GUÉRIR LES OPHTHALMIES
L’œil est un organe si délicat, les divers éléments qui le composent sont si ténus, si rapprochés les uns des autres, que l’application des médicaments exige ici le plus grand soin et les précautions les plus minutieuses. Ces précautions sont non-seulement indispensables pour ce qui concerne l’usage des topiques, mais encore sous le point de vue de la médication générale. Quoique ces indications se trouvent exposées çàet là dans cet article, j’ai pensé faire une chose utile en les résumant à part et en les présentant dans leur ensemble.
MALADIES DES YEUX
Action de la lumière. — Une opinion presque universellement adoptée par les praticiens veut que les yeux enflammés soient privés du contact de la lumière. Ce précepte a pris de si profondes racines dans les esprits que, même dans les hôpitaux, on a avisé à des mesures sur ce point. Ainsi les chirurgiens qui ne peuvent pas obtenir un local à leur gré recommandent de tenir fermés avec soin les rideaux qui entourent le lit des malades; d’autres, plus heureux, et cela se voit dans quelques hôpitaux de Paris, vont jusqu’à faire disposer les salles d’après cette idée : c’est ainsi qu’ils les font peindre ou tapisser en vert ou en bleu, qu’ils font garnir les fenêtres de rideaux de couleur, de telle sorte enfin que la lumière ne pénètre dans ces salles qu’en très-petite proportion. Or, j’ai entendu si souvent M. Velpeau s’élever dans ses leçons contre cette pratique, qu’il dit être essentiellement vicieuse, que je crois devoir exposer ici en peu de mots les idées de ce chirurgien à ce sujet.
Ce qui a répandu ce principe erroné, dit M. Velpeau, c’est la tendance, l’espèce de besoin qui entraîne presque tous les sujets affectés de maux d’yeux, ceux surtout qui sont atteints de kératite ulcéreuse, à fuir la lumière. Eri effet, chacun sait que les malades ainsi affectés ontle plus grand soin de se couvrir les yeux, de cacher leur tête sous les couvertures lorsqu’ils sont couchés. 11 était donc tout naturel de penser qu'il fallait soustraire les yeux enflammés à l’action de la lumière. Mais, comme M. Velpeau l’a fort bien observé, on n’a pas assez réfléchi aux inconvénients de celte pratique. Voici ce qui arrive dans ces cas : les frottements produits par les linges sont une cause incessante d’inflammation; la chaleur causée par la présence des bandeaux dont on abrite les yeux amène dans l’organe une congestion, un afflux de sang capable de compromettre le succès de la meilleure médication. Cet inconvénient se trouve encore augmenté par la chaleur que produisent les couverturesdonllesmaladesenveloppentleur tête. Enfin, les yeux privés de lumière pendant un temps plus ou moins long acquièrent une sensibilité telle que, même à l’ombre, le contact de l’air leur devient extrêmement pénible. On peut objecter à ces remarques, qu’il est difficile d’empêcher les malades de fuir l’air et la lumière. Mais la difficulté sur ce point est infiniment moins grande qu’on pourrait se l’imaginer de prime abord. M. Velpeau en a donné une foule de preuves dans son service à l’hôpital de la Charité; et il ne craint pas d’affirmer qu’on accoutume en moins de trois jours, et quelquefois même dans l’espace d’un petit nombre d’heures, les sujets le plus vivement tourmentés par la photophobie à supporter sans peine le con-
tact de l’air et l’action de la lumière diffuse. Il suffit pour cela d’insister avec fermeté et de ne pas s’en laisser imposer par les premières plaintes des malades. Je dois dire pour mon compte que j’ai été souvent à même de me convaincre à l’hôpital de la Charité de la justesse des idées émises à cet égard par M. Velpeau. Mais hâtons-nous d’ajouter qu’il ne faudrait pas concluredeces considérations, qu’on doive obliger les malades affectésd’ophthalmie à s’exposer au grand air, au soleil, à toute espèce de lumière; M. Velpeau veut seulement dire par là que, dans les appartements et sous un ciel couvert de nuages, il est plus nuisible qu’utile de tenir des linges sur le devant des yeux des malades, et qu’il est positivement nuisible de couvrir l’organe affecté de compresses, de bandages.
