‹ Leçons orales de clinique chirurgicaleChapitre 5 sur 84 · CHIRURGIE CLINIQUE · texte numérisé non relu

CHIRURGIE CLINIQUE

tion bien indiquée; mais le malade se refuse formellement à ce qu’on la pratique. Doit-on alors l’opérer malgré lui? A cette question qui m’a souvent été faite, je réponds non, si la personne est adulte et n’a point l’esprit aliéné ; oui, s’il s’agit au contraire d’un enfant ou d’un malade en démence. La famille tout entière le demandât-elle, que le chirurgien serait blâmable, à mon avis, d’opérer de force un malade qui jouit de ses droits civiques.

Une femme en travail est prise d’une rupture de matrice; l’enfant passe dans le péritoine; elle va mourir; on lui parle de la gastrotomie; elle n’en veut entendre parler à aucun prix malgré les instances de sa famille ; on veut que je l’opère malgré elle; je m’y refusai formellement, et la mort eut lieu le lendemain.

Un malade affecté de hernie étranglée était confié aux soins de M. Briquet; toutes les tentatives possibles de réduction avaient échoué; la vie ne pouvait pas résister longtemps; rien ne put décider cet homme à l’opération. Fallait-il passer outre et agir malgré lui, comme le proposaient quelques personnes, comme un chirurgien d’Italie avoua qu’il l’eùt fait à ma place? Je ne m’y crus point autorisé, et je laissai mourir le récalcitrant.

Notre devoir à nous est de montrer aux hommes ce qui convient le mieux à leurs maux, de les éclairer sur les dangers auxquels ils s’exposent en ne se soumettant pas au remède convenable; mais il leur reste, à eux, le droit de faire ou de ne pas faire ce que nous conseillons. Il en est autrement des enfants et des fous, parce que n’ayant pas leur libre arbitre, ne craignant que la douleur, ceux-ci ne savent point se soustraire aux dangers de l’avenir; encore faut-il en pareil cas ne rien tenter sans l’aveu des parents. Il est quelquefois permis cependant d’opérer certains malades non pas absolument malgré eux, mais à leur insu, ou par surprise. Les opérations promptes, faciles, les simples incisions, les ouvertures d’abcès, l’excision de petites loupes pédiculées, l’enlèvement d’un ongle en partie détachée, quelques opérations d’hydrocèle, seraientdansce cas chez des individus pusillanimes ou très-craintifs.

Ne point opérer sans être sûr d’emporter tout le mal est une règle qui comporte une infinité d’exceptions. La pratique de cet hôpital a prouvéque l’extirpation des tumeurs lymphatiques doit être tentée, même quand il est impossible de les enlever toutes. Un phthisique, un paralytique, un sujet affecté d’anévrisme au cœur, de lésion cancéreuse, n’en devraient pas moins être amputés sur-le-champ, s’ils se broyaient un membre. Ces maladies n’empêcheraient pas non plus de pratiquer l’opération

ARTICLE PREMIER

de la hernie étranglée, de l’anévrisme, ni de la trachéotomie, si elle était d’ailleurs bien indiquée; mais on doit avertir auparavant la famille du but qu’on se propose, et ne mettre alors le bistouri à la main que pour des cas d’urgente nécessité. Hors de là, il vaut mieux attendre la mort, que de courir au-devant.

Dans quelques cas la maladie est tellement avancée qu’il n’y a presque plus rien à espérer de l’opération. Alors que faire? En n’opérant pas, la mort est certaine. Mais au bout de combien de temps? Si l’on opère, un malade sur 10, sur 20, sur50 peutêtre, sera sauvé; mais les autres succomberont un mois, un an plus tôt. S’il est juste de dire avec Celse, melius anceps remedium quant nullum, il l’est aussi que mieux vaut laisser mourir les malades que de les tuer. Vous voyez par là, Messieurs, dans quels embarras vous ne manquerez pas de vous trouver un jour. En supposant que l’opéralion soit très-dangereuse par elle-même, et qu’elle n’offre pas plus d’une chance de succès sur dix, ce serait, selon moi, compromettre la chirurgie, que d’y soumettre le malade. L’extirpation de la matrice non déplacée, du corps thyroïde en totalité, de toute la mâchoire inférieure, la ligature de l’aorte, du tronc innominé, sont dans ce cas. Avec des chances plus nombreuses, au contraire, et si, malgré ses dangers, l’opération est d’une exécution assez facile, il n’y a point à hésiter; c’est un cas de conscience devant lequel un chirurgien de doit pas reculer. Tels sont certains cas de hernie étranglée, dans lesquels une péritonite étendue, ou la probabilité de gangrène, rendent le succès de l’opération pour ainsi dire impossible. Appelé au dixième jour d’un étranglement herniaire chez un homme, je constate tous les symptômes d’une péritonite avec épanchement; je l’opère cependant, et il meurt le lendemain. Aidé de M. Lacrose, j’opère une dame qui était dans les mêmes conditions, et qui succomba de même. Un cas analogue s’est présenté à la Charité en 1837. Eût-il mieux valu abandonner ces malheureux? Ici la mort sans l’opération n’était pas seulement inévitable, elle devait encore être prompte et précédée de violentes douleurs. J’opérai parce que, en elle-même, l’opération ne pouvait point abréger la vie; puis, parce que sur huit ou dix malades que j’ai soumis à la herniotomie dans des conditions aussi malheureuses, il s’en est enfin rétabli deux.

