‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 2)Chapitre 17 sur 140 · Art de bâtir chez les Romains, p · texte numérisé non relu

Art de bâtir chez les Romains, p

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nom de Romain, jadis si recherché, devint une injure et que le peuple, lassé par la lâcheté de ceux qui l'exploitaient sans parvenir à le protéger et à le défendre, finit par faire cause commune avec les Barbares.

J'insiste beaucoup sur tous ces faits, Messieurs, pour vous faire comprendre que, si l'art romain a régné incontestablement dans les Gaules, il n'y a jamais été 1 expression sincère du sentiment national, ni rimage complète et intégrale de l'esprit de la nation prise dans son ensemble. Ce serait se tromper que de juger l'état d'esprit de la nation gauloise snv les renseignements fournis par la littérature gallo-romaine et par l'art gallo-romain. Ces deux branches de l'activité intellectuelle ne furent cultivées sous la forme galloromaine que par certaines classes privilégiées et ne reflètent, pendant plus de trois cents ans, que la pensée d'une minorité temporairement maîtresse du pays en vertu de l'organisation sociale.

Les masses populaires restèrent profondément étrangères à l'art romain, aussi étrangères sans doute qu'elles le sont aujourd'hui à certains de nos arts cultivés en serre chaude dans certains milieux mondains ou académiques. L'art gallo-romain fut uniquement un art d'état-major social. Son esprit ne pénétra pas dans l'armée des citoyens. Et tout disparut avec l'état major. Le peuple supporta l'art gallo-romain comme il avait supporté tout le reste; mais il ne s'y rallia pas. Il resta en dehors du mouvement factice et superficiel créé par les classes privilégiées.

Si le peuple s'était sincèrement associé par son esprit à l'art gallo-romain, notre art serait devenu et resté latin, comme notre langue est restée latine, parce que le peuple avait consenti à l'adopter dès le début.

En effet, un sentiment n'a chance de demeurer éternellement chez un peuple que s'il parvient à pénétrer les couches profondes de ce peuple.

Que nos arts modernes profitent de la double leçon fournie par la langue française et par l'art gallo-romain! Nous parlons encore actuellement une langue néo-latine, parce que la bouche du peuple a consenti à la parler, il y a près de deux mille ans. Le moyen âge a créé et pratiqué l'art gothique, l'arl septentrional, parce que, il y a deux mille ans, le peuple, fidèle à la voix du sang, a refusé de subir

L liLE.MENT (ÎAM.O-ROMAIN

larl latin et na jamais cessé à toutes les époques de se désintéresser de ses manifestations, appréciées seulement d'une minorité oppressive et séparatiste. Avis à l'art contemporain français! Il deviendra national et populaire ou, lui aussi, ne sera bientôt plus qu'une langue morte, ledialecte cryptographique de quelques initiés, le pâle et aristocratique héritier de lart gallo-romain.

Dans notre réunion de mercredi dernier nous avons vu combien l'action de Rome avait été grande. Examinons aujourd'hui comment et par quels moyens cette action s'exerça.

<( Les Romains, dit l'abbé Cochet (IVorniHndie soulerraine, "2'-' éd. 1855, p. 55,) apportèrent tout avec eux dans la Gaule : architectes, sculpteurs, peintres, mosaïstes, graveurs, potiers, verriers et écrivains. Des légions ouvrières suivaient les légions armées; et ce sont les noms de ces artistes latijis que nous lisons au fond des vases, sur le ilanc des terrines, sous l'anse des amphores, sur le cachet des marchands et sur la pierre des tombeaux. » Oui, c'est vrai.

Au début, dans la Gaule pénétrée par l'esprit de Rome (et tout d'abord dans la Gaule du Sud), tout dut être à la romaine. Œuvres d arts et artistes étaient directement apportés par l'Italie. Ce ne fut que plus tard, quand des apprentis gaulois eurent pu se former dans les ateliers importés par les vainqueurs, que les instincts nationaux revendiquèrent quelques-uns de leurs droits et parvinrent à se manifester sous les mains nationales timidement initiées. De là les signes et ornements signalés sur les pierres des musées de Poitiers. De là les signes en S, les Svastika, les enroulements et spirales remarqués sur quelques statuettes de divers musées. A'ous en avez vu des photographies. Je n'ai pas à y revenir.

Mais, en somme, l'art de la sculpture gallo-romaine fut un art essentiellement romain, à peu près uniquement latin, non seulement d'inspiration, mais fort souvent encore d'exécution.

La colonne était la colonne gréco-latine. Le chapiteau était le chapiteau corinthien ou ionique ou composite de la décadence, sauf les exceptions heureuses dont je vous ai montré quelques exemples.

En sculpture comme en architecture, la main-d'œuvre était nécessairement romaine quand elle était le produit de l'importation et qu'elle émanait de la capitale du monde et du chef-lieu de son

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industrie. Elle demeura romaine longtemps encore par les succursales qu'elle dut fonder dans les Gaules, près des carrières, près des mines, près des gisements de matières premières.

En Italie, d'où il fut importé, l'art de bâtir, de façonner la pierre, avait été, nous le verrons bientôt, le privilège légal de certaines corporations d'ouvriers. 11 en fut de même dans la Gaule qui fut rég-ie par les mêmes lois que Rome et le monde.

