VICES FONCTIONNELS DE LA VISION
Nous étudierons sous ce titre la myopie, la presbytie, le strabisme, la diplopie, l’héméralopie et la nyctalopie.
Myopie. — Dans l’état naturel, il est une certaine limite en deçà et au delà de laquelle la vue ne s’exerce que d’une manière confuse. Celte limite a été fixée à cinq ou six pouces environ pour la lecture d’un imprimé en caractères ordinaires. Ainsi, lorsque les objets ne sont distingués clairement qu’en dedans ou en dehors de cet espace, il en résulte un vice de la vue qui porte, dans le premier cas, le nom de myopie, et, dans le second, celui de presbytie.
Nous définissons donc la myopie : un vice de la vision qui ne permet de voir distinctement les objets qu’à une courte distance ou en deçà des limites de la vision normale. On a cherché à se rendre compte de ce phénomène , et les lois de la physique en ont donné l’explication. Voici ce que dit Boyer à ce sujet : <1 Lorsque l’œil est bien conformé, le cône de lumière qui part d’un point quelconque, et dont la base appuie sur la cornée, éprouve en traversant les membranes et les tumeurs de l’œil une réfraction telle, que tous les rayons jusqu’alors divergents deviennent parallèles, puis convergents, et se réunissent tous sur la rétine, où se forme l’image et d’où part la sensation qui est transmise au cerveau. Si Ton suppose maintenant que la propriété réfringente de cet organe est sensiblement augmentée, il en résulte qye
les rayons se réuniront avant de parvenir à la rétine, qu’ils seront plus ou moins épars en y arrivant, selon que leur point de réunion sera plus ou moins éloigné de cette membrane. La confusion qu’une disposition semblable doit jeter dans la vue sera nécessairement différente, selon que les rayons lumineux qui parviennent à l’œil seront plus ou moins divergents, ou, si Ton veut, selon qu’ils devront être réfractés avec plus ou moins de force pour être réunis. Ainsi, les rayons qui partent d’un corps très-éloigné, et qui sont presque parallèles lorsqu’ils frappent la cornée, exigent une force de réfraction moindre, et se réunissent plus près de la cornée que ceux qui viennent d’une distance moins grande et qui divergent davantage. A mesure que l’objet est moins éloigné, la confusion doit être moindre; elle doit cesser lorsque les rayons lumineux s’écartent sous un angle assez grand pour que l’œil , malgré l’augmentation de sa force réfringente, ne puisse pas les réunir avant qu’ils soient parvenus à la rétine. Voilà pourquoi, ajoute Boyer, les myopes voient distinctement à une distance à laquelle des yeux bien organisés ne distinguent plus les objets, et pourquoi ils n’aperçoivent que confusément les corps placés à plus de cinq ou six pouces de distance. »
Comme on le voit, la cause de la myopie consiste, en général, en ce que les rayons lumineux éprouvent une réfraction trop brusque en traversant les milieux de l’œil, et sont par conséquent trop tôt réunis en un foyer correspondant à un point situé en avant de la rétine, de telle sorte que, lorsqu’ils arrivent sur cette membrane, ils se trouvent de nouveau divergents, et ne peuvent former qu’une image plus ou moins confuse.
Ces courtes considérations suffisent pour montrer que la myopie est non-seulement l’effet d’une organisation vicieuse de l’œil, mais encore qu’elle peut être le symptôme d’une affection plus ou moins grave de cet organe. Nous classerons parmi les maladies qui peuvent produire ce vice de la vision, toutes celles qui ont pour effet d’allonger le diamètre cornéo-rétinien, ou d’augmenter la force réfractile des parties que traversent les rayons lu mineux. C’est ainsi que le staphylôme transparent de la cornée et le nuagede cette membrane produisent ordinairement ce phénomène, la première de ces deux affections, en prolongeant le diamètre antéro-postérieur de l’œil; la seconde, en augmentant la force de réfraction de la cornée. On conçoit en outre que Thydrophthalmie doit produire le même effet.
