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C. Maladies des points et des conduits lacrymaux

1. Oblitération des points et des conduits lacrymaux. — Cette altération peut être produite par différentes causes. On l’a observée à la suite de la variole, de l’ophthalmie purulente, d’une blépharite ancienne, à la suite de plaies et de douleurs de la partie interne des paupières. Elle peut dépendre en outre de l’introduction de corps étrangers; Anel et Mcjean en citent des exemples remarquables. Cette maladie se reconnaît aux symptômes suivants : les larmes ne pouvant plus suivre leur cours naturel, tombent sur la joue; le devant de l’œil est abondamment mouillé, tandis que les malades se plaignent de sécheresse dans la narine correspondante. Le bord libre de la paupière est déformé, atrophié ou hypertrophié. Il n’existe dans le grand angle aucune tumeur, aucun état pathologiqueau quel on puisse attribuer ces phénomènes.

Les moyens qu’on a proposés contre l’oblitération des points et des conduits lacrymaux sont plus ingénieux qu’efficaces. Je n’entrerai pas dans de grands détails à ce sujet; je me bornerai à

ARTICLE TREIZIÈME

transcrire les idées de M. Velpeau. Ce genre d’altération, dit ce chirurgien, mérite de nouvelles recherches. J.-L. Petit et Vellier, qui prétendent avoir refait un conduit lacrymal oblitéré en passant un stylet aigu à la place qu’il devait occuper, ont certainement été trompés par quelques circonstances;quel que soitl’instrument donton se serve, en effet, pour creuser un conduit aussi fin que le conduit lacrymal, et quel que soit le genre de séton qu’on tienne ensuite dans ce conduit pour en solliciter la permanence, on peut être convaincu que les larmes ne s’y arrêteront pas, et qu’il se fermera aussitôt après la suppression du corps dilatant. Ce sont donc des opérations complètement inutiles; mieux vaudrait alors imiter Bosche (Malgaigne, thèse de concours , 1833), et cautériser les points lacrymaux, s’il en reste quelque trace, pour les fermer définitivement. Tout ce qu’on pourrait tenter serait de les désobstruer à l’aide du stylet ou des injections d’Anel , s’ils étaient simplement rétrécis ou seulement engoués par quelque matière épaissie. A. Petit et Réveillé pensent qu’on devrait alors établir une ouverture au sac lacrymal avec déperdition de substance entre la caroncule et la paupière, à l’endroit qu’avait choisi Pouteau. Mais il n’est pas probablequ’une pareille ouverture se maintînt longtemps, ni qu’elle fût d’un grand secours. Une ouverture accidentelle par excision au conduit même, en dedans du pointoblitéré, vaudrait mieux. Elle s’est maintenue, ajoute M. Velpeau, chez deux malades que j’avais opérés dans un autre but. »

Cependant je ne puis passer outre sans ajouter qu’à l’aide d’une simple dilatation on est parvenu à guérir des rétrécissements, des oblitérations des conduits lacrymaux. M. Carron du Villards a obtenu plusieurs succès de ce genre, en plaçant quelques jours, pendant une heure ou deux, dans le conduit un petit clou métallique ou une soie de sanglier. On pourraiten conséquence avoir recours à ce moyen en pareilles circonstances.

2. Kystes. — Quelques praticiens disent avoir observé les points lacrymaux se développer en forme de kyste. Lorsque la tumeur est petite et qu’elle n’occasionne que peu de gêne, on pourrait se borner à la traiter par les résolutifs, si les malades ne voulaient pas se soumettre à une petite opération. Mais, dans la plupart des cas, ce ne serait là qu’un moyen palliatif. Pour la guérir radicalement, il ne serait pas nécessaire de procéder à son extirpation; on y parviendrait aussi sûrement en l’ouvrant et en cautérisant l’intérieur. Il est vrai de dire qu’on s’exposerait par là à produire une oblitération du conduit lacrymal et par suite un épiphora incurable. Mais M. Velpeau a mentionné quelques faits

qui tendent à diminuer les craintes des chirurgiens à ce sujet.

3. Polypes. — Les points lacrymaux sont en outre sujets à de petites végétations, à des espèces de polypes. Les exemples de ce genre sont très-rares, il est vrai; on en trouve cependant un exemple dans l’ouvrage de Demours. Dans ces cas, il faudrait exciser la petite végétation et pratiquer ensuite la cautérisation.

C’est ainsi que Demours guérit un petit fongus qui sortait du point lacrymal inférieur. On comprend d’ailleurs que ce sont là des affections trop rares pour que nous nous y arrêtions plus longuement.

4. Fistules du conduit. — Si quelque ulcère, ou toute autre lésion, venait à perforer le conduit lacrymal du côté de l’œil , il en résulterait une fistule d’un genre particulier des plus difficiles à guérir. Un fil d’or ou de soie, ou bien une petite corde à boyau, portés comme un séton à travers le conduit blessé, depuis le point jusqu’au sac lacrymal, est le seul remède que l’art possède contre une semblable infirmité, à moins qu’on ait recours à l’ouverture du canal nasal des paupières. Je dois ajouter cependant que M. Velpeau a vu sur deux sujets les larmes s’engager par la voie nouvelle, c’est-à-dire par l’ouverture accidentelle du conduit, comme par le point naturel, et cela sans qu’il en résultât d’inconvénients.

3. Blcnnorrhée des voies lacrymales. — Quelques oculistes modernes ont donné ce nom à l’écoulement muqueux ou purulent dont les voies lacrymales sont quelquefois le siège. Mais une pareille distinction n’a aucun fondement. Il est vrai, dit M. Velpeau, que l’inflammation de l’appareil excréteur des larmes est souvent accompagnée d’un écoulement analogue à celui de l’urètre et des autres canaux muqueux, en général ; mais il n’en résulte pas qu’on doive faire de ce symptôme une maladie particulière. La blennorrhée, dans ce cas, est le signe d’un état phlegmasique ou pathologique du sac lacrymal; mais elle ne nécessite par elle-même aucun traitement particulier.

D. Maladies du sac lacrymal et du canal nasal.

Tumeur lacrymale. — On désigne sous ce nom une tumeur formée par le sac lacrymal plus ou moins dilaté. Cette maladie a été aussi décrite par quelques auteurs sous le titre de hernie, d’hydropisie du sac lacrymal.

La tumeur lacrymale offre trois nuances principales, qu’il est bon de ne point confondre. Tantôt, en effet, la maladie est due à la distension du sac par les larmes, soit pures, soit mêlées à des mucosités purulentes; les conduits lacrymaux sont alors

MALADIES DES YEUX

libres, et le canal nasal est plus ou moins resserré; cette première variété constitue la tumeur lacrymale proprement dite. Tantôt le sac est éraillé ou ulcéré dans sa paroi antérieure, et les matières lacrymales sont accumulées entre la tunique fibreuse et les téguments extérieurs, autant que dans le sac lui-même; cet état constituerait, d’après M. Velpeau, une fistule lacrymale borgne interne. Dans la troisième variété, le sac lacrymal semble être complètement transformé en kyste, et les matières contenues dans la tumeur ne refluent ni par les points lacrymaux, ni par le canal nasal, lorsqu’on la comprime. M. Weller la désigne sous le nom ù'hydropisie du sac. Quoiqu’on n’en trouve que peu d’exemples dans les livres, JM. Velpeau pense qu’elle est assez fréquente. Ce chirurgien a observé plusieurs malades qui portaient ainsi une tumeur, ayant le volume d’une petite noix, qui augmentait et diminuait alternativement de volume sans cause appréciable, mais qu’il était impossible d’aplatir ou de vider par la pression. Il n’est pas rare d’observer chez les vieillards, audessus du tendon direct et quelquefois au-dessous, une sorte de relief en forme d’amande, qui occupe exactement la place du sac lacrymal, qu’on ne peut point vider, qui ne cause aucune douleur, et qui offre cependant tous les autres caractères de la tumeur lacrymale. M. Velpeau a eu occasion de disséquer le cadavre d’un de ces sujets, et il s’est convaincu que le canal nasal et les conduits lacrymaux étaient complètement oblitérés, et que la tumeur était formée par le sac lacrymal rempli de mucosités filantes.

La tumeur lacrymale est caractérisée par les symptômes suivants : au début, la maladie n’est annoncée que par un léger épiphora, et, dans quelques cas, par un peu de chaleur, de démangeaison ou d’engourdissementau grand angle de l’œil. Plus tard, il s’y joint un peu d’empâtement ou de tuméfaction. En pressant la partie affectée, on fait sortir par les points lacrymaux, tantôt un liquide clair, transparent, des larmes pures enfin; tantôt une matière floconneuse, purulente ou muqueuse, mêlée à une plus ou moins grande proportion de larmes. Quelquefois, au lieu de refluer par les points lacrymaux, ces matières s’écoulent parle nez lorsqu’on comprime la tumeur. Il est inutile d’ajouter que cette extravasation de matières contenues dans le sac lacrymal n’a pas lieu dans la troisième variété quej’ai mentionnée plus haut. A une période plus avancéedela maladie, le grand angle de l’œil est occupé par une bosselure, de forme demi-sphérique, plus ou moins aplatie, ordinairement indolente, tantôt molle, tantôt tendue. Une opinion qui est généralement admise par les auteurs, c’est que la

i tumeur lacrymale se distend et augmente de volume pendant la nuit; tandis que, pendant le jour, les larmes sont absorbées par l’atmosphère, sans être obligées de traverser les voies lacrymales. On a donné pour preuve, que la tumeur formée par le sac est plus volumineuse le matin, aussitôt après le réveil, qu’à toute autre période de la journée. Cette opinion qui, de prime abord, semble tout à fait conforme aux lois de la physiologie et de la stricte observation, a été combattue autrefois par Saint-Yves, et de nos jours par Demours. Ces auteurs soutiennent, en effet, que la tumeur lacrymale se vide pendant la nuit et se remplit pendant le jour. Ce qui a dù tromper sur ce point, dit Demours, c’est, d’une part, l’habitude où sont les malades de presser le grand angle dès qu’ils le sentent distendu pendant la veille, et, d’autre part, le temps qui s’écoule entre le moment du réveil et celui où l’on vient observer la tumeur. Toujours estil, ajoute M. Velpeau, qu’ayant examiné, au moment même où ils sortaient du sommeil, plusieurs individus affectés de tumeurs lacrymales, j’ai pu constater, comme Saint -Yves, l’absence de la tumeur, tandis qu’une heure ou deux plus tard, cette tumeur avait repris tout son volume de la veille.

La marche de la tumeur lacrymale est assez variable. Tantôt dans deux ou trois mois elle a parcouru toutes ses phases, tantôt, au contraire, elle marche avec tant de lenteur, qu’elle peut durer un plus ou moins grand nombre d’années, quelquefois même toute la vie, sans causer d’autre accident qu’un épiphora modéré. Ces derniers cas ne sont pas très rares.

Les causes de la tumeur lacrymale sont nombreuses et variées. On les trouve dans la constitution du sujet, dans l’état des fosses nasales, de l’orbile ou des paupières. Elles sont prédisposantes ou déterminantes, comme dans toutes les autres maladies. L’enfance et le jeune âge, le tempérament lymphatique, y prédisposent plus que la vieillesse. Une inflammation quelconque des narines y prédispose également par sa tendance à gagner le canal nasal. Les sujets dits scrofuleux, les jeunes filles à l’âge de quinze à vingt-cinq ans, portent souvent à l’ouverture des narines et sur la lèvre, une affection croûteuse ou eczémateuse qui coïncide dans une infinité de cas avec des ophthalmies très rebelles, et un genre de phlegmasie des voies lacrymales qui ne l’est pas moins. Cette affection paraît conduire directement à la tumeur lacrymale dans une foule de circonstances.

L’inflammation chronique des paupières, c’està-dire, lesdifférentes sortes de blépharites, et même la conjonctivite, pénétrant à la fin par les conduits lacrymaux jusque dans le sac, sont une autre source

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de tumeur lacrymale dont on a beaucoup parlé, et en quelque sorte la seule que veuille admettre Scarpa . Du reste, cette dernière cause n’a point été entendue de la même façon par tous les observateurs. Janin et Scarpa semblent croire qu’en pareil cas, les mucosités purulentes sécrétées parles paupières entrent dans le sac lacrymal, où elles s'épaississent et s’accumulent de manière à gêner bientôt mécaniquement le cours des larmes. Presque tous les autres auteurs établissent, au contraire, que la blépharite ne devient cause de tumeur lacrymale que par l’expansion de la phlegmasie jusque dans le canal nasal.

D’autres causes prédisposantes peuvent exister dans le canal nasal lui-même. Demours a vu 1 orifice inférieur de ce conduit fermé par une membrane. Dans un autre cas, il observa une bride à la partie inférieure du sac lacrymal, et M. Taillefer a rencontré une sorte de valvule ayant son bord libre tourné en haut vers le milieu du canal nasal. On conçoit facilement que de pareilles dispositions soient un obstacle au cours des larmes, et qu’il puisse en résulter une tumeur lacrymale. Janin pensait que cette tumeur était le résultat du resserrement, soitspasmodique, soitpermanent, d’une espèce de sphincter qu’il croyait avoir découvert vers le milieu du canal. Mais M. Velpeau a constaté, ainsi que tous les anatomistes modernes, que ce sphincter n’existe pas, et que Janin a dù s’en laisser imposer par quelque dégénérescence du tissu fibro-muqueux. Toutefois, ajoute M. Velpeau, la transformation du tissu fibreux en tissu charnu est très-fréquente, et il serait possible, à la rigueur, que Janin eût rencontré des fibres musculaires dans quelques points du canal nasal.

La tumeur lacrymale est quelquefois déterminée par des tumeurs étrangères aux voies lacrymales elles-mêmes. Tous les genres de polypes, de productions ou de matière dont le sinus maxillaire est quelquefois le siège, peuvent comprimer le canal nasal et s’opposer à la descente des larmes. La même remarque est applicable aux polypes, aux cancers de l’intérieur du nez ou des sinus, à certaines déviations de la cloison, du cornet inférieur, à des tumeurs, des exostoses de ces régions de la face et même de la cavité orbitaire. Toutefois, nous devons ajouter, qu’il est rare que ce genre d’oblitération du canal produise la dilatation du sac, il se borne ordinairement à déterminer l’épiphora. C’est qu’en effet, pour que la tumeur s’établisse, il faut qu’une maladie, bien plus encore qu’une oblitération, existe à l’intérieur des voies que parcourent les larmes. Nous en dirons autant des petits calculs qui ont été trouvés dans les voies lacrymales. Mais toujours est-il que ce

sont là des affections qui doivent favoriser singulièrement le développementde la maladie qui nous occupe.

Une idée dominante dans les ouvrages appartenant à la grande école de l’Académie de chirurgie, et que Scarpa a, plus que personne, contribué à généraliser, est que la tumeur lacrymale résulte d’un obstacle mécanique au cours des larmes. Tout porte cependant à croire que c’est là une opinion erronée. Heister, qui s’en était aperçu, insiste déjà pour prouver qu’il s’agit dans celte maladie de lésions inflammatoires du sac lacrymal ou du canal nasal bien plus que d’oblitération proprement dite. Depuis, plusieurs autres praticiens se sont attachés à faire revivre les idées de Heister, à combattre celles de Scarpa, et de presque tous les chirurgiens du dernier siècle, en montrant que la tumeur lacrymale n’est en réalité qu’un des accidents de la phlegmasie chronique des voies lacrymales. M. Velpeau ajoute qu’en oblitérant le canal nasal, soit par les narines, soit dans le milieu, soit à la partie inférieure du sac lacrymal, à l’aide de moyens purement mécaniques, on produit bien un épiphora, on force facilement les larmes à refluer claires et limpides du côté de l’œil, mais on ne détermine que très-rarement une tumeur dans le grand angle de l’œil. Une observation attentive et minutieuse démontre en effet que, chez presque tous les sujets atteints de tumeur lacrymale, le canal nasal est assez libre. M. Velpeau en a même observé plusieurs chez lesquels la tumeur s’était produite, quoi qu’il fût possible d’introduire dans le nez une canule lacrymale du plus fort diamètre.

Il résulte de tout ce qui précède que la cause efficiente de la tumeur lacrymale est essentiellement constituée par un état pathologique du sac lacrymal ou du canal nasal. La maladie est presque toujours une phlegmasie modérée de la membrane muqueuse dans le principe, et celte phlegmasie, qui prend son origine tantôt dans les voies lacrymales elles mêmes, tantôt sur les paupières, tantôt du côté des narines, finit par amener, soit un boursouflement, soit des végétations, soit même de véritables ulcérations. Une fois établi, ce travail produit un suintement muqueux ou purulent, donne au liquide, aux matières naturellement absorbées ou sécrétées par les voies lacrymales, une consistance qui en favorise d’autant plus la stagnation ou la rétention dans le sac, que le calibre du canal nasal est alors nécessairement rétréci.

La tumeur lacrymale n’est presque jamais une maladie dangereuse; elle ne compromet ni la vie, ni la santé générale, ni même l’état physiologique du globe de l’œil. Mais elle finit le plus souvent par faire naître une inflammation aiguë dans le

sac, puis dans les couches voisines, par se transformer en anchylops interne, et par donner lieu à une fistule lacrymale. Cette inflammation du sac peut envahir le périoste des os voisins, et de là la carie ou la nécrose de la paroi interne du sac lacrymal ou du canal nasal. M. Velpeau a vu cinq ou six fois l’inflammation se répandre à presque tout un côté du visage, se terminer à la manière de l’érysipèle phlegmoneux dans les paupières et vers la racine du nez. Heureusement que ce ne sont là que des cas exceptionnels, et que presque toujours la tumeur lacrymale ne donne lieu qu’à un abcès Irès-circonscril avant de se transformer en fistule.

Telles sont les idées émises par M. Velpeau dans le Dictionnaire de médecine. J’ai cru devoir les exposer avec tous leurs détails.

Fistule lacrymale. — D’après ce que je viens de dire, il est facile de comprendre que la fistule lacrymale n’est autre chose qu’une des terminaisons de la tumeur du même nom. M. Velpeau serait pourtant porté à penser que, dans quelques cas, cette fistule peut s’établir sans l’existence préalabled’une tumeur du sac. On conçoit, dit-il, qu’une déperdition de substance, soit par suite de quelques opérations, soit par suite de quelques blessures, de contusions, de brûlures, d’ulcérations, puisse détruire une partie de la portion libre du sac lacrymal au point d’établir là une véritable fistule. Quoi qu’il en soit, la fistule lacrymale est un ulcère qui communique par une ouverture accidentelle avec quelques points du trajet que parcourent les larmes. Nous aurions, en conséquence, à examiner les fistules des conduits lacrymaux, les fistules du canal nasal et les fistules du sac lacrymal. Les auteurs se sont peu occupés des deux premières, j’en ai dit un mot plus haut; il me reste à présenter quelques considérations sur la fistule lacrymale proprement dite.

