‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 2)Chapitre 4 sur 140 · LEÇON D'OUVERTURE DU COURS D'HISTOIRE DE LA SCULPTURE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

LEÇON D'OUVERTURE DU COURS D'HISTOIRE DE LA SCULPTURE FRANÇAISE

10 décembre 1890.

Messieurs,

Dans l'enseignement historique des siècles passés, rien n'était plus facile à expliquer que la genèse de noire art contemporain. On parlait longuement de l'antiquité classique, surtout de l'antiquité romaine, source unique, croyait-on, de toute cultui'e, et, en tout cas', de la culture spéciale reçue immédiatement et en dernier lieu par l'Europe, à la fin des temps païens. Puis, de ce point de départ, on faisait purement et simplement sortir et découler l'art moderne comme le produit d'une opération de bouture ou de semis, sans tenir aucun compte des plantes antéi'ieures sur lesquelles la greffe classique avait été entée, sans tenir compte non plus des greffes diverses et successives qui ont si profondément modifié le germe apporté par la conquête romaine, au monde occidental, dans les premières années de notre ère.

On attribuait ainsi à l'art moderne une filiation directe venue de Home, une simplicité de composition absolue, une unité de substance et d'essence indivisible. Qu'en résulta-t-il ? On ne comprit rien à l'avènement du style gothique, qui fut jugé comme une ano-

CouRAJOD. Leçons. 1

malie surgie tout à coup, spontanément et accidentellement ; ou bien, on suppose que ce style était le produit nécessaire de la décadence et le fruit de la décomposition. On crut sincèrement que son épanouissement inopiné était une simple interruption dans la suite régulière des évolutions normales du développement de l'art antique. On parla du long sommeil et du cauchemar du mo^en âge, de ses tâtonnements dans les ténèbres, de ses bégaiements infantiles, de Tarrèlde la circulation du sang dans le cerveau de lEurope. On en parle encore. On accusa le monde d'avoir eu une inconscience de cinq siècles, et, durant cette éclipse prolongée de la raison antique,, pendant cette oblitéi'ation, disait-on, du critérium classique, la manifestation d'instincts particuliers qu'on appelait la folie gothique fut regardée comme une affection, comme un état morbide de l'esprit humain né sans causes appréciables, sans hérédité de famille, guérissable uniquement par le retour aux lois de l'esthétique méditerranéenne, cest-à-dire aux lois de l'art tel que l'avaient pratiqué les vainqueurs de l'ancien inonde.

On n'oubliait qu'une chose dans cette théorie, c est que les vainqueurs de l'ancien monde sont devenus, à un certain moment, les vaincus du monde nouveau. Dans cette foi aveugle aux règles éternelles d'une esthétique unique, supposée primordiale, réputée nécessaire, on crut pouvoir négliger, comme insignifiants, les accidents ({ui, disait-on, ont troublé, seulement en apparence, le l'ayonnement et le fonctionnement des principes de l'art romain au début de& temps modernes. Or, ces accidents, dont l'évaluation a été négligée, ne sont rien moins que l'apparition du christianisme et l'invasion des barbares.

On ne comprenait pas alors qu'une couche de populations encore inconnues était passée sur 1 Europe, que la face du monde avait été renouvelée, que des déplacements ethnographiques considérables avaient modifié le tempérament de l'Occident et que la formation d'un art nouveau ou tout au moins renouvelé, conformément à certaines lois, et naturellement complexe, avait été la conséquence de ce changement d'état dans l'âme occidentale. On crut qu'il suffisait de qualifier les populations envahissantes de barbares, pour se dispenser d'apprécier l'importance du coefficient qu'elles étaient venues fournir à la composition de l'art des temps postérieurs. D'autre

Les origines de l art gothique S

part, comme les textes d'histoire n'avaient enregistré aucune métamorphose ni aucune modification de la pensée européenne, on pensa qu'il serait impossible de se livrer jamais à l'étude des évolutions de cette pensée. Nous raisonnâmes toujours comme si les Gallo-Romains avaient été des Romains d'origine et de race, comme si l'art galloromain avait pu maintenir son empire indéfiniment indiscuté sur un sol et sous un ciel si différents des milieux où s'était trouvé son berceau; comme si les populations innombrables venues de l'Est et du Nord n'avaient rien apporté avec elles de leurs mœurs, de leurs civilisations, quelque rudimentaires que ces civilisations parussent aux peuples envahis; enfin, comme si cette dose d'éléments envahisseurs n'avait pas été toujours en augmentant jusqu'à la fin du x^ siècle.

