L'ÉLÉMENT CELTIQUE OU GAULOIS
Messieurs,
Dans notre dernière réunion je vous ai prouvé que le style roman, loin d'être exclusivement sorti de Varl romain et gallo-romain, était au contraire un mélancje des plus complexes, non pas un corps simple mais un corps composé.
Je puis aborder maintenant Tétude successive de chacun des éléments qui ont formé par leur mélange le style roman.
Aujourd'hui nous examinerons l'élément celtique ou gaulois.
Deux mots seulement pour compléter la dernière leçon. Je vous disais, mercredi dernier, que je ne savais pas pourquoi, de toutes les provinces françaises, c'est la pi'ovince de l'Ile-de-France, au Nord de Paris, qui avait le mieux conservé le souvenir gaulois et le tempérament national primitif. Je constatais le fait comme Viollet-le Duc, lui aussi, l'avait constaté avant moi-. Je vous signalais, sans
1. La deuxième leçon étant très incomplète et ne renfermant presque que des citations dauteurs, nous l'avons fondue avec la 3" leçon.
2. Un savant qui dans cette matière de l'histoire des Gaulois, me permet de mettre à profit pour vous sa grande expérience, m'a fait observer très judicieusement qire cet esprit local et particulier du milieu ethnographique de llle-
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pouvoir l'expliquer, une loi mystérieuse qui, après avoir assuré à ce pays, représenté aujourd'hui par les départements de la Seine, de rOise et de l'Aisne, une véritable indépendance au début de la Renaissance du xi* siècle, lui réservait, en dernier lieu, le grand honneur d'être le berceau de l'Ecole gothique, pendant la deuxième moitié du xn'^' siècle.
Les fouilles et les travaux de MM. Pilloy et Moreau, l'existence de nombreux cimetières fi'ancs établissent que la civilisation barbare s'était installée de bonne heure chez les rois de Soissons, de Laon et de Paris, et qu'elle avait pu y détruire, plus que partout ailleurs, les traces de la civilisation romaine ou en combattre les influences.
Dans la vallée de l'Aisne, de l'Oise, dans une partie du bassin de la Seine et de la Marne, le triomphe exclusif des Francs, c'est-à-dire des barbares les plus réfractaires de tous à la pénétration latine, avait permis aux vieux éléments gaulois de se dégager, de reparaître et de s'étaler de nouveau au soleil.
On a pu dessiner les cartes des limites de ces influences barbares à l'aide des cimetières francs et bourguignons, à laide aussi de la forme donnée aux agglomérations de la population et à sa répartition proportionnelle dans les centres urbains et villageois, enfin à laide des traces laissées par les races dans la couleur des cheveux et des yeux et dans la taille des individus.
C'est une preuve parallèle que nous fournissent les conclusions dictées par l'examen des œuvres d'art.
L'art gaulois, comme le sang gaulois, sans jamais tarir, s'amalgama et s'assimila le sang barbare dans certaines contrées, destinées par des volontés supérieures à devenir le cœur d'une nationalité renouvelée et rajeunie.
La (laule vaincue et romanisée s'était orientée vers le Midi. Lyon en avait été en quelque sorte la capitale; et la province romaine, comme Rome elle-même, n'avait pas cessé d'exercer sur la Gaule entière une attraction magnétique.
Avec les invasions barbares, l'inclinaison forcée, la flexion vers le
de-France coïncidait précisément a\cc les limites du terriloire soissonnais où les fouilles des dernières années nous ont montré que Tafllux de san^' barbare avait été le plus abondant. M. Flouest a parfaitement raison.
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Midi se redresse. L'équilibre se modifie. Le vieux système de la gravitation des éléments gaulois autour des éléments méridionaux se détraque. Le centre de gravité tend à remonter vers le Nord. L'embryon d'un nouveau centre national, et cette fois septentrional, se dessine. Ce centre sappellera-t-il définitivement Tournay, Laon, Soissons, ou Paris '^ Peu importe! Il est attendu dans un rayon déterminé et il apparaîtra à un moment donné dans ce rayon. Il fait désormais partie des nécessités historiques. C'est là qu'un organisme est né; cet organisme veut vivre et rien ne pourra s'opposer à son développement. Le rôle fatidique de Paris existe déjà en puissance au vi" siècle.
Le noyau de la France est en train de se former.
En étudiant l'art aussi bien que l'économie politique, nous assistons véritablement à la conception de notre nationalité française, au travail de chimie organique et intellectuelle dont elle est issue. Le spectacle est digne de retenir notre attention.
Nous n'avons rien à envier à la race latine dont la civilisation, après nous avoir opprimés pendant quatre siècles, avait été obligée de reculer et de repasser les Alpes, jusqu'au jour où le pédantisme du xvi'" siècle ramena sur nous le joug oublié.
Regardons avec orgueil nos plaines de l'Ile-de-France, même à l'aube du jour éclatant qui les éclairera bientôt. Vi\ mystérieux travail de germination s'y accomplit déjà.