Presque toutes les préparations, soit hygiéniques, soit médicamenteuses, auxquelles on soumettait autrefois les malades, ont été abandonnées par les modernes; ce ne sont au fond, dit Pouteau, qu’une longue méditation sur la douleur. Il en est quelques-unes cependant qui méritent d’être conser-

vées lorsque la nature des lésions permet de temporiser. Toute opération assez importante pour exiger immédiatement après elle une diète absolue pendant un certain nombre de jours, et pour déterminer une véritable réaction générale, a besoin qu’on la fasse précéder d’une diminution progressive des aliments, d’une tisane légèrement délayante, de quelques émissions sanguines, défissions laxatives ou de quelques lavements, etc., etc.

On s’est beaucoup occupé des moyens de pratiquer les opérations sans causer de douleurs. Les anciens croyaient y parvenir en passant sous le nez du malade une éponge imbibée d’opium, d’eau de morelle, de jusquiame ou de laitue. Une autre éponge chargée de vinaigre, de jus de fenouil ou de rue, pressée contre les narines ou les oreilles servait ensuite à réveiller l’opéré. La pratique générale du temps de Guy de Chauliac consistait à donner de fortes doses d’opium à l’intérieur; on a cru mieux réussir depuis à l’aide d’une courroie fortement serrée au-dessus du point où le couteau doit être porté. Cette dernière méthode, qu’un médecin de Caen, M. Liegard, vient de préconiser encore, est peut-être trop complètement rejetée aujourd’hui. Je la crois du moins préférable à la compression des troncs nerveux, conseillée par Moore et B. Bell. Revenant sur l’habitude des anciens, M. Hirckman a soutenu, il y a quelques années, qu’on peut effectivement pratiquer les opérations les plus graves sans causer de douleurs, si, avant de commencer, on fait inspirer aux malades une certaine quantité de gaz stupéfiant.

Le magnétisme n’a pas été oublié non plus. Tous les journaux ont parlé il y a quelques années d’une extirpation de sein pratiquée sans que la malade s’en soit aperçue. On sait aussi qu’une dame, étant dans le sommeil magnétique, subit, dit-on, sans se réveiller, l’extraction d’une dent molaire; mais tout porte à croire qu’en pareil cas, les opérateurs trop crédules auront été trompés par l’impassibilité ou la fourberie de certains malades et de quelques compères.

Ces exemples d’impassibilité sont d’ailleurs loin d’être rares en chirurgie. Le comte de Mansfeld sefit couper un brasau son de trompes. Lapeyronie, auquel on devait enlever la jambe, disposait luimême le matin, sur son lit, l’appareil et les instruments nécessaires. Un paysan alla jusqu’à amputer sa propre jambe avec une scie grossière, dit Scharschmidt. M. Champion m’a parlé de deux femmes et de quelques hommes qui lui ontmontré le même calme et la même résignation. J’ai amputé la cuisse à trois malades qui n’ont pas jeté le moindre cri pendant l’opération. On trouve dans la collection de Bonnet l’exemple, répété dans ce siècle par

MANIÈRE D’UTILISER SON TEMPS DANS LES HOPITAUX

M. Clevel, d’un calculeux se pratiquant lui-même l’opération de la taille. Un homme fort et trèsimpressionnable causa tranquillementaveclesaides pendant que je l’opérais ici même dans cet amphithéâtre d’un sarcocèle volumineux, et sans avoir l’air d’éprouver la moindre douleur.

Au total, éviter la douleur par des moyens artificiels, est une chimère qu’il n’est plus permis de poursuivre aujourd’hui. Instruments tranchants et douleur sont des mots qui ne se présentent point les uns sans les autres à l’esprit du malade, et dont il faut nécessairementadmettre l’association quand il s’agit d’opérations. Les efforts des chirurgiens doivent se réduire à rendre la douleur des opérations la moins vive possible sans diminuer la sûreté du résultat principal. La prétention de ceux qui croient atteindre ce but en ne se servant du bistouri qu’après l’avoir trempé dans l’huile, ne me parait aucunement fondée. S’attachant aux porosités de la plaie, l’huile aurait même l’inconvénient de gêner la circulation des fluides, l’exsudation des matières plastiques et l’agglutination des surfaces saignantes. On ne peut nier, toutefois, qu’immergé dans l’eau chaude, ou élevé de toute autre manière un peu au-dessus de la température du corps, l’instrument ne soit supporté avec moins de souffrance par les malades que s’il était froid; mais, en dernière analyse, la différence n’est pas assez grande pour que cette précaution puisse être généralisée dans la pratique. C’est à la main de l’opérateur, puis aux qualités du bistouri, et non à de pareils accessoires, qu’il faut s’adresser pour

obtenir le remède cherché. Ayez une main légère et sûre, un bistouri bien acéré, donnez du premier coup à l’incision la longueur et la profondeur qu’elle doit avoir, si vous le pouvez sans danger, agissez avec promptitude et sans hésiter, donnez à la plaie plutôt un peu plus que moins d’étendue, sans la prolonger inutilement, et vous n’aurez à redouter d’autres douleurs que celles qui sont inhérentes à l’opération, et que rien au monde ne peut en détacher.

Avec tout cela, si le chirurgien manque de sangfroid, il est d’une haute importance dans tous les cas où l’opération entraîne quelque responsabilité sérieuse, qu’il s’entoure de confrères ou d’aides habiles. Les jeunes praticiens surtout ont ainsi besoin d’appeler autour d’eux des hommes en réputation quand ils se décident à exécuter de graves opérations. Se procurant par là plus d’assurance et de garantie, ils se mettent à l’abri de tout malheur et de tout reproche, s’il arrivait quelque chose d’imprévu. On cite sous ce rapport un exemple que les grands maîtres devraient se rappeler quelquefois eux-mêmes, et par lequel je terminerai. Maréchal voulait ouvrir un abcès du foie dont Leblanc, alors ministre, était affecté ; Morand, encore élève, empêcha son maître d’enfoncer le bistouri à côté du dépôt. Plus tard le ministre présenta Maréchal à sa famille comme celui qui lui avait sauvé la vie; mais le chirurgien montrant Morand, dit : C’est à ce jeune homme que vous la devez, car sans lui je vous tuais !