Y'oici, du reste, la conduite adoptée par M. Velpeau à cet égard : lorsque le malade est obligé de sortir, ou que la kératite ulcéreuse est intense, il recommande l’usage d’une visière bleue ou verte, ou, mieux encore, de lunettes colorées de la même manière, garnies de taffetas sur les côtés; il conseille, en outre, de laisser le moins longtemps possible les malades dans le lit, et de leur recommander de tenir pendant la nuit la tète un peu élevée sur des oreillers assez durs.
Emissions sanguines. — Saignée. — Je n’ai pas à revenir sur ce que nous avons déjà dit de la quantité plus ou moins considérable de sang qu’il importe, suivant les cas, de retirer du torrent circulatoire. Je me bornerai à mentionner l’opinion de M. Velpeau sur les différentes espèces de saignées auxquelles on peut avoir recours dans le traitement des ophthalmies.
La saignée que M. Velpeau emploie de préférence, celle même dont il fait un usage à peu près exclusif, c’est la saignée du bras. Quant à l’ouverture de la jugulaire externe, de prime abord on serait tenté de lui accorder la préférence dans certains cas; mais l’expérience démontre que les veines du cou ne donnent pas toujours une assez grande quantité de sang. Aussi, M. Velpeau n’y a recours que dans un très-petit nombre de cas. Plusieurs praticiens préconisent l’artériotomie, lorsque l’inflammation est très-vive, et qu’il importe de dégorger promptement l’organe de la vision du sang qui semble s’y être accumulé. A priori, on serait porté à penser que, dans ces cas, cette espèce de saignée est plus avantageuse que l’ouverture d’une des veines du pli du bras. Toutefois, M. Velpeau croit que les faits ne sont pas ici d’accord avec la théorie. Il est vrai de dire que ce chirurgien ne s’est pas livré sur ce sujet à un assez grand nombre d’expériences; toutefois, les essais qu’il en a faits ne lui ayant pas procuré des résultats plus prompts
ARTICLE TREIZIÈME
et plus avantageux que la saignée du bras, il s’est arrêté définitivement à cette dernière opération. La saignée du pied, tant vantée par quelques praticiens, est presque complètement négligée par M. Velpeau.
Sangsues. — M. Velpeau fait un usage assez fréquent des sangsues dans le traitement des ophthalmies. Ordinairement il les fait appliquer, tantôt sur les apophyses mastoïdes , tantôt sur les tempes. Dans chacune de ces régions, il en a obtenu des résultats à peu près également avantageux, si bien que son expérience ne lui permet pas encore de se prononcer définitivement en faveur de l’une plutôt que de l’autre. Si on préfère, dit-il, appliquer les sangsues sur les apophyses mastoïdes, il importe de ne pas les laisser piquer au-dessous dans la région parotidienne, parce que, outre qu’il n’existe plus les mêmes rapports favorables entre cette région et l’orbite, on s’expose encore à voir survenir un gonflement qui, quoique passager, est toujours désagréable pour les malades.
La plupart des praticiens français défendent d’appliquer les sangsues au pourtour de l’orbite et notamment sur les paupières. Si les craintes conçues à cette occasion étaient fondées, on pourrait, à l’exemple de Scarpa et de M. Carron du Villards, en placer quelques-unes sur la muqueuse nasale. Mais M. Velpeau pense qu’on s’en est trop facilement laissé imposer sur ce point. Un boursouflement, tantôt modéré, tantôt considérable du tissu cellulaire, qui se dissipe constamment dans l’espace de quelques jours, est à peu près le seul inconvénient que fasse naître l’application des sangsues sur les paupières. Or, M. Velpeau s’est assuré que, loin d’être redoutable, ce boursouflement, soit simple, soit ecchymotique, est plutôt utile et de nature à hâter la résolution de l’ophthalmie. Aussi, ce chirurgien ne craint-il pas de recommander d’appliquer, dans certains cas, les sangsues aussi près que possible de l’organe enflammé. Je l’ai vu plusieurs fois les faire placer au grand angle de l’œil.
