syncope, et les assistants la crurent morte: mais elle revint bientôt et finit par reprendre tout à fait ses sens 2.
Là encore il ne peut être question de veine peu volumineuse, étrangère au tronc de l’axillaire et de la sous-clavière; de sorte qu’il serait bien difficile de rien conclure de rigoureux avec une observation pareille.
Obs. XXX. — Un autre fait est consigné dans la thèse de M. Putegnat. Ce médecin raconte qu’on lui communiqua l’observation d’un homme qui, frappé d’apoplexie, fut saigné immédiatement de la jugulaire. Après cette saignée, la mort eut lieu subitement, et on trouva de l’air dans l’oreillette droite 3.
On ne voit pas d’abord ce qui peut avoir fait croire que le malade est mort ici plutôt par l’introduction de l’air dans les veines, que par suite de l’apoplexie. D’ailleurs , ce n’est pas avec des exemples aussi vaguement circonstanciés qu’on peut éclaircir des faits douteux.
Obs. XXXI. — Voici une observation bien plus extraordinaire encore: une femme enceinte de sept mois est prise d’hémorrhagie utérine. M. Maugeis lasaigne aubras. Huit oncesdesang étaient àpeine
■ Thèse, 1857, n° 194.
‘ Bulletins de l’ Académie, t. 11, p. 146.
écoulées que la malade jette un cri plaintif et meurt. Rien sur l’autopsie.
Que dire d’un pareil fait? « Si la mort n’a pas été produite ici par l’entrée de l’air dans les veines, qui donc, s’écrieM. Maugeis, a pu la déterminer? » A la place de ce praticien ma réponse serait facile, je me bornerais à dire: « Je n’en sais rien.»
M. Dubourg a communiqué une autre observation qui est tout aussi peu concluante. M. Roux, qui l’a fait connaître, en convient lui-même.
Tels sont les principaux faits, recueillis sur l’homme, que j’ai pu rassembler concernant l’introduction de l’air dans les veines. Nul doute qu’il ne fût possible de leur en adjoindre d’autres s’il était permis d’en rapprocher tous les cas de mort brusque arrivée pendant les opérations chirurgicales sansexplicalion satisfaisante. C’est ainsi, par exemple, qu’on expliquerait la mort presque in stantanée d’un malade opéré de la trachéotomie en 1835 à l’Hôtel-Dieu, par M. Trousseau, et de plusieurs des individus qui ont péri pendant qu’on cherchait aies débarrasser de tumeurs thyroïdiennes; mais comme personne n’a parlé de l’introduction de l’air dans ces cas, il est inutile de s’y arrêter.
Les animaux eux-mêmes sont quelquefois soumis à des opérations qui ont fait naître les mêmes accidents et les mêmes idées que chez l’homme. Les vétérinaires savent depuis longtemps, par exemple, qu’en ouvrant la veine jugulaire du cheval, on peut, ainsi que je l’ai déjà dit , faire périr brusquement l’animal.
M. Boulay jeune, a depuis longtemps consigné dans le Journal de Physiologie expérimentale de M. Magendie, un fait qu’il a reproduit dans la discussion qui eut lieu à l’Académie de médecine, et que M. Putegnat rappelle dans sa thèse, p. 32. Ce fait ne manque pas d’une certaine valeur. Il saignait un cheval au cou; au moment où il cherchait à soulever la veine pour pratiquer la suture de la plaie, il entendit un bruit particulier, et l’animal, pris de tremblement, tomba bientôt par terre. Cependant le sang continuant de couler, fit peu à peu disparaître ces premiers accidents, et le cheval ne tarda pas à se rétablir.
Une observation absolument semblable a été rapportée depuis par M. Gérard. J’ai déjà dit qu’un exemple pareil avait été relaté dès l’année 1806, par Verrier. M. Leblanc m’a dit connaître six autres faits du même genre.
Dans ces exemples, on voit bien en effet les premiers accidents qui se manifestent par suite de l’iu-
3 Thèse n° 56, 1834.
ARTICLE DOUZIÈME
troduction de l’air dans les veines du cheval; il est difficile de n’y pas voir aussi une partie de ce qu’on a signalé dans l’homme. On conviendra cependant que tout ceci n’est guère concluant; que de pareils faits ne pourraient compter dans la science que si la question capitale était hors de discussion.