Le même phénomène s’observe aussi dans les cas de dilatation permanente de la pupille. La myopie, dit M. Rognelta, est ici le résultat de la
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trop grandequantitéde lumièrequi, en entraulpar une large ouverture pupillaire, frappe très -obliquement le cristallin; de là une trop forte réfraction et par conséquent un foyer lumineux qui est en deçà du centre de la rétine. Néanmoins, je dois ajouter que, d’après M. Weller ( Traité théorique et pratique des maladies des yeux , traduction de Riester, t. Il, p. 52), il est extrêmement rare que la myopie soit la suite naturelle d’un mydriasis devenu habituel. On a observé, en outre, que ce vicede la vision est encore produit par l’hypertrophie du cristallin, par l’hydropisie de l’humeur de Morgagni, par un développement anormal du corps vitré, et enfin par une augmentation de volume du globe oculaire, survenue à la suite d’une affection quelconque. Mais, hâtons-nous de le dire, la myopie peut exister sans être accompagnée d’aucune de ces affections. Dans ces cas, elle est due tantôt à un vice d'organisation de l’œil, tantôt à une habitude vicieuse.
La myopie est, pour ainsi dire, naturelle chez les enfants, la conformation de leur œil en rend facilement compte; mais il faut ajouter que, si des causes particulières n’interviennent pas, ce vice de la vision disparait ordinairement par les progrès de l’âge. C’est là sans doute ce qui a fait dire à M. Lawrence que la myopie ne s’observe guère dans le jeune âge. ( Traité prat. des maladies des yeux , trad. de M. Billard, 1850, p. 584.) D’après cet ophthalmologisle, elle ne se manifeste ordinairement qu’à quinze ou dix-huit ans, et lorsqu’elle existe avant cet âge, elle se montre probablement à un si faible degré, que les individus qui en sont atteints n’y font pas attention.
Il est bien reconnu aujourd’hui par tous les observateurs que la myopie peut dépendre d’une habitude vicieuse des yeux. C’est ainsi qu’on l’observe le plus souvent chez les personnes élevées dans l’opulence, et que l’on a exercées de bonne heure à une faible lumière, à des travaux très-fins. Les hommes de cabinet, ceux qui sont constamment occupés à travailler sur de très-petits objets, les bijoutiers, les orfèvres, etc., en sont aussi souvent atteints. M. Lawrence (op. cit., p. 583, 584) dit qu’en entrant un jour dans une salle de lecture, il fut frappé du grand nombre d’individus qui portaient des lunettes. Sur vingt-trois personnes, ajoute-t-il, qui se trouvaient dans la salle, il y en avait douze qui portaient des lunettes. Si nous ajoutons à ces courtes remarques que les habitants de la campagne sont si rarement atteints de myopie que, d’après Weller, souvent même ils ne la connaissent pas de nom, il est impossible de ne point admettre l’inlluencc de l’ordre de causes dont nous parlons.
La myopie n’existe pas toujours au même degré. Nous avons dit que le point visuel normal est à environ six pouces; eh bien, chacun des pouces en dedans de cet espace constitue tout autant de degrés qu’il importe de bien connaître, car c’est sur eux qu’est fondée l’application des lunettes plus ou moins concaves.
Ce vice de vision est tantôt congénital, tantôt accidentel; tantôt il existe sur un seul œil, tantôt on l’observe sur les deux yeux. Dans ce dernier cas, il peut arriver que la myopie ne soit pas également prononcée sur les deux organes; c’est encore là une circonstance qu’il importe de bien constater; on en comprend facilement la raison.