Appliquées sur la conjonctive palpébrale, les sangsues sont aussi très-utiles dans les cas de conjonctivite et de kératite superficielle. Néanmoins, comme les topiques astringents et d’autres moyens d’un emploi facile sont alors suffisants, et que, d’ailleurs, cette manière d’appliquer les sangsues est assez délicate, et qu’elle contrarie les malades, M. Velpeau n’a pas trouvé d’avantages réels à en recommander l’usage autant que par le passé.
Ventouses scarifiées. — Cette saignée locale est rarement employée par M. Velpeau. Ce chirurgien préfère les sangsues; je l’ai entendu cependant conseiller, dans plusieurs cas, de légères scarifi-
I cations dans les narines, d’après la méthode de M. Carron du Villards.
Bain de pieds. — C’est là une précaution que les praticiens se dispensent rarement de prescrire, et qui offre des avantages réels dans un grand nombre de cas; cependant, quand la maladie est fixe, ce moyen ne jouit pas d’une grande efficacité. M. Velpeau pense qu’en y ajoutant, à l’instar de Dcmours, une ligature de la jambe au-dessus des malléoles, on en augmenteraitréellement les avantages. Du reste, il est bien reconnu aujourd’hui que les pédiluves avec un verre de vinaigre et une poignée de sel de cuisine conviennent mieux ici que les bains de pied sinapisés, à cause des vapeurs excitantes qu’exhale la moutarde.
Vésicatoires. — Comme tous les autres praticiens, M. Velpeau fait un fréquent usage des vésicatoires dans le traitement des ophthalmies. Sans revenir ici sur ce que nous avons déjà dit, je crois devoir expliquer en peu de mots l’opinion de 31. Velpeau sur la manière de se servir de ce moyen. Ce chirurgien n’emploie le vésicatoire, à titre d’exutoire, que dans les ophthalmies chroniques ou déjà anciennes et d’une certaine gravité; alors c’est aux bras et aux jambes qu’il les fait placer. Autour de la tête, les vésicatoires, dont on entretient la suppuration, ne sont, à son avis, ni toujours inutiles, ni toujours nuisibles; mais les avantages qui résultent de leur application dans ces régions sont plus que balancés par l’irritation qu’ils déterminent souvent dans les ganglions lymphatiques circonvoisins, et même par les érysipèles dont ils deviennent quelquefois la cause.
A titre de vésicatoire volant, M. Velpeau en fait un usage très-étendu et très-varié. Ce chirurgien pense que sous cette forme les vésicatoires sont moins utiles à la nuque, derrière les oreilles, qu’aux tempes ou sur le front. Sur les apophyses mastoïdes, ils ont à peu près le même effet révulsif qu’à la partie postérieure du cou; toutefois, le retentissement qu’ils causent dans le système lymphatique est manifestement moindre. Aux tempes, ils ont l’avantage d’être plus près du siège du mal, et ils ont une action plus immédiate, avec des dimensions moindres. Mais c’est sur les bosses frontales, à la ou 20 lignes au-dessus du sourcil, que M. Velpeau les fait appliquer de préférence, quand il s’agit d’ophthalmies aiguës, et notamment dans le traitement de l’iri lis et de la kératite accompagnées de photophobie et de larmoiement. Des vésicatoires volants, de la largeur d’une pièce de 2 francs, placés ainsi, tantôt sur le front, tantôt sur la région temporale, et renouvelés tous les cinq à six jours, ont procuré à 31. Velpeau des résultats très satisfaisants.
