‹ Leçons orales de clinique chirurgicaleChapitre 65 sur 84 · ACCIDENTS PRODUITS PAR LA DENT DE SAGESSE · texte numérisé non relu

ACCIDENTS PRODUITS PAR LA DENT DE SAGESSE

qu’il ne manque pas d’exé.cuter si rien ne s’y oppose. En ayant soin de suivre ce qui a été indiqué, on obtient au bout de trois, quatre ou cinq jours au plus un écartement suiïisant des mâchoires pour explorer l’intérieur de la bouche et pouvoir y opérer. Ce mode de traitement, employé chez l’individu qui fait le sujet de celte observation, m’a toujours complètement réussi, et depuis le mois d’octobre 1825 queje l’ai mis en usage pour la première fois, jamais il n’a manqué d’avoir le succès que j’en attendais. Il me fut donc possible d’extraire chez Joseph Boulangé la dent de sagesse, laquelle était vacillante et baignée, comme sa voisine, dans un pus abondant, circonstances qui facilitèrent leur évulsion.

Quatre ou cinq jours après cette opération, il se présenta un séquestre queje reconnus appartenir à la base de l’apophyse coronoïde, et sur lequel était moulée une petite portion supérieure de la dent, ce qui indique assez qu’elle s’était trouvée arrêtée par cet os dans son évolution. C’était le cas, comme on le voit, pour favoriser sa sortie en avant, de faire de bonne heure le sacrifice de la deuxième dent molaire. Huit jours après, il se présenta une nouvelle portion nécrosée de l’arcade dentaire que j’enlevai assez facilement après de légères tractions. Depuis cette époque le gonflement a disparu peu à peu, et au bout de vingt jours, il n’existait plus sur la joue, réduite à son volume ordinaire, que les cicatrices dont j’ai parlé plus haut.

Si cependant la tuméfaction persistait longtemps, ce qui arrive quelquefois lorsque la maladie est ancienne, il faudrait après s’ètre assuré qu’elle n’est entretenue ni par la carie d’une dent, ni par celle de l’os lui-même, recourir à l’emploi de la compression, méthodiquement exercée au moyen d’un bandage; très -peu de jours suffisent alors pour la dissiper totalement.

Lorsque les accidents produits par la dent de sagesse sont abandonnés à la nature, elle finit quelquefois par se guérir d’elle-même; mais ce n’est ordinairement qu’après un temps fort long, et en laissant malheureusement de profondes cicatrices. Voici comment la chose se passe : on voit sortir par les fistules qui se forment près de l’os de la mâchoire des portions nécrosées de l’alvéole qui environne la dent; celle-ci, n’étant plus maintenue et devenant libre dans la bouche, se trouve naturellement chassée au dehors, et dès lors tous les accidents cessent : c’est ce que M. Toirac eut l’occasion d’observer sur un paysan de Lizieux. La femme d’un maréchal de France a éprouvé les mêmes accidents à la pousse d’une dent de sagesse, et la maladie a duré près de quatre ans.

M. Toirac a vu un jeune homme de vingt-cinq ans, d’une très-bonne constitution, affecté depuis longtemps d’une énorme fluxion, chez lequel il existait, près de l’angle de la mâchoire, une fistule qui laissait passer de temps en temps de petits fragments de l’alvéole. La maladie avait été jugée de nature scrofuleuse et traitée pour telle; l’examen attentif des parties fit reconnaître qu’elle dépendait de la position vicieuse que la dent de sagesse d’en bas avait été obligée de prendre, faute d’espace suffisant pour se loger convenablement; dès qu’il fut possible d’en faire l’extraction le malade fut guéri.

Quelquefois les accidents produits par la dent de sagesse sont plus redoutables encore : en voici une observation remarquable.

