‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 2)Chapitre 120 sur 140 · TREIZIÈME LEÇON 15 MARS · texte numérisé non relu

TREIZIÈME LEÇON 15 MARS

L'AUVEKGNE

Mesdames, Messieurs',

Dans la précédente séance, nous avons vu que le Languedoc et la Provence se sont beaucoup moins inspirés de l'antiquité galloromaine que du style néo-grec ou byzantin, syrien et oriental à partir du xi'' siècle et pendant les temps romans.

Ce fait a été, comme vous le savez maintenant, constaté par \'iollet-le-l)uc. Viollet-le-Duc s'était surtout aperçu de rinfdlration byzantine et néo-grecque à propos de la Provence et du Languedoc, quoique celte infiltration ait été générale.

Vous savez maintenant qu'on a eu tort de considérer la Provence et le Languedoc comme ayant puisé, exclusivement, pendant le règne du style roman, à la source latine et gallo-romaine.

La profonde pénétration visigothique subie pendant les temps mérovingiens et carolingiens en a été bien certainement la cause.

Viollet-le-Duc avait eu le pressentiment de la vérité à partir du XI'' siècle. Il en a fait la démonstration. Cette démonstration restait à produire; car pei'sonne n'avait voulu jusqu'à présent reconnaître l'influence néo-grecque et orientale apportée en Septimanie comme en Espagne, par les Msigoths dès les temps mérovingiens et carolingiens.

522 l'auvergne

N'en déplaise aux suppôts de la pédagogie classique, il faudra bientôt reconnaître que la Maison Carrée de Nîmes, comme les monuments romains de Nîmes, d'Arles et de toute la Provence, n'ont pas été sur notre sol les germes les plus féconds de la civilisation antique, ni les garanties de sa survie, ni les gages de sa résurrection.

Le dernier retranchement de l'art antique, la citadelle imprenable de la culture païenne, le Capitole invaincu ou obstiné du sentiment romain était ailleurs.

Le dernier foyer de l'art romain qui resta allumé en Gaule n'était pas le plus pur de tous ceux qui y brillèrent pendant la période gallo-romaine.

C'est seulement sur les sommets du plateau central que le feu sacré de la civilisation latine, quelque affaibli qu'il ait pu paraître, ne s'éteignit jamais complètement en Gaule.

Etrange destinée que celle du peuple arverne et fatale prédestination de la géographie ! Les derniers défenseurs de l'indépendance gauloise et les plus obstinés représentants du sentiment celtique furent aussi les plus fidèles et les derniers adeptes du sentiment latin des vainqueurs de la Gaule.

Retranchés dans leurs montagnes, moins accessibles que les autres habitants de la Gaule aux pénétrations barbares de l'époque des invasions, les Arvernes résistaient mieux et plus longtemps que les autres aux influences indo-germaniques qui venaient délivrer l'âme celtique des chaînes et du sommeil imposés par Rome.

La Valkyrie du Puy-de-Dôme et des Monts Dores semble d'abord avoir méconnu et repoussé Siegfried. En tout cas, elle fut bien longue à s'éveiller.

L'Auvergne est, de toutes les provinces de la France, celle qui peut fournir le plus d'arguments à la vieille théorie romaniste des origines de l'art moderne.

Le style roman a eu, en Auvergne, les mêmes racines, les mêmes sources que dans tout l'Occident de l'Europe, mais il s'est développé sur le plateau central de la France, dans un milieu moins pénétré que les autres des éléments barbares, germaniques et septentrionaux, et plus imprégné des principes païens, romains et gallo-romains.

L AUVERGNE

L'inspiration a été partout la même sans doute. Mais en Auvergne c'est à l'aide de procédés et de moyens presque exclusivement gallo-romains qu'on a poursuivi la solution du problème posé par le onzième siècle au monde moderne.

Il y aurait danger à n'étudier le style roman qu'en Auvergne, comme il y aurait danger à n'étudier les origines de la langue française que dans les patois de la langue d'Oc, dans la langue que les philologues ont appelée romane et qu'on appelle aujourd'hui le provençal.

a Des différences plus sensibles, dit M. Renouvier {Bulletin monumental, t. III. pp. 395 et sq.), caractériseraient les nefs d'Auvergne, si on les comparait à celles de Normandie. Plus élancées pendant la première période romane, elles n'admettent pas ces fûts courts et ramassés, ces arches chargées de moulures bizarres, multipliées sur plusieurs ordres. La pratique des voûtes cylindriques et croisées y fut aussi plus avancée et plus constante. Pendant la période de transition les colonnes ne se réunirent pas en faisceau comme en Normandie. Les fenêtres ne se groupèrent pas aussi bien pour s'acheminer au tracé gothique. Plus tenaces enfin dans leur système propre, qui avait acquis dans ses limites une valeur suffisante, on ne les voyait pas tendre d'une manière aussi marquée au style gothique par l'altération de chacune de leurs parties.

« A l'extérieur, les mêmes tendances se révèlent. — Les contreforts, moins nécessaires à des édifices mieux construits, sont plus rares et moins prononcés que dans le Nord. Les tours n'y ont qu'un développement très restreint. Les portails et les fenêtres n'ont pas cette complication d'archivoltes et cette profusion de moulures qui les distinguent ailleurs. Les moulures enfin, dans les endroits qui les admettent, comme les corniches, les tailloirs, ne reproduisent pas les frettes crénelées, les têtes plates et les zigzags normands, mais des dessins particuliers imités largement du style antique. »

Les chapiteaux des églises byzantines de l'Auvergne sont généralement ornés de feuilles dacanthe, d'animaux (mais d'animaux pas trop fantastiques) et de sujets tirés de l'Ancien et du Nouveau Testament (iVIozat, Volvic, N.-D. du Port, Saint-Nectaire, Issoire).