Avant les expériences même deNyslen, Legallois père signalait déjà, en 1808, des accidents qu’il attribuait à l’introduction de l’air dans les veines, et qui seraientbien plus surprenants encore que tout ce que l’on dit aujourd’hui, s’il fallait accepter l’interprétation qu’en donne ce physiologiste. Ainsi, Legallois aurait vu trois fois la mort arriver brusquement chez des femelles de lapins dont la matrice venait d’êlre débarrassée du produit de la conception , et cela parce que l’air atmosphérique pénétrant jusqu’aux cornes de l’utérus, serait entré dans le système veineux et le cœur de ces animaux.
Je ne sais si Legallois ne serait pas cet expérimentateur dont Nysten dit avoir à se plaindre; mais à coup sûr les faits qu’il annonce ne convaincront aucun des physiologistes qui ont assisté aux expériences modernes.
Je ne pense pas que Legallois fils, qui rappelle en passant les expériences de son père 1, et qui avance que les cas de mort subite arrivés chez certaines femmes peu de temps après l’accouchement, résultent probablement de l’entrée de l’air dans les veines par l’utérus, inspire en réalité beaucoup plus de confiance. Ceci est trop contraire à ce que toutes les recherches ultérieures ont appris pour être admis maintenant dans la science.
Faisant abstraction de ces quelques faits propres aux animaux, je puis reprendre actuellement les observations appartenant à l’homme, et les diviser en quatre groupes, l’un pour les faits insignifiants, le deuxième pour les faits où la mort n’est point survenue, un troisième pour les cas suivis de mort, mais sans autopsie, et le quatrième pour les faits avec autopsie.
Premier groupe. — Cas à rejeter. Je range parmi les faits insignifiants ceux qui ne reposent que sur de simples ouï-dire. Ils sont au nombre de quatre : ce sont ceux de MM. Graefe, Cooper, Lodge et Duportail. Tout indique en effet que ces faits n’existent point et qu’ils n’ont été signalés que par suite de quelque méprise.
Deuxième groupe. — Cas non suivis de mort. Quinze des observations analysées plus haut, indiquant que les malades se sont d’abord rétablis, semblent au moins prouver qu’ils ne sont pas morts sous l’influence des premiers accidents. Ces obser-
' Journ. hebdom t. 111, p. 185 et suiv.
f valions appartiennent à MM. Mott, Clémot, Bar- | low, Warren, Roux, Mirault, Rigaud, Delaporte, Malle, Dubourg, Malgaigne, Bégin, Toulmouche, Amussal, et à moi; total quinze.'
Ces quinze observations sont de valeur très-diverse. Celles de M. Rigaud, de M. Malgaigne et de M. Malle, indiquent seulement une blessure de la veine jugulaire externe. Celles de MM. Amussat et Toulmouche ne se rapportent qu’aux veines mammaires. Dans le fait de M. Barlow, et dans plusieurs de M. Clémot, il semble bien aussi que la blessure soit étrangère aux veines soit axillaire, soit jugulaire interne. Il ne reste donc que cellesde MM. Roux, Warren, Bégin, Delaporte, Dubourg, et celle qui m’est propre, avec une de celles de M. Clémot, qui permettent de regarderie fait comme possible, d’après la région et le point des veines blessées. L’observation empruntée par M. Gueretin à la pratique de M. Mirault laisse dans le doute sur la veine ouverte.
Troisième groupe. — Cas suivis de mort, sans autopsie. Les cas suivis de mort, mais qui n’ont pas été accompagnés d’autopsie, sont au nombre de six, et sont garantis par les noms de MM. Warren, 1; Clémot, 1; Barlow, 1; Goulard, 1; Klein, 1; et Maugeis, 1; total 6.
Dans ces six cas, on voit que la blessure portait sur une veine mal déterminée pour celui de M. Clémot, probablement sur la jugulaire interne pour celui de M. Barlow, le plexus thyroïdien dans celui de Klein, une branche sous-scapulaire pour celui de M. Warren. M. Duplat dit positivement que c’était l’axillaire dans le fait qu’il attribue à M. Goulard. La veine médiane du pli du bras fut seule ouverte dans le fait de M. Maugeis. Ce simple résumé montre assez le vague qui doit rester dans l’esprit en présence de pareils faits.