Les caractères de la myopie sont frappants; sans parler de ceux que présente dans ces cas une organisation vicieuse ou un état morbide de l’organe de la vision, on peut facilement reconnaître une personne chez laquelle ce vice de la vision est prononcé, à son regard, à sa tenue et à ses manières : c’est ainsi, dit Weller, que les myopes écrivent toujours très-fin, recherchent les livres imprimés en petits caractères, et les lisent même à la lueur d’une faible lumière; qu’ils approchent les objets très-près de leurs yeux. Pour voir les corps situés à une certaine distance, ils clignotent et tiennent leurs paupières presque fermées; souvent ils ne regardent pas ceux qui leur parlent et tiennent leurs yeux tournés vers la terre; leur physionomie n’a aucune expression ; ils ont le plus souvent un air hébété.
Le traitement de la myopie doit évidemment varier suivant les causes qui l’ont produite. Ainsi, lorsqu’elle dépend d’une ou de plusieurs des affections dont j’ai parlé plus haut, c’est sur elles que doivent être dirigés les moyens thérapeutiques. On a vu, dit Boyer, la myopie cesser après l’extraction d’un cristallin devenu opaque. Ne pourrait-on pas, d’après cela, abaisser ou extraire ce corps lorsque la myopie est très-prononcée, et que tous les autres moyens ont fait défaut ? Si l’on réfléchit que la myopie portée au plus haut degré constitue un état équivalent à une cécité à peu près complète, on ne balancera pas, je crois, à tenter cette opération.
Lorsque la myopie est due à un vice d’organisation de l’œil, à une trop grande force de réfraction des tissus que traversent les rayons lumineux, les lunettes à verres concaves constituent la base du traitement. L’important ici consiste dans le choix de ces lunettes. Nous pensons, avec M. Lawrence, qu’au lieu de choisir des verres d’un certain numéro, il vaut mieux faire essayer au malade celui | qui convient le mieux à ses yeux, c’est-à-dire celui j avec lequel il voit clairement les objets sans aucune difficulté et sans fatigue pour l’œil. A l’aide
d’an verre plus concave, le myope verrait mieux encore sans doute, mais il en serait bientôt fatigué, et cette fatigue ne manquerait pas de lui être nuisible. Il importe, en outre, de recommander aux malades de ne pas se servir continuellement de leurs lunettes, et d’exercer assez fréquemment leur vue sans elles. Si l’on a choisi ses lunettes comme je l’ai indiqué plus haut, dit M. Lawrence (op. cit., p. 383), si on ne les porte que lorsqu’on a absolument besoin de s’en servir, on peut en faire un long usage sans être obligé de prendre des verres plus concaves. Pour moi, ajoute-t-il, je porte des lunettes depuis vingt-cinq ans, et je ne me trouve pas plus myope que je ne l’étais dans le principe.
Lorsque la myopie existe chez un enfant, ce qu’il est aisé de reconnaître à son regard et à ses manières, il est ordinairement facile d’en triompher. On doit dans ces cas forcer le petit malade à ne regarder les objets qu’à une distance convenable. Il est inutile d’entrer dans des détails sur les dispositions qu’on doit prendre pour atteindre ce but. Ce précepte est de la plus haute importance, car cette disposition vicieuse, qui alors peut être entravéeavec assezde facilité, deviendrait par la suite incurable si on n’y apportait remède.
Si la myopie dépend de veilles souvent prolongées, de travaux continus, et de quelques-unes des professions dont j’ai parlé plus haut, la raison seule indique les précautions que l’on doit prendre en pareil cas; je ne m’y arrêterai point.
Presbytie. — La presbytie ou presbyopie consiste dans un vice fonctionnel de l’œil qui ne permet de distinguer nettement les objets qu’à une distance plus grande que celle de la vue normale. C’est donc un état opposé à la myopie. Aussi trouvet-on que les causes qui lui donnent naissance ou les affections dont elle est un symptôme sont diamétralement opposées à celles dont j’ai déjà parlé précédemment. Tout ce qui tend à raccourcir le diamètre antéro-postérieur de l’œil et à diminuer la force réfractile des milieux que doivent traverser les rayons lumineux, doit être considéré comme cause de presbytie. D’après ce que j’ai dit plus haut, je crois pouvoir me dispenser d’entrer dans des détails sur ce sujet.