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Quant au vésicatoire volant appliqué sur le devant de l’orbite, c’est-à-dire sur la face cutanée des paupières, M. Velpeau est persuadé que c’est là un remède très-puissant contre les diverses espèces de kératite et même contre l’iritis; s’il ne fait pas un usage très-fréquent de ce moyen, c’est que dans la pratique privée, et même dans les hôpitaux, il n’est guère facile d’y soumettre les malades.
Séton. — Outre que le séton placé à la nuque justifie rarement dans la pratique la confiance qu’on lui a accordée, et que beaucoup de chirurgiens lui accordent encore de nos jours, il a aussi l’inconvénient d’être redouté par beaucoup de malades, et de provoquer plus souvent encore que les vésicatoires à demeure des irritations du système lymphatique. Aussi M. Velpeau n’a recours à ce moyen que dans les cas graves, lorsque tous les autres moyens ont fait défaut. Quant à savoir s’il vaut mieux pour l’établir ou pour l’entretenir se servir de coton à mèche ou de linge effilé, c’est là une puérilité tout à fait indigne d’occuper aujourd’hui les praticiens.
Cautères. — M. Velpeau n’a guère plus de confiance à ce moyen thérapeutique qu’au séton. Toutefois, ce chirurgien pense que de petits cautères volants placés aux tempes, ou bien un cautère placé en forme d’exutoire établi, comme l’ordonnaient les anciens, sur la fontanelle antérieure, ne seraient point à négliger dans les cas d’ophthalmie très - rebelle. Je dois ajouter que M. Velpeau dit avoir obtenu de bons effets d’un cautère appliqué dans le creux sous-occipital, vis à-vis de l’espace qui sépare l’occiput de la vertèbre axis. Là, dit-il, il repose sur une masse cellulo fibreuse, qui se trouve elle -même très- rapprochée de la duremère, et il produit ainsi une révulsion qui, on le conçoit, peut ne pas être indifférente à l’organe contenu dans l’orbite.
Moxas. — M. Velpeau n’a recours aux moxas que dans les cas d’ophlhalmie chronique ancienne, alors que tous les autres moyens ont échoué. Je dois ajouter, toutefois, qu’à l’exemple des autres praticiens, il en recommande l’emploi contre l’amaurose. Dans ces cas, il les fait appliquer sur le front ou sur les tempes.
Mercuriaux à l’intérieur. — Le calomel est presque la seule préparation mercurielle employée à l’intérieur par M. Velpeau, et il n’y a recours que dans les affections de la cornée ou de l’iris. Voici les règles qu’il suit dans l’administration de ce remède. S’il s’agit d’une kératite ulcéreuse à marche peu rapide, il fait prendre deux jours de suite un grain de calomel, matin et soir, chez les enfants, et deux grains chez les adultes, pour recommencer de la même manière après un jour de repos. Dans
les cas de kératite diffuse ou d’iritis très-aiguë, il prescrit le calomel à haute dose, et en donne six ou huit grains le premier jour, huit ou dix le second, associés à un cinquième d’extrait d’opium , et par fractions de deux grains, toutes les trois ou quatre heures, jusqu’à ce que la bouche se prenne. Alors il en suspend brusquement l’usage, et il est rare qu’en même temps que la salivation s’établit l’inflammation de l’œil ne perde pas de son intensité, de telle sorte que la résolution de la phleg masie oculaire s’opère ensuite rapidement et avant que le ptialisme ait tout à fait cessé. Quant à expliquer l’action du calomel sur les ophthalmies, c’est là un soin que M. Velpeau abandonne volontiers à ceux qui croient s’en être rendu compte, quand ils ont dit que le calomel liquéfie la fibrine du sang, détruit, neutralise le principe phlogislique.
