‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 2)Chapitre 19 sur 140 · I. Rev. (1. Pyrénées, l. I, lss<» —pp · texte numérisé non relu

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Ci)i'u.v.jui>. LiîçoNs. 6

S'2 l'élément gallo-romain

\'oici comment M. Lebègue décrit certains bustes :

M On en voit de toutes les factures et de tous les styles. Les uns sont modelés très grossièrement, quelquefois avec assez de vigueur ; d'autres plus corrects pèchent par la raideur et la séchei'esse ; il en est enfin de vraiment bons, traités avec une sou})lesse qui étonne. Les cheveux et les yeux (sans prunelles — aux prunelles légèrement indiquées — aux prunelles évidées) attestent le travail d'écoles et d'âges très diiféi'ents. Les sculpteurs de Martres imiteni les anciens, mais avec une liberté qui les fait dill'érer de leurs modèles et différer aussi entre eux. »

Appréciant une série de bas-reliefs, AL Lebègue dit encore : « En résumé. Les travaux d Hercule sont, malgré leurs défauts, une œuvre très intéressante de cet art gallo-romain, imitateur des Romains et des Grecs, mais vivant et libre, qui fut prospère dans nos contrées, probablement au troisième siècle. Les médailles de l'empire éphémère des Postumus et des Tetricus témoignent d'une Renaissance analogue. »

M. Lebègue conclut ainsi : « Le midi de la Gaule a vu naître, probablement au m" siècle, une école de sculpture qui doit occuper sa place dans l'histoire de l'art antique. »

On a eu tort de juger, d'ensemble et sur les apparences extérieures, l'œuvre de l'antiquité romaine et en particulier l'œuvre de l'art latin de la période païenne, dont l'art gallo-romain n'est qu'une partie. Ce sera l'honneur de AL Auguste Choisy de nous en avoir révélé la connaissance approfondie, la complexion intime, l'anatomie et l'ostéologie en quelque sorte, et de nous avoir fait pénétrer dans l'intérieur du corps dont nous ne connaissions que la surface. M. Choisy, comme il le dit très bien, a voulu étudier le squelette de l'architecture romaine. Dans sa magnifique étude si profondément originale, si solidement raisonnée, il nous a fourni une image tangible de 1 organisme sous-cutané, de ce qu'on pourrait appeler Vécorché de la construction romaine. Jusqu'ici on n'avait jamais pénétré au delà de la peau.

L'architecture romaine, aussi bien que la sculpture ornementale qui en dépend, a été beaucoup plus complexe que nous ne l'avons cru. Elle s'est composée d'éléments virants et d'éléments morts que nous avons trop longtemps confondus ensemble. Les éléments morts,

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c'élail. la décoration empruntée sans intervention personnelle à la Gi'èce, décoration conventionnelle devenue banale et irraisonnée qui, déformant une force naturelle et originale, amena celle-ci par un progressif abâtardissement à limpossibilité de se reproduire, et la conduisit de dégénérescence en dégénérescence à la plus irrémédiable infécondité. Les éléments morts, c'était surtout ces temples copiés textuellement, au moins d'intention, d'après ceux de la Grèce et dans lesquels il n'y avait de Romain que les défauts de goût, que la lourdeur. Les éléments morts, c'était la contrefaçon des monuments religieux de la Grèce, les ordres employés à contre-sens, cette sculpture des frises et des chapiteaux immobilisée dans un poncif sans cesse reproduit.

Les éléments vivants, au contraire, c'était une certaine musculalure trop soigneusement recouverte d'une écorce vulgaire, musculature cachée sous un badigeon ornemental ; c'était cette savante complexion interne, cette n>écanique organisée et articulée, qui se dissimulait malheureusement derrière une décoration sans rapports aucuns avec ce quelle avait pour mission de décorer. Les éléments vivants, c'étaient encore tous les principes dont étaient animées les constructions civiles d'utilité publique, les amphithéâtres, les cirques, les thermes, les basiliques, — surtout les thermes. Les éléments vivants, c'étaient enfin les secrets de la construction par concrétion des matériaux et les autres pi'océdés de construction pratique et économique, comme l'emploi de la brique, procédés répandus partout par Rome et portés par elle jusqu'en Orient, avant qu ils ne lui revinssent sous leur forme définitive byzantine.

Par cette science dissimulée et cette logique de la construction appliquée à certains besoins déterminés et dans certaines conditions définies de climat et de milieu social, les Romains purs, je veux dire les Romains héritiers des Etrusques, les Romains de la République et des premiers grands ouvrag"es utilitaires de l'Empire, les Romains devenus, par leur puissance militaire, détenteurs de la monarchie universelle et pénétrés déjà de quelques éléments orientaux ou en échange de principes avec l'Orient, les Romains instituteurs des peuples, et, par leur esprit d'unification cosmopolite, précurseurs du Christianisme, ces Romains-là ont été A'éritablement des créateurs. Ils se sont montrés passagèrement dignes du rôle

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énorme que la Providence leur avait assigné. Ils ont apporté à l'hérilage commun de l'humanité un principe personnellement imaginé, positivement ressenti et conçu par eux, marqué légitimement de leur empreinte et de leur sceau. Ils ont payé leur dette et leur contribution à l'œuvre de tous les peuples et de tous les siècles. Ce qu'ils ont donné sortait de leur propre fonds.