Obs. VL— M. J., âgé de quarante-huit à cinquante ans, était depuis deux ans en proie à toute espèce de souffrances. Lorsqu’il se soumit à mes soins, il avait le côté droit du visage très-volumineux, parsemé decicatrices résultant de nombreux abcès qui s’y étaient ouverts; le cou tuméfié jusqu’à la clavicule présentait plusieurs fistules avec décollement de la peau; la bouche entièrement contournée se tenait entr’ouverte, ce qui dépendait de la déviation de l’os maxillaire inférieur, dont les dents ne se trouvaient plus en rapport avec celles de la mâchoire supérieure. L’état général du malade était des plus alarmants, depuis environ quatre mois surtout, qu’une diarrhée abondante ne le quittait plus; de sa bouche s’écoulait continuellementune bave fétide, mêlée de pus, qui était reçue par lui dans une boîte en fer-blanc remplie de son, afin de ne pas inonder son linge et l’appartement dans lequel il pouvait se trouver; son haleine était dans les derniers temps devenue tellement infecte, qu’on avait été obligé de l’éloigner de sa femme et de ses enfants; à cette occasion, on le fit entrer dans une maison de santé, d’où il sortit, après plusieurs mois de séjour, sans amélioration à sa cruelle position. On avait même dit à sa femme, pour l’engager sans doute à régler quelques intérêts de famille, que c’était un homme perdu, et que s’il y avait une opération à tenter, ce serait l’amputation de la mâchoire. C’est à cette époque qu’il me fut adressé par l’imprimeur de la Gazette des Hôpitaux de Paris, qui par hasard avait lu le numéro qui donnait l’analyse de mon mémoire sur Iesdenls de sagesse, et il supposa que le mal de M. J., son parent, pourrait bien dépendre d’une cause analogue.

Faible, exténué, soutenu dans sa marche chancelante par deux personnes qui l’accompagnaient,

' Observation de M. Toirac.

ARTICLE TRENTE-TROISIÈME

M. J. se présenta chez moi. Après une longue et minutieuse exploration qui me fit reconnaître la présence de divers corps durs et mobiles, je pratiquai une large incision dans la bouche, au milieu des chairs fongueuses et d’aspect cancéreux qui remplissaient tout le côté malade de cette cavité; dèslors,il me fut facile, à l’aided’instruments convenables, de faire quelques recherches, de retirer une dent qui tenait à peine, et que je reconnus pour être la dent de sagesse qui s’était développée dans la base de l’apophyse coronoïde; l’apophyse elle même, minée à sa partie inférieure par une longue suppuration, se détacha tout entière du maxillaire. Celte pièce pathologique que je conserve présente une incrustation correspondante à la couronne de la dent qui s’y était développée. D’autres dents vacillantes et des fragments d’os cariés plus ou moins volumineux furent également retirés au moyen d’incisions et de légères tractions. Après m’être bien assuré qu’il ne restait plus de corps étrangers, un simple colutoire miellé et acidulé fut ordonné pour tout pansement. Une chose dont on se rendra difficilement compte, c’est le passage presque subit de la situation désespérante où était le malade à l’état le plus satisfaisant. M. J., affaibli par de longues souffrances, pouvait, comme je l’ai dit, à peine marcher, et du lundi, jour de l’opération, au jeudi suivant, il trouva assez de force pour venir à pied chez moi, et le lundi d'après il avait en quelque sorte recouvré sa santé et sa gaieté naturelle. La diarrhée avait totalement disparu; la nourriture se digérait bien, seulement la bouche était restée de travers; mais un bandage combiné convenablement la ramena au bout d’un mois à son état normal. Dans ce moment, il ne reste à M. J. qu’une simple dépression au point correspondant à l’os qui manque.

Obs. VI 1. — Dent de sagesse poussant sous un bourrelet de la gencive dont elle reste en partie recouverte. — Le nommé Orage, ancien garçon de bains, était sujet à de légères fluxions de courte durée, depuis un an que sa dent de sagesse d’en bas du côté gauche avait commencé à paraître. Depuis deux ou trois mois seulement, ces fluxions revenaient plus souvent et étaient de plus en plus douloureuses; aucune de celles qu’il avait eues n’avait jusqu’alors été aussi forte que la dernière. Quand je le vis, sa joue, sans présenter un volume très-considérable, était extrêmement sensible à la moindre pression; la déglutition surtout était presque impossible. Quelques jours de repos et un traitement antiphlogistique suffirent pour faire disparaître en grande partie ces accidents, et me mirent

' Observation de M. Toirac.

à même d’examiner l’intérieur de la bouche. L’amygdale du côté correspondant à la fluxion était tuméfiée, et le voile du palais était très-rouge. Derrière la deuxième grosse molaire, on apercevait la couronne d’une dent de sagesse, recouverte dans ses deux tiers postérieurs par un gros bourrelet charnu, violacé, douloureux, légèrement ulcéré, formé par la gencive. On conçoit aisément que cette partie se trouvant par sa position continuellement comprimée par les mouvements de la mâchoire, devait être sans cesse dans un état d’irritation, et, suivant la disposition du sujet, il survenait une inflammation qui s’étendait quelquefois assez profondément pour donner lieu aux fluxions répétées dont il était si souvent atteint.