Médication locale. — Nous avons à examiner ici les pommades, les collyres, les poudres, les cataplasmes et la cautérisation.
Pommades. — Parmi les pommades dont on se sert dans le traitement des ophthalmies, les unes agissent par voie d’absorption , les autres n’ont d’efficacité réelle qu’autant qu’on les applique immédiatement sur les tissus malades. Ainsi, les pommades mercurielles, de belladone, d’opium, qu’on dépose sur le pourtour de l’orbite, ou avec lesquelles on frictionne ces parties, n’agissent évidemment qu’autant qu’elles sont absorbées. Le mélange d’opium et de charbon en poudre, dont M. YVeller fait frotter le front, agit aussi de la même manière.
L’action de cette médication est ici la même que celle qui est produite par les remèdes administrés à l’intérieur : toutefois, il est vrai de dire qu’elle est plus directe. Il est inutile d’ajouter que l’usage de ces pommades est d’une application très-facile: il suffit d’en induire le pourtour de l’orbite ou d’en frictionner cette partie.
L’application des pommades purement topiques exige, dans certains cas, des précautions qu’il est bon de connaître, et qui ne sont peut-être pas assez répandues dans la pratique. En déposer une parcelle dans le grand angle de l’œil pour l’y laisser fondre, afin qu’elle se répande d’elle- même sur les parties malades, ne convient en aucune façon quand il s’agit de blépharite du bord libre des paupières; la conjonctivite oculaire et la blépharite muqueuse proprement dite pourraient seules s’accommoder, à la rigueur, d’une pareille méthode. Dans le cas de blépharite du bord libre, il faut absolument commencer par faire tomber les croûtes qui occupent la racine des cils ou qui couvrent les surfaces exulcérées. On obtient ce résultat, soit à l’aide d’un cataplasme émollient placé sur le
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devant de l’orbite, soit en graissant largement avec du beurre frais tout le bord palpébral une heure ou deux avant le pansement. Ainsi ramollies, les croûtes se décollent d’elles-mêmes ou se laissent enlever facilement sans occasionner de vives douleurs. Cela fait, on dépose sur l’extrémité du doigt indicateur, gros comme une tête d’épingle, de la pommade que l’on veut employer, et on graisse ainsi le bord libre de la paupière malade, de telle sorte que les surfaces affectées se trouvent directement en contact avec le médicament. 11 importe de savoir que les cils s’emparent facilement du topique dont le doigt est chargé, et que si on n’y faisait pas attention, la pommade s’y arrêterait facilement avant d’arriver sur le siège précis du mal. J’insiste sur ce point, dit M. Velpeau, parce que j’ai vu trop souvent les pommades anti-ophthalmiques échouer uniquement parce qu’elles étaient mal appliquées. Il suffit du reste, pour sentir toute l’importance de ce précepte, de savoir que si ces pommades ne sont pas déposées à nu et directement sur l’exulcération,sur le tissu malade, elles ne produisent absolument rien.
Parmi les pommades employées par M. Velpeau, et dont nous avons parlé en traitant de la blépharite, il en est surtout deux, la pommade de Janin et la pommade au nitrate d’argent, dont il est bon de varier l’énergie. Au début du traitement, M. Velpeau coupe ordinairement la première avec une égale partie d’axonge, et ne l’emploie pure qu’au bout de quelques jours, lorsqu’elle ne parait plus causer trop de chaleur, trop d’irritation. La seconde est employée d’abord à la dose d’un demigrain de nitrate d’argent par gros d’axonge ; mais cette dose est progressivement augmentée, et on peut arriver jusqu’à quatre et même six grains par gros d’axonge. M. Velpeau conseille, en outre, de ne faire préparer cette pommade qu’en petite quantité à la fois, attendu qu’elle se décompose rapidement.