Plus tard, quand des travaux sérieux commencèrent à être consacrés aux origines de notre art moderne, l'archéologie n'avait pas encore prodigué toutes les révélations dont nous bénéficions aujourd'hui. Les lits successifs, les alluvions de races multiples versées par l'Orient sur les terres occidentales n'apparaissaient pas encore bien nettement. Les cimetières gardaient encore jalousement leurs secrets.

De toutes ces considérations, il résulte qu'une seule des sources de l'art moderne a pu être étudiée à peu près complètement, c'est la source si abondante de l'art classique. Ne devons-nous pas chercher à rétablir l'équilibre au profit des autres sources? C'est ce que j'essaierai de faire cette année devant vous. Car c'est le seul moyen d'expliquer les origines de l'art gothique.

La première question que nous devions nous poser est celle-ci : Qu'est-ce que l'art roman, c'est-à-dire qu'est-ce que la première manifestation personnelle, originale et complète de ce style occidental d'où sont sortis l'art gothique et par suite l'art moderne ? On ne peut répondre à cette question que par une sévère et rigoureuse analyse comme celle que vous avez l'habitude, depuis quatre ans, de faire ici subir aux objets d'art. Cette analyse, je l'ai poursuivie par de longues expérimentations. Je la résumerai sommairement devant vous en la faisant porter sur quelques types choisis qui serviront de spécimens. Mais, je suis obligé d'en ajourner la démonstration par figures, pour ne pas débuter, dans mon récit, par la communication

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des preuves et des pièces justificatives, et pour pouvoir vous exposer tout d'abord, dans cette séance, le programme de l'enseignement de l'année. Je me bornerai donc à présenta vous livrer les résultats principaux de l'analyse préliminaire, en vous priant d'accepter provisoirement les conclusions de mon enquête. Voici ce que j'ai trouvé dans le creuset :

Le style roman, avec d'innombrables modalités de temps, de lieux et de proportions, se compose d'éléments empruntés aux arts suivants : l'art gaulois ou celtique, l'art gallo-romain, l'art latin, l'art byzantin, l'art barbare et l'art arabe.

Nous savons pertinemment aujourd'hui que nous ne descendons pas exclusivement des Gaulois romanisés. Le premier de nos devoirs en même temps que le premier de nos droits est donc de nous demander ce qui, dans l'art moderne européen, a pu survivre de notre tempérament national originel. Nous lâcherons d'isoler et de définir quelques-uns des caractères de ce tempérament.

M. Alex. Bertrand nous apprend que la Gaule, à l'origine, a été peuplée par des races très distinctes, et que les types les plus divers coexistaient dans la population, sur notre sol, dès les temps les plus reculés. Sur l'ensemble cependant un type général se détache avec une certaine netteté au milieu des autres, celui des Galls ou Gaulois. C'est le groupe à la fois le plus compact, le plus homogène, le plus célèbre de l'ancienne Celtique. C'est celui dont le nom a fini par prédominer des Apennins à la mer du Nord. C'est celui que, sous le bénéfice des observations exprimées par M. Bertrand dans son Archéologie celtique et gauloise^, nous considérons comme l'auteur ou comme l'un des principaux auteurs, ou comme l'héritier immédiat de la civilisation dont la Gaule fut le théâtre au début des temps historiques-.

2. Cf., au point de vue des renseignements fournis par la langue, Gaston Paris, La littératiire française au moyen âge. Introduction, p. 8.