ARTICLE II

MANIÈRE D’UTILISER SON TEMPS DANS LES HOPITAUX L

Avant de reprendre nos entretiens cliniques, Messieurs, je veux vous dire un mot sur la meilleure manière d’utiliser votre temps au service des hôpitaux.

Vous le savez sans doute, Messieurs, les hôpitaux n’ont pas toujours existé; ces asiles de la souffrance n’étaient à la disposition ni des Grecs,

1 Discours prononcé par M. le professeur Velpeau le 8 novembre 1839, à l’ouverture de ses Leçons cliniques.

ni desRr nains. Hippocrate, Celse, Galien, P. d’Ègine, Aciius, ont dû s’en passer pour arriver aux connaissances qu’ils nous ont transmises. G. de Salicet, Lanfranc, G. de Chauliac, à la fois si naïf et si savant, ne parlent point non plus des hôpitaux dans leurs écrits. Uniquement consacrés dans le principe au soulagement de la misère et des douleurs du pauvre, les hôpitaux ont traversé plusieurs siècles, à titre d’institutions purement philanthropiques, sans profit éclatant pour lcsscien-

ARTICLE DEUXIÈME

ces médicales! Voyez A. Paré, le grand et si justement célèbre Paré; voyez Pigrai, Thévenin et Guillemeau, ses contemporains ou ses élèves; voyez le jovial Dionis avec ses descriptions pittoresques, et tous les auteurs des XVIe et XVIIe siècles; aucun d’eux, à l’exception de Saviard, ne laisse à entendre que les matériaux dont ils se servent tous aient été puisés dans les hôpitaux. La guerre, les combats, les champs de bataille, la pratique privée, voilà les sources de leurs observations, de leur savoir. Dans le dernier siècle encore, J.-L. Petit, le véridique, le judicieux J.-L. Petit, Garengeot, Morand, Le Dran, Ravaton, Bagieu, l’Académie de chirurgie presque tout entière, cette déesse moderne du temple de Chiron, empruntent leurs faits aux campagnes militaires bien plus qu’aux hôpitaux civils. Il faut arriver à Desault pour voir les habitudes changer nettement de direction sous ce rapport, pour voir la chirurgie s’établir enfin au sein des hôpitaux et en tirer ses plus pures comme ses plus vives lumières!

Un enseignement ressort déjà de ces premières remarques, c’est que, sans les hôpitaux, la chirurgie ne resterait pas absolument immobile. Qui oserait soutenir en effet que celte science ait fait moins de progrès, subi moins de perfectionnements utiles, entre les mains de Paré, de J.-L. Petit qui n’avaient point d’hôpital, qu’entre celles de Desault et de Dupuytren, qui ont passé leur vie, brillé d’un si vif éclat dans le plus important hôpital de Paris?

Les hôpitaux sont des instruments précieux, mais qui, pour éclairer la science, ont besoin d’être habilement maniés. Ici comme ailleurs, ne l’oubliez jamais, quoi qu’on en dise, tout dépend de l’homme; il ne faut pas avoir la moindre idée de la nature humaine pour s’arrêter à la prétention puérile de multiplier les grands chirurgiens en raison du nombre de places qu’on établit pour eux dans les hôpitaux! Sans admettre, avec un critique moderne, que c’est peut-être pour mettre le nom d’accord avec la chose, qu’une administration puissante a décidé qu’il n’y aurait plus dorénavant dans les hôpitaux que des chirurgiens ordinaires, je dirai du moins que l’existence des Paré, des J.-L. Petit, ne dépend point d’un hôpital; que quel que soit le nombre des hôpitaux, de tels hommes seront toujours rares. Croyez-le donc bien, Messieurs, c’est l’homme qui fait la valeur de l’hôpital, bien plus encore que l’hôpital ne fait la valeur de l’homme. Si la pratique des hôpitaux en impose parfois sur la nullité scientifique de certains hommes de leur vivant, elle ne les empêche pas de rester dans le cadre des incapables aux yeux delà postérité; l’homme de génie, le grand

chirurgien trouve toujours moyen, d’un autre côté, de se montrer, de sortir de ligne, quel que soit le théâtre de ses exploits. Là-dessus, les exemples ne manqueraient pas; l’embarras du choix pourrait seul m’arrêter. Iriez-vous en conclure que les hôpitaux doivent être négligés par les chirurgiens et par les élèves? vous ne me supposez pas celle intention. La capacité, toutes les autres qualités de l’homme, étant égales d’ailleurs, un chirurgien d’hôpital va mieux, plus vite, plus loin que le chirurgien réduit à la pratique privée ou à la pratique des camps. J’ai seulement voulu vous faire pressentir qu’il ne suffit pas de visiter un hôpital, ni même d’y passer sa vie, pour devenir un grand praticien. Une instruction théorique étendue, des dispositions individuelles que tout le monde n’a pas, un coup d’œil aussi juste que pénétrant, sont en outre indispensables pour tirer parti de ces établissements.