Le ferment gaulois n'est pas mort : vous l'avez vu à l'œuvre. Nous aussi, en contemplant ce long effort et cette tradition obstinée du principe national, nous pouvons dire : c'est là que lentement Dieu sema douce France, et c'est là qu'a poussé le glorieux art français.
Nous allons passer en revue quelques spécimens de l'art gaulois : Epèe (fuuloise trouvée à Salon (Aube) et décorée d'une tète d'homme. Cette belle pièce doit sa notoriété à un article de Jules Quicherat.
« L'art celtique, dit Jules Quicherat [Mélancfes, t. I, p. 187) est d'une pauvreté excessive du côté de l'imagerie. C'est au point que l'on a pu croire que, pour qu'une race aussi industrieuse que les Gaulois ait laissé si peu de monuments figurés, il fallait qu'ils s'en abstinssent par principe. En effet, si l'on excepte les types moné-
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laires auxquels ils furent amenés, du moment qu'ils trouvèrent bon de contrefaire les monnaies grecques, il ne nous reste d'eux que quelques figurines en terre cuite trouvées dans les stations lacustres, et les sculptures de loppidum d'Enti'emont, conservées aujourd'hui au musée d'Aix-en-Provence. »
« Si on se rappelle les dessins des figurines retirées du lac du Bourget, on m'approuvera de les qualifier d'ouvrages d'enfants... Quant aux sculptures d'Entremont, ce sont des bas-reliefs qui représentent un cavalier et des masques, images probables des tètes coupées que les Gaulois ont conservées comme trophées dans leurs demeures, au témoignage de Diodore de Sicile. Le travail de ces masques, tout barbare qu'il est, ne laisse pas d'être traité avec une véritable énergie. Il a surtout de remarquable un style qui le distingue des autres ouvrages de l'antiquité. Les traits du visage sont massifs, les bouches larges, les yeux bridés, les cheveux tirés du front sur le derrière de la tête. Or ces caractères sont justement ceux du personnage qui surmonte Vépée de Salon. Il nous est donné à présent d'entrevoir que les procédés pour représenter la figure furent les mêmes dans toute la Gaule, »
Stèle du Musée d'Kpinal : Quicheral (T. I, p. 402) signale un système d'ornementation « absolument étranger à l'architecture romaine », analogue à la décoration architecturale de l'extrême Orient ou mieux encore à celle des manuscrits ii'landais. « Je ne doute pas, dit-il, qu'il n'y faille voir un échantillon de l'art décoratif des Gaulois... »
Des éléments d'art furent sans aucun doute empruntés par les Gaulois aux Grecs et aux Phéniciens. Les Gaulois étaient entrés en rapport avec l'antiquité classique bien avant la conquête romaine. Ils écrivaient peu. Cependant ils avaient emprunté l'alphabet grec. Le contact avait eu lieu par Marseille et par la Méditerranée. La monnaie gauloise fut imitée de la monnaie grecque '.
Il y a eu en Gaule, à toutes les époques, notamment en Provence, une infiltration permanente des arts de la Grèce.
La civilisation phénicienne s'épanouit en Provence. Le Dieu Bel
l.'Voir les planches du volume de Fleury ; les planches du répertoire archéologique des Gaules.
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a eu son temple à Marseille. L'archéologie a pleinemenl conlirnié tout ce que l'histoire a dit de la vieille cité phocéenne.
Il est très important d'étahlir que les premiers rapports de la Gaule dans le bassin méditerranéen eurent lieu avec les peuples de l'Orient et avec les peuples de la Grèce. Les Romains n'existaient pas dans ce temps-là ou ne comptaient pas.
Cependant, pas d'illusions ; les Gaulois n'ont pas eu de grands arts plastiques.
Ils dédaignaient les arts et n'ont connu vraisemblablement que la musique, compagne inséparable de la poésie.
Les Gaulois surtout n'ont pas eu d'architecture.
Vitruve disait avec dédain :
« Plusieurs peuples ne construisent d'édifices qu'avec des branches d'arbres, des roseaux et de la boue. C'est ce qui a lieu en Gaule, en Espagne et dans les Iles Britanniques. »
Chez les Gaulois, les maisons, ordinairement de forme ronde et surmontées d'un toitconique (Colonne antonine) , étaient de bois, quelquefois de pierres brutes jointes avec de la terre glaise ; d'autres fois, les murailles du logis étaient faites de claies d'osier fixées à quelques centimètres l'une de l'autre, et dans l'intervalle desquelles on pétrissait de la terre argileuse et de la paille hachée. Pour les familles du peuple, l'édifice était une maison ronde, de six à douze mètres de tour, couverte de chaume ou de planchettes de bois réunies au sommet comme les huttes des charbonniers.
Les maisons riches pouvaient avoir jusqu'à une quarantaine de mètres de largeur. Souvent il n'y avait pas de fenêtres. Le toit descendant fort bas, on gagnait de la hauteur en creusant le sol de l'habitation jusqu'à une certaine profondeur et l'on entrait ou plutôt l'on descendait par une petite rampe ménagée devant la porte.