La presbytie est, comme son nom l’indique (irjoisëus, vieillard, ctys, œil), propre à la vieillesse. 11 ne faudrait pas pourtant admettre cette proposition d’une manière absolue. La jeunesse n’est point à l’abri de ce vice de la vision; mais ces cas sont très-peu nombreux : tous les observateurs s’accordent à dire qu’il est beaucoup moins rare de voir des vieillards myopes, que des jeunes gens et surtout des enfants presbytes.
De même que la myopie, la presbytie n’existe pas toujours au même degré. Gendron en admet trois : lorsque la vue ne peut s’exercer nettement sur un imprimé en caractères de moyenne grosseur qu’à un pied de distance, c’est le premier degré; deux pieds constituent le deuxième; trois pieds enfin, constituent le troisième degré. Sans s’astreindre ici à des démarcations mathématiques, on conçoit facilement que ces distinctions sont importantes pour pouvoir commander des lunettes convenables.
La presbytie existe ordinairement sur les deux yeux. Cependant on l’observe quelquefois d’un seul côté; et on a même remarqué que, dans quelques cas de ce genre, on trouve un œil presbyte et l’autre myope. Jusqu’à présent on ne connaît pas de faits de presbytie congénitale, elle paraît être toujours accidentelle. Elle se manifeste rarement, dit Weller, avant quarante ans.
Les sujets affectés de presbytie ont généralement les yeux aplatis d’avant en arrière, et les pupilles plus ou moins étroites. Ces caractères sont ordinairement si peu saillants, que les personnes qui entourent les presbytes ne s’en aperçoivent même pas.
Les caractères physiologiques sont beaucoup plus évidents. Ainsi, les presbytes recherchent une grande lumière, ils ont une prédilection pour les gros caractères; les petits objets fatiguent leur vue et produisent un larmoiement plus ou moins considérable. Nous avons dit que les myopes tiennent la tête penchée en avant, c’est tout l’opposé chez les presbytes : l’habitude qu’ils ont d’écarter leurs yeux des objets qu’ils examinent, leur fait contracter celle de renverser la tête en arrière; aussi les voit-on marcher la tête élevée.
La presbytie est rarement une affection stationnaire, elleaugmenteordinairement avec le nombre des années. On trouve pourtant dans Haller que quelques vieillards ont été délivrés de ce vice de la vue par une augmentation de densité du cristallin. Le fait cité par Deshais-Gendron est beaucoup plus extraordinaire : il s’agit d’un vieillard de quatre-vingt-dix ans, qui, à la suite d’unegrande et longue maladie, devint presbyte, de myope qu’il était. Mais il est inutile d’ajouter que ce sont là des faitsexceptionnels.il existe pourtant dans la science quelques cas de guérison, dont on doit tenir compte dans la pratique. Tel est celui de ce vieillard dont parle Demours, qui après avoir porté pendant dix ans les mêmes lunettes convexes, les quitta ensuite par degrés et parvint enfin à s’habituer à lire et à écrire sans besicles, comme avant d’être atteint de presbytie (Rognetta). Disons-le toutefois, en finissant, la thérapeutique ne possède jusqu’à ce jour
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aucun remèdeefïïcacecontrelapresbytie. Toutdoit se borner à cet égard à faire porter aux sujets qui en sont atteints des lunettes à verres convexes; en se conformant toutefois aux règles générales dont j’ai parlé en traitant de la myopie.