Quatrième groupe. — Cas suivis de mort avec autopsie. Dans ce dernier groupe, je trouve sept observations; elles appartiennent à M. Piedagnel, à Dupuytren et à Delpech ; à MM. Castara, Ulrich, Roux et Putegnat, total 7. Celle de M. Putegnat étant donnée sans détail aucun, et sur la parole d’un tiers, doit être, je crois, mise de côté. M. Piedagnel dit que c’était la veine jugulaire externe qui fut blessée chez le malade de Beauchêne. Ce praticien m’a dit aussi que, dans le fait de Dupuytren, la tumeur occupait la région postérieure et latérale droite du cou; il n’est pas possible, en conséquence, que la veine jugulaire interne ou la sous-clavière aient été atteintes. Dans le fait de M. Roux et celui de Delpech, il s’agissait d’une désarticulation de l’épaule, et des veines éloignées avaient seules été blessées lorsque les accidents survinrent. M. Saucerotte dit que chez le malade
INTRODUCTION DE L’AIR DANS LES VEINES
de M. Castara, c’était comme chez celui de M. Warren, une veine sous-scapulaire qui avait été ouverte dans l'étendue de moins d’une ligne. L’observation de M. Ulrich est donc la seule qui rappelle la région où, d’après nos expériences, l’introduction de l’air dans les veines paraît possible et dangereuse.
Si maintenant nous reprenons la question de plus haut, nous sommes, en quelque sorte, forcés d’admettre la conclusion suivante : ou les expériences auxquelles on s’est livré jusqu’ici sur les animaux vivants sont incomplètes et trompeuses, ou bien les observations d’introduction d’air dans les veines de l’homme dont il est question, ne sont pas concluantes. En y regardant avec la plus grande impartialité, je vois effectivement : 1° d’après l’expérimentation directe, qu’il faut une grande quantité d’air pour tuer un chien; que ce gaz ne s’introduit spontanément dans le cœur que par des ouvertures assez larges de la veine jugulaire, de la sous-clavière ou de l’axillaire, que les cavités droites du cœur sont toujours distendues alors par une matière rouge, écumeuse, évidemment constituée par le mélange intime du sang avec de l’air; 2° d’un autre côté, les faits recueillis sur l’homme me montrent que plusieurs d’entre eux portent sur les veines du sein ou de l’épaule, sur la jugulaire externe, ou sur les veines de la face. Dans les autres, l’ouverture de la veine était petite ; il n’a pu y entrer qu’une faible quantité d’air; enfin l’autopsie ne montre dans aucun ce que l’expérience directe nous a permis de constater.
Un point que je dois relever, car il pourrait induire en erreur, est relatif à la manière dont on a cru réfuter l’interprétation que j’avais donnée des faits. M. Roux, par exemple, qui, en racontant plusieurs observations complètement étrangères au sujet, quoique intéressantes d’ailleurs, a trouvé fort étrange que j’essayasse de conclure des animaux à l’homme, que j’accusasse les observateurs de n’avoir pas entouré leurs faits de tous les détails convenables, qu’en repoussant une explication, je restasse sans en donner une autre; M. Roux me paraît pourtant, je dois l’avouer, n’avoir éclairci aucun point de la question.
Dire qu’au moment d’accidents semblables à ceux dont il s’agit, le chirurgien n’a pas l’esprit assez libre, est trop inquiet, trop troublé, trop attristé enfin, pour songer à autre chose qu’au malheur qui menace le malade, pour tout noter avec soin, pour rendre un compte exact et circonstancié de ce qui s’est passé; qu’au milieu de circonstances pareilles, il serait injuste de reprocher aux opérateurs d’avoir fait connaître des observations dépourvues de détails suffisants ou mal rédigés, peut
bien justifier les hommes qui se sont trouvés dans ces tristes circonstances; mais, je le demande, aux yeux de la science, qui fait abstraction des hommes , cela rend-il les faits meilleurs et plus concluants? N’est-ce pas avouer, tout d’abord, au contraire, que ces faits sont nécessairement incomplets, et que, dans une question aussi ardue, il est impossible de leur donner une confiance entière?