La fistule lacrymale est quelquefois interne, c’est-à-dire qu’elle s’ouvre dans le méat moyen des fosses nasales, dans le sinus maxillaire, ou du côté de l’œil en arrière de la commissure des paupières; mais, hâtons-nous de le dire, cette ouverture se fait presque toujours au dehors; et dans ces cas, l’orifice cutané, qui se trouve, dit M. Velpeau, quatre-vingt-dix-huit fois sur cent au-devant du sac lacrymal, peut néanmoins se montrer sur un autre point. C’est ainsi que ce chirurgien l’a vu une fois sur la pommette et une autre fois près de l’aile du nez. Tantôt cette ouverture est unique, c’est même le cas le plus ordinaire; tantôt la peau du grand angle en est comme criblée. Cet orifice peut d’ailleurs se présenter sous différents aspects.

Le mécanisme de la fistule lacrymale est facile à comprendre : le sac, longtemps distendu par une

accumulation de larmes ou de matières muqueuses, purulentes, finit, après un temps plus ou moins long, par s’érailler ou s’ulcérer; dès lors, l’inflammation se communique aux parties voisines, un abcès se forme, la peau se perfore, l’air se trouve alors en contact avec l’intérieur du sac, et de là toutes les conséquences qui constituent la maladie.

Traitement de la tumeur et de la fistule lacrymales. — A l’exemple de M. Velpeau, nous étudierons sous un même titre la thérapeutique de la tumeur et de la fistule lacrymales.

Après avoir été tantôt presque entièrement pharmaceutique, tantôt presque exclusivement mécanique, le traitement de la tumeur et de la fistule lacrymales embrasse aujourd’hui ces deux ordres de moyens.

Reconnaissant que la tumeur et la fistule lacrymales résultent le plus souvent d’un état phlcgmasique du canal nasal ou du sac lacrymal, les praticiens se sont demandé si le traitement des inflammations, convenablement modifié d’après les particularités de la région malade, ne mériterait pas la préférence sur les moyens mécaniques dans une foule de cas. En conséquence, avant de nous occuper du traitement chirurgical, nous avons à dire quelques mots sur un autre ordre de moyens thérapeutiques.

Topiques et médications générales. — Le chirurgien doit avant tout rechercher les causes, soit individuelles, soit constitutionnelles, de la tumeur ou de la fistule, car c’est contre elles que doivent être dirigées les premières ressources de l’art. On comprend que si une tumeur développée aux environs des voies lacrymales avait été le point de départ de la maladie, il faudrait avant tout la détruire. Lorsque la tumeur ou la fistule lacrymales coexistent avec un eczéma de la lèvre supérieure et un état croûteux de l’ouverture du nez, M. Velpeau pense que la maladie principale se rattache alors à ces affections, et qu’en les détruisant préalablement, on observe le plus souvent une amélioration notable. Dans des cas de ce genre, je l’ai vu employer avec beaucoup d’avantages une pommade composée d’un gros de précipité blanc par once d’axonge, et quelquefois aussi une autre pommade contenant huit grains de nitrate d’argent par once de graisse. 11 fait frotter, matin et soir, les parties affectées avec l’une de ces pommades, en ayant soin de faire tomber préalablement les croûtes au moyen de cataplasmes émollients. Si la maladie coïncide avec une des variétés de la blépharite, M. Velpeau fait avant tout usage des moyens propres à combattre celle affection, et que j’ai déjà indiqués.

Le traitement de la tumeur lacrymale par les

moyens antiphlogistiques ne constitue point une médication nouvelle, quoique dans ces dernières années quelques chirurgiens aient cru l’avoir imaginée : on le trouve conseillé dans les ouvrages anciens. M. Velpeau pense qu’on aurait tort d’accorder une grande confiance à ce genre de médication pris dans toute sa rigueur, et qu’il faut y regarder à deux fois avant de l’adopter, attendu qu’il est possible de guérir quelques fistules lacrymales par un traitement mieux entendu et moins capable de troubler la constitution. A ce sujet, voici la pratique adoptée par ce chirurgien : à moins d’indication particulière, il ne conseille, ni la saignée générale, ni les sangsues à la tempe ou derrière les oreilles, ni le séton à la nuque, ni l’emplâtre stibié, ni les moyens internes; mais je l’ai vu plusieurs fois se servir avec succès de quelques-uns de ces moyens appliqués le plus près possible des parties malades. C’est ainsi que je l’ai vu faire appliquer six à dix sangsues sur le trajet du canal nasal et du sac lacrymal, renouvelées trois ou quatre fois en un mois, suivant les cas, en y joignant des cataplasmes et quelquefois même des fumigations émollientes.

Après celte première période, des frictions sur la tumeur ou des collyres entre les paupières sont avantageux. Les pommades dont M. Velpeau se sert en pareil cas sont, la pommade mercurielle, la pommade d’hydriodate de potasse ou d’iodure de plomb. Les collyres qui lui ont paru devoir mériter la préférence sont, une solution de nitrate d’argent ou de sulfate de zinc. Versés dans le sac lacrymal, ces liquides y sont absorbés par les points lacrymaux, et vont ainsi dissiper l'inflammation qui entretient l’obstacle au cours des larmes. Quelques praticiens ont obtenu de véritables succès de cette médication. M. Velpeau a obtenu ainsi quatre guérisons dans l’espace d’une année; mais il a complètement échoué dans une foule d’autres cas; la maladie cédait le plus souvent, il est vrai, mais plus tard elle reparaissait; et les malades, après être sortis de l’hôpital guéris, rentraient ensuite pour se faire traiter de nouveau. M. Velpeau s’est enfin convaincu, après une foule d’expériences, qu’on ne réussit par cette médication que par exception, et non pas huit fois sur dix, comme on n’a pas craint de l’affirmer de nos jours.

Traitement chirurgical. — M. Velpeau divise le traitement chirurgical de la tumeur et de la fistule lacrymales en quatre méthodes générales : méthode du cathétérisme et des injections; méthode de la dilatation ; méthode de la cautérisation ; méthode de l’établissement d’une voie lacrymale artificielle.

Cathétérisme et injections. — Cette méthode

offre deux variétés fondamentales : tantôt, en effet, on se propose de désobstruer les conduits affectés; tantôt on a pour but d’en modifier l’intérieur. Dans le premier cas, son action est évidemment mécanique; dans le second, elle est plutôt physiologique.

Variété mécanique. — Procédé d’Anel. — Anel traitait les affections des voies lacrymales, tantôt en les désobstruant au moyen d’un stylet très-fin, tantôt à l’aide d’injections détersives ou douées de quelque autre propriété médicamenteuse.

Injections. — Le malade est assis en face du jour. Avec la main gauche pour l’œil gauche, la main droite au contraire pour l’œil droit, le chirurgien abaisse modérément la paupièreinférieure, de manière à en incliner le bord libre en avant. De son autre main, il saisit la petite seringue, en porte perpendiculairement la pointe dans l’orifice du conduit des larmes, la fait pénétrer dans cette direction jusqu’à la profondeur d’environ une ligne, la place ensuite horizontalement, enfonce le petit siphon d’or ou de cuivre dans l’étendue de deux ou trois lignes, presse dès lors avec le pouce sur l’anneau que présente l’extrémité postérieure du piston, et chasse avec lenteur le liquide médicamenteux jusque dans le sac lacrymal. On pourrait, à la rigueur, faire ces injections par le point lacrymal supérieur; mais l’opération serait réellement moins commode et moins sure. On devine d’ailleurs les modifications que l’état anatomique de la partie apporterait au manuel opératoire.

Pendant les premiers jours, ces manœuvres font assez souffrir les malades; mais plus tard elles deviennent aussi simples que peu douloureuses.

Cathétérisme. — Si l’injection ne peut point parcourir les voies lacrymales, Anel conseille de faire usage du stylet. L’opérateur, dit M. Velpeau, devant agir sur le conduit lacrymal supérieur, se place derrière le malade, renverse légèrement la paupière en dehors et en haut, de la main gauche pour l’œil droit, et de la main droite pour l’œil gauche, saisit de l’autre main le stylet comme une plume à écrire, porte perpendiculairement le bouton de l’instrument sur le point lacrymal, en incline ensuite la base en dehors et en haut, comme pour la porter vers l’apophyse orbitaire externe, l’enfonce doucement, entraîne avec l’autre main la portion nasale de la paupière en dedans et vers l’apophyse orbitaire interne, comme pour lui donner une direction verticale, pousse aussitôt dans ce dernier sens le stylet, en ayant soin au moindre obstacle de le relever, de l’incliner un peu, soit en avant, soit en dehors, soit en arrière ou en dedans, pour le forcer à pénétrer enfin jusque dans la narine correspondante; après

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quoi il le retire pour en revenir aux injections.

Il est inutile d’ajouter que c’est là une opération délicate, qui exige de la part du chirurgien une connaissance exacte de la disposition des parties. De plus, M. Velpeau pense qu’elle est le plus souvent inutile, puisque la tumeur et la fistule lacrymales ne sont presque jamais entretenues par une oblitérationcomplètedu canal nasal, et que, même dans ces cas, les matières qui céderaient à l’action du stylet pourraient tout aussi bien être expulsées par de simples pressions de la tumeur.

Procédé de Laforest. — Convaincu que les injections et le cathétérisme à la manière d’Anel offraient le plus souvent de très-grandes difficultés, pénétré d’un autre côté des avantages de ce mode de traitement, Laforest imagina de pénétrer dans les voies lacrymales par les narines. Les sondes qu’il fit pratiquer dans ce but sont trop bien connues des praticiens pour que je m’arrête à les décrire. De nos jours ces sondes ont reçu quelques modifications assez importantes. Quoi qu’il en soit, après avoir désobstrué le canal nasal avec une sonde pleine, Laforest la remplaçait par une sonde creuse, qui lui servait à faire des injections.

Variété physiologique. — Dominés par l’idée d’une inflammation de la membrane muqueuse des voies lacrymales, plusieurs chirurgiens ont pensé que les injections seules pourraient suffire dans une foule de cas. Plusieurs essais de ce genre ont été faits, et quelques praticiens en ont obLenu des avantages réels. On conçoit, en effet, qu’en dirigeant des liquides médicamenteux sur le siège du mal, on doive parvenir quelquefois à le dissiper. Dans ce but même, on pourrait peut-être obtenir le même résultat par de simples fumigations par le nez. Récemment M. Mackensie a formellement conseillé, d’après sa propre observation, de rejeter les seringues, les stylets et les canules. Il suffit, d’après lui, de verser une ou plusieurs fois le jour quelques gouttes du liquide médicamenteux dans le grand angle palpébral pour que les points lacrymaux s’en emparent et le dirigent presque dans le canal nasal. Quoi qu’il en soit, les injections, soit par en haut, soit par en bas, sont réellement des moyens à conserver dans la pratique.

Dilatation. — Cette méthode comprend deux nuances: dans l’une, on agit par les voies naturelles; dans l’autre au contraire, on pratique une ouverture accidentelle pour l’introduction du corps dilatant. Elles renferment, en outre, un assez grand nombre de procédés.

Dilatation par les voies naturelles. — Procédé de Méjean. — Avec un stylet fin, ayant un œil pour recevoir un fil à son extrémité supérieure,

Méjean traverse les parties comme Anel, cl lâche d’engager le bouton du stylet, à son arrivée vers le plancher des narines, dans la rainure ou le trou d’une sonde cannelée, qui va le chercher au fond du méat inférieur et doit l’entraîner au dehors, ainsi que le fil dont il est armé; formant ensuite une anse de cette espèce de séton, il en réunit les deux extrémités autour d’une épingle qu’il fixe au serre-tête du malade. Le lendemain ou le surlendemain il attache deux brins de charpie pliés en double à l’extrémité nasale de ce fil, pour construire une mèche qu’on enduit decéral ou de quelque pommade médicamenteuse, et qui porte un second fil à son extrémité libre. Celte mèche est alors retirée de bas en haut par le nez, jusqu’à la partie supérieure du sac lacrymal. Chaque jour on doit la renouveler et en augmenter progressivement le volume.

Par ce procédé, le traitement est évidemment long, et les guérisons qu’on en obtient sont rarement permanentes. On comprend, d’ailleurs, qu’il doit être très-difficile de faire pénétrer le stylet dans le canal lacrymal, et ensuite de le mettre en rapport avec la rainure ou l’œil de la sonde cannelée.

C’est pour obvier à cc dernier inconvénient, que Palluci proposa de substituer aû stylet de Méjean, une petite sonde creuse en or, flexible, dans l’intérieur de laquelle passait une corde à boyau assez déliée pour que le malade pût la chasser au dehors en se mouchant. A celte corde était fixé un fil qu’on conduisait dans le même sens, et qui était destiné aux mêmes usages que dans le procédé de Méjean.

Quelques autres praticiens ont aussi apporté de nouvelles modifications au procédé de Méjean; mais elles ont paru si peu importantes, qu’on n’a pas cru devoir les adopter.

Dilatation par une ouverture accidentelle. — Lorsqu’on pénètre par une ouverture contre nature pour dilater le canal nasal, on se sert, tantôt de corps dilatants temporaires, tantôt de corps dilatants laissés à demeure dans les voies lacrymales.

Dilatation temporaire. — Pour ce genre de dilatation, les chirurgiens font usage, tantôt de mèches de charpie, tantôt de bougies et de corps métallique.

Procédé de J.-L. Petit. — Un aide placé derrière le malade, tire l’angle temporal des paupières en dehors pour tendre les parties; l’opérateur porte ensuite la pointe d’un bistouri dans le sac lacrymal, au-dessous du tendon direct du muscle orbiculaire, fait au grand angle de l’œil une incision d’environ six lignes, glisse à la place de cet instrument une sonde canuelée, qu’il pousse avec plus ou moins de

ARTICLE TREIZIÈME

force jusque dans le nez, à travers le canal nasal, et s’en sert pour introduire une lente ou une bougie conique de cire, dont l’extrémité supérieure doit être plus ou moins renflée et soutenue par un fil. Chaque jour on enlève la bougie pour la nettoyer et la replacer ensuite, jusqu’à ce que le canal ne fournisse plus aucune trace de suppuration.

C’est sur cette méthode que sont calquées toutes celles qu’on emploie de nos jours.

Monro crut devoir modifier le procédé de J.-L. Petit; mais comme ses préceptes ont été généralement négligés, je ne m’en occuperai pas. J’en dirai autant du procédé de Pouteau, qui consiste à porter le bistouri entre le bord palpébral inférieur et la caroncule lacrymale, de manière à pénétrer dans le canal nasal sans léser la peau.

Cherchant à combiner la méthode de Méjean avec celle de Petit, Lecat, après avoir incisé le sac comme ce dernier chirurgien, se servait de mèches de charpie qu’il engageait de haut en bas, à travers le canal nasal, au moyen d’une corde à boyau, d'une bougie fine ou du stylet de Méjean.

Une foule d’autres modifications ont été apportées au procédé de J.-L. Petit; mais je crois pouvoir me dispenser de les passer en revue dans cet article. Je me bornerai à ajouter qu’au lieu de mèches de charpie, Scarpa se servait d’une tige de plomb, que Ware préconise un clou d’argent, et M. Larrey un clou de corde à boyau, long de trois à six lignes.

Dilatation permanente. — Canule à demeure. — On rapporte généralement à Foubert l’idée de placer à demeure dans le canal nasal une canule métallique. Cette méthode, protégée dans ces derniers temps par le grand nom de Dupuytren, a fait tant de bruit, que je ne puis me dispenser d’entrer dans quelque développement.

Procédé de Dupuytren. — Les instruments nécessaires sont : 1° un bistouri droit, étroit, à pointe très-aiguë; 2U un mandrin d’acier, sorte de levier coudé à angle presque droit : la partie qui pénètre dans la canule doit la remplir exactement, l’autre, qui sert de manche, plus ou moins aplatie, est longue de deux ou trois pouces; 5° une canule longue de huit à neuf lignes pour les adultes, et de cinq à six lignes pour les enfants, un peu plus large en haut qu’en bas, garnie à son extrémité la plus volumineuse d’un bourrelet circulaire arrondi et peu épais, très-légèrement recourbée en avant, afin de imeux s’adaptera la direction du canal nasal; son extrémité inférieure est taillée en bec de flûte.

Le manuel opératoire est d’une simplicité remarquable : le malade est assis en face d’une fenêtre, la tète appuyée sur la poitrine d’un aide. Armé du bistouri, l’opérateur ouvre alors le sac lacrymal

comme dans les autres méthodes; retirant ensuite légèrement la lame en haut, en appuyant un peu en arrière, de manière à faire bâiller la plaie des téguments, il introduit par là le mandrin muni de la canule, et le fait pénétrer ainsi dans le canal nasal à mesure que le bistouri s’en échappe. Dès que le bourrelet de la canule est descendu audessous des lèvres de la petite plaie, on le fixe dans ce point avec l’ongle du doigt indicateur et du pouce, pendant qu’on retire le mandrin. On recommande alors au malade d’expirer avec force, et si l’air est chassé par l’angle oculaire, l’opération est bien faite. 11 suffit ensuite d’une mouche de taffetas gommé pour recouvrir la petite plaie que l’on a réunie au-dessus de la canule et qui se trouve cicatrisée après vingt-quatre heures.

Appréciation. — M. Velpeau, dans son Traité de médecine opératoire (2e édit., p. 327), a jugé ce procédé; je crois devoir le laisser parler luimême :

« L’emploi de la canule ayant pris une grande extension en France, mérite que j’en examine ici avec quelque soin l’importance et les inconvénients. Beaucoup de reproches lui ont été adressés. C’est, a-t-on dit, un corps étranger qui, par sa présence, fatigue l’organisme, produit de la céphalalgie, des douleurs à la face et dans le nez, des inflammations érysipélateuses, des phlegmons, des abcès, l’ulcération du grand angle de l’œil. Souvent elle remonte sous les téguments. M. Darcet rapporte vingt-sept cas où l’extraction en est devenue indispensable. D’autres fois, elle tombe dans les fosses nasales, et l’opération est comme non avenue. Tous ces inconvénients ont été signalés par M. Bouchet en 1816 et relevés avec justesse, en Italie, par M. PL Portai. Comme Delpech, M. Ouvrard, Béclard, MM. Cloquet, Bourjot, Laugier, je l’ai vue traverser la voûte palatine. On raconte même qu’elle est tombée une fois dans la trachée, et qu’il fallut recourir à la trachéotomie; mais c’est un fait qui mérite confirmation. Cette canule peut aussi s’engager dans le sinus maxillaire, ou dans l’épaisseur du bord alvéolaire. Des mucosités, les poudres que beaucoup de personnes se mettent dans le nez, finissent par l’engouer et en fermer les orifices. Enfin, quand on est obligé de l’extraire, il faut recourir à une opération plus difficile que celle de la fistule lacrymale elle-même. Si l’instrument glisse entre l’os maxillaire et les parties molles de la face, comme je l’ai vu deux fois, au lieu de s’engager dans le canal nasal, il fera naître des symptômes plus ou moins graves, sans avoir la moindre influence heureuse sur la fistule proprement dite. 11 en est de même si ou le pousse dans le sinus voisin, si on laboure avec sa

MALADIES DES YEUX

pointe les parois «lu canal, s’il descend entre les os et la membrane de ce conduit, si, en un mot, il ne suit pas exactement la voie naturelle des larmes. Il est clair encore qu’une grosse canule ne sera point conduite sans danger à travers un canal trop étroit, et que si on eri met une petite dans un canal très large, l’opération devra également manquer de succès.