« Au lieu d'une race unique », dit M. Alexandre Bertrand, « les Gallsou Celtes, plus ou moins mélangés de Ligures et d'Ibères, nous apportant d'Orient, quinze ou seize cents ans avant notre ère, une organisation sociale toute faite, de source aryenne ou iranienne, nous nous trouvons en présence de deux ou trois couches, au moins, de populations primitives antérieures aux immigrations des Aryas en Occident. Au nombre de ces premiers occupants du sol se rencontre la race puissante qui a élevé les dolmens et dont les descendants forment encore très probablement la majorité des populations rurales du centre et de l'ouest de la France. On croit généralement et l'on enseigne encore que les germes de la grande civilisation nous ont été apportés par la colonie phocéenne de Marseille. L'archéologie démontre que la Gaule n'a rien dû aux colonies grecques de la Méditerranée en dehors de la monnaie et de l'alphabet. Le progrès nous est venu par la voie du Danube, à la suite d'immigrants et de conquérants de race celtique, Celtes et Gaulois. Le foyer de lumière a été, pour nous, non la Grèce ou l'Italie, mais le fond de la mer Noire et, dans le lointain, la Perse et l'Assyrie. »

VioUet-le-Duc a également affirmé que certains éléments, que certains principes d'art qu'on aperçoit aux hautes époques dans la Russie méridionale ont coexisté ou survécu dans l'art celtique. Retenez bien cette constatation du point de départ de la civilisation celtique. Ce serait l'Asie ou l'Orient de l'Europe \ Rappelez-vous aussi que la transmission s'est faite alors directement de l'Est à l'Ouest, par le Nord, sans l'intermédiaire du bassin méditerranéen.

Y a-t-il eu un art gaulois ? Peut-on parvenir à définir quelquesuns de ses caractères? Je répondrai affirmativement. Les monuments de l'art gaulois sont rares. Il n'existe pas, comme Jules Quicherat l'enseignait, de sculpture gauloise {Mélanges, t. I, p. 402), attendu que les Gaulois, tant que dura leur indépendance, ne sculptèrent point la pierre. Ils ne se mirent à ce genre de travail que lorsqu'ils eurent contracté les mœurs romaines et ils tendirent à en perdre l'habitude lorsqu'ils commencèrent à se convertir au chris-

I . Voyez aussi sur ce sujet : Schrader, Sprachvergleichuncf und Urgeschichte, p. 617 à 640; — Questions aryennes, par M. de Lapouge, dans la Revue d'An- Ihropolof/ie de M. Topinard, xviii' année, l. IV, là mars 18S9.

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tia.nismé ;et à se laisser pénétrer des premiers éléments barbares'. Cependant certains monuments de pierre, comme ceux de Gavrinnis, avaient reçu des populations indigènes de la Gaule, à une époque indéterminée, mais bien antérieure à toutes les pénétrations méridionales, une ornementation dessinée et gravée dont le sentiment, qui ne s'éteignit pas complètement ni aux temps gallo-romains, ni même aux temps mérovingiens, peut être parfaitement apprécié. En dehors même de ces timides manifestations d'un premier tempérament national, en dehors même de la monnaie gauloise, imitée de la monnaie grecque, il existe quelques monuments figurés, en pierre, très remarquables, qui sont nés, avant la conquête romaine, du contact momentané delà civilisation gauloise et de la civilisation grecque. Je vous parlerai des sculptures d'Entremont, conservées au musée d'Aix en Provence. Je vous montrerai aussi que dans toutes les provinces de la Gaule pendant la période de la domination de Rome, des relations directes se nouèrent entre notre pays et la Grèce ^ ou avec l'école grecque, et qu'il se rencontre, comme l'a fait voir M. Heuzey^, des preuves d'un commerce indiscutable et assez actif, entre nos ancêtres et les Grecs.

C'est à l'aide de l'ornementation de certains ustensileset de quelques objets d'orfèvrerie que nous essaierons de vous faire sentir quelle a été l'essence de l'art gaulois primitif. Elle n'était pas en somme extrêmement différente du caractère alîecté par les arts importés plus tard en Gaule, après le passage des Romains, par les invasions barbares et pratiqués par d'innombrables tribus germaniques. C'était un composé de dessins géométriques, puis d'enroulements, de méandres compliqués, de spirales, qui ne sont pas sans analogie avec ce que nous savons de la décoration des meubles contenus dans les nécropoles mycéniennes et avec ce que Ion connaît d'une civilisation primordiale et universelle à laquelle l'Orient et le centre de l'Europe auraient été soumis ' . L'image seule peut donner l'idée de l'esprit de l'art gaulois.