Strabisme. — On désigne sous ce même nom un vice fonctionnel de l’œil, consistant dans un manque de parallélisme des axes visuels pendant le regard. Le strabisme s’observe à tout âge, chez les deux sexes. Il est vrai de dire néanmoins qu’on le rencontre plus fréquemment chez les enfants. Tantôt ce vice de la vision n’a lieu que sur un seul œil, tantôt les deux yeux en sont affectés à la fois. Il est congénital ou accidentel. Dans le premier cas, il peut être quelquefois héréditaire. Il y a des familles, dit M. Rognetta, dans lesquelles la vision louche se perpétue pour ainsi dire, soit par défaut d’organisation primitive, soit par imitation. Considéré sous le rapport de la direction axuelle, le strabisme présente quatre variétés principales : 1° celle dans laquelle l’axe visuel est vicieusement dirigé en dedans, c’est le strabisme dit convergent ou interne; 2° celle dans laquelle il est vicieusement dirigé en dehors, c’est le strabisme dit divergent ou externe ; 3° celle dans laquelle il est vicieusement dirigé en haut, c’est le strabisme dit ascendant ou supérieur; 4° celle dans laquelle il est vicieusement dirigé en bas, c’est le strabisme dit descendant ou inférieur. On conçoit facilement que dans chacun de ces cas, l'angle d’inclinaison axuelle peut être plus ou moins prononcé, et de là tout autant de variétés secondaires. Les bornes limitées de cet article ne me permettent pas d’entrer dans des détails à ce sujet.
Les causes du strabisme sont très-nombreuses. Ce vice de la vision est fréquemment produit par l’inégalité congénitale ou accidentelle de la force des deux yeux, ou, ce qui revient au même, comme le dit Boyer, de leur aptitude à être affectés par la lumière. Mais Buffon est évidemment allé trop loin en disant que le strabisme est toujours produit par cette cause.
Le manque d’équilibre entre les muscles moteurs de l’œil, l’inégalité ou la désharmonie de leur force peuvent aussi donner lieu à cette affection. On en a observé plusieurs exemples. Cet état des muscles de l’œil reconnaît à son tour une foule de causes qu’il serait trop long d’énumérer ici.
Le strabisme peut être aussi le résultat d’une cause mécanique. On a rangé avec raison dans cette classe, les tumeurs intra- orbitaires, les taches centrales de la cornée, une cataracte commençante, la pupille artificielle. Le mode d’action de chacune de ces causes est trop facile à saisir pour que je m’arrête à le décrire.
Mais un ordre de causes qui n’est pas assez généralement connu parmi les personnes du monde, et sur lequel on ne saurait trop fixer leur attention, consiste dans une habitude vicieuse. Chez les enfants surtout, on ne saurait trop se tenir en garde sur ce point. Combien de nouveau-nés sont devenus louches pour avoir été couchés à côté d’une fenêtre ou d’un corps brillant! Mais ce n’est pas seulement à cet âge qu’une habitude vicieuse peut amener le strabisme. Une jeune femme, dit M. Rognetta, traitée pour une coxalgie dans une chambre éclairée par une petite fenêtre, portait continuellement les yeux vers l’endroit de la lumière qui lui arrivait latéralement, elle finit par loucher; on changea la position du lit, on obligea la malade à diriger ses yeux dans un sens opposé et le strabisme se dissipa. (Wardrop.) On a observé plusieurs autres exemples de ce genre. Un grand nombre de faits prouvent en outre que des enfants peuvent contracter le strabisme par la simple imitation.
Le diagnostic de ce vice de la vision est si évident, que je crois pouvoir me dispenser d’en tracer les caractères.
Le pronostic du strabisme varie avec les causes qui produisent cette difformité. C’est ainsi qu’il est favorable lorsque la cause du mal peut être attaquée avec avantage, chez les enfants, par exemple. Lorsque, au contraire, le sujet est avancé en âge et que le strabisme date depuis un certain nombre d’années, il est rare qu’on puisse en triompher, surtout lorsque le vice de la vision est compliqué de lésion organique ou dépend de causes contre lesquelles la thérapeutique ne possède aucune ressource efficace.