» Pour répondre à de tels reproches, j’ai pu dire : c’est au chirurgien à se mettre en état d’éviter ces diverses méprises, ou du moins, quand il les commet, à ne pas en rejeter la faute sur le procédé opératoire. Dans les autres méthodes, il faut renouveler chaque jour le pansement pendant plusieurs mois, et il n’en est aucune qui n’ait aussi fait naître de la céphalalgie, des érysipèles, etc. Par le procédé de Dupuylren, il ne faut que quelques secondes pour terminer l’opération. Les malades sont presque aussitôt guéris qu’opérés-, aucun pansement, aucun soin particulier n’est indispensable; la plupart des sujets se livrent immédiatement après à leurs occupations habituelles, sans se douter qu’ils portent une canule au grand angle de l’œil; on obtient, de cette manière, douze à quinze succès sur vingt. Une jeune femme, qui avait le canal tellement étroit que, pour introduire une canulede fort petit diamètre, il me fallut employer une puissance considérable, en fut quille pour un peu de céphalalgie pendant trois jours. Je fus, en quelque sorte, forcé de tarauder le canal, pour y faire entrer la canule, chez un garçon âgé de vingt et un ans, qui n’en fut pas moins guéri le lendemain; je l’ai gardé à la Pitié, et aucun accident n’est survenu.

» Le pire qui puisse arriver, après tout, c’est qu’on soit obligé de retirer la canule; pour cela, il s’agit de retrouver l'ouverture supérieure du canal nasal, et de saisir le corps étranger avec de petites pinces. Lorsque quelques diflicul lés se rencontrent, le mandrin à double crochet de Dupuytren, le petit hameçon de M. Cloquet ou de M. A. Stevens, ou bien encore le mandrin à double éperon de Caignou, en triomphent promptement. On pourrait aussi se servir d’une pince à dissection, dont un des mors serait terminé par une petite pointe recourbée sur sa face interne. Avec l’un de ces instruments, dont on place le bec dans la rainure du bourrelet, ou bien au-dessous du sommet de la canule, on la ramène aisément à l’extérieur, en lui faisant suivre la routequ’ellcavait déjà parcourue.

» J’ai maintenant retiré un grand nombre de fois cet instrument, et la pince à dissection ordinaire m’a le plus habituellement suffi. Remarquons, en outre, qu’après l’extraction de leurs canules, les malades sont absolument dans le même état que

ceux qui auraient été traités, pendant le même laps de temps, par la méthode dilatante de Petit, et que plusieurs se trouvent alors radicalement guéris. Chez deux malades, la canule, plus d’à moitié descendue dans le nez, ne put être saisie par le sac lacrymal. Un stylet ordinaire, recourbé en crochet et porté sous le cornet inférieur, me permit d’en faire l’extraction par la narine.

» J’ai vu aussi que la canule n’existait plus chez plusieurs personnes qui croyaient l’avoir encore, et chez lesquelles la fistule ou la tumeur s’étaient rétablies : c’est qu’elle disparait assez souvent sans qu’on s’en aperçoive. J’ai vu des chirurgiens renoncer à l’extraire, et s’imaginer, comme je me le suis imaginé moi-même deux fois, qu’elle était incrustée dans les os. Si on ne sent rien par le nez, si le canal est libre, si on n’ébranle rien par en haut, la canule n’y est plus; il est inutile de la chercher.

» Au demeurant donc, la canule ne convient pas à tous les cas. Lorsque le canal nasal est dévié de sa direction naturelle, qu’il est rétréci dans un sens ou dans l’autre par une exostose, qu’il est fortement resserré et endurci; lorsqu’il renferme des ulcères ou qu’il est le siège de lésions plus profondes encore, il vaut mieux recourir au séton de Méjean ou à quelque autre procédé mieux approprié. Éclairé par une plus longue expérience, je me vois même forcé d’ajouter aujourd’hui que les succès de la canule sont infiniment moins nombreux en réalité que je l’avais cru d’abord. L’erreur où sont tombés beaucoup de praticiens sous ce rapport, tient à ce que, se croyant guéris le lendemain ou le surlendemain, la plupart des malades ne sont plus revus par le chirurgien. Tenant à savoir ce qu’ils devenaient, je les ai suivis ou fait suivre autant que possible. J’ai vu de cette façon que la canule remontait très souvent dans le sac lacrymal pendant les quatre premiers mois; qu’il s’en échappait un grand nombre par les fosses nasales avant la fin de la seconde année; que celles qui restent en place se dénaturent, se dissolvent , se déforment au point de ne servir à rien ; qu’elles se brisent, se remplissent tantôt d’une sorte de mastic noirâtre, semblable à du sulfure d’argent, tantôt de concrétions pierreuses ou sablonneuses, d’autres fois par de la lymphe, du mucus concret, des replis membraneux, etc., de manière qu’au bout de deux ou trois ans, par exemple, il est peu de sujets qui, restant guéris, la conservent intacte dans le canal nasal ; qu’elle mérite presque tous les reproches que lui adresse Ware. Mais enfin, c’est encore ce que la chirurgie possède de moins infidèle. )>

Cautérisation. — La cautérisation du canal nasal dans le traitement de la fistule lacrymale n’est pas une médication nouvelle, puisque Heislcr con-

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seillait déjà de cautériser ce conduit avec le nitrate d’argent, et que même avant cet auteur quelques praticiens y avaient eu recours. Toutefois il est vrai de dire que cette méthode avait été à peu près oubliée, lorsque en 1822 M. Harveng s’en déclara le partisan. De nos jours on compte deux manières de pratiquer la cautérisation des voies lacrymales : dans l’une on cautérise de haut en bas ; dans l’autre, de bas en haut.

1 . Méthode supérieure. — Par le sac lacrymal. — Procédé de M. Harveng. — Le sac lacrymal ayant été préalablement ouvert comme dans les autres méthodes, le chirurgien porte, à travers une canule, un cautère rougi à blanc, ou bien une mèche enduite de nitrate d’argent, sur les points rétrécis du canal nasal ; il renouvelle cette manœuvre à différentes reprises, selon le besoin; enfin, il se comporte ici comme dans le traitement des affections de l’urètre par la méthode de Ducamp.

Procédé de M. Deslandes. — Trois ans plus tard, M. Deslandes imagina un autre procédé pour atteindre le même but. Voici en quoi il consiste : pour désobstruer le canal nasal, et pour frayer la route au porte-caustique, on commence par introduire dans ce conduit un mandrin ordinaire; on glisse ensuite à sa place un second instrument de la même forme, portant deux rainures parallèles à sa branche verticale, et qui sont garnies de nitrate d’argent fondu; on le tourne alors sur son axe pour que toute la circonférence du canal soit empreinte du caustique, et l’opération est terminée.

Méthode inférieure. — Par les fosses nasales. — La cautérisation par le sac lacrymal n’offre aucune difficulté. Mais ici il n’en est pas de même ; le chirurgien doit commencer par se familiariser avec le procédé de Laforest.

Procédé de M. Gensoul. — Un petit cathéter, ayant une courbure exactement semblable à celle des voies qu’il doit parcourir, est d’abord conduit sous le cornet inférieur, et jusque dans le canal nasal, pour reconnaître le siège du mal, qu’on attaque ensuite directement à l’aide d’un porte-caustique chargé de nitrate d’argent. Pour donner au mandrin et à la canule une forme convenable, M. Gensoul en a pris l’empreinte exacte au moyen de l’alliage fusible de Darcet. M. Velpeau a vu quelques-uns de ces instruments, et a été étonné de la facilité avec laquelle on peut les introduire dans le conduit des larmes. M. Gensoul a traité ainsi un grand nombre de malades. Les uns ont été guéris complètement, d’autres n’en ontéprouvé qu’une amélioration plus ou moins notable, et plusieurs n’en ont retiré aucun avantage.

Procédé de M. Bermond. — Le fil conducteur

de Méjean étant amené au dehors par les voies naturelles, et sans incision préalable, sans s’occuper de l’ulcération du grand angle, M. Bermond, de Bordeaux, le fixe à l’anse d’une mèche enduite de cire, qu’il entraine ensuite dans le canal nasal pour prendre l’empreinte du mal. Cela fait, il met à la place une tente composée de quelques brins de charpie, enduite d’une pâte solide, rendue caustique dans la partie qui doit correspondre au rétrécissement. Ce procédé n’est autre chose que le séton de Méjean, rendu caustique.

Appréciation. — Laissons parler M. Velpeau. « En proposant de cautériser le canal nasal, les chirurgiens que je viens de nommer n’ont eu d’autre prétention que d’appliquer la méthode de Ducamp aux voies lacrymales. Si la cautérisation convient au rétrécissement de l’urètre, elle peut être également mise en usage pour les maladies du canal nasal, il est vrai; mais il me semble que dans les deux cas on n’a pas toujours bien com pris l’action du médicament qu’on emploie, ni la nature de l’affection qu’on cherche à détruire. Comme ceux de l’urètre, les rétrécissements du canal nasal sont ordinairement entretenus par une phlegmasie chronique plus ou moins étendue, plus ou moins exactement circonscrite. Jamais la fistule lacrymale n’a pu dépendre du resserrement spasmodique indiqué par Janin, et auquel Richter fait jouer un si grand rôle. L’affection des paupières, invoquée parScarpa, n’en devient non plus la cause qu’en se propageant au sac lacrymal, et jusque dans le nez, où elle fait naître un boursouflement, un engouement de la membrane muqueuse capables d’apporter un obstacle au cours des larmes. En d’autres termes, la fistule et la tumeur lacrymales dépendent d’une induration, d’un épaississement ou d’une phlegmasie chronique simple de l’un des points du siphon lacrymal ; or, en portant du nitrate d’argent sur les organes ainsi altérés, ce n’est point en y produisant des escarres, en les brûlant, qu’on guérit; c’est en dissipant l’inflammation, en neutralisant, en détruisant le stimulus, l'épine qui l’entretenait, en produisant la résolution de l’engorgement morbide.

» Il suit de là que le nitrate d’argent est le seul caustique qu’il soit raisonnable d’employer, et que ces empreintes, qui ont tant occupé les praticiens, sont à peu près inutiles; que l’objet principal est de le faire arriver dans la partie supérieure du canal nasal, si on l’introduit par en bas, près de son extrémité inférieure, au contraire, quand on suit la route opposée, afin qu’il puisse agir sur presque toute l’étendue du conduit. Toutes les précautions qu’on pourrait prendre, au surplus, pour empêcher celte action générale, n’atteindraient point le

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but. Dès que le nitrate d’argent est en contact avec des tissus vivants et humides, il se fond, se répand bientôt en nappes, de manière que, dans le canal nasal, il suffît d’en toucher un point pour que tous les autres s’en ressentent bientôt.

» Ce que j’avance ici de la cautérisation, je puis également le dire de la dilatation. Lorsqu’une mèche ou une lige solide est maintenue, soit d’une manière temporaire, soit à demeure, dans le canal nasal, elle ne me paraît pouvoir être utile que de deux manières : 1° en portant sur les surfaces affeclées des substances médicamenteuses propres à dissiper la maladie; ou bien, 2° en comprimant de dehors en dedans toute la circonférence du conduit altéré : on guérit dans ce cas, non pas en dilatant, mais bien par une véritable compression résolutive, de même qu’on guérit l’œdème, certaines dartres, l’érysipèle, etc. »

Établissement d’un canal artificiel. — Procédé de Woolhouse. — A l’aide d’une incision en demilune, qui comprend le tendon du muscle orbiculaire, l’opérateur ouvre largement le sac lacrymal, et met l’os unguis à nu; il remplit immédiatement cette plaie de charpie, et pour n’être pas embarrassé par le sang, il ne termine l’opération que le lendemain ou même le surlendemain. Alors, une lige pointue est enfoncée de haut en bas, de dehors en dedans et un peu d’avant en arrière, jusque dans les fosses nasales, à travers la partie inférieure de l’os unguis. Pour empêcher cette ouverture de se fermer, on y introduit une mèche de charpie ou une petite canule conique. Plus tard, on la remplace par une canule d’or, un peu étranglée à sa partie moyenne pour s’opposer à son déplacement.

Quelques modifications ont été apportées à ce procédé. Ainsi, Saint-Yves ménage le tendon du muscle orbiculaire dans l’incision du grand angle, et préfère, comme Lacharrière, Dionis, Wiseman, Scarpa, perforer l’os unguis avec le cautère actuel. Monro se servait du trois-quarts pour la perforation de cet os. Hunter imagina dans le même but un emporte-pièce. Plus récemment, M. Nicod a proposé de réunir la perforation à l’aide d’un troisquarts et la cautérisation avec le fer chaud.

Procédé de Wathen. — Wathen a proposé de pratiquer un conduit artificiel dans la direction même du canal naturel qui n’existait pas, à l’aide d’un foret, et de le maintenir ouvert en y plaçant une canule à demeure.

Procédé de M. Laugier. — Ce procédé consiste à pénétrer de prime abord dans le sinus maxillaire avec un petit trois-quarts, dont la lige est coudée à six lignes de la pointe. M. Laugier pense que si cette ouverture osseuse avait de la tendance à se

rétrécir, on pourrait enfoncer toute la paroi qui sépare le canal nasal du sinus.

Appréciation. — « Si, comme j’ai pu le croire avec tant d’autres, dit M. Velpeau, le traitement de la tumeur ou de la fistule lacrymales, par les sétons, la canule, les caustiques, réussissait dans les neufdixièmesdes cas, le procédé de Woolhouse, déjà rejeté comme inutile par Marchettis, Solingen, Maître-Jan, et surtout par les Nannoni, ne mériterait plus d’être discuté de nos jours. Toutes les fois qu’il est possible d’agir sur les voies naturelles, on serait blâmable, dans celte hypothèse, de chercher à en créer une nouvelle; dans le cas contraire, il serait plus rationnel d’imiter la conduite de Wathen, de tarauder dans le trajet du canal nasal, comme l’a fait Dupuylren, que de se borner à la perforation de l’os unguis ou du sinus, comme Saint-Yves ou M. Laugier. Lorsqu’il y a nécrose, on devrait encore traiter la fistule par l’une des autres méthodes, car la maladie de l’os n’exige pas d’autre soin que si elle avait son siège sur quelque autre partie du corps.

» L’emploi du cautère actuel, ou des escarrotiques chimiques, n’est pas sans danger quand on les porte si près de l’œil; ils ont plus d’une fois produit l’oblitération des conduits lacrymaux, et, par conséquent, un épiphora incurable. Ce qui semblerait devoir éloigner davantage encore de la méthode de Woolhouse, c’est que les larmes prennent rarement l’habitude de tomber dans le nez, quand même la route qu’on leur a frayée resterait béante. « Quant à la manière de curer en perçant d’une alêne aux tuyaux des narrilles, elle n’est point louée d’Heben Mesué, et je n’y ai point trouvé d'effect, dit Guy de Chauliac, car assez tost après le pcrtuis de l’os se remplist, et il n’y a rien qui puisse courir ou défluer aux narines;» en sorte que, outre la difformité qu’il porte au grand angle de l’œil, le malade reste affecté d’un larmoiement le plus souvent au-dessus des ressources de l’art; mais il est aujourd'hui démontré, pour moi, qu’on s’est fait très-souvent illusion sur ce point, et qu’il est permis plus que jamais de se livrer encore à de nouveaux essais. »

Fermeture du canal, — « Au milieu de ce dédale de méthodes ou de procédés, ajoute M. Velpeau, il en est un qui n’a peut-être pas été envisagé sous son véritable point de vue; je veux parler de la cautérisation. Tout porte à croire que les praticiens, tels que Severin, Scultet, entre autres, qui avaient tant de confiance dans le fer rouge et les escarroliques, ne guérissaient guère la fistule lacrymale qu’en oblitérant le canal nasal. Cette oblitération, que se proposait L. Nannoni, avait été transformée en méthode par Delpech, et

M. Caffort, de Narbonne, m’a écrit que neuf malades traités ainsi ont tous été guéris. On dépose gros comme une lentille de nitrate d’argent dans le haut du canal, et l’on cautérise aussi le sac vers l’embouchure des conduits lacrymaux. On renouvelle l’opération trois ou quatre fois en douze jours, puis on panse simplement. Un cordon dur s’établit à la place des voies lacrymales, et il n’y a point d’épiphora. Il paraît que Bosche, qui cautérisait les points lacrymaux dans le but de les fermer, ne redoutait pas non plus cette oblitération, et que M. Malgaigne aurait vu comme Anel, Gunz, Petit, Demours, l’absence des conduits lacrymaux sans qu’il en résultât de larmoiement. S’il en était ainsi, une méthode très-simple pourrait être substituée à toutes celles qui ont été vantées jusqu’ici. L’excision des points lacrymaux la constituerait en entier. Je l’ai pratiquée deux fois, mais je ne puis rien dire encore du résultat, si ce n’est que les larmes n’en pénètrent pas moins dans le canal nasal, et qu’il ne m’a pas été possible d’oblitérer ainsi les conduits lacrymaux. La cautérisation à la manière de Delpech ou de M. Caffort n’a point eu de succès chez les trois malades que j’y ai soumis. Au demeurant, je crois qu’il existe au fond de tout cela une question de physiologie et de thérapeutique à examiner. »

§ V. DES OPHTHALMIES CONSIDÉRÉES SOUS LE POINT DE VIE DE LEUR SPÉCIFICITÉ.

Avant d’aborder la question délicate que j’ai à traiter dans ce paragraphe, j’éprouve le besoin de déclarer hautement que, dans tout ce que je vais dire, les questions personnelles doivent être complètement élaguées. Chacun sait que la science n’a rien à gagner dans des débats de ce genre. Forcé de citer des noms, je n’aurai jamais en vue que les opinions; mais sur ce point, je dirai franchement toute la pensée de AI. Velpeau.

La spécificité des ophlhalmies est une question beaucoup plus importante qu’on ne semble le croire. L’ophlhalmologie sera évidemment simplifiée de beaucoup lorsqu’on aura définitivement élagué de ses cadres une foule de variétés prétendues spécifiques pour l’admission desquelles la nature n’a pas été convenablement consultée.

Lorsqu’en 1838 je publiai, dans le journal l'Expérience, le compte rendu des leçons cliniques de M. Velpeau sur les maladies des yeux, j’insistai si peu sur les ophlhalmies spécifiques, que les idées de ce chirurgien sur ce sujet ne furent pas bien comprises. Depuis lors j’ai revu cette question, j’ai pris des renseignements exacts auprès de A1. Velpeau, et je suis autorisé à dire que la dis-

cussion dans laquelle nous allons entrer est l’expression pleine et entière des idées de ce professeur.