Accordant que les phénomènes observés sur les animaux sont loin de ressembler à ceux qu’on a signalés chez l’homme, M. Roux dit que cela ne prouvait rien. Puisque les accidents présentent des variétés nombreuses, même chez les divers individus de la même espèce, ou d’une espèce à l’autre, dans les expériences directes, on pouvait bien croire, dit-il, que les choses ne seraient pas les mêmes dans l’homme que sur les chiens. Je puis répondre que c’est là une supposition, et dont j’ai proposé de tenir compte longtemps avant que M. Roux en eut parlé. Mais il conviendra, de son côté, que ce n’est qu’une supposition , et que les différences sont si tranchées entre ce qu’on a dit de l’homme et ce qu’on voit sur les animaux, que, jusqu’à preuve contraire, il est impossible de ne pas conserver quelques doutes sur ce point. D’ailleurs, M. Roux semble avoir oublié qu’un pareil raisonnement autoriserait tout au plus à soupçonner, à présumer, à regarder comme probable ou comme très-probable le fait en question, mais que ce n’est point ainsi qu’on peut en donner la démonstration. Or, de quoi s’agit-il ici? non pas de la question de savoir s’il est possible, présumable, ou mêm t très-probable, mais bien s’il est démontré d’une manière irrécusable que, dans les cas cités, la mort soit arrivée par l’effet de l’introduction de l’air dans les veines. On reste donc ainsi dans le doute qui est, selon moi, l’état réel de la question.
Quant aux reproches de ne point expliquer pourquoi les malades sontmorts, si on neveut pasqu’ils aient succombé à l’introduction de l’air dans les veines , je dirai que s’il fallait toujours admettre comme démontrés, ou hors de toute contestation, les faits dont on ne peut pas donner une autre explication, ou par cela seul qu’en niant l’explication d’un phénomène, on ne peut pas en donner une interprétation satisfaisante, la science ne tarderait certainement pas à être surchargée d’une infinité d’erreurs dangereuses.
Le dirai -je cependant? toutes les observations recueil lies dans l’espèce bu maine ont quelque chose d’étrange et de tout à fait insolite. S’il est vrai que des malades peuvent mourir de syncope, d’hémorrhagie, de frayeur, d’épuisement pendant la pratique de certaines opérations graves, il l’est aussi qu’alors la vie s’éteint avec un autre ordre de symp-
ARTICLE DOUZIÈME
tômes que ceux qui ont élé relatés. Si on ôte du catalogue que je viens de rappeler les observations de Klein, de MM. Duportail, Lodge, Cooper, Dubourg, Maugeis, qui sont tout à fait insignifiantes, ou qui s’expliquent très -bien sans l’intervention de l’air dans les veines, il est difficile de ne pas revenir à cette idée pour les autres. En supposant que dans les cas relatés par MM. Rigaud, Clémot, Bégin, Malgaigne et dans le mien, le jet d’une petite artère contre quelques lamelles organiques, ou l’introduction de l’air dans quelques culs de sac sinueux, aient pu en imposer sous le point de vue de l’espèce de sifflement, de glouglou ou de bouillonnement, signalés par les auteurs, il est à peu près impossible de ne pas admettre quelque chose déplus dans les faits de MM. Piedagnel, Dupuytren, Castara, Delpech, Ulrich, Barlow, Warren et Goulard.
Dans cet état d’incertitude, ne peut-on pas se demander si, au moment de l’opération chez l’homme, les veines canalisées par la nature même de la tumeur, ou par les tractions exercées sur elle, ne les auraient point mises momentanément dans l’état où se trouvent naturellement celles du sommet de la poitrine chez les animaux vivants et chez l’homme? A l’aide de cette interprétation on ne pourrait cependant faire rentrer dans le groupe des faits très-probables que ceux de MM. Goulard, l’iedagnel, Dupuytren, Castara. Delpech, Warren et Mirault. Il me parait évident que rien n’avait opéré cette transformation dans les observations de MM. Rigaud, Amussat, Toulmouche, Mott et Malgaigne.
Serait-il possible alors d’invoquer V affaiblissement préalable des malades? Tout indique, quoique nos expériences directes permettent encore quelques doutes sur ce point, qu’une grande perte de sang doit rendre l’entrée de l’air plus dangereuse. Mais en analysant les faits, nous voyons qu’à part ceux de M. Piedagnel, de M. Roux et de Klein, tous les malades étaient encore forts; que la plupart jouissaient d’ailleurs d’une parfaite santé, et qu’ils n’avaient guère perdu que quelques onces de sang au moment où les accidents se sont montrés.