Aux derniers jours de la décadence, le travail de la pierre devint même le monopole de certaines contrées, et il est probable que ces escouades d'ouvriers, qui furent successivement mandés, à partir du IV'' siècle, dans tous les pays barbares qui voulaient construire à la romaine, partaient tous des mêmes centres où les traditions (comme par exemple pour l'Italie dans le pays de Côme) s'étaient le mieux conservées. De là, malgré les manifestations particulières des diverses écoles, un certain ton général d'uniformité.

Il y avait, aux temps gallo-i^omains, des fabriques de colonnes, de chapiteauXj de sarcopbag'es, de moulures de marbre qu'on expédiait par toute la Gaule. En un mot, il y avait des monuments qui étaient faits à portée des carrières sur des modèles, sur des poncifs, d'après des formulaires, — comme cela est arrivé pour les inscriptions chrétiennes, et plus tard, à la lin du xv'' siècle pour les marbres travaillés à Carrare et à Gênes.

L'économie politique a des procédés éternellement semblables.

Ces produits de pacotille étaient entreposés dans des magasins vraisemblablement situés à pi'oximité des grandes voies de l'Empire et répartis sur le territoire gaulois.

M. Le Blant a démontré qu'il y avait très probablement des formulaires pour les lapicides travaillant en gros. (Voir VEpigreLphie chrétienne en Gaule et dans V Afrique romaine.) La preuve est faite à l'aide du mot /a/j/o laissé par un lapicide qui n'a pas substitué à ce mot fanlo le chiiTre exact de l'âge d'un défunt. Je vous ai montré la pratique du même procédé sur les monuments fabriqués en pacotille en Flandre, au xv*^ siècle, et taillés dans la pierre noire de Dinan ou la pierre bleue de Tournay.

Quand je traiterai de la période de 1 art latin-chrétien en (iaule, je vous parlerai de certaines fabriques de sarcophages comme celles qui existaient à Arles en Provence, et à Dissengis dans l'Yonne. Je

L I;Ll•:ME^T gali-o-romain

parlerai aussi des entrepôts et notamment de celui de Quarré-les- Tombes près d'A vallon. Je vous dirai quelques mots tout à Theure des ateliers de marbres pyrénéens.

Pendant les temps gallo-romains, quelques monuments de marbre sont arrivés dans certaines villes, à Poitiers notamment, tout taillés. Un architecte commandait ses assises dessinées sur une épure ou seulement les parties sculptées en marbre de ses assises, aux chantiers, à la carrière. Là, ces assises ou ces parties d'assises sculptées recevaient un signe, un numéro^ d'après un plan d'assemblage expédié par l'architecte. A l'arrivée du produit manufacturé, on n'avait plus qu'à poser, à la place indiquée par le numéro, l'assise, le morceau de marbre. Le P. de la Croix a relevé sur certaines parties des Thermes de Poitiers des preuves non équivoques, de ces numérotations. On lit sur deux pierres :

Sextus sinistrœ, VI"* sinistra*.

Terlius dextne.lU''^ dextrae. (Cf. lig. 1 et 2).

nnn

Vv^. 1. — Chai)ileau des Tlieniies Romains ilc Poitiers portant sur la partie supérieure la mention ^'IS.

Le même musée de la société des Antiquaires de l'Ouest, si prodigieusement enrichi et si bien aménagé par le Père de la Croix, pos-

h EI.KMENT GALLO-ROMAIN

sède une suile de moulures en marbre des bas temps }j;cdlo-romains, peut-être des temps mérovingiens. Ces moulures de marbre ont probablement été expédiées à Poitiers, toutes taillées pour être distribuées à certaines places comme des incrustations, au milieu des constructions des iV, a'\ vi'" ou xW siècles.

Je vous montrerai bientôt sur quelques monuments de basse époque l'emploi de ces morceaux de pierre choisie et taillée, alors quil n'existait plus que de rares foyers d'art oii l'ont sût encore dresser quelques profils.

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Vv^. 2. — lîase des Tlicrnics Romains do Poitiers purtanl la inenlion lit 13.

Il veut donc hors de Gaule et en Gaule des fabriques de sculpture et de morceaux d'architecture ; il y eut des agences latines de travaux de construction.

Il faut faire pour l'époque gallo-romaine le travail (|ue j'ai fait devant vous l'année dernière, pour retrouver les foyers de l'art italien épanouis sur la côte méditerranéenne, et d'où l'intluence de la Renaissance classique a rayonné sur notre pays. Nous n'aurons pas la ressource de pouvoir fouiller chez les notaires et de faire nos preuves à l'aide de textes historiques. Mais nous saurons bien nous en passer. 11 faudra chercher les centres d'industrie dans les environs des principaux gisements de marbre fran^'ais, et d'abord nous serons conduits directement rujc Pijrénées^ où l'art français n'a jamais cessé de s'approvisionner depuis les temps gallo-romains.

Le Musée de Toulouse possède très probablement quelques pi-oduits d'un atelier où la sculpture gallo-romaine s'exécutait dans d'assez grandes proportions et dans d'assez bonnes conditions. Je fais allusion aux monuments découverts à Marlres-Tolosanes.

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