Le traitement du strabisme varie suivant les cas. Disons avant tout que lorsque cette difformité dépend d’une affection propre du globe oculaire, ou d’une tumeur développée dans l’orbite, ou de congestions saburrales ou encéphaliques, c’est sur ces maladies qu’il faut diriger les moyens thérapeutiques. Lorsqu’on en a triomphé, le parallélisme visuel se rétablit de lui-même. Lorsque le strabisme dépend d’une habitude vicieuse, récente, il n’est point au-dessus des ressources de l’art. Les indications curatives sont ici faciles à saisir : s’il s’agit d’un nouveau-né, il faut placer un corps brillant du côté opposé à la direction vicieuse des yeux. Ce simple moyen a bien souvent réussi. Si l’enfant est déjà d’un certain âge, on lui fait porter des lunettes appropriées, dites loucheltes, et on le soumet en même temps à des gymnastiques oculaires convenablement dirigées.
Le masque, les demi-sphères concaves, les tubes noircis, les miroirs en forme de besicles, sont pour
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la plupart des moyens plus ingénieux qu’efficaces contre le strabisme. Ils ont été modifiés dans ces derniers temps, et il paraît qu’on en a retiré de bons résultats. Ils constituent en conséquence des ressources qu’on ne doit point négliger dans la pratique.
Considérant le strabisme comme le résultat constant d’une inégalité de force entre les yeux, Bufl'on pensa qu’en faisant disparaître cette inégalité, soit en renforçant l’œil faible, soit en affaiblissant l’œil fort, soit enfin en produisant ces deux effets à la fois , on pourrait détruire la difformité. L’expérience a confirmé un grand nombre de fois une idée si heureuse. Voici les moyens employés par ce grand naturaliste : « Tantôt il se contentait de couvrir d’un bandeau , pendant un temps assez long, l’œil le plus fort, laissant à l’autre le soin de la vision; l’exercice augmentait la force de celuici, tandis que l’autre s’affaiblissait. Tantôt il faisait porter à la personne louche des lunettes, dont l’un des verres était plan et l’autre convexe; le premier était placé devant l’œil faible, le second devant l’œil le plus fort. D’autres fois, il faisait couvrir d'abord l’œil sain pendant quelque temps, et avait ensuite recours aux lunettes. Le premier de ces moyens lui paraissait propre à fortifier l’œil dévié ; le second, à diminuer la force de l’autre. » (Boyer.) Ces moyens sagement combinés ont produit des guérisons remarquables. M. Rognetta croit avoir rendu le procédé de Buffon plus efficace en y ajoutant la lecture latérale. Ce chirurgien rapporte à ce sujet le fait suivant : Une demoiselle anglaise, âgée de vingt et un ans, était myope et louchait considérablement du côté gauche depuis son enfance; elle était sur le point de se marier à Paris, et désirait vivement être débarrassée de son strabisme. Je lui ai couvert l’œil droit avec un mouchoir posé en monocle, et je l’ai obligée à lire pendant deux heures tous les matins dans son lit, couchée sur le côté gauche; le livre étant placé sur une chaise basse à côté de sa table de nuit. Après six jours de cet exercice et de l’emploi du bandeau jour et nuit, la direction de l’œil s’était tellement améliorée, que le strabisme était dissipé en grande partie. A compter du dixième jour, le bandeau n’a été porté que dans la matinée seulement jusqu’à l’heure de la promenade. La guérison, ajoute M. Rognetta, a été assurée et complète en moins d’un mois.
La galvano-puncture a été aussi appliquée avec avantage dans certains cas. M. Cavara a publiédans le Journal hebdomadaire (1836) quelques succès obtenus par ce moyen, qu’on pourrait unir à l’usage du bandeau.