Si on ne veut point abandonner cette comparaison, il ne reste plus qu’une dernière ressource, c’est d’admettre que, soit sous le rapport physique, soit sous le point de vue physiologique ou pathologique, les conditions de l’entrée de l’air dans les veines offrent de notables différences dans l’espèce humaine et dans les animaux. On pourrait regarder ces différences comme possibles en songeant que l’air dans les veines tue plus rapidement le cheval que le chien; que. sous l’influence de ce
gaz, la mort est plus rapide quand on tient l’animal dans telle attitude que dans telle autre; qu’avec de l’air poussé par la bouche on tue avec la rapidité de la foudre, tandis qu’avec une seringue il faut un assez long laps de temps pour arriver au même but.
Je ne me dissimule pas toutefois qu’aucune de ces raisons n’est concluante, et que rien de tout cela n’est de nature à mettre, pour le moment, l’exactitude de ce qu’on a dit en faveur de l’introduction de l’air dans les veines de l’homme hors de toute contestation.
Ce qu’il y a de plus raisonnable à invoquer contre toutes ces difficultés, c’est le défaut de précaution avec lequel ont été rédigées les observations. Nul doute qu’avec des connaissances plus précises sur ce qui avait été fait, on ne fût entré dans des détails mieux circonstanciés sur ce qui concerne l’homme. Nul doute enfin qu’une foule de circonstances importantes n’aient été omises, inexactement rendues ou mal interprétées par les personnes qui ont publié ces observations. Ceci doit être dit sans en faire un reproche aux observateurs, car on ne tient bien compte de tout dans les faits fugitifs, complexes ou difficiles à saisir, que si la question à laquelle ils se rattachent a déjà fixé l’attention, et que si l’on est bien pénétré d’avance de tous les détails qu’il est possible de recueillir.
Résumé. — Au demeurant, et pour en dire toute ma pensée, je regarde comme probable l’introduction de l’air dans les veines de l’homme, dans les faits de MM. Bégin, Malgaigne, Mirault, Warren, Barlow, Delaporte, dans l’un de ceux deM. Clémot, le premier qu’indique M. Roux et dans le mien. Rien ne prouve que l’accident ait eu lieu dans les cas de MM. Toulmouche, Mott; dans les deuxième et troisième de M. Clémot, et dans ceux de MM. Rigaud, Dubourg, Maugeis et Amussat. Cela me parait extrêmement probable dans le cas de Delpech et dans celui de M. Ulrich, et je trouve le fait comme presque certain dans les observations de Dupuytren, de MM. Castara et Goulard. Mais enfin tout ceci ne peut être donné qu’à titre de croyance personnelle; car je conviens qu’aucun de ces faits n’est absolument comparable aux résultats de l’expérimentation directe, et qu’aux yeux de la science il n’en est pas un qui puisse entraîner une conviction absolue.
On le voit donc, je me trouve forcément ramené à la fin de ces débats à répéter ce que je disais de l’introduction de l’air dans les veines, en 1852 1. u Sans nier la possibilité de ce phénomène, lorsque les veines forment des canaux béants jusque dans
! ' Médec. opérai., t. Il, p. 194.
INTRODUCTION DE L’AIR DANS LES VEINES
la poitrine, je crois que de nouvelles expériences sont indispensables pour résoudre la question.» J’ajouterai, comme je l’ai dit ailleurs 1 en 1833, « que si le fait est exact sur l’homme, il faut en chercher une autre explication physique que celle qui a été donnée par MM. Poiseuille et Bérard ; car on a évidemment observé ailleurs qu’au cou et à l’aisselle des phénomènes pareils à ceux qui seinblen t dénoter l’introduction de l’air dans les veines.»
Traitement . — Dans les questions scientifiques, il est un écueil qu’on doit tout faire pour éviter, c’estde prendre trop vite un parti, c’est de vouloir absolumentconclure, malgré l’absence de preuves, soit pour, soit contre, c’est de ne vouloir s’en tenir presque à aucun prix dans les questions douteuses, au désespérant/e n’en sais rien, qui fait si souvent lefond de nos richesses ou de nos réponses. De ce que les faits invoqués jusqu’ici en faveur de l’introduction de l’air dans les veines sont incomplets, on aurait tort d’en conclure que l’accident en luimême n’a jamais existé. Pour moi, je le répète, ce genre d’accident me paraît s’être effectivement rencontré plusieurs fois; seulement, je sens que jusqu’à preuves plus concluantes, ce ne peut être qu’une croyance personnelle, et qu’il n’y a rien aujourd’hui dans la science qui puisse transformer cette croyance en conviction générale. Nous sommes en face de ce phénomène, comme seraient des magistrats en face d’un criminel contre lequel il ti’y aurait pas de témoins.
