HUITIÈME LEÇON
L'ABIUYE DU RONCERAY A ANGERS
Mesdames, Messieurs,
L'Anjou possède aussi de curieux monuments du xi^ siècle, et, parmi eux, il faut citer d'abord la chapelle de l'abbaye du Ronceray à Angers (Cf. d"l']spinay. Notices archéologique»^ H" série, monuments d'Angers. Angers, 1876, in-8°). C'est le type des Eglises angevines du xi'' siècle. Elle fut consacrée par Hubert de A'endome en IO"28.
L'appareil de la construction est réliculé, surtout sur la façade. Cet appareil est très fréquent, même dans le Nord de la France où il représente la survie de lélément latin. Il se modifie parfois et prend un aspect de carrelage; quelquefois on a simulé celte petite décoration sur de grandes assises, en creux que l'on a remplies de ciments roses (par exemple : Saint-Mexnie de Ghinon). Comparer l'appareil du Ronceray à ceux de Bourgueil, Azay le Rideau, etc. (^'oir lîonrassé et Chevalier, les Eglises romanes eu Toaraine, Tours, 1809).
Cet appareil nous vient des Romains.
Vilruve a parlé des différentes sortes d'appareils dans le chapitre \'I1I du livre II de son Traité d' Architecture, sous ce titre : De generihus struclnrw: des dillérentes espèces de maçonnerie. L'opiis reticidalum y est parfaitement défini et décrit.
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Au temps de X'itruve, Vopiis reliculatiim était le plus employé. ^'it^u^•e dit en propres termes : « Les différentes espèces de maçonnerie sont la maillée, reticulatum geniis, qui aujourd'hui (c'est-àdire au temps d'Auguste; est partout en usage, et l'ancienne, qu'on appelle irrégulière, incerlum qeniis ou opus. La plus belle des deux est la maillée mais l'autre est plus solide, m Pline est d'accord avec Vitruve [flisloire nalurelle, liv. XXVL ch. 51) pour accuser ce système de construction de manquer de solidité et pdur en constater la grande vogue.
Cependant il sest conservé des bâtiments entiers construits uniquement de celte manière, par exemple la maison de campagne de Mécène à Tivoli ; les ruines du temple d'Hercule au même endroit; les restes de la villa de Lucullus à Frascali et de grands pans de mur de celle de Domitien. On en trouve par toute l'Italie, surtout dans l'ancienne Gampanie et dans beaucoup d autres endroits du royaume de Xaples. Il y en a aussi beaucoup hors de l'Italie.
Ce système de construction n'était pas aussi mauvais que cela. Voyez comme preuve la résistance opposée par les murs de nos églises bâties suivant ce procédé.
L'opiis reiiculaliiin a conservé jusqu'aux temps romans sa qualité de construction de choix ; c'était la plus recherchée de toutes ; on l'employait dans les façades.
L'appareil réticulé se retrouve dans la décoration en mosaïque d'appareil de la plupart des églises romanes de l'Auvergne, notamment à Notre-Dame du Port, à Saint-Paul d'Issoire, etc., etc. Et cette décoration se continue en Bourgogne jusqu'au xn® siècle (chevet de l'église de Tournus et chevet de l'église d'Ainay à Lyon.)
On retrouve encore le réticulé dans les façades des églises du Poitou jusqu'au xn^ siècle (Façade de Notre-Dame la Grande à Poitiers et façade de Saint-Jouin de Marnes) .
Cette mosaïque d'appareil est une tradition de la construction latine, (^est un legs de la décadence romaine. C'est un art de vieillard qui farde sa décrépitude.
Il faut opposer à ce sénile enfantillage, à celte recherche puérile, la construction qualifiée de gothique, la inanus (jolhica, qnadris lapulihiis, dedolalis lapidihus, c'est-à-dire avec des pierres taillées
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et avec des pierres équarries. Quant à la mosaïque romane, elle est la suite des procédés antiques.
Il est certain que les habitudes latine et gallo-romaine consistèrent à se confiner de plus en plus dans Texécution du petit appareil.
Quand une tradition se développe naturellement, sa transmission se fait par contact immédiat et non pas par contact médiat.
Ce qu'on imite, c'est le dernier état par où le modèle est passé.
Le XI'' siècle ne pouvait hériter directement des Romains que le petit appareil et les divers procédés de la décadence.
Le xi" siècle à ses débuts ne pouvait pas remonter par la seule force de la tradition au grand appareil du premier siècle de la conquête romaine.
Cet art devait être pour lui lettre morte. Eginhard et la Renaissance monastique n'avaient pu que le galvaniser sans le faire revivre et n'avaient pas pu, surtout, le rendre fécond.
I.,es enfants, les débutants n'apprennent pas des morts les premières notions de toutes choses. Ils ne peuvent apprendre que des vivants, par la tradition orale et matérielle, par l'apprentissage.
Il faut être parvenu à l'âge d'homme pour être autodidacte. Il y a donc beaucoup de probabilité et de vraisemblance à ce que les notions du moyen et du grand appareil soient venues chez nous du dehors, colportées par les ateliers des (ioths, par cette nirinus (/olfiica, comme les textes nous l'apprennent.