1. Dès rapparition du christianisme, dit Ruprich-Robert {Archit. norm., p. 221), l'art de la statuaire fut abandonne, et il en fut de même en Occident.

2. Gaston Paris, La Lillérature française au moyen âge, Introduction, p. 8.

3. Quelques ohservalions sur la sculpture grecque en Gaule. Mcm. de la Société des Antiq. de France, t. XXXVII, 1877.

». Sur la parenté des races celtiques cl germaniques, voyez H. dWrbois de

LES ORIGINES nE L ART GdTIIIQUK /

Quand, plus tard, l'art des légions romaines s'appesantit sur la Gaule, on peut réclamer encore une certaine part d'originalité relative pour la sculpture gauloise tombée sous le joug de l'uniformité et inspirée uniquement par les monuments de la civilisation méridionale. « La sculpture dans les Gaules, dit Viollet-le-Duc *, au moment des grandes invasit>iis,^ c'est-à-dire au iv" siècle, n'était plus un art, c'était un métier, s'abâtardissant chaque jour. Au point de vue de l'exécution seule, rien nest plus plat, plus vulgaire, plus négligé. Mais, comme composition, comme invention, on trouve encore dans ces fragments une sorte de liberté, d'originalité qui n'existe plus dans les tristes monuments élevés en Italie, depuis Constantin jusqu'à la chute de l'Empire d'Occident, L'esprit gaulois laisse percer quelque chose qui lui est particulier dans cette sculpture. » Je vous prouverai par des exemples combien est juste l'observation de \'iollet-le-Duc. \'ous pourrez ainsi avoir une idée de la dose très relative d'indépendance que l'art celtique conserva pendant son long esclavage romain. Je vous ferai, en outre, remarquer certains retours furtifs du tempérament national qui se trahirent, même pendant la période romaine, et que Jules Quicherat a si habilement surpris au vol, en quelque sorte, et fixés pour notre édification.

\'ous verrez entin que, quand disparaît le poids qui oppressait la Gaule, il se fait, pendant la période mérovingienne, dans la décoration et dans la sculpture d'ornement, comme une explosion du sentiment personnel celtique. On sent que les instincts primitifs de la race, refoulés par l'art officiel, par l'art urbain et aristocratique de l'époque gallo-romaine, n'ont pas été complètement anéantis dans les masses profondes du peuple. Quelques monuments chrétiens et mérovingiens trahissent une véritable barbarie, si on compare l'état de civilisation qu'ils représentent, à la culture de Rome, encore bien supérieure, même dans sa décadence, à tous ces essais. Mais cette barbarie, dont ces essais sont les témoignages, n'est pas une

Jubainville, Les Celles el les lanfjues celtiques, leçon douverlure du cours de lang:ue et littérature celtiques fait au Collège de France, 1882, in-8", et Celtes et Germains, étude grammaticale Extrait des comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions. 1886. p. 316-325"! : Gaston Paris, Littérature française du moyen âge. p. 8; Ernest Lavissc, Études sur l'histoire d'Allemagne (Revue des Deux-Mondes, juillet, 1885, p. 390 et suivantes'. 1. Dictionnaire raisonné d'architecture, t. VIII.

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barbarie quelconque. C'est toujours celle que les Romains avaient rencontrée en Gaule au moment de leur arrivée, qu ils avaient contenue et qui reparaissait au moment de leur retraite. Elle a laissé son empreinte sur de nombreux monuments de l'époque mérovingienne et même carolingienne; et c'est ainsi que les principes primordiaux de l'art gaulois, mélangés aux principes de l'art germanique, et après s'être amalgamés avec eux, ont pu fournir une contribution appréciable au total général des éléments qui ont constitué le style roman en préparant la substance de l'art gothique.