La spécificité des ophlhalmies n’a point été entendue de la même manière par tous les écrivains qui en ont traité. Après avoir été étudiées d’après les lois ordinaires de la pathologie générale par Richter, AVare, Wenzel, Scarpa, Demours, les ophlhalmies sont devenues le pointde départ d’une théorie toute particulière, ébauchée par Barth, régularisée par Beer et Schmidt, propagée, perfectionnée en Allemagne par MM. Weller, Benedict. Jünglien, Jœger, Rosas, et introduite parmi nous par AI. le docteur Sichel. Quoique étonné depuis longtemps des assertions émises par les adeptes de cette doctrine, AI. Velpeau n’a pas cru devoir la rejeter sans l’avoir examinée sous toutes ses faces. Trouvant d’ailleurs qu’elle appartenait à des hommes justement estimés, à des praticiens distingués, il a jugé convenable de la soumettre à un contrôle minutieux, de consulter avec soin et persévérance l’observation et l’expérience. Cette étude a été faite dans un grand hôpital, au lit môme des malades et en présence d'une foule d’élèves et de docteurs; faite sans prévention aucune, sans idée préconçue et sans arrière-pensée, cette étude devait bientôt porter ses fruits. Al. Velpeau se trouva en effet promptement en mesure de résoudre définitivement, au moins pour ce qui le concerne, la question qui va nous occuper. Depuis lors il a regardé comme un devoir de combattre dans son enseignement et dans sa pratique les principes de l’école de Beer. Il en est résulté que ces principes ont graduellement perdu de leur valeur, et que la plupart des ophlhalmologistes modernes en ont reconnu l’inanité. Il est donc permis d’annoncer que la fausse voie tracée par Beer, et que quelquesuns de ses disciples ont rendue plus vicieuse encore en voulant la perfectionner, sera bienlôlabandonnée d’un commun accord par tous les bons observateurs. Néanmoins cette doctrine est encore trop répandue, professée par des hommes d’un trop grand mérite, pour n’avoir pas besoin d’être discutée à fond, d’être combattue en détail.

En disant au commencement de cet article que AI. Velpeau rejette la plupart des ophthalmies spécifiques, je n’ai eu l’intention que de parler de la spécificité des maladies des yeux, telle que beaucoup d’auteurs l’ont entendue, et surtout telle que les disciples de l’école allemande l’entendent encore de nos jours. Quant à la spécificité des maladies, considérée d’une manière générale, personne n’est plus disposé que AI. Velpeau à l’admettre. Je dois, en conséquence, donner quelques explications sur celte double question.

MALADIES DES YEUX

Il existe deux manières fort différentes d’envisager la spécificité des ophthalmies : dans l’une, on fait suivre le nom primitif de l’inflammation de l’épithète qui se rapporte, soit à la constitution, soit à la maladie générale dont le sujet est affecté. C’est là le genre de spécificité admis à peu près universellement, et que les auteurs français ont à peu près tous adopté. Dans l’autre, la spécificité des ophthalmies serait constituée par certains caractères anatomiques et physiologiques tirés de l’œil malade, et qui serviraient à établir l’existence d’une constitution ou d’une cause morbifique générale. C’est surtout cette doctrine que quelques auteurs modernes cherchent à répandre et que M. Velpeau croit erronée.

Cette distinction est d’autant plus importante à ne pas ouhlier, que c’est pour ne l’avoir pas aperçue, ou pour l’avoir négligée, que la nouvelle théorie des ophthalmies spécifiques a bientôt trouvé des partisans parmi les chirurgiens français. Avant d’aller plus loin, je tiens donc à ce qu’il soit bien entendu que M. Velpeau ne rejette d’une manière absolue, ni la spécificité des ophthalmies tirée, soit de la constitution individuelle, soit de la cause particulière, ni celle qui est puisée dans quelques maladies générales qu’elles compliquent ou qui peuventles compliquer; mais que son opposition porte essentiellement sur la spécificité tirée de l’aspect de l’œil, ou telle qu’elle est présentée dans quelques ouvrages modernes. Ces idées s’éclairciront dans la discussion.

Il résulte de ce qui précède que nous avons à examiner dans ce paragraphe les ophthalmies spécifiques, sous le point de vue de la doctrine ancienne, et sous le point de vue de la doctrine moderne.

Doctrine commune ou ancienne. — Les auteurs qui, partant des opinions médicales générales, ont voulu établir des divisions et des subdivisions multipliées dans l’étude des ophthalmies, ont suivi la même marche que pour toutes les autres maladies du cadre nosologique. C’est ainsi qu’on a admis des ophthalmies sympathiques, métastatiques, dartreuses, psoriques, morbilleuses, varioleuses, scarlatineuses, érysipélateuses, scorbutiques, rhumatismales, arthritiques, scrofuleuses, syphilitiques. Je dois ajouter, toutefois, que tous les auteurs tic sont pas d’accord à ce sujet. Ainsi, pour Demours, il n’y a que les variétés scrofuleuses, scorbutiques, arthritiques, dartreuses, syphilitiques, blennorrhagiques , métastatiques et sympathiques, qui puissent entrer dans la classe des ophthalmies spécifiques. Sans nous arrêter à exprimer l’opinion de chaque auteur à ce sujet, examinons à quel titre de pareilles inflammations peuvent être appelées spécifiques.

Un malade a les voies digestives souffrantes, embarrassées; il lui survient une inflammation des yeux. L’œil alors n’est pris que par l’influence des dérangements fonctionnels ou organiques du tube digestif. Une personne est atteinte d’une affection quelconque; une ophthalmie survient, et en même temps la maladie primitive disparaît : ce sont là des faits qui rentrent dans le domaine de la pathologie générale et qui ne peuvent pas même être l’objet d’une discussion ; mais, je le demande, peut-on trouver là quelque chose de spécifique?

Pour qu’il y eût de la spécificité dans l’ophthalmie dartreuse, il faudrait d’abord que la classe de maladies connue sous le nom de dartres fût toujours de même nature et ne constituât qu’une seule et même lésion quant au fond, avec des formes susceptibles de varier. Mais qui ne sait aujourd’hui que le mot dartres est un mol générique qui comprend un nombre considérable de maladies diverses? Envisagées de la sorte, les ophthalmies dartreusesdevraientau moins être, tantôt vésiculeuses, tantôt pustuleuses, etc., et ne porter au total que sur la partie tégumentaire des paupières. Je crois que ce serait inutile d’entrer dans des détails à ce sujet. L’ophthalmic psorique semble au premier abord être établie sur des bases plus solides. Cependant il est facile de se convaincre qu’elle ne doit pas plus être conservée que la précédente. En effet, qui oserait soutenir de nos jours qu’une ophthalmie de ce genre résulte ordinairement d’une gale supprimée, comme l’admet encore M. Weller? Traité des maladies des yeux, traduct. française, t. II, p. 17SS.) Que peut faire sur la production des ophthalmies la destruction des insectes qui causent les vésicules de la gale? Comment s’arrêter à l’idée que des cirons se seront fixés à la racine des cils, quand il n’y en a dans aucune autre région? En outre, qui a jamais constaté l’existence de ces insectes sur le bord des paupières des individus affectés de psorophthalmie? Il y a même plus, c’est que les personnes tourmentées de la gale ne sont point affectées de psorophthalmie; si bien que M. Lawrence a déjà fait la remarque que les galeux étaient peut-être plus rarement affectés d’ophthalmieque les autres sujets. Toujours est-il que, sur une infinité de malades affectés de la gale que M. Velpeau a pu suivre attentivement, soit à l’hôpital de Tours, soit à l’hôpital Saint- Louis, soit partout ailleurs, ce chirurgien n’a pas trouvé une plus forte proportion de maladies d’yeux que sur les autres sujets, et qu’il n’a rien observé, ni sur l’œil, ni sur les paupières, qui pût justifier l’idée d’une ophthalmie psorique.

Quant aux ophthalmies morbilleuses, varioleuses, scarlatineuses, je crois que, dans l’état actuel

ARTICLE TREIZIÈME

delà science, ce serait fastidieux de vouloir démontrer qu’il n’y a là rien de spécifique. On conçoit qu’un malade affecté de ces fièvres éruptives soit en même temps pris d’inflammation des yeux, comme cela s’observe ordinairement; on conçoit encore que l’ophthalmie qui survient dans ces cas, et qui occupe plus particulièrement la conjonctive oculaire quand il s’agit de rougeole ou de scarlatine, les paupières ou la cornée dans les cas de variole, soit modifiée par la cause de la maladie générale; mais assurément personne n’oserait soutenir que, sans l’éruption, il serait possible de reconnaître la nature de l’ophthalmie. Et d’ailleurs, si on ajoute que tous les genres d’ophthalmies dont nous avons parlé dans les deux premiers paragraphes de cet article peuvent se rencontrer là, c’est-àdire, que l’ophthalmie qui complique la rougeole, la variole, la scarlatine, peut se montrer sous les formes et les variétés de la blépharite ou de la conjonctivite, il est facile de se convaincre qu’il n’est pas possible de trouver là des ophthalmies spécifiques.

Est-ce la peine, après cela, de s’arrêter à l’ophthalmie érysipélateuse, et de repousser ce genre d’inflammation de l’œil du cadre des ophthalmies spécifiques? Je ne le pense point. Aussi je passe outre.

Pour que l’ophthalmie scorbutique méritât le titre de spécifique, il faudrait, d’une part, qu’à elle seule et comme premier symptôme elle pût servir à diagnostiquer un état scorbutique général de l’individu, et, d’autre part, que le scorbut proprement dit fût lui-même le résultat d’une cause spéciale, d’un principe particulier morbifique introduit dans l’économie, au lieu de dépendre d’une dissociation générale des liquides par l’effet d’une alimentation et de conditions hygiéniques particulières. Or, chacun sait à quoi s’en tenir sur ce point; ce serait donc inutile de nous y arrêter davantage.

Quant aux ophthalmies rhumatismales, arthritiques, scrofuleuses et syphilitiques, je crois qu’il est nécessaire d’entrer dans plus de détails. Le rhumatisme, la goutte, les scrofules et la syphilis, ont tellement pris droit de domicile dans la science à titre de maladies spécifiques, qu’il serait bien difficile aujourd’hui de le leur enlever, et qu’il pourra paraître paradoxal d’oser même le contester à la plupart d’entre elles. C’est là pourtant ce que nous allons faire.

Ophthalmie rhumatismale. — Tous les praticiens savent, et M. Velpeau est loin de le nier, que les affections rhumatismales ont des caractères tout à fait particuliers, que leurs causes, leur marche, leurs différentes phases enfin, ne ressemblent guère aux autres inflammations; mais on doit savoir

aussi, etM. Velpeau a fortement insisté sur ce point dans ses leçons, que toutes ces particularités s’expliquent tout aussi bien par la nature des tissus affectés que par l’hypothèse d’un principe, d’un virus morbifique particulier. D’ailleurs, comment les praticiens qui prétendent que le rhumatisme n’est pas une maladie inflammatoire consentiraient-ils à le reconnaître dans l’œil sous la forme d’une inflammation? Il est vrai qu’une ophthalmie qui survient chez un sujet affecté de rhumatisme peut être modifiée par la maladie générale; mais dans ces cas, il n’y a dans l’œil que ce qu’il pourrait y avoir dans la plèvre, dans le poumon, dans l’estomac, dans la vessie, etc. Or, rien de tout cela ne peut constituer une ophthalmie spécifique; car, si le caractère du rhumatisme est de porter exclusivement son action sur le tissu fibro séreux ou le tissu musculaire, il est tout simple que la sclérotique et la cornée des rhumatisants puissent se prendre tout aussi bien que les autres membranes de même nature. D’où une sclérotite ou une kératite chez un individu affecté de rhumatisme, sans qu’il soit nécessaire de songer à une ophthalmie spécifique.

Ophthalmie arthritique. — Ce que nous venons de dire de l’ophthalmie rhumatismale s’applique à l’ophlhalmie arthritique. Quand on considère que la goutte est une maladie propre aux articulations et que son transport sur les autres organes ou sur toute autre partie du corps est encore nié par une foule de praticiens, il est bien permis d’hésiter à reconnaître une ophthalmie arthritique. Demours, qui prétend que cette ophthalmie ressemble à l’ophthalmie blennorrhagique, avec la seule différence qu’il n’y a point de chémosis et qu’elle est accompagnéede douleurs plus lancinantes, ne savait pas sans doute que d’autres rejeleraient tous ces caractères, et placeraient le siège de l’ophthalmie arthritique dans l’iris ou la choroïde. D’ailleurs, comment a-t-on pu étudier l’ophthalinie arthritique? La goutte est une maladie assez rare; et, d’un autre côté, combien y a t il de goutteux sur cent qui soient affectés d’ophthalmie? et quel est le praticien qui ait observé cent goutteux dans le cours d'une longue pratique? Envisagée comme dépendante de la goutte, l’ophlhalmie arthritique ne repose donc sur aucune base raisonnable.

Ophthalmie scrofuleuse. • — Ayant pour point de départ une maladie générale dont personne n’oserait révoquer en doute l’existence, l’ophthalmie scrofuleuse présente quelque chose de plus spécieux que les deux variétés précédentes. Aussi at-elle été dès longtemps admise et décrite par les auteurs à titre d’ophthalmie spéciale, et aujour-

MALADIES DES YEUX

d’hui encore esl-ce celle à laquelle les praticiens sont le plus disposés à conserver ce titre. M. Velpeau pense qu’il faut s’entendre à ce sujet, et voir si l’on s’est bien rendu compte non-seulement de la spécificité de l’ophthalmie scrofuleuse, mais encore de la maladie scrofuleuse elle-même.

Depuis quelques aimées, j’ai entendu très-souvent M. Velpeau émettre dans ses leçons une opinion sur les scrofules tout à fait opposée à celle qui est généralement reçue. C’est ici l’occasion de la faire connaître.

Les auteurs qui attribuent les scrofules à l’existence d’un principe morbifique dans l’économie se sont évidemment fait illusion . Les expériences auxquelles ils se sont livrés pour constater la possibilité de transmettre ce principe d’un individu à un autre n’ont jamais produit que des résultats négatifs, et nous ne pensons pas qu’on puisse trouver aujourd’hui dans la science un seul fait authentique de la contagion de cette maladie. Si quelques phénomènes particuliers, certaines preuves tirées de l’analogie, la marche singulière du mal, n’ont pas suffi pour rendre incontestable la spécificité de la goutte et du rhumatisme aux yeux de tous les pathologistes, comment croire à la spécificité des scrofules, dont tous les caractères et toutes les phases s’expliquent d’ailleurs si naturellement? Qu’observe-t-on, en effet, dans les scrofules? Des ganglions lymphatiques plus ou moins engorgés, une peau délicate et blanche, de grosses lèvres, une chevelure blonde, des articulations volumineuses et une grande mollesse des tissus. Or, cet ensemble de symptômes n’est évidemment que le résultat d’une constitution organique donnée. En effet, examinons chacun des caractères attribués à la maladie scrofuleuse, et il nous sera facile de prouver que tous peuvent lui être étrangers.

11 est si vrai que l’engorgement des ganglions lymphatiques n’appartient pas d’une manière spéciale à l’état général des individus appelés scrofuleux, qu’on les observe chez les personnes de toutes les constitutions possibles, chez les vieillards comme chez les adultes et chez les enfants, chez les hommes comme chez les femmes. C’est un fait d’observation journalière que de voir dans les hôpitaux comme dans la pratique privée d’énormes glandes sous la mâchoire, dans les régions parotidiennes ou le long du cou, chez des êtres doués de formes athlétiques, d’une peau et de chair fermes, de tous les caractères enfin d’une constitution sanguine. Nous savons bien que, pour éluder la difficulté, on dit que de tels malades n’en sont pas moins scrofuleux malgré leur air robuste, leur bonne santé apparente. Mais c’est là un fauxfuyant qui ne peut faire illusion à personne, lors-

qu’on se rappelle cette autre circonstance, savoir, que l’engorgement des ganglions lymphatiques se rencontre assez souvent aussi, soit au pli de l’aine, soit dans l’aisselle, soit au-dessus du coude, sans qu’on tienne à en faire un symptôme de la maladie scrofuleuse, s’il n’existe pas d’ailleurs d’autres caractères de l’état morbide ainsi désigné. Nous reviendrons bientôt sur ce point.

La peau délicate et blanche, sans la coexistence de ganglions engorgés, ne peut à aucun titre indiquer une maladie spécifique; car, outre qu’on l’observe tout aussi bien chez les personnes d’une constitution nerveuse que chez celles qui sont lymphatiques, elle ne pourrait tout au plus désigner qu’une variété de tempérament. J’en dirai autant du volume des lèvres, car chacun sait qu’il existe chez des nations entières, sans distinction de constitution, d’âge et de sexe. On sait en outre que c’est principalement sur la lèvre supérieure qu’on observe ce gonflement; or, qu’on examine avec soin les sujets qui offrent cette disposition, et on trouvera que cet état dépend le plus souvent d’une irritation de la muqueuse nasale. Quant au volume des articulations, tous les praticiens savent que, soit qu’il dépende du peu de développement des muscles, soit qu’il existe réellement, on l’observe tout aussi bien chez des sujets affectés d’une maladie autre que les scrofules, le rachitisme, par exemple, et que d’ailleurs ce n’est pas un symptôme constant de la maladie qui nous occupe.

Mais, hâtons-nous d’aller au-devant d’une objection que le lecteur a déjà faite. La maladie scrofuleuse n'est pas constituée, dit-on, par ces caractères pris isolément, mais bien dans leur ensemble. Or, cette manière de voir ne repose pas sur des bases plus solides. En effet , le volume des lèvres, l’aspect de la peau, l’engorgement des ganglions lymphatiques, se montrent chez une infinité d’enfants, et persistent même jusqu’à l’âge adulte, sans qu’il y ait véritablement ce qu’on appelle la maladie scrofuleuse ; tout ce que l’on observe dans ces cas se réduit à prouver que, chez de tels êtres, le système lymphatique et les fluides blancs prédominent sur les autres systèmes organiques ou sur les autres fluides. On trouve là, en d’autres termes, la preuve d’un tempérament, d’une constitution lymphatique, et nullement les symptômes d’une maladie spéciale. Si l’on dit maintenant que c’est là la doctrine de tout le monde, et que les partisans de la maladie scrofuleuse n’ont jamais parlé de ces caractères qu’à litre de causes prédisposantes, la question change de face. Il ne s’agit plus alors que de voir si avec la prédominance lymphatique dont certaines personnes sont douées, il y a I lieu d’admettre que l’état pathologique connu sous

ARTICLE TREIZIÈME

le nom de maladie scrofuleuse constitue plutôt une affection spécifique que chacune des maladies qui surviennent de préférence chez les individus de constitution nerveuse, sanguine, bilieuse, etc. C’est précisément dans cette comparaison que M. Velpeau a trouvé la preuve de la non spécificité des scrofules.