Avec cette pensée, j’ai dù songer comme tant d’autres aux moyens de conjurer les dangers attribués à l’introduction de l’air dans les veines.
L’esprit doit s’arrêter ici à deux ordres de secours, les uns préventifs, les autres curatifs.
Moyensprêveniifs. — Une première difficulté rendra longtemps douteuse l’efficacité des essais qu’il serait possible de faire pour prévenir l’entrée de Pair dans les veines pendant les opérations. Cette difficulté tient à ce que personne ne peut dire d’avance si le phénomène aura ou n’aura pas lieu, suivant qu’on ouvre telle ou telle veine. Supposez, d’après cela, qu’une précaution ait été prise sur trois, six, dix ou quinze malades soumis à l’extirpation de tumeurs près du sommet de la poitrine, et que tous ces malades résistent à l’entrée de l’air; les personnes qui auraient d’avance quelque foi en ces moyens ne manqueraient pas d’en conclure que si l’on n’avait rien fait, quelques-unsdes opérés eussent succombé. Cette conclusion, qui paraîtrait fort naturelle, pourrait bien cependant être tout à fait fautive. En effet, les cas d’introduction de l’air dans les veines qu’on a cités sont en réalité fort
' Anat. chirur I. 1, p. 104, 458, 471, ^ édition.
rares, comparés au nombre des opérations qui semblent de nature à la favoriser. J’ai, pour mon compte, pratiqué plus de cinquante fois l’extirpation de tumeurs sous-maxillaires, parotidiennes, axillaires, sous-claviculaires ou sus-sternales, qui m’ont mis dans la nécessité d’approcher très-près des grosses veines de ces régions et assez souvent même de les ouvrir. II est pourtant vrai de dire que le cas dont j’ai donné un extrait plus haut, et celui d’un jeune garçon, sont les seuls qui m’aient effrayé un instant sous le point de vue de l’introduction de l’air dans les veines. J’ajouterai que, servant d’aide à M. Roux, j’ai vu ce chirurgien ouvrir largement le haut de la veine sous-clavière dans un cas, la partie supérieure de l’axillaire dans un autre, et la portion inférieure de la jugulaire interne dans un troisième, sansqu’il en soit résulté rien qui puisse être rapporté à l’introduction de l’air. Quand on songe au nombre de désarticulations du bras qui ont été pratiquées, à la fréquence des opérations exécutées dans l’aisselle pour des tumeurs, soit cancéreuses, soit lymphatiques, aux cas nombreux de ligatures d’artère effectuées audessus de la clavicule et dans les régions carotidiennes, sans qu’il en soit rien résulté de comparable à ce que l’air produit en pénétrant dans le cœur, on est bien forcé d’admettre que l’accident dont il s’agit ne survient au moins que difficilement. Comment donc acquérir la certitude que s’il ne s’est pas manifesté dans une opération donnée, c’est aux précautions employées qu’il convient de s’en prendre plutôt qu’à la résistance naturelle des organes ?
On voit assez par là que, pour résoudre la question des moyens préventifs, il faudra, comme pour tout le reste, de nombreuses expériences.
Examinons cependant ceux qui paraissent avoir fixé l’aLtenlion jusqu’ici.
La compression du thorax, pendant toute la durée de l’opération, ne me parait convenir ni théoriquement, ni d’après les expériences déjà tentées. Si la compression était assez forte, dans l’espèce humaine, pour empêcher toute élévation des côtes, le malade en éprouverait manifestement une gène considérable, j’oserais même dire insupportable. D’ailleurs, la poitrine ne s’en agrandirait pas moins dans son diamètre vertical par l’abaissement du diaphragme. Ensuite, il n’est pas démontré que la dilatation du cœur n’ait aucune part dans l’aspiration de l’air.