Diplopie. — La diplopie est une altération, une
erreur de la vision, qui fait paraître les objets doubles ou multiples. Ce serait une erreur d’admettre avec la plupart des auteurs deux espèces de diplopie, l’une symptomatique, et l’autre essentielle ou idiopathique. Tout ce qu’on a décrit sous le titre d’altération, de vice fonctionnel de la vision, ne constitue, dans aucun cas, une maladie essentielle; c’est toujours un symptôme d’un état morbide, soit de l’œil lui-même, soit des parties plus ou moins éloignées de cet organe. Ce premier point étant bien établi, on devine déjà que la diplopie peut se rattacher à une foule de causes toutes diverses. En effet, elle peut dépendre d’un défaut de similitude entre les images reçues par les deux yeux; d’autres fois il y a réellement plusieurs images produites sur la même rétine; tantôt elle dépend d’un défaut de rapport harmonique entre les deux axes optiques, tantôt elle est le résultat d’une modification dans les milieux transparents de l’œil, ou dans l’appareil nerveux qui préside à la vision. (Guéneau de Mussy, Thèse. Paris, 1859, n° 556.) Chacun de ces points exigerait des détails dans lesquels je ne puis point entrer. On peut lire avec beaucoup de profit le travail de M. Guéneau de Mussy.
Le pronostic de la diplopie varie : sous le rapport de la vision double, il est toujours favorable, car cet état se dissipe constamment dans l’espace de quelques semaines (Rognetta). Il ne devient fâcheux que quand elle menace de se changer en amaurose; il est basé d’ailleurs sur la détermination de la cause qui produit le dérangement de la vision; ets’il est vrai de dire que, dans certains cas, il est assez facile de déterminer les conditions morbides auxquelles la diplopie se rattache, il arrive souvent aussi qu’on ne peut avoir sur ce point aucune donnée précise, et alors on est obligé de s’en tenir à de simples conjectures.
Je n’ai rien à dire sur le traitement de la diplopie : toutes les indications se rapportent ici aux causes qui lui ont donné naissance ou qui l’entretiennent.
Héméralopie. — Dans l’état actuel de la science, on désigne sous le nom d 'héméralopie, une diminution ou une abolition complète de la vue, qui dure depuis le coucher du soleil jusqu’à son lever, et cesse quand cet astre est sur l’horizon. L’héméralopie s’observe rarement dans nos climats; elle est, au contraire, très-fréquente entre les tropiques; on l’a observée sous forme épidémique; et elle parait endémique dans certains pays.
L’héméralopie se présente avec des degrés différents d’intensité. Voici la marche qu’elle suit en général : à l’approche du coucher du soleil, la vue s’affaiblit et se trouble ; les objets paraissent enveloppés d’un nuage cendré, qui s’épaissit de plus
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en plus; dès que cet astre a disparu sous l’horizon, i les corps ne peuvent plus être distingués qu’à un beau clair de lune ou à une lumière artificielle trèsvive; je dois ajouter néanmoins qu’on a observé des malades qui ne perdaient la vue que quelques heures après le coucher du soleil, et qui la recouvraient plusieurs heures avant son lever. Il ne faudrait pas croire que l’héméralopie suive toujours une marche progressive; on l’a vue dans quelques cas être portée dès le début au plus haut degré d’intensité; elle peut, en outre, revêtir une forme périodique bien tranchée.
Richter a rapporté l’observation d’un homme chez lequel la cécité durait vingt-quatre heures, et qui recouvrait la vue pendant un temps égal ; la maladie commençait tous les deux jours à midi, et cessait le lendemain à la même heure; par l’administration du quinquina, la durée des accès était doublée, celle de l’intermittence restant la même. (Guéneau de Mussy.)
On a cité quelques observations qui tendraient à prouver que la perte de la vue ne dépend pas de l’insuffisance de la lumière, mais de l’absence du soleil sur l’horizon; toutefois des faits plus nombreux attestent qu’à toutes les périodes de la maladie, les objets éclairés par une lumière artificielle très-vive peuvent encore être distingués.