Qu’observe-t-on, en effet, chez les personnes essentiellement lymphatiques, qui ne se rencontre quelquefois aussi chez les individus deconstilution tout à fait opposée? Ce sont, ou total, des engorgements séreux ou œdémateux, des phlegmasies lentes ou irrégulières, des suppurations de mauvaise nature, des caries, des nécroses, des foyers tuberculeux, et cela précisément dans les tissus où la vie est naturellement le moins active. Or, on ne peut voir dans tous ces phénomènes que les maladies ordinaires chez un sujet doué d’une constitution particulière. L’observation la plus scrupuleuse n’est-elle pas d’accord avec cette manière de voir? N’est-ce pas dans l’enfance, et chez les jeunes filles, que les engorgements dits scrofuleux se voient de préférence? Or, l’enfance n’est -elle pas la période essentielle du tempérament lymphatique? Les femmes, qui conservent plus généralement celte prédominance du système vasculaire séreux, ne sont-elles pas la classe des êtres le plus exposés aux scrofules dans l’âge adulte? Et chez les hommes qui deviennent scrofuleux après l’adolescence, tout ne porte-t-il pas à penser que c’est à cause d’une constitution lymphatique qu'ils ont conservée ou qu’ils ont acquise sous l’influence de conditions hygiéniques affaiblissantes ou morbifiques?

Une dernière considération paraît, au surplus, décider franchement celle question. S’il y avait réellement quelque chose de spécifique, soit dans les causes occasionnelles, soit dans les causes prédisposantes des scrofules, il devrait être impossible de faire naître artificiellement la maladie presque indifféremment chez les individus de toute constitution, à moins d’introduire dans l’économie un principe particulier, qui serait alors l’agent spécifique des scrofules. Eh bien! nous ne craignons pas de le dire, l’observation, l’expérience, viennent ici confirmer de tous points les idées de M. Velpeau. Il suffit, en effet, d’observer attentivement pour se convaincre bientôt que l’engorgement des ganglions lymphatiques, que presque tous les engorgements et les épanchements qu’on attribue à la maladie scrofuleuse, se développent sous l’influence d’irritations, de maladies qui n’ont rien de spécifique. C’est à l’inflammation plus ou moins manifeste des vaisseaux lymphatiques eux-mêmes qu’il faut rattacher les œdèmes douloureux, les engorgements blancs ou sub-inflammatoires, dont

les personnes lymphatiques sont si souvent affectées. C’est à l’irritation d’une région plus ou moins éloignée qu’il faut attribuer presque tous les engorgements ganglionnaires; et ces engorgements, il n’est pas un praticien qui ne les ai vus s’établir, en quelque sorte, de toutes pièces sous ses yeux. Il n’y a pas d’individus sur lesquels on ne puisse en faire naître artificiellement. La plus légère croûte comme l’inflammation la plus étendue, la plus petite vésicule comme la carie la plus large du pied ou de la jambe, peuvent amener un engorgement des ganglions sous-inguinaux. Les maladies de l’urètre et de la verge, comme celles des fesses et des parois hypogastriques, retentissent dans les ganglions du pli de l’aine, et ce sont les ganglions lombaires qui se gonflent quand il y a maladie des testicules. Ce que je dis de la partie inférieure du corps, se retrouve avec la même évidence aux membres thoraciques, à la tête et au cou. En effet, qu’on se pique un doigt, et les ganglions sus-épitrocléens ou de l’aisselle s’engorgeront comme s’il y avait à la main ou à l’avant-bras une vaste phlegmasie. Il en sera de même des ganglions sus-claviculaires dans les maladies de l’épaule ou du cou. Hâtonsnous, toutefois, d’ajouter qu’avec ces causes occasionnelles ou déterminantes, l’engorgement ganglionnaire surviendra plus souvent chez des sujets délicats, de constitution lymphatique, que chez les individus doués d’un tempérament sanguin, chez les enfants et les femmes, que chez les vieillards et les hommes adultes. Mais il n’y a là rien que de très-naturel, puisqu’il en est de même pour toutes les autres maladies, et que tout se réduit d’ailleurs à une simple différence de proportion sans aucun changement de nature dans l’état des tissus malades. Or, je le demande, à quel titre établirait-on que de tels engorgements constituent une maladie spécifique chez les personnes lymphatiques plutôtque chez les autres, commentconserver cette idée dans le premier cas, si l’on convient qu’elle n’est pas applicable au second? Mais, allons plus avant.

Peut-être que pour les régions dont je viens de parler les pathologistes accepteront l’interprétation donnée par M. Velpeau, mais il est à craindre qu’il n’en soit pas de même pour les engorgements du cou et de la face. J’ose espérer, toutefois, qu’en y regardant de près les praticiens finiront par modifier leur opinion à cet égard. En effet, qu’on examine attentivement les sujets que tourmentent des engorgements ganglionnaires du cou, qu’on les interroge avec soin sur les antécédents de la maladie, et on se convaincra qu’au moins dans la plupart des cas ces ganglions ne se sont tuméfiés que par suite de quelques maladies, soit passa-

MALADIES DES YEUX

gères, soit de longue durée, soit légères, soit étendues, de quelque partie de la tète. Ainsi, il n’y a pas d’écorchure, d’égratignurc , de piqûre, de teigne, d’érilhèmc, d’érysipèle, de plaie, de contusion du cuir chevelu, qui ne puisse amener à sa suite l’engorgement des ganglions parotidiens ou sous- maxillaires. Les affections herpétiques de l’oreille, de la région mastoïdienne, ou de toute autre partie de la face, peuvent produire le même résultat. Toutes les maladies des paupières, de l’orbite, le moindre coriza, la moindre irritation de la gorge, peuvent en faire autant. Il en est de même de toutes les irritations de la bouche et des gencives, de celles surtout qu’amènent l’éruption et les maladies des dents. Il faut, dit M. Velpeau, avoir suivi avec quelque soin les enfants dans les hôpitaux, ou bien avoir vécu avec eux dans sa propre famille pour comprendre avec quelle facilité ces engorgements surviennent sous l’influence de la moindre cause, même chez ceux qui sont très-robustes et fortement constitués. Au surplus, qu’on observe avec soin ce qui survient à beaucoup d’adultes pendant le cours de certains érysipèles, de certaines angines, de quelques stomatites, comme de la plupart des maladies de la tête et de la face, et l’on verra comment ce développement des ganglions lymphatiques s’opère. Il est vrai de dire que beaucoup de malades que le chirurgien est appelé à examiner ne sont plus dans les conditions où il est aisé de constater la liaison qui peut avoir existé entre la maladie primitive et la maladie secondaire. Mais si l’on veut tenir compte de ce qui est évident pour arriver à ce qui est moins clair, et ne point abandonner non plus les ressources de l’analogie, on verra bientôt qu’il n’y a rien d’exagéré dans l’assertion qui veut que presque tous les ganglions lymphatiques qui s’engorgent au cou ne sont ainsi affectés que par suite d’une irritation de quelque partie delà tête ou de la face. Ce qui peut induire en erreur à cet égard, c'est que l’irritation primordiale ayant complètement disparu, l’engorgement ganglionnaire n’en persiste pas moins assez souvent, de manière à rester comme maladie unique et à continuer son développement. Citons un exemple : un homme s’écorche très- légèrement un des doigts, il en souffre si peu qu’il s’en occupe à peine. Il n’en faut pas davantage cependant pour occasionner un engorgement d’un ganglion de l’aisselle. Dès lors, la maladie ganglionnaire l’occupe seul, et la petite blessure du doigt, qui disparait promptement, est bientôt oubliée. A une époque plus ou moins éloignée, le chirurgien estconsulté; il questionne, il s’informe, il demande s’il n’a point existé quelque blessure, quelque irritation au membre

du côté malade. La réponse en pareil cas est évidemment négative, et pourtant les ganglions de l’aisselle ne se sont engorgés que par suite de l’écorchure du doigt. C’est là aussi le mécanisme des prétendus bubons idiopathiques, des engorgements sous-inguinaux sans maladie apparente de la jambe ou du pied. Maintenant, qu’on se reporte à la tète, et on comprendra facilement que dans le cuir chevelu il a pu exister à une époque antérieure plus ou moins éloignée, même à l’insu de la personne ou des parents, des croûtes, un léger suintement, capables de servir de point de départ à l’engorgement qu’on observe. Un suintement eczémateux de la région mastoïdienne fait naître l’engorgement des ganglions parotidiens; le suintement s’éteint en quelques semaines, et l’engorgement persiste. Le malade n’a pas même pu saisir la cause de son mal, le plus souvent même il l’a oubliée. Plus tard, le chirurgien qui est consulté, ne trouvant plus la cause de la maladie, croit à un engorgement purement idiopathique. Il serait inutile, je crois, de pousser plus loin ces citations. Et, qu’on ne dise pas que ce sont là des idées conçues à priori, c’est au lit des malades, c’est après un examen scrupuleux et longtemps prolongé, que M. Velpeau s’est convaincu de la justesse des idées que je viens d’émettre.

Ainsi, ce qu’on entend par maladie scrofuleuse appartient en entier aux maladies du système lymphatique et à l'influence que ces maladies exercent ensuite sur le reste de l’économie. Une cause occasionnelle des maladies du système lymphatique peut produire les mêmes lésions chez toute espèce d’individus. La seule différence qu’il y ait à établir, c’est qu’elle produira son effet plus complètement et plus constamment chez les personnes dont la prédominance du système lymphatique est trèsprononcée que chez les autres. Mais, quant à la lésion en elle-même, quel que soit le tempérament, la constitution du sujet qui en est atteint, elle se montre toujours au fond avec les mêmes caractères physiques sous le point de vue de l’anatomie pathologique. C’est là un fait dont M. Velpeau s’est bien souvent convaincu. Ainsi, pour ne parler que des ganglions sous-maxillaires, qu’on les dissèque avec soin, et l’on verra facilement qu’ils offrent les mêmes caractères sous le scalpel, soit qu’ils proviennent d’un adulte ou d’un vieillard, d’un homme robuste et sanguin ou d’une personne faible, de constitution lymphatique. J’ai entendu bien souvent M. Velpeau dire qu’il voudrait embarrasser à ce sujet le plus habile anatomo-pathologiste, en lui présentantquelquesganglionsdégénérés provenant de malades pris dans les conditions générales de santé les plus opposées.

ARTICLE TREIZIÈME

Ce sujet comporterait sans doute de plus grands j développements, dans lesquels je ne puis entrer ici. Toutefois, je crois en avoir assez dit pour prouver que la spécificité de ce qu’on est convenu d'appeler la maladie scrofuleuse est loin d’être démontrée, et que les auteurs se sont fait illusion sur ce point. D’où il résulte nécessairement que M. Velpeau a parfaitement raison de rejeter l’ophthalmie scrofuleuse des cadres nosologiques, à moins qu’on ne dise aussi qu’il peut exister des entérites, des gastrites, des cystites, des pneumonies, des pleurésies scrofuleuses ; et dès lors ce ne serait plus qu’une dispute de mots.

Si on se bornait à vouloir dire par là que les individus qui sont affectés de maladie étendue du système lymphatique ou de la goutte, ou du rhumatisme, ou de la variole, ou de la gale, etc., etc., doivent, quand il leur survient en même temps une inflammation des yeux, être soumis à une thérapeutique en rapport avec la maladie générale, dès lors, toute discussion cesserait. Mais il n’en est pas ainsi, comme chacun le sait, et c’est pourquoi M. Velpeau a cru devoir combattre cette manière d’envisager les ophthalmies.

Ophtlialmie syphilitique . — Si l’on a bien compris ce que j’ai dit jusqu’ici, on a déjà deviné que M. Velpeau considère l’ophlhalmie syphilitique comme une maladie spécifique réelle. Le principe vénérien étant, selon toute apparence, un produit matériel, s’introduit dans les tissus et même dans les fluides de manière à pouvoir se porter partout. ; De plus, la syphilis imprime généralement aux tissus qu’elle affecte des caractères si tranchés, qu’il ne répugne point de croire qu’elle puisse se fixer dans l’œil de manière à y être facilement reconnue. Ce que l’analogie porte à admettre, l’observation le prouve. Entrons en conséquence dans quelques détails à ce sujet.

On a prétendu, et quelques oculistes soutiennent encore de nos jours, que dans l’œil la syphilis affecte presque exclusivement l’iris. Ce serait une erreur d’admettre cette proposition d’une manière trop générale; il est vrai de dire que celte membrane est le siège principal de l’ophthalmie syphilitique, mais il ne faudrait pas conclure de là que les autres parties de l’œil n’en sont jamais atteintes. M. Velpeau et quelques auteurs avant lui se sont convaincus que les inflammations de la conjonctive, de la cornée et des autres lamelles qui constituent le globe oculaire peuvent également être modifiées par la maladie vénérienne. Nous avons observé à l’hôpital de la Charité plusieurs laits de ce genre.

Nous nous bornerons à dire quelques mots sur l’iritis syphilitique. On a beaucoup écrit dans ces

derniers temps sur cette variété de l’iritis ; on en a présenté des descriptions très - détaillées. Néanmoins, il faut le dire, on a donné à cette affection des caractères qui ne lui appartiennent pas ou qui du moins lui sont communs avec les autres inflammations de l’iris. Sans entrer dans des détails à ce sujet, nous dirons qu’il suffit d’observer attentivement les malades, et surtout de voir un assez grand nombre d’inflammations de l’iris pour se convaincre que de pareils caractères ne sont ni constants, ni propres à l’iritis syphilitique. Les symptômes qui semblent se rapporter spécialement à cette affection sont les suivants : l’iris offre une teinte cuivrée, ayant quelque chose d’analogue aux syphilides du derme; son tissu se tuméfie et revêt un aspect tomenteux; sa face antérieure est veloutée et comme inégale; la pupille est irrégulière et prend des formes variées. La petite circonférence de l’iris présente assez souvent de petites franges, de petits flocons de couleur roussâtre, nommés condylomes par Beer, et cristagalli par Muller. Quant aux végétations, aux espèces de petits polypes qu’on a observés au fond de la chambre antérieure, ils ne fournissent rien de bien concluant; ce n’est guère que dans l’iritis chronique qu’on les aperçoit, et il n’est pas sùr que ce soient des symptômes exclusivement propres à l’iritis syphilitique. Ces petites masses polypiformes pourraient bien n’être, en définitive, que d’anciennes concrétions fibrineuses ou plastiques vascularisées par suite d’une inflammation assez vive. Quoi qu’il en soit, ce sont là les symptômes locaux les plus caractéristiques. A ces signes s’en joignent quelques autres qui appartiennent à l’inflammation de l’iris en général ; je n’y reviendrai pas.

Il résulte de ces courtes considérations que les caractères locaux seuls seraient souvent insuffisants pour reconnaître la maladie qui nous occupe. Je suis persuadé que plus d’un praticien habile ne pourrait pas toujours porter un diagnostic certain d’après ces seules données. Aussi doit-on s’assurer si le sujet n’est pas affecté de syphilis, ou même s’il n’a pas été atteint antérieurement de cette maladie, et, dans ce cas, s’il l’a convenablement soignée. Quant aux symptômes généraux de la syphilis, je ne crois pas devoir les énumérer

L’iritis syphilitique réclame le traitement antisyphilitique général; il ne faut pas cependant négliger la maladie locale. Si le sujet est fort et pléthorique, et que l’inflammation soit aiguë, M. Velpeau a d’abord recours aux émissions sanguines générales et locales, aux purgatifs, aux mercuriaux à hautes doses. Quant au traitement spécifique, il I est analogue à celui des autres affections véné-

MALADIES DES YEUX

riennes. M. Velpeau n’attend pas, pour combattre la maladie interne, que l’inflammation ait cédé; en général, il l’attaque dès le début, et il unit le traitement antiphlogistique au traitement spécifique. C’est ordinairement le prolo-iodure de mercure en pilules à dose d’un quart de grain, d’un demi-grain, d’un grain même par jour, qu’il ordonne en pareille circonstance. Ce traitement est continué pendant six semaines consécutives. En même temps il fait usage des frictions d’onguent mercuriel à la dose d’un ou deux gros chaque jour ou tous les deux jours, aux tempes, sur le front ou sur la face interne des jambes ou des cuisses. Lorsqu’il existe quelques légères adhérences, ou qu’il craint leur apparition, il emploie la belladone.

Quant aux topiques, il est évident qu’ils ne peuvent être ici que d’une faible utilité, mais on irait évidemment trop loin en les rejetant d’une manière absolue, en leur attribuant des dangers. Ainsi, j’ai vu M. Velpeau retirer d’assez bons résultats d’un collyre avec un demi-grain ou un grain de sublimé par once d’eau, de lotions avec l’eau de guimauve contenant un gros de calomel par verre. Les collyres laudanisés ou avec le sucre de Saturne pourraient encore être utiles. Mais un moyen qui est fort avantageux, et que M. Velpeau ne manque jamais d’employer, consiste à faire des frictions autour de l’orbite ou sur la tempe avec la pommade mercurielle.

Telles sont les bases de la thérapeutique de l’irilis syphilitique.

Doctrine moderne. — Au lieu de chercher dans l’état général, dans la constitution des sujets, comme l’avaient fait leurs devanciers, l’explication des formes diverses que peuvent revêtir les ophthalmies, Beer et ses disciples se sont efforcés de prouver que, par la seule inspection de l’œil malade, il est possible de caractériser les ophthalmies spécifiques et constitutionnelles. Le système qu’on a imaginé à ce sujet mérite d’être examiné avec le plus grand soin.

Avant de discuter la valeur relative de chaque ophthalmie spécifique prise isolément, il importe de présenter quelques considérations généralesqui nous aideront par la suite à réfuter les opinions erronées qui ont été émises.

État anatomique de l’œil. — D’après l’école allemande et ses partisans, chaque ophthalmie spéciale, spécifique ou combinée, serait caractérisée par un développement, un arrangement particulier des vaisseaux de la partie enflammée; à tel point qu’il y aurait une vascularisation, une coloration scrofuleuse, varioleuse, scarlatineuse, goutteuse, rhumatismale, elc., etc.

Nous ne nous engagerons ici dans aucune discus-

sion théorique; suivant nous, les faits parlent assez haut. En effet, qu’on examine avec soin, et sans prévention aucune, l’inflammation d’un des éléments anatomiques de l’œil, et on se convaincra facilement que si la vascularisation n’est pas la même dans tous les cas, cela tient évidemment du degré, de l’intensité et de l’étendue de la phlegmasie. M. Velpeau en a donné si souvent des preuves au lit des malades dans son service à l’hôpital de la Charité, qu’il ne nous est pas permis de conserver le moindre doute à cet égard, et que nous sommes étonnés que des observateurs, d’ailleurs distingués, n’aient pas craint d’avancer qu’à la vue de telle ou telle vascularisation de l’œil il leur soit possible d’annoncer positivement l’existence de telle ou telle ophthalmie spécifique. Nous en sommes d’autant plus surpris, que les descriptions présentées par les partisans eux-mêmes de ce genre de recherches nous donnent gain de cause sur ce point. En effet, rien n’est facile comme de se convaincre, en lisant leurs ouvrages, que la même disposition vasculaire se retrouve sous leur plume quand ils décrivent les inflammations simples d’un tissu déterminé de l’œil, que quand ils parlent d’une ophthalmie spécifique qui porte sur la même partie. Nous croyons en conséquence qu’il serait inutile d’entrer dans plus de détails. C’est là d’ailleurs une question que les praticiens sont à même de vérifier chaque jour, et que tous les bons observateurs ont déjà jugée.