Raisonnant comme si l’aspiration pouvait seule attirer l’air dans le cœur, M. Poiseuille 2 a cru qu’il suffirait, pour prévenir cet accident, d’engager le
3 Gazette méd.. 1857, p. 071.
ARTICLE DOUZIÈME
malade à éviter soigneusement toutes les grandes inspirations. Un semblable conseil me parait tenir à la même erreur qui a fait naître l’idée de la compression dans l’esprit de M. Gerdy. L’expérience a dès longtemps démontré aux chirurgiens, en effet, que pendant les opérations graves la poitrine des malades se tient en général contractée d’une manière spasmodique, que la respiration se ralentit, se fait par petits mouvements, et qu’on est plutôt obligé d’exciter les individus à faire de grandes inspirations qu’à les leur défendre, si l’on lient à ce que la circulation veineuse ne soit pas trop fortement entravée.
Compression des veines entre le cœur et la plaie. Lorsque l’idée de l’introduction de l’air dans le cœur de l’homme s’est offerte aux praticiens, le premier remède qui ait dù se présenter est évidemment la compression, tant ce moyen paraît naturel et sùr. Aussi M. Larrey dit-il déjà en parlant de la saignée du cou, qu’il importe de comprimer la veine au-dessous de la piqûre jusqu’à la fin du pansement, si l’on veut prévenir l’entrée de l’air jusque dans le cœur. Dupuytren ne manque pas non plus de signaler le même moyen. On trouve une recommandation semblable dans le mémoire de M. Barlow 1 2. M. Putegnat le donne également dans sa thèse.
Warren dit, dans son Traité des tumeurs, que » le chirurgien qui opère au voisinage des veines jugulaires, sous-clavières, axillaires, iliaques ou même de la saphène interne quand elle est dilatée, doit réserver pour la fin la séparation du pédicule des tumeurs, afin de pouvoir mieux comprimer les veines avant de les ouvrir. » Cet auteur ajoute que, si la chose est possible, on devra comprimer les veines entre les incisions et le cœur. J’ai cru moi-mêine devoir insister sur ce conseil, et le suivre dans quelques cas d’extirpation de tumeurs parotidiennes et sous-maxillaires. Blais, faut-il le dire, ce remède n’a qu’une faible valeur. Si, avec les premiers observateurs, on pouvait admettre la possibilité de l’aspiration de l’air à une assez grande distance du cœur, il mériterait d’être pris en sérieuse considération. Pour la saphène interne ou les fémorales, pour les veines iliaques, les veines des bras, de la face et la jugulaire externe, rien ne serait facile comme de le mettre en pratique; mais s’il est vrai que l’introduction de l’air soit impossible dans toutes ces régions, la compression comme moyen préventif y devient dès lors tout à fait inutile. D’un autre côté, qui ne voit que pour la région sus- claviculaire, le haut de l’aisselle et
1 Clinique chirurgicale, l. I, p. 557.
J Gazette rnéd., 1831, p. 355.
la région sus-hyoïdienne, où son secours pourrait être invoqué, c’est un moyen inapplicable? Cachée par la clavicule ou le sternum, séparée des côtes par la racine des muscles scalènes , la veine sousclavière est disposée de telle sorte que rien ne pourrait en oblitérer le calibre à travers la peau. Il en est de même de la veine jugulaire interne au-dessous du larynx. Encore faut-il ajouter que la compression de celte veine, quand on pratique des opérations près de la région parotidienne, favorise l’engorgement de la face et augmente le volume de toutes les veines que l’on court risque de blesser.
D’après ces diverses raisons il faut donc admettre que la compression du tronc veineux entre la plaie et le cœur n’est, en définitive, qu’une ressource de peu d’importance et rarement applicable.
Il résulte, de cet examen, que la pratique ne peut compter sur l’efficacité d’aucun des moyens préventifs dont on a parlé jusqu’ici, et que la seule ressource à la portée du chirurgien se réduit encore 1° à tout faire pour éviter de blesser les veines jugulaires internes et sous-clavières dans les opérations ; 2° dans les cas où il se trouve forcé de pénétrer jusqu’au voisinage de ces vaisseaux, à ne point séparer le pédicule de la tumeur sans l’avoir préalablement saisi du côté du cœur avec deux doigts, ou étranglé avec une forte ligature; 3° à éviter autant que possible de tendre, de tirailler, d’écarter les parties, d’élever le bras, de renverser l’épaule ou le cou, lorsque le bistouri approche des grosses veines du sommet de la poitrine.