C'est par là qu'ils ont mérité de se survivre et c'est par là seulement qu'ils se sont utilement et partiellement survécu. Voilà la vraie, la seule part honorable, personnelle, de l'activité artistique de Rome dans l'œuvre collective, internationale et méridionale de l'antiquité classique. Pour tout le reste. Home n'a vécu dans tous les temps que d'emprunts, n'a vécu que du bien d'autrui. Son art n'a été qu'un intermédiaire, qu'un entrepositaire, qu'un copiste, qu'un usurier. L'or qu'elle exploita était de source grecque et orientale.

Pour le temps de l'antiquité païenne, le fait a été démontré sura- L^ondamment. Bientôt vous verrez que c'est également à la Grèce et à l'Orient qu'il faudra encore s'adresser forcément, quand le Christianisme triomphant aura rendu nécessaire l'apparition d'un art nouveau et que cet art aura besoin d'être fourni d'un premier capital de doctrines techniques.

A partir du iv^ siècle, tout ce qu il y avait de vie dans l'art classique s'était réfugié dans le style néo-grec. Le moyen âge dans son instinct ne se trompa pas même en naissant, et n'hésita pas longtemps entre les deux mamelles que lui tendait la civilisation antique. Il voulait vivre et se développer en liberté; il repoussa la mamelle latine qu il sentait déjà tarie ou maigrement gonllée d'un lait malsain. Plus heureux que l'art de la Renaissance, il n'y puisa pas un germe de mort. 11 s'attacha, tout au contraire, à la mamelle grecque, devenue à ce moment la jeune culture byzantine. L'art latin de la Rome païenne n'eut qu'une heure pour briller, ne s'afBrma que dans le champ assez borné des constructions d'utilité publique; il n'apporta qu'un seul principe fécond.

Mais il faut le déclarer bien haut, il y a eu à un certain moment un art latin païen doué de réelles vertus particuhères. Eh bien 1 par un incroyable malentendu, cette grande qualité personnelle si recommaiidable de l'art latin est précisément la seule qui n'avait pas été constatée dans Td-uvre de l'antiquité romaine, jusqu'aux jours du

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xix" siècle où l'histoire de l'art a été émancipée par Viollet-le-Duc et par l'école des architectes admirateurs de l'art gothique.

Car, je ne crains pas de le dire, le style du moyen âge justement interprété a, sur ce point, éclairé l'œuvre de l'antiquité elle-même. La qualité maîtresse de l'œuvre romaine était la seule qui n'avait pas été proclamée jusqu'au moment où M. Ghoisy plus que nul autre l'a mise en lumière. Le moyen .âge ennemi de l'art antique ! Allons donc ! Demandez à Viollet-le-Duc et lisez les Entreliens sur l'architecture et de nombreuses pages de son Dictionnaire. C'est, au contraire, l'art du moyen âge qui nous apprend à voir, à comprendre et à apprécier les beautés réelles et les vraies grandeurs de son prédécesseur, de son émule, de cet art qui n'a été son ennemi que depuis le xvi'' siècle, depuis la domination dans le monde intellectuel d'une certaine aristocratie d'éducation, exclusivement inspirée par une pédagogie latine étroite et fausse.

L'ennemi véritable de l'antiquité romaine, c'est la pédagogie classique des siècles passés, bien diU'érente de la science, cette pédagogie qui, en dehors de tout examen pratique et par un pur raisonnement littéraire, n'a prisé et n'a recommandé à l'admiration de la postérité que la partie morte, que les éléments non personnels el sans originalité de la culture latine. La pédagogie classique n'a vanté dans l'art latin que les plagiats de l'art grec, a confondu, tout le temps, dans une même sympathie, les originaux et les copies ; en un mot, elle a complètement compromis son client en se perdant elle-même.

Hélas! avec les meilleures intentions du monde, avant d'entraîner à leur remorque le dilettantisme, les Académies elles-mêmes de peinture, de sculpture et d'architecture, les Académies de toute l'Europe occidentale, depuis qu'il y a des académies de Beaux-arts, s'y sont trompées. Elles n'ont tout jugé qu'à travers un enthousiasme et un engouement d'origine littéraire sans sincérité. Elles n'ont rien examiné qu'à la surface. Elles se sont éprises de cette gracieuse, régulière, impersonnelle et uniforme décoration, d'une imperturbable sérénité d'allure, et qui avait si rapidement fourni une grammaire dont la syntaxe et l'orthographe, claires et simples, étaient faciles à s'assimiler. Une fois cette grammaire formulée, il ne s'agissait plus, pensaient-elles, pour égaler les anciens, que de l'appliquer

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n'imporle comment, n'importe à quoi. Dès lors, non seulement il n'y eut plus besoin d'inventer, mais l'invention fut interdite et devint même dangereuse, puisqu'elle ne pouvait être qu'une infidélité et une dérogation au prototype antique dune supériorité reconnue et convenue. Les Académies de peinture, de sculpture et d'archileclure, n'ont d'ailleurs jamais pénétré jusqu'au fond de l'idiome dont elles ont emprunté le Aocahulaire et n'ont pas su en découvrir le génie. Il a fallu que ce génie se révélât à un ingénieur*. Etrange erreur de ceux qui croient qu'un art peut exister sans être original, c'est-à-dire sans être le développement naturel et régulier d'un germe de race, d'un principe familial, en un mot, sans être l'épanouissement de l'Ame particulière d'un peuple et l'expression personnelle de son esprit, dans le milieu que la nature et la Providence lui ont assigné.

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