On a dit aussi que chaque ophthalmie spécifique a, pour ainsi dire, son tissu de prédilection. L’analogie a évidemment joué ici le principal rôle; c’est ainsi qu'on a assigné pour siège des ophthalmies varioleuse, scarlatineuse, la conjonctive; de l’ophthalmie rhumatismale, la sclérotique et la cornée; de l’ophthalmie catarrhale, la membrane muqueuse de l’œil. Dans ces cas, il est vrai, l’observation semble venir en aide à la théorie; mais, outre que, même pour ces espèces, la phlegmasie est loin de s’arrêter aux tissus qu’on lui assigne, on ne voit pas pourquoi l’iris serait plutôt le siège de l’ophlhalmie syphilitique que les autres membranes de l’œil. D’ailleurs, où trouver l’analogue du système lymphatique dans l’organe de la vision, qui pourtant serait si fréquemment affecté d’ophthalmie scrofuleuse? Qu’on parcoure ce que disent à ce sujet les auteurs dont M. Velpeau combat les opinions, et on se convaincra facilement que tout se réduit à des assertions plus ou moins hasardées, dépourvues de preuves.

État fonctionnel de l’œil. — Ce qui prouve que dans la doctrine moderne des ophthalmies spécifiques les idées théoriques ont joué le principal rôle, et que la nature n’a pas toujours été consul-

ARTICLE TREIZIÈME

lée. ou du moins qu’elle ne l’a pas été convenablement, c’est la prétention qu’on affecte de pouvoir distinguer la nature de la phlegmasie par l’examen des troubles fonctionnels. En effet, dire, par exemple, que des douleurs sourdes et profondes autour del’orbitedans l’ophthalmie rhumatismale, qu’une photophobie intense dans l’ophthalmie scrofuleuse, qu’une sécrétion muqueuse plus ou moins abondante dans l’ophthalmie catarrhale, etc., etc., permettront de reconnaître chacune de ces maladies, n’est-ce pas se payer d’un mot ou avancer une erreur palpable? Nous ne voulons pas dire par là qu’on ait prétendu établir le diagnostic sur ces seules données ; mais toujours est-il que ces signes sont présentés comme caractéristiques, et c’est là l’erreur. L’observation démontre que les inflammations de l’œil, produites n’importe par quelle cause, sont caractérisées par ces symptômes toutes les fois que c’est un tissu plutôt qu’un autre qui est le siège du mal. Si la preuve de ce fait ne se rencontrait pas tous les jours au lit des malades, rien ne serait plus facile que de la donner expérimentalement, car il n’est pas un seul des troubles fonctionnels signalés par les auteurs dont nous repoussons en ce moment les doctrines, qu’on ne puisse produire artificiellement.

M. Velpeau ne prétend point, et cela ne saurait trop être répété, que l’état, soit matériel, soit fonctionnel de la conjonctive, de la cornée ou de l’œil tout entier, ne présente pas des caractères particuliers quand il est réellement le produit d’une cause spécifique ; mais il soutient que les ophthalmies spécifiques dont l’école allemande et ses partisans font le plus de bruit n’existent pas, qu’on s’est fait grandement illusion sur ce point, en même temps qu’on a négligé celles qui existent réellement. C’est ainsi que l’ophthalmie blennorrhagique, qui est très-certainement le produit d’une cause toute spéciale, que l’ophthalmie d’Égyplc, l’ophthalmie belge, l’ophthalmie des nouveau-nés et les ophthalmies épidémiques en général, qui sont bien, s’il en fut jamais, des ophthalmies spécifiques, ont toutes été englobées sous le titre vague et insignifiant d’ophlhalmie catarrhale; tandis qu’on a sérieusement proposé d’établir des •ophthalmiescachectique,abdominale, menstruelle, veineuse, érysipélateuse, etc., etc.

Nous n’entrerons pas ici dans plus de détails; nous nous bornerons à dire, en terminant ces courtes réflexions générales, qu’il est évidemment impossible de trouver une vascularisation, une coloration, un siège, des changements fonctionnels spécifiques, dans des ophthalmies dont la cause est empruntée à des maladies générales qui, comme nous l’avons déjà prouvé, n’ont rien de spécifique.

C’est, du reste, dans l’analyse de chaque ophthalmie en particulier que l’on trouvera la dernière preuve de ce que nous avons avancé jusqu’ici.

Ophthalmies spécifiques ex particulier. — Un premier inconvénient de la doctrine combattue par M. Velpeau, inconvénient dont tous les bons esprits ont sans doute compris toute la portée, c’est qu’elle a introduit dans la science une telle confusion dans la distinction des ophthalmies, qu’il est presque impossible de s’y reconnaître, non-seulement pour le nombre et les espèces, mais encore pour les caractères attribues à chacune d’elles.

Avant de chercher à régulariser l’interprétation des descriptions données par les auteurs, nous croyons qu’il est indispensable de passer en revue les principales variétés auxquelles ils se sont arrêtés, en ayant soin de montrer successivement l’inutilité de leur distinction. Quoique plusieurs d’entre elles aient déjà été rejetées par tous les bons observateurs, nous pensons devoir nous y arrêter un instant.

Oplithalmie cachectique. — Je croirais abuser de la patience du lecteur que d’accumuler des raisons pour démontrer que l’ophthalmiecachectique, encore décrite par M. Sichel (Lebaudy, thèse de concours ), ne peut point constituer une ophthalmie spéciale. Il est évident que chez un sujet cachectique toutes les inflammations locales dont il peut être atteint sont des inflammations cachectiques, et l’ophthalmie chez lui ne peut pas plus échapper à cette qualification générale que l’inflammation des autres organes.

Oplithalmie des vieillards. — Faire une ophthalmie spéciale de l’ophthalmie des vieillards, comme l’admet aussi M. Sichel (Lebaudy, oper.cit.), serait autoriser à en faire une pour les enfants, une autre pour les adultes, une quatrième pour les femmes, etc., et ce serait en conscience pousser trop loin la puérilité des divisions scolastiques.

Oplithalmie menstruelle. — Si un homme aussi versé dans l’étude des maladies des yeux que M. Sichel n’en avait pas parlé de nouveau, on ne croirait pas qu’il fût venu à l’esprit de personne de créer une ophthalmie menstruelle ou ménopausique. Cette ophthalmie, qui sérail caractérisée par de la photophobie, du larmoiement, une injection variqueuse de la conjonctive et de la sclérotique, un cercle veineux autour de la cornée, est tout simplement une choroïdite, une iritis ou une kératite, compliquée d’un peu de conjonctivite. La seule raison invoquée par M. Sichel en faveur d’une aussi singulière idée, c’est qu’on observe quelquefois l’ophthalmie avec de tels caractères chez les femmes qui n’ont plus leurs règles, ou dont la menstruation est irrégulière; comme si les femmes

MALADIES DES YEUX

mai réglées n’étaient pas sujettes à toutes les espèces d’ophlhalmies. Pour complément de sa démonstration, M.Sichel {Traité de l’ophthalmie, etc., p. 331-339) rapporte deux observations particulières, qu’on est assez étonné de trouver si étrangères à ce qu’il veut faire admettre.

Ophthalmie abdominale. — On est naturellement porté à se demander ce que signifie le titre d’ophthalmie abdominale, et pourquoi dès lors il n’y aurait pas aussi des ophthalmies pectorale, encéphalique. Les symptômes que M. Sichel rapporte à cette espèce d’ophthalmie sont une injection conjonctivale, composée de gros vaisseaux qui se bifurquent et se subdivisent en avançant de la racine des paupières vers la cornée, etc. Quant à sa spécificité, elle serait basée en entier sur l’existence antérieure d’hémorroïdes fluentes; comme si chez les sujets dont les hémorroïdes viennent d’être supprimées on n’observait pas comme chez tous les autres individus, tantôt des blépharites, tantôt des conjonctivites, tantôt des iritis, etc.; comme si, d’un autre côté, les caractères qui existaient chez le malade dont parle M. Sichel {Oper. citai., p. 329), ne s’observaient pas aussi chez les personnes qui n’ont jamais été affectées d’hémorroïdes.

Ophthalmie des femmes en couche. — Si l’ophthalmie des nouvelles accouchées revêt en effet quelques caractères particuliers, cela tient à la surabondance des liquides blancs qui dominent évidemment à cette époque; toutefois on ne peut voir en cela rien de spécifique. Mais dire, avec M. Sichel, que la totalité du globe de l’œil peut se remplir de lait, et que cette ophthalmie porte à la fois sur la conjonctive et les autres membranes de l’organe de la vision, serait émettre une assertion sans preuves suffisantes.

Ophthalmie scorbutique. — Nous ne chercherons pasà combattre l’ophthalmie désignée sous ce titre, car les auteurs qui en parlent ne sont pas même d’accord sur son existence. M. Sichel dit ne l’avoir jamais observée, et ne semble aucunement disposé à l’admettre. {Oper. citât., p. 470.)

Ophthalmie veineuse. — Sous ce titre, M. Sichel a confondu l’ophthalmie abdominale et l’ophlhalmie arthritique. La variété abdominale, dit cet auteur, est caractérisée par des rameaux vasculaires isolés, d’un calibre très-considérable (comparativement aux injections ordinaires), évidemment variqueux, d’un pourpre foncé et presque bleu , remplis d’un sang indubitablement veineux ou carbonisé, parallèles entre eux, etc. {Oper. citât., p. 307.) Avouons qu’il faut être bien rempli de son sujet pour écrire de pareilles choses ! Et c’est ainsi que l’ophlhalmie prend le nom de veineuse!

Que répondrait M. Sichel à celui qui lui demanderait des preuves de ce qu’il avance quand il dit (page 298) que « le système veineux en général, et particulièrement celui de la veine-porte, peuvent être le siège de certains désordres, qui tantôt restent fixés dans le centre de la circulation veineuse abdominale et ne se manifestent que par un trouble des fonctions des organes de l’abdomen , et tantôt entraînent à leur suite un état pathologique dans le système fibro-séreux , etc.? » Et c’est sur de pareilles bases qu’on s’appuie pour perfectionner l’ophthalmologie !

Ophthalmie érysipélateuse. — Les symptômes de l'ophthalmie érysipélateuse sont si peu tranchés, que chaque auteur qui en parle les présente sous une forme différente. M. Mackensie lui donne pour caractères: une rougeur pâle de la conjonctive, une tuméfaction brusque des paupières et quelques vésicules conjonctivales. D’après M. Weller, ceseraitl’ophthalmie arthritique qui se montrerait sous la forme érysipélateuse; tandis que M. Stœber semble la confondre avec une variété du chémosis ou de l’ophthalmie œdémateuse, et que M. Middlemore, qui la caractérise par une teinte jaunâtre et une démangeaison de la conjonctive, en fait aussi un chémosis œdémateux. M. Sichel, qui a soin d’indiquer qu’elle peut exister en l’absence de tout érysipèle de la face, lui donne pour phénomène tout à fait caractéristique les vésicules signalées par M. Mackensie et quelques autres. Mais cet auteur qui, s’attachant (p. 293) à donner une histoire générale de la maladie, dit qu’il n’a jamais observé dans la conjonctive rien d’analogue à la desquammation, qu'il n’a jamais vu l’inflammation s’étendre aux tissus profonds de l’œil, et que l’ophthalmie érysipélateuse ne laisse presque jamais de suites, oublie sans doute qu’à la page précédente il avoue qu’il n’a observé que trois fois celte ophthalmie dans toute sa pratique, qu’il doit la considérer comme extrêmement rare, et que, par conséquent, ses assertions générales n’ont aucun appui.

M. Velpeau a aussi observé plusieurs fois les vésicules dont je viens de parler; mais il a pu constater de la manière la plus positive, qu’elles n’avaient aucun rapport avec l’érysipèle, et que, fonder sur leur existence une ophthalmie spéciale, ce serait créer de toutes pièces un être qui n’existe pas.

Les auteurs parlent aussi de quelques autres espèces d’ophthalmies spécifiques; mais je crois inutile de m’en occuper. De nos jours, justice a été faite à ce sujet.

Je ne suis entré dans si peu de détails sur les ophthalmies spécifiques, précédemment étudiées,

que parce qu’elles n’ont trouvé que peu de partisans, et qu’elles n’ont été le sujet d’aucune discussion sérieuse parmi les pathologistes. Mais il n’en est pas de même de celles dont il me reste à parler, puisqu’elles semblent maintenant avoir pris droit de domicile dans la science, et qu’elles jouent un grand rôle dans l’ophthalmologie moderne. Il importe donc que nous entrions ici dans des détails minutieux et convenablement circonstanciés.

Ophthaimie catarrhale. — Pour prouver la réalité de l’existence de l’ophthalmie catarrhale comme maladie spéciale ou spécifique, les auteurs qui l'admettent auraient au moins dû s’entendre sur les caractères de celte ophthaimie. Mais en lisant les descriptions que chacun d’eux en a données, il est facile de se convaincre qu’il s’en faut qu’ils soient parfaitement d’accord sur ce point. En effet, pour ne parler d’abord que du siège de la maladie, d’après Beer et une partie de son école, l’ophlhalmie catarrhale n’occupe ordinairement que la conjonctive; MM. Mackensie et Middlemore disent qu’elle occupe la conjonctive et les follicules de Meïbornius ; au dire de M. Weller (t. II, p. 120), elle se borne le plus souvent aux paupières; M. Carron du Villards (t. II, p. 27) la considère comme une inflammation de la conjonctive passée aux tissus plus profonds; et M. Siebel (tableau synopt., p. 732) ne lui accorde d’autre siège que la conjonctive oculo-palpébrale : aucun autre lissudel’œil, ajoute ce dernier auteur, ne participe à l’affection.

Les oculistes ne s’accordent pas mieux sur le plus ou moins de fréquence de l’ophlhalmie catarrhale. Ainsi, les uns disent, avec M. Siebel, qu’elle est la plus commune de toutes les ophthalmies; tandis que d’autres, au nombre desquels nous citerons Bénédict, Beer. M. Mackensie, sont loin de partager la même opinion, puisque ces trois ophthalmologisles n’hésitent pas à dire que sur cent ophthalmies il y en a au moins quatre-vingts qui sont scrofuleuses. Je dois ajouter que, d’après M. Velpeau, de toutes les inflammations de l’œil, c’est la kératite que l’on observe le plus souvent.

Mais cette dissidence est surtout frappante quand on examine les descriptions symptomatologiques présentées par les auteurs. Ici, il faut le dire, on trouve une confusion telle, qu’il n’est plus permis de douter que les idées de M. Velpeau ne soient parfaitement justes, et qu’il ne peut rien y avoir de spécifique dans une maladie dont les caractères pourraient être si différemment interprétés. Qu’on examine avec soin ce que disent les ophthalmologistes à ce sujet, et on se convaincra facilement qu’il n’y a rien d’exagéré dans ce que j’avance. Mais ce n’est pas tout : que l’on compare la description qu’ils donnent des caractères de l’ophthal-

mie catarrhale avec celle qu’ils présentent sous le titre de conjonctivite simple, et on trouvera, dans moins de mots sans doute, une ressemblance à peu près parfaite.

Or, d’après toutes ces considérations, que je pourrais prolonger beaucoup en faisant des citations, on est en droit de se demander si on a réellementconsulté la nature en spécifiant d’une manière catégorique un état morbide de l’œil, dont nous donnerons plus tard la véritable interprétation. Il nous reste donc à examiner la cause occasionnelle de la phlegmasie, qui se trouve, dit-on, dans un refroidissement , dans une variation de température, comme celle des rhumes et des catarrhes en général. Ici encore, l’idée d’une ophthaimie spéciale ne repose sur aucun fondement. Quelle est l’inflammation qu’un refroidissement subit ne puisse pas produire? N’est-ce pas à la suite de causes semblables qu’on est pris tantôt de pleurésie, tantôt de pneumonie, tantôt de péricardite? etc., etc. Et conçoit-on qu’on ait pu trouver la moindre apparence de spécificité dans une cause aussi générale! Est-ce que les tissus enflammés par celle cause peuvent être autrement vascularisés, autrement altérés, que quand ils s’enflamment sous une tout autre influence ? Est-ce que l’inflammation de la conjonctive déterminée par une irritation quelconque ou par une modification passagère des fluides, ne se comporte pas, une fois qu’elle est bien établie, comme celle qui résulte de l’impression du froid? D’ailleurs, s’il est reconnu que la conjonctivite reconnaît souvent pour causes le froid ou l’humidité, est -il permis de songer à cette étiologie dans les ophthalmies qui régnent de temps à autre d’une manière épidémique dans différents pays? L’influence du froid peut-elle rendre compte de l’ophthalmie d’Égypte, de l’ophthalmie belge, de toutes les conjonctivites purulentes enfin ? Conçoit-on qu’on ait pu s’en contenter pour expliquer la naissance de l’ophlhalmie blennorrhagique? Ne faut-il pas se faire une illusion bien étrange pour croire qu’on ail fait quelque chose d’utile en soutenant que toutes ces ophlhalmies sont des ophthalmies catarrhales, qui ne diffèrent que par leur degré d’intensité? Telle est pourtant l’opinion de M. Sichel ; voici ses propres paroles : « Celle-ci ( roplithalmie blennorrhagique) n’est donc pour nous que le résultat d’un développement extraordinaire de la conjonctivite catarrhale, et elle comprend les nombreuses variétés admises par les ophtalmologistes, telle que l’ophthalmie d’Égypte, celle des nouveau-nés, etc. ; affections identiques, selon nous, et seulement plus ou moins modifiées par les circonstances qui président à leur formation et à leurs progrès, et par

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Page des individus atteints (p. 213). » Est-ce la peine, comme l’a dit M. Velpeau, de réfuter de pareilles assertions? Et ne serait-on pas tenté de croire que ces variétés d’ophlhalmie n’ont guère été observées de près par M. Siebel, ou du moins que cet oculiste en a négligé la description, lorsqu’on examine attentivement ce qu’il en dit? Qu’on lise, en effet, l’ouvrage de cet auteur, et on se convaincra facilement de la justesse de cette remarque. Nous ne pousserons pas plus loin ces réflexions. Nous croyons en avoir assez dit pour prouver qu’au lieu d’ophthalmie catarrhale, il faut s’en tenir au simple titre de conjonctivite, soit simple, soit d’Égypte, soit de Belgique, soit blennorrhagique, soit purulente des nouveau-nés.

Ophthalmie scrofuleuse. — Nous trouvons ici les mêmes difficultés et la même confusion que pour l’ophthalmie catarrhale.

Pour ce qui est de la fréquence de l’ophthalmie scrofuleuse, M. Sichel, en disant (p. 196) que I’ophthalmie catarrhale est la plus commune de toutes les ophthalmies, se trouve évidemment contredit par la plupart des auteurs qui ont écrit sur cette matière; car, Beer, Bénédict, MM. YVeller, Carron du Villards et beaucoup d’autres, soutiennent que l’ophlhalmie scrofuleuse est la plus fréquente de toutes les ophthalmies spécifiques. Le -premier de ces auteurs dit même qu’on la rencontre à Vienne quatre-vingt dix fois sur cent.