Collyres. — - Les collyres sont fréquemment employés par M. Velpeau dans le traitement des maladies des yeux; les uns agissent autant par absorption qu’à litre de topiques; les autres ne sont efficaces qu’autant qu’on les met directement en contact avec les tissus malades. Les lotions purement aqueuses , l’eau froide, l’eau de guimauve, les eaux distillées de mélilot, de rose, de bleuet, l’eau de Saturne, les collyres opiacés, belladonés, rentrent dans la première classe. Il en résulte que l’emploi de ces moyens n’offre rien de minutieux, rien de délicat. Tour en obtenir tout l’effet qu’ils peuvent produire, le malade n’a qu’à s’en laver, s’en baigner les yeux plusieurs fois le jour, soit avec un linge, soit avec une éponge, soit à l’aide
d’un coquetier, ou bien de tenir des compresses imbibées de ces liquides sur la face cutanée des paupières ; leur manière d’agir est telle, enfin, qu’il n’est pas absolument nécessaire de les mettre en contact direct avec la membrane ou le tissu enflammé; il est vrai de dire pourtant qu’il est mieux d’en faire pénétrer aussi une certaine quantité entre les paupières.
Les collyres actifs et véritablement topiques exigent, auconlraire, les plus grandes précautions. Ici lemédicament ne peutêtre utilequ’autant qu’il est déposé sur le tissu malade, et on ne doit rien en attendre s’il est appliqué sur la peau. De là l’indispensable nécessité de le verser directement dans les yeux, soit par gouttes, soit en injection, de telle sorte qu’il touche tous les points affectés. Pour cela, le malade ayant la tète renversée en arrière, on écarte les paupières d’une main et on verse une certaine quan tilé du collyre dans le grand angle de l’œil. On peut remplir cette indication en tenant le pouce sur le goulot de la fiole à la manière d’une soupape pendant qu’on la renverse; par ce moyen on ne laisse le liquide s’échapper que goutte à goutte. On pourrait, à la rigueur, se servir tout simplement d’une cuiller à café. Mais le moyen le plus commode et qui permet le mieux de voir ce que l’on fait, consiste à tremper dans le liquide médicamenteux un petit cylindre de verre semblable à celui dont se servent les chimistes, puis à le porter où l’on désire que le collyre tombe. Lorsque les paupières sont difficiles à écarter, soit à cause du boursouflement dont elles sont le siège, soit par suite de l’indocilité du malade, comme cela ne s’observe que trop souvent chez les enfants, on est obligé de se servir d’une petite seringue. Le siphon de cette seringue doit être court et trèsémoussé ; on l’introduit entre les deux lèvres de la commissure externe des paupières, puis on l’incline légèrement du côté de l’arcade sus-orbitaire et on injecte ensuite le liquide. Quel que soit d’ailleurs le procédé mis en usage pour déposer le collyre dans l’œil, l’important est que toute la conjonctive soit exactement touchée par le liquide médicamenteux.
Les collyres dont je parle doivent être instillés dans l’œil matin et soir. Il importe du reste d’en graduer l’énergie suivant les cas. Presque tous peuvent être prescrits dès le début à la dose d’un grain par once d’eau. Le collyre au sublimé serait seul trop actif, employé à cette dose. Cependant M. Velpeau ne pense pas qu’il soit nécessaire de n’employer qu’un grain de sublimé par huit onces de liquide, comme on le prescrit généralement; il l’ordonne à la dose d’un demi-grain par once. Le collyre au sulfate de zinc, que M. Velpeau em-
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ployait très-fréquemment avant qu’il eût constaté les excellents résultats du nitrate d’argent, forme un médicament très-avantageux lorsque à la dose primitive d’un grain par once d’eau on ajoute chaque matin, pendant cinq ou six jours, un grain de la même substance à une fiole contenant quatre onces de liquide, pour l’affaiblir ensuite progressivement, en y versant chaque matin, pendant le meme nombre dejours, une cuillerée d’eau pure.