D'un autre côté, le grand appareil et même l'appareil colossal n'a jamais cessé d'être pratiqué en Orient, du i'"" au vii'^ siècle, par l'école gréco-orientale.
Tandis que les Romains décadents construisaient presque exclusivement avec des cailloux agglomérés, noyés dans le mortier et formant béton, les Syriens et les Grecs orientaux continuaient d'employer le très grand appareil.
Nous avons parlé longuement de la survivance de l'élément latin dans l'appareil de quelques monuments de l'Anjou ; on ne nous accusera donc pas de négliger les apports romains, mais la décoration n'en est pas moins toute barbare ou byzantine et, en somme, c'est de cette iniluence transmise par les Goths que procède surtout l'ornementation du Ronceray.
Les chapiteaux avec leurs grands tailloirs, leurs larges feuilles,
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tantôt simples, taulùt égralignées et j^ravées d'après un procédé qui n'a rien de romain, se rapprochent beaucoup de ce que l'on voit dans les pays lombards et byzantins, à Saint-Sauveur de Brescia par exemple. Sur d'autres chapiteaux, on voit des animaux traités avec une grande liberté et dans un sentiment comique (renard égorgeant une poule).
Enfin, sur plusieurs chapiteaux, on voit apparaître un francquartier (comme on dit en terme de blason); c'est une tablette réservée sur laquelle sont dessinés des entrelacs et d'autres emblèmes. Le franc-quartier ne contient pas uniquement des entrelacs. Il renferme quelquefois d'autres symboles, toutes sortes de décors ayant probablement une valeur d'idéogramme transmis et plus ou moins compris.
La plupart du temps, ces francs-quartiers portent des éléments décoratifs essentiellement barbares et septentrionaux, quand ils ne sont pas orientaux.
Ces petits signes insignifiants n'ont l'air de rien. Ils ont une signification considérable. Ils vaudront un jour aux yeux de l'histoire autant que les racines des mots de la langue.
On a atfirmé que nous venions de l'Inde parce qu'on a trouvé des racines sanscrites dans nos langues européennes. Le décor architectonique est semblable à la langue. On y trouve des racines sanscrites et orientales.
N'oubliez pas ce que je vous- ai démontré l'année dernière avec ma grammaire de l'ornement. Notre simple analyse a suffi à prouver ce qu'on ne songeait pas à aller voir, la communication avec l'Orient, avec la Grèce asiatique.
D'autres chapiteaux sont ornés de palmeltes orientales, terminant de longues lianes, élément profondément oriental et byzantin. On les trouve à Venise mêlées à celte Heur de lys qui nous viendra plus tard, sur un ciborium de Uavenne, en Grèce, à Athènes, à Cordoue, sur un coffret de style arabo-byzantin conservé au musée.
Une autre série de chapiteaux présentent des aigles aux ailes éployées que l'on voit reproduits sur un grand nombre de monuments (Saint-Ambroise de Milan, Morienval, l^lne, etc..)
Les motifs décoratifs qui figurent sur les francs-quartiers i^Hon-
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ceray, La Couture, Saint-Seurin de Bordeaux, (iassicourt, etc.) ont toujours un caractère barbare ou oriental fortement accusé : c'est comme une signature. En Normandie, où ils sont très fréquents, les francs-quartiers portent souvent une étoile gravée comme un idéogramme. On y voit aussi des crossettes, des palmettes, des croix gammées (s\astikai, d'un style toujours très barbare ou oriental.
En résumé, si l'appareil est romain, la décoration n'a rien emprunté aux Latins. Mais dans la sculpture en ronde bosse des chapiteaux où sont représentés la fuite en Egypte, le Massacre des Innocents (Saint-Benoît sur Loire, Saint-Georges de Boscherville, Kucqueville, etc.. etc.), le sentiment romain a eu sa part d'inlluence.
Voir encore au Uonceray, les chapiteaux représentant Adam et Eve et, à côté, un Saint avec un oiseau posé près de son oreille. Les personnages en fonctions de cariatides soutenant la volute sont à rapprocher d'une miniature de l'Evangéliaire de Saint-Médard de Soissons (ix'^ siècle) qui donne le premier état de ce chapiteau.
DOCUMENTS COMPLÉMENTAIRES
BIBI.IOGnAPIIlE DE LA HUITIEME LEÇON
BoissiER. Bévue des Deux-Mondes, 1882. Article sur le Musée de Saint- Germain.
Célestin Pout. Dicl. hisl. <jéog. et hiofj. de Maine-et-Loire, t. I*"", p. 69. Monographie du Ronceray.
G. d'Espinay. Xotiees archéologiques, p. 209. Le Bonceraij.
BouRASsÉ et CuEVALMEu. EfjUses de Touraine, planches XXXVI, XXXV, XXXIV, XIV.
Batissier. Description de In cathédrale d'Evreux, 1849, in-8''.
De LA Noë. Notice historique sur la cathédrale d'Evreux.
AuG. Leprevost. Mémoires et notes pour servir à l'histoire du déparenient de l'Eure.
NEUVIEME LEÇON