Mais c’est surtout pour ce qui a trait à la symptomatologie qu’on trouve une telle divergence d’opinions, qu’il ne peut plus rester de doute sur la justesse de l’idée que nous avons déjà émise plusieurs fois dans cet article, savoir, que dans la doctrine combattue par M. Velpeau les idées théoriques jouent le principal rôle. En effet, qu’on examine avec soin les descriptions que donnent les auteurs de cette espèce d’ophthalmie, et on se convaincra sans peineque notre opposition sur ce point est tout à fait rationnelle.

Ce vague, ces contradictions dans l’exposé d’un tableau qui devrait à peine varier s’il s’agissait réellement d’une ophthalmie spécifique, tiendraient-ils à ce que quelques-uns des auteurs qui l’ont tracé se seraient mépris, tandis que d’autres auraient suivi la véritable voie? Nous n’approfondirons pas une pareille question. D’ailleurs, puisque en discutant les principes qui servent de base à la doctrine ancienne des ophthalmies spécifiques, nous avons prouvé que rien ne démontre que ce qu’on est convenu d’appeler la maladie scrofuleuse soit une affection réellement spécifique, il n’est pas nécessaire de nous arrêter à l’examen des caractères spéciaux de l’ophlhalmie scrofuleuse.

Ophthalmie arthritique. — Celte espèce d’ophthalmie spécifique est une de celles auxquelles les auteurs tiennent pour ainsi dire le moins. Nous devons dire toutefois que M. Sichel , qui en fait une variété de l’ophthalmie veineuse, la décrit assez longuement. Nous ne nous arrêterons pas à réfuter les opinions émises par cet auteur à ce sujet, car nous sommes loin de penser avec lui (p. 503) qu’il n’y a rien de plus naturel que la sympathie qui unit la choroïde an foie, à la rate et aux organes liés au système de la veine porte-, et « qu’on peut rapporter l’injection à l’origine arthritique toutes les fois qu’elle présente les caractères suivants : on voit dans la sclérotique une zone de vaisseaux d’un carmin un peu plus foncé que celui de la sclérotique rhumatismale ; ils commencent à deux ou trois lignes de distance du bord de la cornée, et se rendent vers ce dernier, d’abord en direction parallèle et rectiligne ; avant de l’atteindre, ils se bifurquent et s’anastomosent les uns avec les autres par leurs bouts voisins de la circonférence cornéale. Ces vaisseaux, au lieu de franchir un peu la circonférence cornéale, comme cela a lieu dans la sclérotite rhumatismale, en sont, au contraire, constamment séparés par un cercle bleuâtre ou blanchâtre, partiel ou total, qu’ils ne dépassent point, etau bord duquel ilsdisparaissent ou pénètrent dans l’intérieur de l’œil. » Nous le demandons, est-il nécessaire après cela d’entrer en discussion ; et de pareilles assertions ne montrentelles pas évidemment jusqu’à quel point on peut se faire illusion, lorsqu’on se laisse dominer par des idées préconçues? Si, après des données aussi vagues, M. Sichel invoquait au moins à l’appui de son opinion quelques observations concluantes, on pourrait, pour me servir de l’expression de M. Velpeau, prendre sa description au sérieux. Mais, nous sommes forcés de le dire, on ne trouve rien de plus probant dans les faits qu’il donne comme modèles. On va en juger :

Première observation ( page 321 ). Il s’agit d’une couturière âgée de vingt-quatre ans. Après avoir exposé les symptômes de la maladie, M. Sichel passe, pour confirmer son diagnostic, à l’examen verbal et à la recherche des antécédents, et voici ce qu’il écrit à ce sujet : » La malade est habituellement constipée ; plusieurs fois déjà elle a été atteinte de douleurs, peu intenses à la vérité, mais de quelque durée, dans différentes articulations. Ses menstrues ont toujours été peu abondantes et irrégulières; elle nous dit qu’elle ne les pas eues depuis trois mois, et convint qu’il était possible qu’elle fut enceinte. Même avant la suppression des menstrues, cette personne, si jeune encore, avait déjà plusieurs fois perdu de petites quantités

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de sang par l’anus, circonstance extraordinaire chez les personnes du sexe, et donnant toujours de fortes présomptions pour le développement futur d’affections arthritiques. Il faut remarquer encore que cette malade se nourrissait presque exclusivement de viande et de pain, et buvait du vin pur assez fréquemment. Le diagnostic, ajoute M. Sichel, fut donc pleinement confirmé par toutes ces données. » Le lecteur a sans doute apprécié ces raisons à leur juste valeur; nous ne nous y arrêterons pas.

Deuxième observation (p. 524). Le sujet est un coiffeur, âgé de ving-huit ans, qui donne pour signe commémoratif de son ophthalmie arthritique, qu’il est depuis longtemps sujet à des douleurs dans les articulations, qu’il a des hémorroïdes non fluentes et qu’il éprouve des maux de reins.

Troisième observation (p. 326). Il s’agit d’un marchand colporteur, âgé de 59 ans, qui est sujet à des douleurs dans les membres, et dont les genoux et les coudes offrent depuis dix ans des croûtes nombreuses de psoriasis.

Quatrième observation (p. 528). C’est ici une blanchisseuse de 57 ans, qui donne à l’appui de son ophthalmie arthritique des douleurs rhumatismales accompagnées de douleurs lancinantes dans la tête, des hémorroïdes non fluentes, et ( ce qui est plus remarquable) l'absence de ses menstrues depuis l’âge de quarante-cinq ans.

Avouons-le en terminant : c’est là une logique on ne peut plus élastique, et l’on ne doit plus être étonné qu’en raisonnant ainsi on puisse trouver partout des ophthalmies spécifiques. En vérité on ne conçoit pas comment un observateur aussi distingué que M. Sichel a pu se faire une si grande illusion.

Ophthalmie rhumatismale. — L'ophthalmie rhumatismale est généralement mieux caractérisée quant au siège et aux symptômes qui la distinguent, d’après les auteurs qui en ont parlé. Toutefois elle se montre avec des couleurs assez diverses dans les descriptions qui en ont été données pour embarrasser ceux qui voudraient s’en faire une idée nette.

D’après M. Weller, le premier degré de l’ophthalmie rhumatismale est caractérisé par les symptômes suivants : douleurs déchirantes et pongilives dans l’œil et les parties voisines, augmentant par la chaleur du lit; larmoiement âcre et abondant; photophobie très- intense; rougeur de la conjonctive oculaire et de la sclérotique. Les membranes externes du globe oculaire et quelquefois l’iris sont le siège de la maladie. Dans la seconde période, les laisceaux vasculaires de la conjonctive deviennent

plus distincts; la photophobie diminue considérablement; on observe des phlyctènes sur la cornée ou sur la sclérotique; ces vésicules s’ouvrent et se transforment en ulcères qui laissent rarement après eux des cicatrices. Cette espèce d’ophthalmie serait assez souvent compliquée de scrofules.

M. Lawrence, qui dans sa description confond évidemment l’ophthalmie rhumatismale avec le début de l’ophthalmie purulente, avec la kératite et l’iritis, ajoute que ce sont les malades affectés de rhumatisme ou d’arthropathie blennorrhagique qui lui ont offert le plus souvent l’occasion d’observer l’ophthalmie dite rhumatismale. Il est d’ailleurs facile de se convaincre qu’il n’existe pas la moindre analogie entre l’inflammation décrite par M. Lawrence et celle dont parle M. Weller.

Le tableau qu’en trace M. Mackensie est manifestement plus clair. D’après cet auteur, la sclérotique, qui est le siège à peu près exclusif de l’ophthalmie rhumatismale, rougit alors et se pénètre d’une zone vasculaire, radiée, profonde, en même temps que des douleurs pulsatives occupent tout l’orbite. Du reste, M. Mackensie ayant senti combien il serait difficile de maintenir le titre d’ophlhalinie à celte inflammation, se demande s’il ne vaudrait pas mieux l’appeler sclérotile atmosphérique.

Quant à M. Sichel, il en donne une description trop confuse et trop compliquée, pour qu’il soit possible de bien saisir sa pensée sur ce point.

En cherchant les motifs qui ont porté les auteurs à créer de toutes pièces une ophthalmie rhumatismale, on ne tarde pas à se convaincre qu’il n’en existe aucun qui puisse être sérieusement discuté. On distingue néanmoins dans leur raisonnement que, encore dominés par les doctrines vaporeuses qui régnaient en médecine dans les siècles passés, ils ont pris pour base de prétendus faits qui n’ont plus cours aujourd’hui dans la science, et qui d’ailleurs ne justifieraient en aucune manière ce qu’ils entendent par ophthalmie rhumatismale. Ainsi, l’irritation qui porte le nom de rhumatisme est, selon M. Sichel ( p. 234 ), différente de l’inflammation, ce qui n’empêche pas cet oculiste de décrire l'ophthalmie rhumatismale comme une inflammation. Les auteurs dont nous combattons en ce moment les idées admettent, comme tout le monde, du reste, que le rhumatisme est très-fugace, qu’d passe facilement d’une partie sur l’autre, et cependant rien n’est plus tenace, plus difficile à déplacer que leur ophthalmie rhumatismale. Lerhumatisme a pour siège unique le tissu fibro-musculaire, et dans les descriptions qu’on donne de l’ophthalmie rhumatismale, les muscles de l’œil n’occupent qu’une place très -secondaire , plusieurs auteurs

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n’en parlent même pas; tandis qu’on lui donne pour siège, soit l’iris, soit la membrane hyaloïde, soit la membrane de Descemet.

Nous avons encore ici à faire un examen rapide des observations rapportées par M. Sichel, car elles montrent jusqu’à l’évidence que cette espèce d’ophthalmie n’est que le résultat d’une pure supposition.

Première observation (p. 283). — Ophthalmie catliarro- rhumatismale double avec tendance à Pophthalmo-blennorrhêe. — Nous ferons d’abord observer qu’à défaut d’autres preuves, ce titre constituerait à lui seul la réfutation pleine et entière de la doctrine combattue par M. Velpeau. Nous reviendrons bientôt sur ce sujet. M. Sichel dit dans cette observation qu’après avoir constaté par l’examen de l’œil l’existence de l’ophthalmie rhumatismale, il put démontrer la justesse de son diagnostic en apprenant que le malade presque rétabli était allé dans la cour au milieu de la nuit, et qu’il avait de suite éprouvé de légers frissons, de la toux, une légère douleur dans les muscles ; comme si un simple refroidissement devait nécessairement produire un rhumatisme et ne pouvait pas donner lieu à toute autre affection.

Lesujetdela deuxième observation estune jeune fille âgée de 18 ans. Après avoir diagnostiqué une ophthalmie catharro-rhumalismale, M. Sichel qui, il faut en convenir, n’est pas très-difficile en fait de preuves, démontre la justesse de son opinion en ajoutant que «la malade est affectée de coryza depuis quelque temps, qu’elle s’est exposée à un courant d’air, après avoir déjà eu l’œil rouge depuis plusieurs jours. »

En admettant que ces deux malades n’eussent jamais été affectés de rhumatisme, et il faut bien qu’il en soit ainsi, puisque M. Sichel n’en dit rien, on est forcé d’avouer que c’est inventer des êtres pour le seul plaisir d’en créer, que de trouver chez ces malades une ophthalmie rhumatismale.

Dans la troisième observation, M. Sichel diagnostique une iritis rhumatismale, parce que le sujet attribue son ophlhalmieà un refroidissement. 11 est d’autant plus inconcevable que M. Sichel se fasse illusion à ce sujet, qu’il a lui-même établi, d’un autre côté, que ce qui distingue les inflammations catarrhales de l’œil, c’est leur développement sous l’influence du froid. Comment ne s’est-il pas aperçu en raisonnant ainsi que l’ophthalmie catarrhale et l’ophthalmie rhumatique se confondaient complètement, et que, ne différant plus alors entre elles que par le siège, il aurait fallu, pour être conséquent, se borner à établir une con-. jonctivite, une kératite, une sclérotite, une iritis rhumatismales, ou bien une conjonctivite, une kératite, une sclérotite, une iritis catarrhales.

En disant que les causes prédisposantes de l’ophthalmie rhumatismale se trouvent dans le sexe féminin, chez les enfants, les boulangers, les blanchisseuses , M. Sichel oublie sans doute que les enfants sont très-rarement affectés de rhumatisme, et que les femmes, les boulangers , les blanchisseuses, qui en sont moins souvent atteints qu’il ne pense, sont tout aussi fréquemment affectés de ce qu’il appelle lui- même ophthalmie scrofuleuse. Est-il nécessaire d’ajouter que le refroidissement et les autres causes du rhumatisme sur lesquelles il insiste tant, n’ont absolumentrien de spécifique, et que ce sont là des causes générales qui produisent chaque jour toute sorte de phlegmasie, tout aussi bien que l’ophthalmie dite rhumatique?

M. Velpeau conclut de ce qui précède, qu’il ne pense pas que, en y regardant de près, aucun pathologiste puisse trouver dans le groupe de symptômes, soit anatomiques, soit physiologiques, qui caractérisent la prétendue ophthalmie rhumatismalede l’écoleallemande, la moindre circonstance capable de justifier une semblable dénomination. Aussi n’hésite-t-il pas à rejeter encore l’ophlhalmie rhumatismale du cadre des ophthalmies spécifiques.

Il me resterait à parler maintenant de l’ophthalmie syphilitique; mais ayant déjà exprimé l’opinion de M. Velpeau sur cette ophthalmie spécifique, je n’y reviendrai pas.

S’il est vrai de dire que les descriptions des ophthalmies spécifiques, prises isolément, sont vagues, confuses, souvent même inintelligibles, que serait-ce si nous passions en revue l’amalgame qu’on en a fait en les combinant les unes avec les autres? Nous aurions alors à examiner les ophthalmies dites catarrho-rhumatismale, catarrho-abdominale, catarrho- lymphatique, calarrho- scrofuleuse, rhumatismo-scrofuleusc, etc., etc. De là aussi les titres pompeux à' ophthalmie catarrho - rhumatismale , avec tendance à Pophthalmo-blennorrhêe (M. Sichel, page 283), dè ophthalmie catarrhale avec tendance blennorrhéïque (id. , p. 280). Mais une pareille discussion ne rendrait guère plus évident le vice de la doctrine combattue par M. Velpeau, et ce serait abuser par trop de la patience du lecteur. Il suffit de mentionner de pareilles idées pour montrer toute la confusion qu’elles doivent répandre sur l’ophthalmologie, confusion au milieu de laquelle, on peut ledire sanscrainte d’être démenti, les praticiens consommés, les auteurs eux-mêmes, se reconnaissent à peine.

En démontrant que les ophthalmies spécifiques dont nous venons de parler n’existent point, M.Vel- | peau n’a pas eu l’intention de dire que les auteurs I ont inventé les phénomènes qu’ils décrivent. Ce

ARTICLE TREIZIEME

chirurgien admet, au contraire, tous les faits matériels qu’ils signalent, et il les a lui-même observés comme eux. Ce n’est que sur l’interprétation de ces faits que porte son opposition. Nous allons donc maintenant tâcher de traduire leurs descriptions, et de les ramener à ce qui existe réellement d’après la doctrine anatomo-pathologique; apres quoi nous nous occuperons du traitement.

Interprétation du langage des auteurs concernant les ophthalmies spécifiques. — Pour éviter sous celte dénomination des répétitions longues et fastidieuses, je me bornerai à exprimer les idées de M. Velpeau sous forme de propositions. Je suis persuadé que le lecteur en saisira facilement la justesse, d’après ce que j’ai dit dans les précédents paragraphes, et surtout en examinant attentivement les caractères de chacune des ophthalmies spécifiques décrites par les auteurs, et en les comparant avec ceux que nous avons étudiés dans les deux premiers paragraphes de cet article.

On peut évidemment rapporter à la blépharite diphtéritique, à la kératite ou à la rétinite, l’ophthalmie décrite par M. Middlemore sous le titre d'ophthalmie irritable.

L’ophthalmie érysipélateuse est une conjonctivite oculo-palpébrale, ou bien un érythème cutané des paupières.

L’ophthalmie morbilleuse n’est qu’une conjonctivite oculaire; tandis que l’ophthalmie scarlatineuse devient assez souvent une kératite, et même une kératite ulcéreuse.

L’ophthalmie varioleuse est tantôt une blépharite, tantôt une conjonctivite, tantôt une kératite ; quelquefois même elle peut comprendre ces trois phlegmasies à la fois.

L’ophlhalmie dartreuse se rapporte tantôt à une blépharite ciliaire ou glanduleuse, tantôt à une conjonctivite.

L’ophthalmie des femmes en couche est une conjonctivite oculo-palpébrale, avec tendance à l’ophthalmile.

Les ophthalmies menstruelle , abdominale , hémorroïdale, veineuse, sont des nuances de la choroïdile ou de l’iritis, ou des accompagnements de quelque autre affection profonde de l’œil.

Les symptômes de l’ophthalmie arthritique ne se rapportent pas toujours à la même espèce de phlegmasie : ainsi le mucus écumeux appartient à la blépharite glanduleuse diphtéritique; le cercle gris qui entoure la cornée et la zone radiée de la sclérotique, sont les symptômes de l’iritis ; l’état bleuâtre de la sclérotique et variqueux de la conjonctive indique une maladie de la choroïde.

L’ophthalmie rhumatismale rentrerait en entier dans la sclérolile; mais nous avons déjà démontré

que l’inflammation ainsi désignée par les ophtalmologistes ne peut point être conservée sous ce titre, que ce n’est là qu’une variété, soit de la kératite, soit de l’iritis. L’ophthalmie rhumatismale est donc pour M. Velpeau, une iritis simple, quand il y a dans la sclérotique une zone vasculaire radiée autour de la cornée, sans larmoiement ni photophobie intenses. Lorsqu’au contraire ces deux derniers symptômes sont très-prononcés, il y a kératite, et même kératite ulcéreuse.

L’ophthalmie scrofuleuse est une conjonctivite, soit partielle, soit angulaire, soit papuleuse, lorsque cette prétendue ophthalmie spécifique n’est accompagnée ni de photophobie, ni de larmoiement, ni de blépharo-spasme. Toutes les fois au contraire qu’on observe ces trois symptômes, on peut être sùr qu’il s’agit d’une kératite ou d’une iritis; mais principalement d’une kératite ulcéreuse. Si les praticiens, frappés de ces phénomènes, n’ont aperçu qu’une inflammation de la sclérotique, ou qu’une conjonctivite partielle, s’ils onteru devoir les rapporter à une constitution spéciale, c’est que la difficulté d’examiner convenablement, dans ces cas, le devant de l’œil, ne leur aura pas permis de constater les altérations dont la cornée est alors constamment le siège. Cette méprise est d’autant plus excusable, que chez les enfants, sur les yeux desquels on croit si souvent rencontrer l’ophthalmie scrofuleuse, les ulcères de la cornée, de quelque nature qu’ils soient, échappent trèsfacilement à l’attention des observateurs.