Mais à quoi bon, me direz-vous, de pareilles assertions? Qui en conteste la justesse? Le voici. Messieurs. Il a existé et l’on voit encore aujourd’hui des médecins, même assez haut placés, qui s’abusent au point de croire qu’une fois dans un hôpital, il suffit d 'examiner, d 'observer et de faire, qu’il est alors inutile de lire et d’écouter. Partant de là, une foule d’élèves, encouragés par l’exemple, négligent leurs livres et les leçons pour s’en tenir à ce qu’ils appellent la pratique. Or, cette doctrine me paraît tellement vicieuse, que je ne crois pas inutile de l’attaquer en détail devant vous aujourd’hui, de vous prémunir contre ses dangers.

Lire, voir, entendre, étudier, observer, écouter, ce n’est pas trop de ces diverses actions, Messieurs, pour apprendre soit la chirurgie, soit la médecine. Quiconque s’en tient à l’une d’elles, quiconque ne les invoque pas toutes, n’acquiert jamais une instruction complète.

1° Lecture. — Celui qui ne fait que lire, qui puise toute sa science dans les livres, deviendra peut-être fort savant, un rhéteur habile, un critique redoutable, l’auteur de brillantes hypothèses, l’inventeur de quelque système ingénieux; mais il ne saura pas traiter avec fruit les malades, ni enrichir la thérapeutique de moyens utiles. Pour savoir où conduit ce genre d’étude, sans le secours des autres, reportez-vous à ce qui se faisait dans les anciennes écoles. Voyez ce que l’art de guérir a retiré des longues disputes, des dissertations sans fin, sorties de tant de têtes, d’ailleurs superbes, que nous a léguées l’antiquité! Sans aller si loin, n’avez-vous pas sous les yeux, comme objet de comparaison, les écrits à idées gigantesques de quelques savants de l’Allemagne, puis les livres, les discours à la fois si bien écrits et si cfeux, en

MANIÈRE D’UTILISER SON TEMPS DANS LES HOPITAUX

apparence si logiquement conçus et en réalité si complètement étrangers à l’avancement de la science, de contrées, d’écoles contemporaines, d’ailleurs estimables à tant d’autres titres! Avec des livres, avec des livres seuls, on ne devient pas médecin, et encore moins chirurgien dans l’acception rigoureuse du mot.

2° Audition. — L’élève qui se contente de suivre des leçons, qui passe ses heures en sautant d’un cours à l’autre, peut-il espérer d’être plus heureux? Non, Messieurs; au contraire, on s’instruit encore moins de la sorte qu’en lisant avec attention de bons modèles. Par la lecture, il est au moins possible de bien comprendre la pensée, les opinions d’un auteur, de ne pas lui faire dire, de ne pas lui prêter l’inverse de ce qu’il a écrit ou voulu exprimer. A-t-on quelque doute, craint-on d’avoir mal saisi son texte, avant de se fixer, de revenir sur quelques passages ou obscurs ou d’un sens trop élevé, le livre est toujours là, ouvrant ses feuillets à qui veut le consulter de nouveau, se prêtant sans impatience comme sans fatigue à tous les genres de questions, d’interrogations qu’on jugea propos de lui faire subir; au lieu que, dans un cours, tout est fugitif, instantané. En lisant, rien n’empêche la comparaison, le jugement de s’exercer presque en même temps que la mémoire, puisqu’on a là, immobiles, sous les yeux, les expressions de l’auteur. Dans un cours, de toutes les facultés de l’entendement, il ne peut guère y avoir que la mémoire mise en jeu, puisqu’il faut, avant tout, recueillir les paroles du professeur; et encore, comment être sùr de ne point se méprendre sur ce que Ton croit avoir entendu? Un mot, une phrase, qui échappent, une coupure mal établie dans le discours, une seconde d’inattention, ne suffisent-ils pas pour conduire les auditeurs à de grossières confusions? A quel homme n’est-il pas arrivé dans la conversation la plus simple, d’être obligé de faire répéter une ou plusieurs fois la même chose à son interlocuteur avant de l’avoir bien interprété, pour être certain de l’avoir bien entendu? Comment donc serait-il possible de ne point se tromper par la pure audition d’un cours, où tout peut n’être pas clair, où les pensées et les phrases peuvent se succéder avec rapidité, où les paroles ont besoin d’être pour ainsi dire saisies au premier vol et mises en réserve par la mémoire pour n’être travaillées , interprétées ensuite qu’au bout d’un temps parfois assez long par la comparaison et par le jugement, avant de pouvoir être sounlises, de la part de l’élève, à toutes les opérations intellectuelles nécessaires! S’il est quelquefois impossible à des hommes graves et intelligents de tomber d’accord sur le sens qu’il convient d’attribuer aux phrases écrites

d’un auteur qu’on a sous les yeux, comment voulez-vous qu’on n’hésite pas à se prononcer quand il s’agit de mots qui n’ont fait que passer devant vous, dont les oreilles ont à peine été frappées? Qui de vous n’a été témoin de ces disputes si fréquentes entre jeunes gens, entre condisciples, sur ce que tel professeur a dit ou n’a pas dit, sur ce qui est ou n’est pas l’opinion émise par tel ou tel, quoique tous aient assisté au cours qui fait naître l’action militante de chacun d’eux? Aussi, que d’erreurs ont été répandues, propagées par cette voie; que de controverses dépourvues de base; que d’inimitiés sans motifs, que d’ombres sans tableau ont été jetées de la sorte entre les hommes au point de les porter au mépris les uns des autres !

Celui qui écoute et ne lit pas, ressemble au peintre qui, ayant fixé de l’œil un objet en passant, irait en tracer le portrait à tête reposée, au lieu de faire poser l’original devant lui.