La solution de nitrate d’argent, que M. Mackensie emploie à la dose de deux ou quatre grains par once d’eau, tandis que d’autres praticiens en prescrivent huit ou dix grains dans la même quantité de liquide, réussit beaucoup mieux à des doses plus faibles. M. Velpeau ne fait mettre qu’un demigrain ou un grain de nitrate d’argent cristallisé dans une once d’eau distillée. A cette dose, ce collyre constitue la meilleure médication contre l’inflammation aiguë de la conjonctive, soit oculaire, soit palpébrale, comme nous l’avons dit ailleurs. Dans les ophthalmies purulentes, il débute par deux grains, et il arrive souvent à quatre ou six grains dans l’espace de quelques jours si la maladie continue de faire des progrès.
Ce collyre a besoin, comme la pommade du même médicament, d’être renouvelé souvent; il faut, en outre, le conserver à l’ombre et le placer dans une fiole de couleur, bien bouchée, si on veut que la lumière et l’action de l’air ne le dénaturent pas. On doit encore savoir que la solution comme la pommade au nitrate d’argent, même à d’aussi faibles doses, noircissent les linges et la peau qui en sont touchés; il est, en conséquence, nécessaire de prendre certaines précautions à cet égard. Depuis qu’on a éveillé l’attention sur ce sujet, plusieurs oculistes ont cru remarquer que l’usage longtemps prolongé des collyres au nitrate d’argent colorait la cornée en bleu, en vert ou en noir, et que c’était là un de leurs inconvénients. Puisque des observateurs dignes de foi, dit M. Velpeau, soutiennent avoir constaté ce fait, il faut bien qu’il existe. Pour moi, ajoute-t-il, je suis forcé d’affirmer qu’aucun des malades que j’y ai soumis ne m’a présenté cette coloration, quoique je me sois servi de la solution de nitrate d’argent sur plus de quatre mille personnes affectées d’ophthalmie.
L’alun, que vantent beaucoup MM. Mackensie et Middlemorc, a trop mal réussi à M. Velpeau, dans les premiers essais qu’il en a faits, pour l’encourager à y revenir souvent. En conséquence, il n’est pas en mesure de porter un jugement décisif sur sa valeur thérapeutique dans le traitement des ophthalmies. Je dois ajouter, toutefois, que ce chirurgien en a retiré d’assez bons résultats contre certaines conjonctivites couenneuses, qui forment
parfois la première période des ophthalmies purulentes. Je dirai, en outre, que, même dans ce cas, il s’en sertcommedans la stomatite diphthéritique, c’est-à-dire qu’il l’applique en poudre sur les surfaces malades, après avoir renversé convenablement les paupières.
Une autre manière d’appliquer l’alun est celle que beaucoup d’auteurs anciens ont préconisée, et qui consiste à battre des blancs d’œufs avec un bâton d’alun de roche jusqu’à ce qu’il en résulte une mousse épaisse, qu’on applique alors sur le devant des yeux. M. Souty, qui dit avoir souvent employé ce mélange ( Archives générales de médecine), prétend en avoir retiré des succès miraculeux dans une épidémie d’ophthalmie purulente aussi grave que celle d’Egypte, et qu’il a observée dans l’Inde. M. Velpeau pense que si on imbibait de cette mousse du coton ou de la charpie, l’usage en serait rendu plus commode. Mais c’est un remède dont il n’a point constaté les effets par expérience.
Un gros de calomel à la vapeur dans quatre onces d’eau de guimauve forme un collyre que j’ai souvent vu employer avec avantages par M. Velpeau dans le traitement de l’ophthalmie blennorrhagique et des ophthalmies purulentes en général. Comme le calomel tend sans cesse à se précipiter au fond du liquide, il importe d’agiter fortement la fiole avant de faire usage de ce médicament. Voici, du reste, la manière dont M. Velpeau se sert de ce collyre : il en fait laver largement les parties quatre ou cinq fois par jour, et dans les intervalles, il fait placer sur le devant de l’orbite un linge imbibé du liquide en question.