On trouve tous les caractères de l’ophthalmie catarrhale dans la conjonctivite, et ses différents degrés ou variétés. Ainsi la conjonctivite angulaire constitue le tarants de M. Weller et de quelques autres oculistes allemands ; tandis que c’est le premier degré de la conjonctivite diffuse qui constitue le taraxis des anciens et de plusieurs modernes. L’ophthalmie catarrhale ordinaire est représentée par la conjonctivite du deuxième et du troisième degré. Les ophthalmies catarrhales intenses de toute l’école allemande sont aussi des conjonctivites, mais des conjonctivites réellement spécifiques, dont la cause intime est encore cachée. On a ainsi une conjonctivite purulente des nouveaunés, qui a son point de départ dans la conjonctive palpébrale; une conjonctivite purulente épidémique, dont le principe est entièrement ignoré; une conjonctivite purulente et granuleuse des armées belges; une conjonctivite purulente d’Égypte, et une conjonctivite purulente blennorrhagique.

Non-seulement on peut réduire ainsi à leurs éléments rationnels les ophthalmies spécifiques simples, mais encore les ophthalmies spécifiques composées. En effet, la conjonctivite unie à la

MALADIES DES YEUX

choroïdile, constituera l’ophthalmie catarrho-abdominale; l’iritis jointe à la choroïdile, constituera l’ophthalmie rhumatismoarthritique ; la conjonctivite unie à la kératite simple, produira l’ophthalmie catarrho-rhumatismale; la conjonctivite jointe à la kératite ulcéreuse, constituera l’ophthalmie catarrho scrofuleuse. Je crois qu’il serait inutile de pousser plus loin ces citations; le lecteur pourra facilement faire lui-même toutes ces substitutions.

Maintenant, je le demande, cette manière d’envisager les ophthalmies n’est-elle pas infiniment plus rationnelle, plus simple, plus utile que celle qu’on trouve dans certains ouvrages? Certes, il ne s’ensuit pas de là qu’on doive négliger, dans l’étude des inflammations de l’œil, les causes qui leur donnent naissance, et la constitution des sujets; mais, on ne saurait trop le répéter, tout se passe ici commedans les autres organes, et il serait tout aussi absurde d’admettre la doctrine de l’école allemande dans l’étude des maladies des yeux, qu’il le serait d’en faire l’application aux différentes phlegmasies des autres organes.

Traitement des ophthalmies spécifiques. — En établissant des ophthalmies spécifiques, on n’avait pas seulement en vue d’obtenir un diagnostic plus précis des inflammations de l’œil; on prétendait, en outre, arriver par là à une thérapeutique plus rationnelle : mais sur ce point comme sur tout le reste, la science n’a rien gagné aux travaux des modernes, et les partisans de la spécificité des ophthalmies n’ont pas été très-heureux dans leur traitement particulier. Nous verrons d’ailleurs que, sur ce point, ils ne sont pas plus d’accord que sur les autres.

Ophlhalmie catarrhale. — D’après M. Lawrence, cette espèce d’ophlhalmie ne réclame pas ordinairement les émissions sanguines; dans les cas ordinaires, les ventouses et les sangsues suffisent. Cependant, lorsque le sujet est jeune, vigoureux et pléthorique, il est avantageux de pratiquer une saignée et d’administrer ensuite un émétique. Le meilleur topique est l’eau tiède ou les fomentations avec la décoction de pavot. Il est inutile de couvrir l’œil, si ce n’est pour le protéger contre une lumière trop vive.

La thérapeutique deM. Wcller est plus compliquée, puisque cet auteur emploie, selon les cas et successivement, les sangsues, l’eau froide, les sachets aromatiques, les solutions de pierre divine, d’opium, de sublimé, de sulfate de zinc, et les pommades astringentes, en même temps qu’il ordonne le calomel, qu’il fait appliquer des vésicatoires derrière les oreilles, et qu’il tient le malade à un régime doux.

M. Mackcnsic, qui repousse les remèdes géné-

raux énergiques, niais qui admet l’utilité des laxatifs, des sudorifiques, des vésicatoires, vante, comme Beer, les collyres stimulants, le collyre au sublimé ou au nitrate d’argent, par exemple; mais il regarde comme nuisibles l’acétate de plomb et le sulfate de zinc.

Pour M. Sichel, le traitement des ophthalmies catarrhales se compose des indications suivantes : 1° indication antiphlogistique qui le plus souvent est remplie par l’action répercussive des collyres astringents; 2° indication résultant de la suppression momentanée de la transpiration cutanée, indication à laquelle répond l’usage des sudorifiques; 3° lorsque l’ophthalmie catarrhale est rebelle à ce traitement, déplacement de l’irritation sécrétive sur d’autres parties du système muqueux (purgatifs), ou sur la peau (vésicatoires). ( Oper . citât. Tableau synopt ., p. 740.)

Je ne pousserai pas plus loin ces citations. J’en ai dit assez, je crois, pour montrer le peu d’accord qui règne sur ce point de thérapeutique, et il est évident que cette confusion dépend de ce que, au lieu de traiter tous la même maladie, comme ils semblent l’avoir cru, les auteurs adressent leur médication à des inflammations de tissus différents. Aussi rien n’est plus difficile que de se faire des idées nettes à ce sujet. Mais si, mettant de côté toutes les idées vaporeuses de l’école allemande, on revient aux vrais principes de pathologie, tout s’explique avec clarté. En effet, on n’a plus dès lors à traiter ici que la conjonctivite et ses différentes variétés. Ainsi, puisque ce qu’on appelle l’ophthalmie catarrhale simple n’est autre chose que la conjonctivite, il est évident que les mercuriaux, les purgatifs, les sudorifiques, les vésicatoires eux -mêmes ne sont nullement indiqués, comme nous l’avons démontré ailleurs. Si l’inflammation est intense, la solution de nitrate d’argent, aidée des émissions sanguines, suffit presque toujours. Lorsque la phlegmasie est modérée et purement locale, la solution de nitrate d’argent à elle seule en triomphe constamment. Les purgatifs ne sont indiqués que si les voies digestives paraissent embarrassées, et les exutoires ne conviennent que pour les conjonctivites, ou très-anciennes, ou qui tendent sans cesse à se reproduire. Quant aux conjonctivites purulentes, qu’on a englobées aussi sous le titre d’ophthalmie catarrhale, il est évident que ce ne serait ni avec des sudorifiques, ni avec des vésicatoires, ni avec de simples collyres astringents, qu’on en triompherait. On peut voir d’ailleurs ce que nous avons dit à ce sujet en traitant des différentes variétés de la conjonctivite.

Ophthalmie scrofuleuse. — Quoique cette espèce d’ophlhalmie soit une de celles que les oculistes

ARTICLE TREIZIÈME

sont le plus disposés à admettre à litre de maladie spécifique, il s’en faut qu'ils soient tous d’accord sur les moyens thérapeutiques à l’aide desquels on doit la combattre. Il est même facile de se convaincre par ce qu’ils en disent qu’ils éprouvent sur ce point un véritable embarras. Ainsi, les uns l’attaquent, avec Bénédict, par les émissions sanguines générales et locales; d’autres, avec MM. Jüngken et Dieffenbach, lui opposent les topiques froids. M. Weller, au contraire, n’a que peu de confiance aux antiphlogistiques; le traitement de l’ophlhalmie scrofuleuse, suivant lui, repose presque en entier sur les laxatifs mercuriels accommodés à la constitution des sujets. Les principaux moyens à employer, dit cet auteur, sont la dissolution d’acétate de potasse, le tartrate de potasse, l’infusion de séné composée, les préparations antimoniales, l’éthiops antimonié, le tartre stibié à petites doses, le muriate de baryte, le gaïac, plusieurs préparations de soufre.

M. Mackensie préconise une thérapeutique différente. Cet auteur, qui vante les vomitifs, les purgatifs, le sulfate de quinine, les vésicatoires et la pommade stibiée, mais qui n’admet qu’avec réserve les émissions sanguines générales et locales, recommande le collyre au nitrate d’argent, l’extrait de belladone, quand l’irritation est un peu calmée, le vin d’opium en topique, et les ponctions de la cornée, lorsque l’ophlhalmie est très-intense.

M. Middlemore n’a aucune confiance aux émissions sanguines; les émétiques, les diaphorétiques, sont, à son avis, plus nuisibles qu’utiles; les préparations d’iode ne lui ont procuré aucun résultat avantageux : ce sont les purgatifs qui lui ont le mieux réussi. Il recommande aussi l’usage du mercure à petite dose dans les cas ordinaires, et à hautes doses lorsque la maladie a envahi les tissus profonds. Les vésicatoires, les sétons, les cautères, sont pour lui des moyens qu’on ne doit pas négliger dans la pratique. Il préconise, en outre, le vin d’opiuin et la solution au nitrate d’argent.

M. Lawrence pense que le traitement de l’ophthalmic scrofuleuse doit avoir pour base une médication générale; les topiques, n’ont, d’après lui, qu’une action très-secondaire.

Quant à M. Sichel, nous sommes forcés d’avouer que tout ce qu’il dit sur le traitement de l’oph- Ihalmie scrofuleuse est encore plus vague. Après les émissions sanguines, les purgatifs, les mercuriaux et les révulsifs cutanés, ce praticien insiste pour qu’on ait recours à ce qu’il appelle des antilymphatiques. C’est aux antimoniaux, aux préparations de mercure, de baryte, d’iode, aux alcalins et aux toniques qu’il applique celte dénomination. D’après lui, les collyres astringents « peuvent être

de quelque utilité dans les cas fort légers et dans le début de la conjonctivite scrofuleuse; mais ils nuisent sans contredit lorsque cette dernière est tant soit peu accompagnée d’irritation sclérotidienne, de photophobie ou de kératite. Ce que nous venons de dire, ajoute t-il, s’applique à tous les topiques, quels que soient leur nom et leur action ; la sclérotite les exclut tous et d'une manière absolue (p. 592). »

Il est aisé de voir, au milieu de cette dissidence d’opinions, que la théorie a perverti la pratique. Qu’on considère les faits sous leur véritable point de vue, et dès lors on suivra une route rationnelle, et la thérapeutique en éprouvera infailliblement une influence heureuse.

Le traitement des ophthalmies dites scrofuleuses est le même que celui de la conjonctivite, de la kératite ou de l’iritis, et doit par conséquent varier selon le tissu enflammé, au lieu d’être administré d’une manière générale d’après un principe qui manque de base. C’est ainsi que, lorsque la conjonctive est seule affectée, le nitrate d’argent en solution suffit pour en triompher; tandis que si la cornée et l’iris se trouvent pris, il faut avoir recours aux moyens généraux dont nous avons parlé en traitant de ces deux affections. Doit- on conclure de là que la constitution lymphatique du sujet, ou, si on l’aime mieux, la maladie scrofuleuse, ne mérite aucune attention de la part du chirurgien? Ce n’est pas là l’opinion de M. Velpeau; ce chirurgien pense, au contraire, qu’on doit diriger vers ce but toutes les ressources de l’art; mais il est convaincu qu’avant tout il faut faire disparaître l’ophthalmie, etque, pourobtenir ce résultat, ce serait en vain qu’on aurait recours à l’iode, à la baryte, à l’antimoine, aux alcalins et à toutes les autres médications réputées anti-scrofuleuses. Et qu’on ne dise point que ce sont là des idées formulées à priori ; les élèves et les jeunes chirurgiens qui assistent aux visites de M. Velpeau, à l’hôpital de la Charité, ont été bien souvent à même de se convaincre au lit des malades de la justesse des idées de ce chirurgien sur ce point.

Ophlhalmie arthritique. — Celle espèce d’ophthalmie spécifique est une de celles dont la thérapeutique est sans contredit le moins avancée. Convaincus de la gravité de cette affection, les auteurs proposent en général de la traiter d’une manière énergique. C’est ainsi qu’on les voit conseiller les émissions sanguines abondantes, les purgatifs, les sinapismes aux pieds, le laudanum de Sydenham, le quinquina à l’intérieur, et les cautères énergiques. D’après M. Sichel, ces différents moyens remplissent une première indication; mais il en est une autre qui est tout aussi importante. « Celle-ci

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(je cite textuellement) exige des moyens qui exercent une action spéciale sur le système veineux et la circulation veineuse de l’abdomen. Le système veineux abdominal est, dans ces cas, à l’état de pléthore; la circulation s’y fait lentement, incomplètement; les sécrétions des viscères de celte cavité sont insuffisantes De là l’usagedes saignées

révulsives, des préparations d’aloës et de soufre, des emménagogues. » Conçoit-on, je le demande, qu’un praticien aussi éclairé queM. Sichel, ait pu s’arrêter à de pareilles hypothèses, et n’est-il pas évident que c’est tomber dans le vague des suppositions les plus hasardées et diriger des moyens médicamenteux contre un fantôme?

Si l’ophthalmie dite arthritique existait chez un goutteux, nul doute qu’il ne fallût combattre la goutte elle-même pendant qu’on attaquerait l’inflammation de l’œil. Mais comme la phlegmasie oculaire en question est ordinairement la seule raison qu’on invoque en faveur d’une constitution arthritique, etqu’il estd’ailleurs malheureusement reconnu aujourd’hui que le remède efficace contre la goutte est encore à trouver, on ne voit pas trop ce qu’il y aurait à faire de particulier dans le traitement de l’ophthalmie compliquée de l’affection goutteuse.

Envisagée sous le point de vue anatomique, l’ophthalmie arthritique qui, ainsi que je l’ai dit plus haut, n’est en général qu’une choroïdilc, ou une iritis, ou l’indice d’une affection profonde de l’œil, ne réclame pas d’autres médications que celles que nous avons indiquées en traitant de ces différentes maladies.

Ophlhalmie rhumalistnale. — C’est ici une des ophthalmies spécifiques qui ont le plus influé sur les déterminations de la pratique, sous le point de vue de la spécificité du mal. M. Lawrence, qui repousse à ce sujet les médications vantées en Allemagne, n’en propose pas moins à titre de spécifique les préparations de colchique. «Un médicament introduit dans la matière médicale, dit cet auteur, et qui pourrait assez bien mériter le titre d 'anti-rhumatismal, est le colchique, qui réussit parfaitement bien dans les inflammations goutteuses et rhumatismales des articulations. Peutêtre serait-il avantageux de l’employer dans I’ophthalmie rhumatismale. Je n’émets ici qu'une conjecture, parce que je ne l’ai pas encore vu mettre en usage (p. 203). »

La thérapeutique de M. Weller est beaucoup plus compliquée, puisque ce praticien conseille successivement la saignée générale, les sangsues au grand angle de l’œil, les sudorifiques, l’acétate d’ammoniaque, l’hydrochlorate d’ammoniaque, le tartre stibié, les laxatifs, le calomel uni au soufre

doré d’antimoine, le gaïac, l’aconit, le camphre, l’arnica, le polygala senega, la ciguë et la douceamère; en même temps qu’il prescrit des pédiluves sinapisés, des vésicatoires à la nuque, ou derrière les oreilles, et des frictions, au-dessus des sourcils, avec l’opium en poudre et la salive. Lorsque I’ophthalmie est accompagnée d’ulcères, il conseille un collyre composé de pierre divine et d’une forte proportion de laudanum liquide.

M. Mackensie préconise contre l’ophthalmie qui nous occupe le calomel uni à l’opium à la dose de deux grains chaque matin, les frictions opiacées sur le front, les vésicatoires, la belladone, les purgatifs et les sudorifiques; mais il regarde le nitrate d’argent et tous les autres topiques comme nuisibles. C’est là aussi l’opinion de M. Stœber, qui soutient que, dans l’ophlhalmie rhumatismale, toutes les substances liquides doivent être mises de côté. Quant à M. Sichel, qui tient le même langage que M. Mackensie, il conseille en outre les préparations antimoniales et de colchique.

Il est facile de voir que les auteurs se sont encore laissé dominer ici par des idées théoriques. M. Velpeau ne craint pas de le dire, puisqu’il en donne chaque jour la preuve dans son service à 1 l’hôpital de la Charité : l’ophthalmie rhumatismale ne réclame pas d’autres médications que celles que nous avons indiquées en traitant de la kératite et de l’iritis.

Oplithalmie syphilitique. — Nous avons déjà dit que cette ophthalmie est la seule qui mérite réellementle titre d’ophthalmiespécifique;aussi voyonsnous que le traitement est le même pour tous les praticiens. Les émissions sanguines, la pommade mercurielle autour de l’orbite, et les remèdes spécifiques à l’intérieur en constituent la base.

Quant aux autres variétés d’ophthalmies prétendues spécifiques, il est, je pense, complètement inutile d’en examiner à part le traitement. Cautériser les pustules du bord libre des paupières ou de la conjonctive oculaire dans l’ophthalmie dite varioleuse; employer les pommades anti-ophthalrniques dans l’ophthalmie herpétique; avoir recours aux collyres styptiques, en même temps qu’on s’occupe de la maladie générale, dans les ophthalmies morbilleuse, scarlatineuse, c’est là tout ce qu’on peut dire d’utile sur ce point.

En résumé, voici comment M. Velpeau entend la médication des ophthalmies spécifiques.

1° Pour les ophthalmies qui sont réellement spécifiques, l’ophthalmie syphilitique par exemple, M. Velpeau partage complètement les idées émises sur ce point : attaquer l’état inflammatoire par les moyens antiphlogistiques généraux et locaux avec une énergie proportionnée à l’intensité

ARTICLE TREIZIÈME

du mal et à la constitution des sujets, recourir en même temps au remède spécifique s’il est connu, ou à ceux dont l’efficacité a été le mieux constatée par l’expérience : telle est la pratique que la raison indique. C’est ainsi que, dans l’ophthalmie vénérienne, M. Velpeau fait usage des émissions sanguines, de quelques opiacés, si les douleurs sont vives, tandis qu’en même temps il a recours au traitement mercuriel, comme s’il s’agissait de chancres au gland ou de bubons dans l’aine.

2° Pour les ophthalmies qui tirent leur nom de la constitution présumée du sujet, il faut s’y prendre d’une autre façon. Ici la maladie de l’oeil doit être traitée d’après le tissu enflammé, le degré, l’étendue, l’intensité de la phlegmasie, abstraction faite de la constitution générale du sujet. Puis, s’il existe une affection générale, si la constitution est viciée ou détériorée, il est évident qu’il faut chercher à la modifier, à l’améliorer; en d’autres termes, M. Velpeau a toujours à traiter dans ces ophthalmies, ou des blépharites, ou des conjonctivites, ou des kératites, ou des iritis, ou quelque autre inflammation des tissus plus profonds de l’œil, et il associe au traitement de chacune de ces affections les moyens généraux que semblent réclamer l’état de santé et la constitution particulière des individus. Ce qui ramène complètement les inflammations de l’œil, sous le point de vue de leur traitement, dans le cadre de toutes les autres phlegmasies auxquelles les différents organes sont exposés.

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