ABCÈS DE L’AISSELLE
par la suppuration; il est rare que la résolution s’en opère. Dans certaines circonstances, cependant, on voit le noyau inflammatoire diminuer et se réduire à l’état d’une espèce de tubercule dur, mobile et presque insensible, et disparaître après un temps quelquefois très long.
Le traitement de cette maladie est fort simple, et consiste seulement dans l’application des cataplasmes émollients ou laudanisés, jusqu’à ce que la suppuration soit bien établie. Si celle-ci tarde trop, on peut faire usage d’emplâtres de diachylon ou d’onguent de la mère. Quand la présence du pus est évidente, il faut en faire l’ouverture, afin de ne pas laisser la peau trop s’amincir, et que la plaie ne soit ensuite trop longtemps à guérir. Il est rare qu’on soit obligé d’avoir recours, contre ces phlegmasies superficielles ou tubériformes, à l’application des sangsues ou à la saignée; car, à moins que le mal ne s’étende vers l’aponévrose ou ne gagne beaucoup en largeur, il a rarement des conséquences graves.
2° Phlegmons érysipélateux. — Le siège des phlegmons érysipélateux est principalement dans le feuillet profond de la couche sous-cutanée qui se continue sans ligne de démarcation avec le tissu cellulaire lamelleux sous-cutané des régions voisines. Ce phlegmon affecte la forme diffuse, et diffère beaucoup en cela du phlegmon lubériforme ou circonscrit; ce dernier en est quelquefois le point de départ. Il se porte de préférence sur les parois latérales de la poitrine, quoiqu’il puisse cependant occuper toute l’excavation axillaire; rarement cette phlegmasie gagne vers le bas, tandis qu’elle s’étend assez fréquemment sur la face profonde des muscles voisins, sans doute parce que, dans le premier sens, la toile celluleuse, bien que plus renflée, est plus filamenteuse, plus dense que dans le second, où elle reste en effet complètement lamelleuse. Il arrive même quelquefois que l’inflammation s’arrête sur chacun de ces points séparément.
Cette inflammation est grave, et son pronostic est fâcheux; elle est souvent accompagnée d’une réaction vive et de fièvre; les douleurs sont sourdes, lancinantes ou pongitives. Elle dépasse souvent le feuillet fibro-celluleux dans lequel elle siège, et alors elle donne lieu à un phlegmon profond. Quand elle s’étend en avant et en arrière de la poitrine, elle constitue un phlegmon diffus trèsgrave. (Voyez plus haut Erysipèle phlegjioneux.) Elle se termine ordinairement par la suppuration, quelquefois par induration ou par des tumeurs dont les malades restent quelquefois affligés toute leur vie. Quand le pus se rapproche de la peau, au lieu de se diriger vers l’aponévrose, il en ré-
sulte une terminaison plus heureuse; des abcès circonscrits se forment, et lorsqu’ils sont ouverts et vidés, la guérison se fait assez promptement.
Le traitement de cette maladie consiste dans le régime antiphlogistique, la diète, des cataplasmes émollients, des sangsues en grand nombre sur le lieu enflammé, etc., etc. Sans doute cette manière d’agir est utile; l’application des sangsues modère la violence de la phlegmasie, hâte la circonscription du foyer et diminue les souffrances; mais, je dois l’avouer, Messieurs, jamais il ne m’a été possible, quel que soit le nombre de sangsues que j’aie fait appliquer, soit dans les environs du mal, soit immédiatement dessus, d’empêcher la formation de dépôts plus ou moins étendus. Je me suis assez longuement expliqué à l’occasion du phlegmon diffus sur le meilleur traitement à employer dans ce cas, pour n’avoir pas à y revenir. Vous savez que le moyen que je regarde comme le meilleur consiste dans l’emploi des incisions ou des vésicatoires ; je n’insisterai donc pas plus longtemps à ce sujet.
3° Phlegmons ganglionnaires. — L’inflammation aiguë des ganglions de l’aisselle est remar quable sous un double point de vue. Des causes diverses peuvent la produire : tantôt, amenée par une lésion avec suppuration du devant de la poitrine, de la partie postérieure de l’épaule, par une inflammation, une ulcération du sein, elle trouve surtout son origine dans les piqûres, les écorchures, les coupures des doigts, de la main et de l’avant-bras. Placée entre l’aponévrose et le grand dentelé, elle peut se porter vers la peau plus particulièrement et devenir superficielle, ou vers le sommet de l’aisselle, au contraire, et se tenir longtemps éloignée de l’extérieur. C’est cette variété que l’on observe si souvent chez les élèves ou les médecins qui se blessent en ouvrant des cadavres ou en disséquant. On la voit aussi quelquefois se manifester sans qu’il existe de lésion traumatique éloignée ou voisine. Dans ce cas, la marche de la maladie est moins aiguë et la suppuration moins franche.
Quand l’inflammation ganglionnaire est aiguë, le tissu cellulaire abondant qui est autour des ganglions se prend bientôt, et la suppuration est alors presque inévitable. Quand elle est sub-aiguë ou chronique, elle peut se borner aux ganglions et devenir la cause de dégénérescences diverses de ces organes. (Voyez plus haut Adénite.)