Rien de tout cela ne veut dire néanmoins qu’il faille fuir les leçons orales, quand on étudie la médecine. Ce genre d’enseignement a l’avantage de mieux faire ressortir les images , de mieux tenir l’attention en éveil, de rendre, à cause du geste et des intonations vocales qui s’y mêlent, les descriptions sensiblement plus claires, sinon plus correctes quecellesqu’il est permis de donner dans les livres. Dansun cours, le professeur peutsurveiller de l’œil son auditoire, et passer d’emblée sur ce qu’un mot a fait comprendre, ou insister, se répéter même sur ce qui ne paraît pas avoir été d’-abord saisi. Les écrits ne comportent que de loin ce genre de licences; à un cours, l’œil et l’oreille travaillent ensemble. L’œil est le seul sens qui agisse.quand on lit; aussi, la mémoire retient-elle plus volontiers ce qui lui vient des leçons orales, que ce qui lui arrive par la simple lecture. Les impressions sont plus vives, plus nombreuses, plus agréables, plus naturelles peut-être; mais elles sont moins complètes, moins exactes, moins pures, moins nettes dans le premier cas que dans le second, et voilà tout; en sorte que si l’on a tort d’écouter et de ne point lire, on aurait tort aussi de lire et de ne point écouler. Ce sont deux moyens d’instruction faits l’un pour l’autre, et non pas des sources d’idées qui puissent s’exclure réciproquement. Voulez-vous qu’elles vous profitent? écoutez, retenez du mieux que vous pourrez les leçons que vous aurez choisies; allez ensuite étudier le même sujet dans les écrits qui en traitent le mieux, et de préférence dans les livres de l’homme que vous avez entendu, s’il en a fait. Par la lecture vous rectifiez alors les erreurs de l’oreille, et l’audition dissipe ce que la lecture trouverait par trop obscur.

Tous les temps, tous les lieux, tous les hommes

ARTICLE DEUXIÈME

ont montré qu’ils sentaient le besoin de passer ainsi du langage parlé au langage écrit. Autrefois les disciples crayonnaient sur des feuilles d’arbre les leçons de leurs maîtres, afin de pouvoir les méditer ensuite à loisir. A l’étranger, dans presque toutes les petites écoles, les professeurs font imprimer leurs cours, afin que les élèves aient toujours le texte exact de leurs leçons sous les yeux. Et ceux d’entre vous, Messieurs, qui prennent des notes en assistant aux cours, que font-ils, si ce n’est confier au papier ce qu’ils ont reçu par l’oreille, dans le but, bien louable assurément, d’invoquer plus tard la lecture au secours de l’audition?

Si donc vous tenez à bien comprendre celui que vous écoutez, il faut, soit avant, soit après, ou mieux encore avant et après, lire attentivement ce qu’il peut avoir publié sur le sujet dont vous vous occupez. Il est clair comme le jour que c’est dans ses propres écrits bien plus que dans les ouvrages des autres ou dans vos notes, que vous devez chercher la véritable pensée d’un auteur. Si le professeur n’a point écrit, redoublez d’attention, prenez des notes ; comparez ce que vous croyez avoir entendu avec ce que vous trouverez sur le même sujet dans les ouvrages les plus estimés; alors ne manquez pas en outre de vous adressera lui personnellement pour avoir des explications, quand vous aurez le moindre doute sur ses propres opinions. Autrement vous lui attribueriez souvent, et de la meilleure foi du monde, des doctrines, des assertions toutes contraires à ce qu’il a voulu dire.

Allant au théâtre pour se distraire, l’homme du monde' n’a besoin ni de prendre des notes ni de lire le morceau qu’il veut entendre, parce qu’il s’agit pour lui de simples impressions, et non pas de la rigoureuse exactitude d’un enseignement professionel ; mais croyez-vous que celui qui cherche à devenir ou poëte ou tragédien, s’en tiendra là, qu’il n’ira pas lire et relire le chef-d’œuvre que ses oreilles ont entendu sur la scène, s’il a le désir de l’imiter ou seulement de le bien connaître? Et vous, Messieurs, on voudrait que, pour être un jour chargés de veiller à la santé publique, pour être en mesure de protéger, autant qu’il est donné à l’homme, la vie de vos semblables contre les mille puissances, tantôt évidentes, plus souvent occultes, qui tendent sans cesse à l’éteindre sous le litre de maladies, vous pussiez vous contenter de suivre assidûment des leçons, sans être obligés d’en étudier le texte à tête reposée, et cela quand il s’agit de la médecine, science à la fois la plus vaste, la plus compliquée, la plus épineuse, la plus difficile à bien comprendre, qui soit entrée dans le champ des prétentions humaines ! Non cela ne se peut pas, il faut y renoncer. Si la médecine doit être pour

vous une profession et non un objet d’agrément, ce n’est point à la légère, en amateur, par l’oreille seule et en vous promenant, que vous pouvez l’apprendre. Vous lirez donc après avoir écouté, pour écouter, et relire afin d’écouter encore.

3° Pratique. — Si au moins après avoir écouté il suffisait de voir, d’observer, d’étudier la nature pour n’avoir pas besoin de lecture; mais non, cette illusion-là doit tomber aussi. Entendre et voir, sans avoir lu, met rarement j même de considérer l’objet sous toutes ses faces , d’en comprendre la triste nudité, outre qu’il n’est pas toujours permis ou possible d’écouter, de voir, de regarder le sujet d’étude aussi longtemps, à autant de reprisesqu’on le voudrait.