Moyens curatifs. — Si la thérapeutique ne possède rien qui puisse empêcher l’air d’entrer dans une veine ouverte, il est triste d’avouer qu’elle est encore plus pauvre pour faire sortir cegazducœur. Je doute fort, en effet, que de placer le malade sur le côté droit, comme le recommande 31. Forget 3, puisse être d’une grande efficacité.
La compression du thorax, compression saccadée, à l’aide de laquelle Nysten pensait chasser l’air de l’oreillette par la plaie des veines, est évidemment inutile, du moins chez l’homme. Sur les chiens même, on ne fera point remonter ainsi l’air contenu dans le ventricule droit, et l'oreillette n’en cédera qu’une très-petite partie. Qui ne voit que dans l’espèce humaine, le thorax, infiniment moins flexible que sur les chiens, ne se laisserait jamais aplatir au point de réagir efficacement sur le cœur?
Le moyen qui saute d’abord aux yeux, c’est-àdire la fermeture de la plaie veineuse, moyen mis en usage un grand nombre de fois déjà, offre peutêtre autant de dangers d’un côté que d’avantages
3 Transacl, méd., t. X, p. 75.
de l’autre. S’il met un terme à l’introduction de l’air dans le vaisseau blessé, il a le malheur aussi d’empêcher la sortie de celui que les contractions du cœur tendent à repousser au dehors : en sorte qu’il ne peut réussir que si, au moment de son application, le gaz n’est point encore en quantité suffisante pour causer la mort.
L’aspiration avec la bouche par l’ouverture de veine ne sera presque jamais applicable. La plus simple réflexion suffit d’ailleurs pour montrer qu’elle ne réussirait pas.
La respiration artificielle, soit en pratiquant la trachéotomie, soit en introduisant un tube par les. voies naturelles, moyens essayés par M. Warren, n’aurait, il me semble, aucun but. L’introduction d’un liquide salin par quelque autre veine, comme le recommande encore ce praticien, ne ferait qu’ajouter au danger que court déjà le malade.
Reste donc l’aspiration avec un tube ou une seringue portée jusque dans le cœur. Mais cette ressource, née en présence d’animaux soumis à l’expérimentation, doit être, si je ne me trompe, sévèrement proscrite chez l’homme. Il est clair d’abord que les blessures de la jugulaire interne en permettraient seules l’application. Qui ne voit ensuite que, pour introduire le tube, il faudrait mettre le vaisseau précisément dans les conditions qui favorisent le mieux l’entrée de l’air? Enfin, comment n’a-t-on pas senti que, pendant une opération grave, il faudra d’abord se demander si les accidents qui arrivent dépendent bien de ce phénomène, chercher ensuite l’ouverture de la veine,
demander aux aides le tube disposé à cet effet, l’introduire, y appliquer la seringue ou la bouche, et que toutcela exigerait nécessairement plusde temps que les malades n’en mettent à mourir, si ce qu’on a dit de l’entrée de l’air dans le cœur pendant le cours de certaines opérations chez l’homme est réellement exact?
En somme, nous n’avons véritablement rien à opposer à cet accident. Il est douloureux de l’avouer, sans doute, mais c’est la vérité. Nous en sommes réduits sur ce point aux ressources généralement opposées à la syncope, à moins que la saignée proposée autrefois, et vantée encore par MM. Boulay, Leblanc, etc., n’ait véritablement quelque efficacité. Éviter de tendre les veines au voisinage de la poitrine pendant le cours des opérations, porterie doigt sur la blessure, et suspendre momentanément l’opération, quand le prétendu bruit caractéristique s’est fait entendre , tenir le malade dans une position horizontale, l’exciter avec les vapeurs d’ammoniaque, d’alcool, de vinaigre, exercer sur son corps des frictions, lui jeter de l’eau au visage, etc., etc.; tels sont jusqu’à présent les seuls moyens que la raison et l’expérience permettent de tenter sans crainte.
Dans ces derniers temps, on a conseillé la compression de l’aorte ventrale pour combattre les effets de l’introduction de l’air dans les veines. M. Mercier, qui a fait des expériences sur celte compression, prétend qu’en forçant le sang à remonter vers le cerveau elle fait revenir à la vie des animaux qui allaient succomber; suivant M. Mercier, ce moyen réussit toujours.