Poudres. — Chacun sait que les poudres antiophthalmiques doivent être impalpables. Je me bornerai à ajouter ici qu’au lieu de les souffler à l’aide d’un tuyau de plume ou de tout autre tube sur le devant de l’œil, comme on le conseille généralement, M. Velpeau pense qu’il vaut mieux les placer par pincées entre les paupières, qu’on a préalablement renversées, et engager le malade à tourner l’œil de tous côtés dès que la poudre est en place, avant de lui laisser fermer les paupières.
Cataplasmes. — On sait que les oculistes modernes rejettent généralement comme nuisibles les cataplasmes sur le devant des yeux dans le traitement des ophthalmies; il ne faudrait pas pourtant proscrire ces moyens d’une manière trop absolue. S’il est vrai de dire qu’on ne doit pas y avoir récours dans les cas de conjonctivite, de kératite et d’iritis ordinaires, il est faux, dit M. Velpeau, qu’ils soient nuisibles dans les blépharites ciliaires, dans les kératites traumatiques et dans l’ophthalmite. Nous devons ajouter que des cataplasmes
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laudanisés ou opiacés ne sont pas tout à fait dépourvus d’utilité contre l’irilis et certaine rétinite très- douloureuse. Les cataplasmes de pulpe de pomme rainette, de carotte, de pomme de terre, doivent être aussi conservés comme des topiques avantageux dans certains cas.
Cautérisation. — Nous avons indiqué les affections oculaires qui réclament l’usage de la cautérisation, il nous reste à dire quelques mots sur la manière de faire usage de ce moyen thérapeutique. Pour cautériser les granulations palpébrales, on renverse convenablement la paupière affectée, et on promène légèrement sur la surface enflammée un crayon de nitrate d’argent, que l’on doit retirer dès qu’on a fait naître une couche blanchâtre, car si on allait plus avant, on produirait une déperdition de substance qui pourrait donner lieu à une cicatrice, puis à un entropion. Cela fait, avant d’abandonner la paupière, on répand un peu d’eau fraîche sur la surface cautérisée, pour amortir là l’action du caustique, et l’empêcher d’atteindre les tissus sains. Il est inutile d’ajouter qu’il faudrait prendre les mêmes précautions si on avait à cautériser la conjonctive oculaire.
Nous avons dit que certains ulcères de la cornée réclament l’usage de la cautérisation avec le crayon de nitrate d’argent. « Pour bien faire cette cauté-
risation, dit M. Velpeau, on se sert d’un cône de nitrate d’argent dont le sommet est bien arrondi. Il faut en toucher toute la surface ulcérée de manière à ce qu’elle blanchisse sur-le-champ. De l’eau, du lait ou de l’huile est instillée dans l’oeil avant qu’il ne se renverse sous les paupières, qu’on a soin d’éviter d’ailleurs, afin que l’ulcère seul subisse l’action du caustique. La douleur, vive d’abord, diminue au bout de quelques heures, pour prendre tout à coup une certaine acuité le troisième jour, un peu plus tôt ou un peu plus tard, à la chute de l’escarre enfin. Une nouvelle cautérisation, plus légère que la première, est alors nécessaire. Après l’avoir renouvelée encore une ou deux fois de la même façon, il ne faut plus y revenir; l’ulcère doit être suffisamment modifié. On doit alors le laisser se cicatriser. L’escarre que le nitrate d’argent dépose au fond de la cavité morbide agit ici de deux manières : 1° il en change la vitalité comme quand on l’applique sur une surface muqueuse enflammée; 2° il en éteint la grande irritation, en empêchant le contact de l’air, des humeurs, des liquides du devant de l’œil, suides parties que l’on peut comparer à une plaie vive. C’est cette dernière particularité qui fait que la douleur reparaît à la chute de chaque escarre. »