Ne procurant qu’une instruction incomplète associée à l’enseignement oral , l’observation est à plus forte raison incapable de constituer seule une éducation valable en chirurgie. Vous voilà, je suppose, dans un hôpital, examinant, interrogeant, observant les malades, en présence de la nature, étudiant d’une manière toute pratique, pour me servir du langage vulgaire. Eh bien ! on vous l’a dit peut-être, vous espérez sans doute qu’ainsi cultivée, la science va pénétrer à flots dans vos esprits; que vivant au milieu des malades, vous connaîtrez, vous saurez nécessairement traiter les maladies? Comment les traits variés d’un tableau échapperaient-ils à celui qui le regarde tous les jours? commentne pasdevenirartistehabilequand on passe sa vie à faire des portraits en face de l’original, à ne peindre que d’après nature? Hélas! la vérité veut encore qu’on l’avoue, ce genre d’étude privé du secours des autres est peut-être le pire de tous ; il conduit à la routine, à l’empirisme aveugle des premiers temps de la pratique, de la science médicale; c’est de la sorte que les gens du monde, que les commères, les gardes-malades, les médicastres de toutes les espèces acquièrent les notions qui les rendent si hardis dans l’art de guérir les maladies, ou mieux dans l’art d’estropier, de faire périr les malades !

Est-ce donc déjà chose si facile, Messieurs, que d’observer la nature et d’en bien interpréter le langage, pour qu’il suffise de dire au néophyte installé dans un hôpital : Allez, ouvrez les yeux, questionnez, écoutez ces êtres souffrants, exercez près d’eux ou sur eux votre main et tous vos sens! Rester au lit des malades sans assister aux leçons de clinique, sans lire la description des maladies, c’est imiter le voyageur imprudent qui dédaigne le secours des guides et de la géographie en parcourant des pays qui lui sont totalement inconnus. Au sein d’un hôpital, dépourvu de livres et de leçons, l’élève qui prétend apprendre la médecine

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ressemble à l’homme qui, ne voulant ni maître, ni grammaire, ni lecture d’aucune sorte, espère connaître à fond les principes d’une langue étrangère, parce qu’il a vécu dans le pays où on la parle.

Amenés à la tète de l’enseignement sans s’y être pliés de bonne heure, emportés par le tourbillon des affaires, sortant d’une tourmente politique qui venait de bouleverser le monde, certains hommes, que l’Empire vit fleurir, se persuadèrent tout d’abord qu’il devait en être des sciences comme des lois, de la médecine comme des gouvernements, que tout était à refaire, à reprendre là comme dans la hiérarchie sociale, qu’il fallait faire table rase , rompre avec le passé, remettre à neuf jusqu’aux notions les plus matérielles, les plus incontestables. S’agissait-il de l’anatomie, ils disaient à l’élève qui débute : Ayez des scalpelset des cadavres, enfermezvous dans un amphithéâtre et disséquez ; mais disséquez vous-même, sans maîtres, sans livres. Comme s’il pouvait être plus facile de trouver ce qu’on cherche la nuit qu’au milieu du jour, de voir les objets en fermant les yeux qu’en les cherchant à l’air et avec soin en plein soleil ! Il n’est pas même vrai que ce qu’on apprend ainsi en tâtonnant et à grand’peine se grave mieux dans la mémoire que si l’observation était aidée, dirigée, soit par un maître, soit par un bon livre, outre que vous passez une demi-journée à mal connaître ce que quelques minutes vous eussent infiniment mieux appris en suivant la méthode opposée.

Imaginez un observateur dans une cité absolument nouvelle pour lui, et dont il veut apprécier rigoureusement la composition, la distribution matérielle, afin d’en publier l’histoire. Pensez-vous que là, sans le secours de guides, de cartes, de descriptions, qu’abandonné à ses propres mouvements, sans questionner personne, il connaîtra et mieux et plus vite le sol, les rues, les monuments de cette ville, que s’il s’était entouré de toutes les notions géologiques, historiques, géographiques convenables avant de commencer son examen?

De l’anatomie au service dans les hôpitaux en qualité d’élève il n’y avait qu’un pas, et ce pas a été bientôt franchi : peut-être même le principe est-il parti de là. De tout temps en effet on a vu des personnes soutenir que pour les pansements en particulier les exercices manuels sont seuls utiles, qu’il est complètement superflude s’y préparer par l’étude des bons auteurs ou l’audition des bons maîtres! Je ne conçois cependant rien de plus faux, de plus pernicieux pour l’avenir des jeunes gens. Transformés de la sorte en machines qu’aucunes lois scientifiques ne gouvernent, ils pansent les malades sans savoir ce qu’ils font ni pourquoi

ils le font; dépourvus de principes, ils agissent tantôt d’une façon, tantôt d’une autre, sans se rendre compte de rien. L’adresse, le bon sens étant leurs seuls guides, ils se rendent souvent coupables de fautes, de contre-sens dont rougiraient les gardes-malades et la moindre femmelette, dans l’application du plus insignifiant bandage, du plus simple topique, et quelquefois même d’une épingle. Comment en serait-il autrement? Tout, dans un appareil, dans le pansement d’une plaie, doit avoir son but spécial. C’est pour empêcher les autres objets de s’attacher aux bords de la solution de continuité qu’on la couvre d’un linge enduit de cérat. Le coton, la charpie, sont destinés à pomper les liquides qui passent à travers le linge criblé. Les cataplasmes, les onguents, les emplâtres, n’agissent que s’ils reposent à nu sur la région malade. Pour rouler ou dérouler une bande, pour placer et détacher une compresse, pour couper une lanière de diachylon et fixer une épingle, il y a évidemment une manière qui vaut mieux qu’une autre; or, celui qui ne l’a point apprise fait souvent tout le contraire. En chirurgie, il n’est pas moins humiliant de placer le linge graissé après la charpie ou le cataplasme avant le linge troué, une épingle la tête à l’envers, le chef d’une bande à l’aventure, je suppose, que de faire dans la conversation des fautes d’orthographe manifestes; et cependant ce dont ils auraient honte dans le monde pour ce qui concerne le langage ordinaire, les élèves ainsi dirigés le font à chaque instant et sans scrupule dans la pratique de leur profession, de la profession dont ils ambitionnent le titre. Pourvu que cela tienne, qu’importe \e comment? disent parfois les partisans de cette doctrine en parlant des bandages. Détrompez-vous, Messieurs; ici comme partout le comment importe toujours, et l’on n’est excusable de le négliger que s’il n’est pas possible de le bien saisir.