Les sujets sont d'un grand relief et souvent passablement traités (Gaumont, Architecture religieuse^ 1867, p. 241 et suiv.)

L AUVERGNE

On est frappé, dans les églises de l'Auvergne proprement dite, par la simplicité des portails.

On n'y voit pas, comme dans le Poitou et en Normandie, dans tout rOuest, ces archivoltes richement ornées de sculptures fantastiques qui donnent tant d'éclat à certaines façades, comme celles de Givray, N,-D. de Poitiers, Sainte-Marie à Saintes, Aulnay, Angoulême, etc., etc.

La seule richesse de la décoration antérieure consiste dans le luxe de l'appareil, raffinement de l'appareil antique.

Un genre de décoration particulier à l'Auvergne, c'est l'emploi des marquetteries ou mosaïques grossières à l'extérieur des édifices.

Cet ornement était en général réservé pour le chevet et les absides qui l'accompagnent, ou pour le fronton des transepts. Il était formé de pierres rouges, noires et grises, taillées symétriquement en losanges, en triangles.

Les corniches extérieures, assez souvent ornées d'une moulure en damier, sont très saillantes et s'appuient sur des modillons, la plupart du temps ornés d'une suite de moulures imitant des cylindres. On remarque aussi, mais plus rarement, des figures grimaçantes sur les corbeaux.

Le modillon par excellence de l'Auvergne est le modillon à copeaux.

Gela avait frappé les étrangers. M. Essenwein l'avait remarqué.

« Quelques monuments du Languedoc, disait Renouvier, admettetit bien les ornements en pierre noire , mais leur emploi est toujours restreint. Ceux d'.Vuvergne, auxquels les volcans éteints des Monts Dore et des Monts Dômes fournissaient abondamment des laves de couleur, doivent surtout être signalés par l'adoption de ces grandes marqueteries qui décorent l'archivolte des fenêtres, le fronton des transepts et tout le pourtour des absides. »

Cette ornementation, dérivée immédiatement de l'usage qui s'introduisit, dans les derniers temps de l'art antique, de décorer l'extérieur des édifices avec des cordons de briques et des incrustations en terre cuite et en pierre de couleur, et dont la pile de Cinq-Mars, près de Tours, et l'église de Saint-Jean, à Poitiers, nous offrent des exemples remarquables, fut adoptée dans les édifices romans les plus anciens et se prolongea dans quelques pays jusqu'au xii*" siècle. En Auvergne, ces marqueteries tiennent constamment la place des

L AUVERGNE

petites arcatures desg^aleries absidales qui distinguent les monuments des bords du Rhin et que nous avons observées aussi dans plusieurs monuments du Languedoc.

En résumé, FEcole romane d'Auvergne est une école héréditaire de maçons.

Cette école a subi, à un degré moindre que les autres écoles, la pénétration byzantine et la pénétration septentrionale. C'est bien entendu, mais elle n'est pas cependant demeurée indemne de ces deux pénétrations.

Unité de lart auvergnat. — Les églises N.-I). du Port à Glermont, les églises de Brioude, d'Issoire, de Saint-Nectaire, de Mozat, de Royat, d'Ennezat, de Volvic, ont entre elles des rapports si frappants que quelques-unes paraîtraient avoir été construites par les mêmes ouvriers et sembleraient être l'œuvre, sinon des mêmes hommes, au moins de la même corporation.

M. Mallay, dans son ouvrage sur les églises romanes de l'Auvergne, rapporte qu'au xii" siècle, il existait dans cette province, une confrérie de maçons qui se faisaient appeler les logeurs du Bon Dieu (Caumont, Abécédaire architecture religieuse, 1867, p. 263).

La région dans laquelle a régné l'école romane auvergnate s'étend dans le Puy-de-Dôme, une partie de l'Allier, la Creuse et la Corrèze.

L'influence se fait même sentir dans la Haute- Vienne, dans la Nièvre, dans le Loiret et dans Saône-et-Loire.

QUATORZIExME LEÇON

L'JLE-DE-FRANCE

Mesdames, Messieurs,

Aujourd'hui je vais m'occuper exclusivement de Paris et de l'Ilede-France.

Tout ce que je vais dire pourra en grande partie s'appliquer au département de Seine-et-Oise, de TOise, de l'Aisne, de la Marne, de la Somme, aux départements de la Normandie et en général au Nord de la France.

Les lois de l'atavisme pèsent sur les peuples comme sur les individus. L'hérédité morale et intellectuelle ne se répudie pas. On disait autrefois : Dieu seul fait les nobles. On peut dire aujourd'hui : Dieu seul fait les races.

La généalogie n'est ridicule que par l'emploi abusif et étroit que certaines castes aristocratiques en ont fait. La généalogie des races humaines est une loi naturelle qui est au-dessus de l'humanité et dont l'étude sincère éclaire singulièrement l'histoire.

Ne m'accusez pas d'être matérialiste ou fataliste.

Je vous prouverai que j'ai Bossuet et les plus grandes autorités spiritualistes avec moi, et, au besoin, je chargerai de ma défense des avocats qui s'appellent Montesquieu, Michelet et Taine.

L'agitation humaine, l'intervention personnelle des individus et

Page 1