‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 2)Chapitre 9 sur 140 · I.KS ORIGINES DF, I.'aRT GOTIligiE · texte numérisé non relu

I.KS ORIGINES DF, I.'aRT GOTIligiE

en éléphants et en horloges. L'art oriental put nous pénétrer directement et authentiquement par cette voie. Un Koran, écrit en lettres couliques, conservé actuellement à la Bibliothèque Nationale sous le n° 399 du fonds arabe, était regardé autrefois comme ayant figuré parmi les cadeaux reçus par Charlemagne. Le fait est probablement erroné, ainsi que le laisse supposer le dernier auteur du catalogue. Il n'en constitue pas moins, parmi nous, la preuve de l'existence d'un vague sentiment de certains rapports internationaux qui se nouèrent sur le terrain de l'art, entre chrétiens et musulmans, pendant le haut moyen âge. Quelques pièces d'ivoire de travail indou, conservées chez nous de temps immémorial, et dont l'une appartient actuellement au cabinet de médailles de la même bibliothèque, ont légendairement la même provenance, sans que la science ait confirmé ou infirmé définitivement l'opinion reçue sur leur mode d'acquisition. Je vous montrerai, d'autre part, qu'une des mosaïques de l'église de Germigny-les-Prés est la copie d'une miniature persane. Enfin, je vous ferai constater que plusieurs des éléments de la décoration romane préexistaient et coexistaient dans l'ornement de certains manuscrits syriaques et coptes antérieurs à l'an 1000.

Telles sont les sources diverses où vinrent puiser les créateurs du style roman.

Qu'on n'essaye pas, à propos de ce qui précède, de me mettre en contradiction avec l'admirable savant qui a si bien démontré comment, à l'époque romane, les simples besoins de la construction religieuse ont conduit peu à peu l'Occident vers le style pratiqué partout pendant cinq cents ans. Les deux opinions sont absolument conciliables. Constater la précoce direction morale et intellectuelle du monde chrétien dans un sens déterminé, sa prédestination en quelque sorte, ce n'est pas nier le mérite des ouvriers qui successivement, dans leur pleine initiative, ont apporté leur part de collaboration à l'œuvre générale.

Les Romans, ainsi que l'a très bien démontré Jules Quicherat, ont, à l'aide d'éléments anciens, créé en toute liberté un style nouveau dont l'expression suprême a été l'art gothique. Ce n'est pas contredire cette vérité que d'établir qu'il en devait être ainsi de toutes manières et que des antécédents généalogiques et des causes historiques avaient de longue main préparé le résultat final.

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On doit comprendre maintenant que la source multiple du style roman, que le point de départ de notre premier prand art national est profondément complexe. Nous nous sommes complu trop longtemps à étendre, sur nos orif^ines familiales, un voile qu'il faut enfin soulever. Plusieurs de ces éléments d'art décrits précédemment, plusieurs de ces instincts que nous refoulons et que nous avons cherché à étouffer par trois cents ans de pédagogie exclusive, font pourtant bien partie, comme vous l'avez vu, de notre tempérament ethnographique. Nous les tenons de nos ancêtres et non desmoindres, de ceux qui nous ont donné leur nom, qui ont fondé notre unité nationale, non pas dans la servitude comme aux temps galloromains', mais dans la liberté, qui ont jeté les fondements de notre droit public et posé les bases du majestueux développement de notre histoire. Renier ces principes et ces instincts de race serait manquer de courage. Il a été imprudent et dangereux de les méconnaître. C'est une impiété et un acte d'ingratitude de les combattre*

Il y a des langues latines. Mais y a-t-il aussi actuellement, en ethnographie, des nations latines? Au point de vue de lart, c'était la grande erreur de l'enseignement des siècles passés de croire à l'existence d'une certaine famille latine idéale, et aux liens de fraternité qui unissait toutes ses branches. Avant l'invasion des Barbares, il n'y avait pas de race latine en dehors de l'Italie. Depuis l'invasion des Barbares, il n'y a plus, même en Italie, de race latine pure, et c'était le moment où se formait la race française et où se différenciaient les nationalités. Nous avons trop oublié, et pendant trop longtemps, que le monde a été modifié à la fois en morale par le Christianisme, et, en fait, par l'introduction dans l'Occident des peuples nouveaux et des civilisations septentrionales. De toutes les chaînes forgées par Rome pour maintenir la cohésion de son empire, une seule a survécu d'abord à la disparition de cet empire, c'est la communauté originelle de trois langues occidentales.

Continuons à parler notre dialecte latin. C'est un hommage suffisant rendu aux maîtres temporaires qui nous l'ont imposé. Mais

1. Sur le sentiment étrange qui, pendant la iiériodc gallo-ioniaine, tendait à constituer, dans un certain|niilieu aristocratique, une patrie latine au détriment de" la patrie celtique, voyez les Eliidea sur l'Histoire de lAllemayne. de M. E. Lavisse. dans la Revue des Deux-Mondes, numéro du 13 juillet 1885, p. SOI.

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n'oublions pas que notre esprit, comme les monuments de larl le prouvent surabondamment, était, à partir du vi'* siècle, demeuré réfractaire au joug latin. M. G. Paris a eu bien raison, à propos de la Gaule, de déclarer que malheureusement « pour un peuple chang-er de langue, c'est presque changer d'âme. » Sachons garder cependant ce qui nous reste de cette âme nationale primitive. Sachons sur ce point rester ou redevenir celtes et français. Souvenons-nous que nous avons été aussi grands que jamais à lépoque où nous avons pratiqué le style commun aux races septentrionales, ce style français par excellence, que les peuples méridionaux ont cru flétrir du nom de gothique.

Voisine, dans quelques-unes de ses inspirations, de la grande âme grecque des temps primitifs et de lépoque homérique ; inspirée et éclairée par la Grèce chrétienne ; devenue française par ses contacts et ses alliances avec lame consanguine de ses sœurs barbares; retrempée, après la première pénétration latine, par de nouveaux afllux de l'esprit indo-germanique, l'âme celtique retrouvera ses ailes. Les partisans de la culture exclusivement latine et méridionale la croyaient morte. Non, Messieurs, elle est immortelle et n'était qu'endormie. Ce sera l'honneur du xix® siècle de l'avoir réveillée.

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