Sans études préalables et sans maître vous passez un temps infini à trouver, quand vous parvenez à trouver, ce qu’un autre ferait à l’instant et cent fois mieux sans chercher. N’ayant rien de fixe dans l’action, pilote sans boussole, vous ne profitez point le lendemain du travail de la veille; c’est à recommencer tous les jours et sans fruit, comme s’il s’agissait du tonneau des Danaïdes. Gaspiller, perdre ainsi son temps , son intelligence dans l’élude d’une science où la vie est si courte et l’art si long, où l’intelligence la plus élevée reste toujours audessous de sa mission, c’est un malheur, une calamité; je dirais presque, Messieurs, que c’est un crime, en songeant que ce début se reflétera sans pitié sur toute votre carrière, qu’une fois appuyés sur ce pied, vous serez nécessairement entraînés à

ARTICLE DEUXIÈME

marcher dans le même sens par la suite et jusqu’à la fin.

Dans les hôpitaux, panser les malades est en général l’affaire des commençants, et c’est à peu près uniquement dans les hôpitaux qu’on peut apprendre à bien faire des pansements. Or, voici ce qui advient : dépourvu de principes, de théorie, posé là en praticien, l’élève bénévole devient externe ; dès lors il croit en savoir assez pour ne plus songer à l’étude méthodique d’un art dont il s’est mis en possession par la pratique. Passant à l’externat, il lui paraîtrait dur d’ouvrir un livre de bandages, de prendre des leçons de pansement. Cette lacune ne le prive ni de moyens, ni de capacités, ni d’ardeur, bien entendu, et ne l’empêche non plus d'arriver ni au savoir, ni à la tête de services publics, ni même à l’enseignement. Au lieu de faire un retour sur lui-même et d’effacer comme il le devrait ce point noir de son éducation chirurgicale, que va dire l’homme ainsi parvenu? Il encouragera par son exemple et peut-être aussi par ses paroles ceux qui ne sont déjà que trop disposés à suivre le même courant, à se traîner en routiniers par le même chemin. Cette faiblesse inhérente à notre organisation , et qui , rappelant la fable du renard sans queue, nous porte si souvent à repousser comme inutiles, à transformer même en défauts les qualités, les vertus que nous n’avons pas, que nous n’avons pas le courage d’acquérir, fait qu’on rejette en pareil cas et en principes comme superflus l’étude dans les livres et le secours de toute espèce de guides, qu’on pervertit enfin toute une génération de jeunes gens en flattant son amour malentendu de l’indépendance et ses goûts d’ailleurs si légitimes de mouvements libres, d’activité physique!

Si j’ai pris mes exemples dans les premiers échelons de la pratique chirurgicale, c’est que là ils sont frappants et sautent à tous les yeux, c’est que je me mets par là à la portée de tout le monde sans avoir besoin de songer aux allusions personnelles envers qui que ce soit; c’est que pour monter au faîte de notre profession, il faut, selon moi, commencer par en bas, sous peine des plus lourdes chutes. Vous comprendrez du reste, sans qu’il y ait utilité à le prouver autrement, que si pour de simples pansements l’exercice manuel et la vue veulent être aidés par la lecture des bons auteurs et par l’audition des bons professeurs, il serait bien plus dangereux encore de se croire instruit et capable, par cela seul qu’on a passé de nombreuses journées à observer des malades, à s’exercer près d’eux, à recueillir l’histoire de leurs affections, à noter ce qu’ils prennent ou ne prennent pas, ce qu’on leur fait et ce qu’on ne leur fait pas.

Il y a trop d’éléments divers dans les maladies pour que, sans lecture, sans études préalables et consécutives, l’homme le plus intelligent n’en laisse pas échapper le plus grand nombre, ne perde pas la meilleure partie de son temps à débrouiller le chaos où il se place alors volontairement.

Quand je ne sais combien de siècles ont dû réunir, confondre leurs efforts , pour constituer la science telle qu’elle vous est offerte aujourd’hui, vous voudriez que chacun de vous pût la deviner tout entière et à lui seul, pourvu qu’on la mette face à face avec la nature ! Sommes-nous donc faits maintenant autrement que jadis? N’étaient-ils pas comme nous en présence de la nature, les observateurs des époques qui nous ont précédés, ceux des temps primitifs comme nos contemporains? Pourquoi, livré à ses propres ressources, l’homme deviendrait-il plus grand médecin de nos jours qu’autrefois? Les maladies sont les mêmes, les désordres organiques portent sur les mêmes rouages. Le poids, le volume, la forme du cerveau des observateurs n’ont pas changé. Si donc nous pouvons aller plus loin et plus vite que n’allaient nos ancêtres, c’est à l’aide des notions qu’ils nous ont laissées, et comment voulez-vous que ces notions vous profitent en vous bornant à observer, à pratiquer, si vous ne voulez ni écouter ni lire? Il n’y a que l’ignorance, l’orgueil ou la folie qui puisse l’espérer.