L’inflammation des ganglions ou le phlegmon ganglionnaire de l’aisselle exige pour traitement la saignée générale et l’emploi des sangsues. Ces moyens conviennent mieux ici que dans l’érysipèle phlegmoneux; ils réussissent souvent à pré-
ARTICLE TRENTE ET UNIÈME
venir la suppuration. Il faut aussi appliquer des topiques émollients ; on ouvre les abcès lorsque la suppuration est bien formée; mais ici il ne faut pas trop se presser; les organes affectés étant fixes et d’un tissu peu extensible, ne doivent pas cire trop tôt mis à nu, car on trouverait alors du pus à l’état d’infiltration au lieu de pus réuni en foyer. Au surplus, les phlegmons ganglionnaires de l’aisselle ne font courir de véritables dangers que lorsque l’inflammation s’empare de la masse celluleuse qui remplit la cavité de l’aisselle au delà de l’aponévrose.
4° Phlegmon profond. — Il a pour siège l’excavation axillaire, et attaque le tissu cellulaire qui la remplit. Ce phlegmon est le plus grave de tous. L’excavation ayant des parois dont la résistance n’est pas la même partout, l’inflammation peut s’étendre dans une foule de directions différentes, se porter tantôt en dedans ou en avant, tantôt entre la moitié inférieure du grand pectoral et la paroi thoracique; plus haut entre la clavicule et le petit pectoral, et dans ce sens arriver jusque sous la peau par l’intermédiaire des lames celluleuses intermusculaires, passer en arrière sous l’angle de l’omoplate, remonter entre le grand dorsal et le trapèze, ou bien entre le rhomboïde, le grand dentelé et la région dorsale du thorax. Le passage qui existe supérieurement entre la clavicule, la première côte et le bord cervical du scapulum, est une autre voie qui la conduit souvent au cou dans la région sus-claviculaire; le plexus nerveux, qui favorise surtout ce transport, devient, en s’associant aux vaisseaux, le moyen d’une fusée plus malheureuse encore; en effet, la traînée celluleuse qui enveloppe ces organes se continuant avec le tissu cellulaire sous-pleural et des médiaslins, permet aux inflammations de l’aisselle de gagner jusqu’à l’intérieur de la poitrine. Enfin cette inflammation peut se transmettre par voie de proximité à la plèvre correspondante, et devenir ainsi la cause d’un épanchement thoracique mortel. Le pus se forme avec une rapidité extraordinaire au milieu de tissus si poreux et si lâches; aussi la suppuration est-elle pour ainsi dire inévitable dans le cas d’une inflammation de la cavité axillaire. On doit donc agir avec beaucoup d’énergie et de promptitude, chercher à modérer l’étendue de l’inflammation et la confiner dans la cavité de l’aisselic, pour en prévenir l’extension vers le cou et la poitrine. On emploie pour cela les saignées générales et locales, les émollients, enfin toute la série des moyens antiphlogistiques que vous connaissez. Aussitôt que l’abcès est formé, il faut l’ouvrir pour éviter les fusées, qui peuvent devenir si dangereuses.
Les abcès de la région axillaire sont produits
encore par d’autres causes que celles que je viens de vous indiquer. C’est ainsi qu’ils peuvent dépendre d’une carie des côtes supérieures, de la clavicule, d’une altération de l’omoplate, de la tête de l’humérus, et même d’une maladie de l’articulation scapulo-humérale. Un abcès profond du cou peut y fuser; un épanchement contenu dans la cavité de la poitrine peut perforer les parois de celleci et s’étendre dans l’aisselle. Ainsi, en 1829, à l’hôpital Saint-Antoine, je fis l’amputation du bras à un jeune homme de vingt-quatre ans, pour une plaie par arme à feu; il survint peu de temps après un abcès fort étendu dans l’épaule; plus tard, il en survint un dans l’aisselle. Le blessé mourut, et à l’ouverture du cadavre, nous trouvâmes que le pus avait perforé la capsule articulaire et s’était épanché dans le creux axillaire lui-même. Je vis exactement les mêmes phénomènes en 1851 sur un homme adulte mort à l’hôpital de la Pitié, des suites d’une amputation du doigt. J’ai vu plusieurs fois la carie des côtes supérieures donner lieu à d’énormes abcès de l’aisselle. Sur un phthisique, j’ai trouvé un foyer purulent axillaire qui communiquait par une ouverture très-oblique, et large de plus de six lignes, avec les cavernes dont le poumon était creusé. Enfin j’ai vu en 1831 une vieille femme atteinte d’un énorme abcès de l’aisselle, et qui avait son point de départ derrière le sternum. J'ai vu les abcès axillaires deux fois produits par la rupture de certains vaisseaux ou de tout autre élément organique pendant un effort des membres. Enfin une des causes les plus fréquentes des abcès de l’aisselle se trouve dans les piqûres que se font les anatomistes en disséquant les cadavres. Rien n’est aussi fréquent que cette maladie chez les étudiants en médecine.
Au surplus, Messieurs, que ces abcès profonds de l’aisselle soient idiopathiques, sympathiques, parcongestion, vénériens, etc., ils n’en constituent pas moins une maladie qui mérite beaucoup d’attention de la part du praticien. Placé entre le grand dentelé et les premiers muscles inter-costaux qui son t en dedans, le sous-scapulaire qui est en arrière, les deux pectoraux qui sont en avant, une aponévrose filamenteuse qui est en bas, et le passage du plexus axillaire par en haut, le pus trouve ou se crée, comme l’inflammation, avec une extrême facilité, des issues pour gagner d’autres régions. Le plus communément, il suit le trajet des nerfs, et vient reproduire l’abcès de l’aisselle à la base du cou. Si ce feuillet fibreux qui descend de la clavicule vers le petit pectoral et l’humérus ne lui offre pas trop de résistance, il se présente bientôt en avant, entre l’épaule, la clavicule et le thorax. On le voit plus rarement se glisser par en bas entre