Ce cas, Messieurs, est très fréquent dans la pratique; mais lesaccidenls nese bornent pas toujours à de simples fluxions, à une gêne, ou à quelques douleurs plus ou moins vives pendant l’acte de la mastication; il en résulte quelquefois à la longue un gonflemenldesamygdales, qu’on estalorsobligé d’exciser, et des angines qui résistent à tous les traitements. En voici un exemple :

Obs. VII. — Amygdalite chronique entretenue par la difficulté de la sortie d'une dent de sagesse. — M. le docteur Fiard fut pris pendant ses études médicales de maux de gorge qui durèrent près de dix-huit mois. Voici l’observation qu’il a lui-même tracée de sa maladie.

Dans l’été de 1821, dit ce médecin, je fus atteint d’une légère douleur dans la gorge. En novembre, même année, l’amygdale droite devint le noyau d’une inflammation violente. Vingt-cinq sangsues au cou, des sinapismes, etc., la firent cesser. La gorge continua d’être douloureuse comme avant; elle le devintinsensiblement davantage. La déglutition était fort difficile. Tous les moyens imaginables furent vainement mis en usage jusqu’au commencement de 1825. Les médecins et les chirurgiens les plus distingués de notre école ne purent pas plus que moi en reconnaître la cause et m’apporter le moindre soulagement. Cinquante sangsues appliquées en deux fois, des cataplasmes répétés, des pédiluves sinapisés, des boissons et des gargarismes opiacés ne calmèrent en rien mon état. Je refusai un traitement antisyphilitique auquel un illustre chirurgien voulait me soumettre, aucun antécédent ne pouvant me faire craindre une cause de celte nature. Je ne cessais d’examiner le fond de ma bouche, d’explorer tous les jours le lieu où siégeait cette douleur; mes amis et moi n’y trouvions qu’un gonflement de l’amygdale droite. Toutes mes dents étaient parfaitement saines; jamais elles ne m’avaient fait souffrir; les gencives paraissaient dans une intégrité parfaite; en

CONSIDÉRATIONS SUR LE TRAITEMENT DES FRACTURES

somme, on me conseilla de me faire exciser l’amygdale, et j’y étais presque décidé, lorsqu’en explorant avec attention l’arrière- bouche, je remarquai que la dent inférieure gauche, dite de sagesse, manquait; en pressant contre l’apophyse coronoïde, j’éprouvai une douleur sourde. J’avais peine à concevoir qu’elle pût être en rapport avec l’amygdale droite, et en général avec tout le côté droitde la gorge. Cependant, sansavoird’idéefixe, je soulevai avec un stylet la partie des chairs qui recouvraient (sans présenter aucune altération de couleur)la partie postérieure delà deuxième grosse molaire. J’y sentis un corps dur, et, surmontant la douleur que je me faisais éprouver moi-même par l’introduction de cette petite sonde, je devins certain qu’une large et très-grosse dent, parfaitement sortie de son alvéole, gisait très-profondément dans les chairs. On ne peut plus satisfait de ma découverte, je saisis un bistouri et incisai largement la gencive d’arrière en avant; le soulagement et la disparition des douleurs furent subits; mais les deux lambeaux s’enflammèrent et même

végétèrent. L’excision des chairs devint cependant indispensable; elle présenta d’assez grandes difficultés : il fallut cautériser plusieurs fois avec la pierre infernale; enfin la dent mise à découvert me montra l’inutilité des moyens précédemment conseillés ou employés, et la cause unique de ma longue souffrance.

C’est en effet, Messieurs, à l’incision qu’il faut avoir recours dans le cas dont il s’agit, c’est-à-dire quand la dernière dent molaire se trouve arrêtée en partie par un bourrelet de la gencive. Pour réussir, cette incision doit être profonde, et il faut ensuite introduire entre les lèvres de la division un petit bourdorinet de charpie qu’on enfonce en partie derrière la couronne de la dent. Ce pansement est parfois assez douloureux, surtout le premier jour; mais si on le néglige, il arrive souvent que l’opération devient inutile, et l’on s’imagine alors qu’il est indispensable de faire le sacrifice de la dent, ce que l’on peut éviter en ayant la patience de faire ces pansements d’une manière convenable, jusqu’à ce que la dent soit bien à découvert.

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