4 0 Ensemble. — Mais s’il ne suffit ni de lire, ni d’écouter, ni de pratiquer, de quelle manière donc faut-il s’y prendre pour s’instruire en médecine? Je l’ai déjà dit, Messieurs, il faut puiser à toutes ces sources et n’en répudier aucune. Si pour bien se servir d’une langue il convient de vivre avec ceux qui la parlent, d’en étudier les principes dans de bonnes grammaires, d’en examiner les mots dans les dictionnaires, d’en sonder, d’en interroger les richesses dans les ouvrages qui la distinguent, il faut aussi, pour être bon chirurgien, regarder, examiner, panser les malades, écouter les leçons de ceux qui enseignent, et lire, méditer les livres qui traitent le mieux de la matière. Loin donc de rester du matin au soir enfermé dans une bibliothèque ou de vous promener sans interruption d’un cours à l’autre, ou de rester toute la journée dans un hôpital, vous userez de tous ces objets alternativement, à tour de rôle, et en temps opportuns. S’agit-il de pansements, suivez un cours de bandages; après la leçon étudiez soigneusement, sans vous presser, les sujets dont on vous a parlé; puis exercez-vous sur un mannequin, sur vous-même ou sur un de vos camarades, à reproduire l’appareil que vous croyez avoir bien compris. Armé de ces notions, vous entrez dans un hôpital, où tous

MANIÈRE D’UTILISER SON TEMPS DANS LES HOPITAUX

les pansements peuvent dès lors vous être confiés, où il vous sera facile de rendre service aux malades, à votre chef, à vous-même, où la pratique dirigée ainsi par la théorie vous paraîtra toujours claire et instructive; tandis que si vous suiviez la marche inverse, la fin des études vous trouverait un peu plus exercé de la main peut-être, mais tout aussi dépourvu de principe et de véritable savoir qu’au début de votre noviciat. Comportez-vous de même en ce qui concerne la connaissance des maladies et de leur traitement. On se familiarise sans fatigue et par degrés avec elles en suivant une visite le matin à l’hôpital, comme on s’accoutume insensiblement à une langue qu’on entend parler tous les jours. Plus tard on écoute le professeur, on le suit, on le regarde faire; les livres deviennent alors indispensables, ils vous ouvrent les portes de la pathologie; la teinture, les tableaux que vous y avez puisés vous reportent à l’hôpital; et là près du lit des malades, puis à la leçon du maître, vous êtes en mesure de tout voir, de tout constater, de tout entendre. Rentré chez vous, le livre doit être ouvert de nouveau, car c’est surtout en ce moment que rien ne peut en tenir lieu, qu’il fait inévitablement tomber le voile que l’audition et l’observation ont pu laisser sur vos yeux.

Si on objectait que, distribué de la sorte, le temps ne permet ni de tout voir, ni de tout entendre, ni de tout lire, je répondrais qu’on y parvient encore moins de toute autre manière et que l’impossible ne doit pas être tenté. L’observation, ce qui est relatif à la vue, veut, pour être complète, que l’élève fréquente, un peu plus un peu moins, tous ou presque tous les hôpitaux de la ville où il étudie, parce qu’il ne peut pas y avoir de substitution pour les objets de visu. La nécessité d’entendre tous les hommes marquants qui enseignent est moins grande, parce que les opinions, les travaux de l’un sont ou doivent être rappelés par l’autre. C’est pour cela que, s’il ne veut point rester audessous de son devoir, que, s’il met les avantages de la jeunesse qui l’écoute avant les exigences de la rivalité, de la jalousie ou de mille autres pas-

sions tout aussi peu équitables, le professeur doit exposer dans ses leçons, s’il le sait, ce qui vient des autres comme ce qui lui appartient en propre. Le choix des livres est encore plus facile : avant tout prenez l’auteur qui résume le plus complètement l’état de la question à étudier, qui, après avoir rassemblé, noté les travaux de chacun, les contrôle et les juge en y ajoutant ses propres richesses; il vous met ainsi sur-le-champ au courant de ce qui existe. Si vous en voulez davantage, allez ensuite aux sources qu’il vous indique, et vos efforts ne seront point perdus en tâtonnements, tout votre temps portera ses fruits.

On pourrait, je le sais, Messieurs, montrer l’étude de la médecine sous de plus riantes couleurs, avec des exigences et des formes moins sévères; mais alors elle ne vous apparaîtrait plus sous son véritable jour. D’ailleurs les paroles précédentes ne s’adressent point à ceux que le travail effraie naturellement : on ne porte dignement le titre de médecin qu’à la condition de travailler toujours. Les hommes qu’une idée pareille épouvante feraient mieux d’embrasser une autre carrière. Ce n’est pas pour vivre dans les plaisirs, pour passer mollement sa jeunesse, qu’on doit se faire disciple d’Hippocrate. Au surplus, Messieurs, si je pouvais vous convaincre que, sur notre planète, le travail seul peut rendre l’homme heureux, qu’il n’y a point de bonheur durable pour l’homme inoccupé, que l’étude des sciences, de la médecine en particulier, offre à l’esprit un aliment perpétuel, un aliment qui satisfait l’âme sans exposer à la satiété, à aucun des regrets, des remords, des douleurs poignantes que laissent parfois à leur suite les jouissances de toute sorte procurées momentanément par la fortune, le jeune âge, l’absence de toute contradiction, j’aurais atteint mon but; car vous diriez avec moi en finissant : Mieux vaut une étude qui conduit au terme de la vie sans ennuis, au prix de quelques efforts intellectuels, que des plaisirs physiques dont la durée est nécessairement passagère, et qui, une fois satisfaits, laissent l’existence entourée de dégoûts et de misanthropie.

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