Les Gaulois avaient appris à travailler les métaux, l'or, l'argent et le bronze, soit par eux-mêmes, soit par les colonies phéniciennes et grecques établies sur les côtes de la Méditerranée, mais plutôt par eux-mêmes et par les traditions septentrionales. Ils savaient le moyen de les allier ensemble avec beaucoup d'adresse.
Les ouvriers d'Alais (Gard) savaient plaquer d'argent les autres métaux et fabriquaient des armes et des mors de chevaux ornés de dessins argentés, qu'on trouvait d'un grand prix à l'étranger. C'est Pline qui le dit.
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On fabriquait donc en Gaule des bijoux élégants; on possédait même Fart inconnu, a-t-on dit, des Italiens et des Grecs, de les émaillei' de différentes couleurs, et Ion peut en voir dans nos musées des écbantillons qui sont d'une rare élégance, en même temps que très remarquables par les procédés de leur fabrication.
Autrefois on attribuait aux Gaulois toutes les fibules démail cbamplevé qui se fabriquèrent en Europe du i*""" au ni® siècle.
M. Molinier croit l'opinion exagérée et recommande avec raison une certaine prudence à cet égard. Mais il n'en est pas moins certain que les Gaulois ont su pratiquer l'émail.
La Gaule avait aussi des pierres précieuses qu'elle savait employer.
Le goût naturel des Gaulois pour le brillant et pourla parure était très développé.
« Tous les Gaulois qui sont revêtus de quelque dignité, dit un écrivain du temps de la conquête (Sti'abon, liv. IV), portent des ornements d"or, tels que des colliers, des bracelets, et des habits de couleur travaillés en or. »
Virgile {Enéide^ VIII, vers 659! les peint de la même manière lorsqu'il raconte la prise de Rome par les Sénons : « Ainsi que leurs habits, leur chevelure est d'or; on voit bi'iller leurs petites saies rayées; l'or enchâsse leurs cous blancs comme le lait. «
Les pauvres n'étaient pas moins curieux de toilette que les riches, seulement ils ornaient leur pei'sonne avec des matières moins précieuses. Ainsi, l'un des ornements qu'on rencontre le plus fréquemment parmi les débris de l'époque celtique est le bracelet de cuivre ou de bronze formé dune seule pièce de métal coulé, qui se passait dans le bras, soit au poignet, soit au-dessus du coude. Les uns forment une suite de globules arrondis; d autres sont lisses mais décorés de stries et de lignes artistement croisées.
Chez les Gaulois, le haut de la poitrine des guerriers se couvrait d'espèces de hausse-col, de plaques de métal ciselées, guillochées, émaillées. Une ceintui^e de métal serrait les reins etrelenaitles braies. Le principal bijou ou ornement de la toilette gauloise était le Torques ou collier. Ce sont sinioiil ces objets de toilette qui nous font connnitre le curactère de l ornement ç/aulois.
L'art gaulois n'a réellement résidé que dans l'ornement.
C'est uniquement par l'ornement que nous pourrons prouver son
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existence au temps de l'indépendance, sa résistance pendant les temps gallo-romains, et sa résurrection pendant les temps mérovingiens et les temps subséquents jusqu'à l'époque romane.
Les pierres du grand tumulus dolmen de Gavr'inis en Baden ' offrent de curieux spécimens de l'art ornemental des Gaulois.
« Ce monument, dit M. Salomon Reinach, dans son excellent Catalogue du musée de Saint-Germain, est construit en pierres énormes dont "23 sur "28 portent de bizarres gravures en creux, cercles concentriques, chevrons, flots de spirales, entremêlés d'incisions triangulaires ressemblant à des haches polies. On en connaît de semblables en Irlande. »>
Cette décoration de la pierre a été courante chez les Gaulois en concurrence avec une décoration de zigzags, de dents de scies, comme on en voit à certaines pierres du musée Calvet à Avignon.
Cela s'est conservé pendant la domination romaine.
De gros blocs de pierre, conservés. au musée de la société des Antiquaires de lOuest, à Poitiers, et provenant des assises de l'enceinte romaine de cette ville, prouvent par leur ornementation que, même à l'époque gallo-romaine, les allures du travail national ou autochtone avaient persisté dans certaines provinces.
On peut faire à part la démonstration de l'existence de l'art gaulois ou celtique à l'aide des monuments celtiques d'abord et ensuite à l'aide des survivances de cet art dans les arts postérieurs.
La décoration en flots agités et la décoration à dispositions géométriques continuèrent à être employées pendant la période mérovingienne (Preuves dans la décoration des sarcophage francs, toujours conçus dans le même esprit -).
L'ornementation géométrique que l'on rencontre sur les armes et les instruments de bronze, est généralement formée de traits, de rainures, de stries en sens divers ou avec enroulements, de petites roues et de rouelles.