Le pronostic de l’héméralopie est rarement fâcheux; en général on triomphe de cette affection avec assez de facilité; le plus souvent même elle guérit par les seuls efforts de la nature; nous devons ajouter toutefois qu’abandonnée à elle même, elle peut persister pendant un temps plus ou moins long, et dans quelques cas même, être suivie d’amaurose : cette seule raison doit suffire pour engager le praticien à employer contre elle toutes les ressources de l’art; d’autant plus qu’attaquée à son début par les moyens appropriés, il est en général rare qu’elle résiste. Mais une circonstance à laquelle on doit s’attendre, c’est la récidive; cette tendance a été notée par tous les observateurs.
L’héméralopie réclame un traitement à peu près semblable à celui de l’amaurose incomplète : les vomitifs, les purgatifs, auxquels on adjoint les révulsifs et les sudorifiques, en constituent la base. Voici les conseils donnés par Boyer à cet égard :
« On prescrira , le premier jour, deux ou trois grains de tarira te d’antimoine et de potasse ; après l’action du vomitif, on fera prendre une décoction sudorifique de gayac, de sassafras, de squine et de salsepareille; et le soir même on appliquera un vésicatoire à la nuque, ou derrière chaque oreille; on répétera tous les deux jours, pendant la première semaine, la boisson émétisée, en proportionnant la dose de tartre stibié à la constitution
du sujet et à l’intensité de la maladie; plus lard on fera alterner les vomitifs et les purgatifs; ou bien on donnera des pilules éméto-cathartiques , composées avec la dixième partie d’un grain d’émétique et deux ou trois grains de ja la p ou descammonée. Le nombre des pilules à prendre chaque jour est déterminé par l’effet qu’elles produisent; elles doivent amener des vomituritions et quelques évacuations alvines. » D’après Boyer, les saignées ne doivent être employées que lorsque des circonstances particulières les rendent nécessaires. On a proposé de joindre à ce traitement l’action de vapeurs stimulantes de la conjonctive. C’est par un usage sagement combiné de ces différents moyens, qu’on a obtenu des guérisons promptes et durables. Sans contester les avantages de cette médication, Bamfield assure que l’application répétée de petits vésicatoires volants sur la région temporale, le plus près possible de l’angle externe des yeux, constitue un traitement à la fois plus puissant et plus prompt dans son action. Cet auteur dit en avoir retiré les plus heureux résultats sur des sujets qui avaient été soumis inutilement à la médication précédente.
Nyctalopie. — La nyctalopie est un état de la vue opposé à celui dont je viens de parler. Les sujets qui en sont affectés distinguent nettement les objets le soir et dans l’obscurité, et ne les voient que d’une manière plus ou moins confuse pendant, le jour. La nyctalopie est beaucoup plus rare que l’héméralopie. Ses causes sont nombreuses et trèsdiverses; souvent elles échappent à toutes les investigations. Les symptômes qui la caractérisent découlent naturellement de la définition que j’en ai donnée. Ainsi les malades ne peuvent point supporter la lumière du jour; on les voit alors tenir leurs paupières continuellement fermées, et quelquefois même couvrir leurs yeux avec un voile épais. Dès qu’ils entr’ouvrent les paupières, ils sont éblouis par la clarté du jour; ils ne distinguent aucun objet; il y a un larmoiement abondant. On comprend facilement que cet état doit être souvent accompagné d’un certain degré de céphalalgie; c’est aussi ce qui arrive dans la plupart des cas. Mais tous ces symptômes disparaissent avec le coucher du soleil.
Les moyens thérapeutiques doivent être ici dirigés contre les affections auxquelles la nyctalopie se rattache.
Il me resterait à parler de quelques autres altérations de la vision, altérations qui ont reçu des noms particuliers; telles sont : l’hémiopie, la myodepsie, la croupsie, etc. Mais ce ne sont là que des variétés de l’amaurose, et je crois pouvoir me dispenser d’en traiter dans cet article.
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