Pour apprécier, dans le caractère général de notre art national, la part de Rome et de la Gaule romanisée, j'emprunterai d'abord l'opinion du plus enthousiaste admirateur du génie latin. Les droits de Rome auront donc été défendus devant vous par le plus habile des avocats, et nul ne pourra prétendre qu'ils aient été sacrifiés.

L'abbé Cochet, après avoir parlé avec dédain de l'art gaulois antérieur à la conquête, s'exprime ainsi dans sa. Normandie souterraine (p. 54) : « Puis, tout à coup, ce peuple change ; en quelques années, dans l'espace d'un siècle, la face du pays se renouvelle totalement. Un vrai miracle s'opère ; ces pierres brutes se changent en hommes civilisés ; une région inculte et forestière devient le jardin d'une riche colonie agricole. Ce monde de granit s'amollit au contact des arts, et une haute civilisation brille là où avait régné une sauvagerie séculaire. La conquête romaine apparut dans la Gaule comme un immense bienfait. Elle fit faire à ces hommes arriérés un pas de géant dans la voie du progrès; elle avança de dix siècles la marche de l'humanité. Elle dut produire sur les rudes et agrestes populations de la Gaule l'elTet que produisit l'Espagne sur les Indiens du Nouveau-Monde. Les Romains enlevèrent à ces peuples généreux et sauvages leur fougueuse et indomptable liberté, mais, en échange, ils leur donnèrent les arts, le commerce et l'industrie. Ce fut avec des chaînes d'or que Rome attacha le Gaulois à son char de triomphe. L'humeur chagrine de Tacite a pu flétrir les bienfaits de la conquête, mais, nous qui ne trouvons plus que les cendres refroi-

dies des vainqueurs et des vaincus, nous ne savons prononcer sur leur tombe entr'ouverle que larrêt de la justice ou Thymne de la reconnaissance. Les Romains apportèrent tout avec eux dans la Gaule : architectes, sculpteurs, peintres mosaïstes, graveurs, potiers, verriers et écrivains. Des légions ouvrières suivaient les légions armées. »

La transformation de la Gaule fut consommée de Tan 50 avant notre ère à Tan 70 de Jésus-Christ. La nationalité gauloise fut détruite, la religion druidique abolie. Il n'y eut plus de Gaulois, mais des Gallo-Romains. « La Gaule entra alors », suivant les expressions de Jules Quicherat, « dans une période de paix et de « félicité qui ne s'est pas renouvelée depuis, même pour la France « moderne. » La Gaule rivalisa de splendeur avec Tltalie.

Je ferai défiler devant vos yeux, à l'aide de la photographie, un grand nombre de témoignages de cette splendeur. Vous en examinerez les monuments de sculpture et vous reconnaîtrez que A"iollet-le- Duc a eu raison de se montrer sévère pour eux. « Laissons de côté, dit Viollet-le-Duc, l'intérêt archéologique qui s'attache à ces débris; considérés comme œuvres d'art, ils ne causent qu'un ennui et un dégoût profonds' ».

Tout ce qu'a dit A'iollet-le-Duc à ce propos est très vrai et très juste. Il ne faudrait pas cependant exagérer ni aller plus loin. Je vous ai rappelé déjà que la sculpture gallo-romaine posséda une certaine originalité relative et que, malgré les défauts justement signalés, malgré les erreurs d'une civilisation factice, aucun art n'eut peut-être sur le sol de la Gaule un épanouissement aussi complet que l'art romain ; aucun ne légua à la postérité de plus nombreux témoignages de son existence, aucun n'aurait pu prétendre à devenir la source principale de tout art postérieur; aucun n'était plus désigné que lui pour être et demeurer le fondateur d'un art occidental définitif, s'il avait pu s'entendre avec les nouveaux maîtres du territoire comme il s'était entendu avec les propriétaires précédents.

Mais un phénomène étrange apparut alors. Une sorte de solution de continuité se produisit dans la tradition latine. Quelqu'abondante qu'ait été la semence laissée par le génie gallo-romain sur la terre

1. Viollet-le-Duc, Dirlionnaire nusonnè (rArrhilerlure, (. VIII, ]>. 103.

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labourée par les Barbares, on peut remarquer, qu'après l'orage ce nest pas, parmi les plantes surgissantes, la semence romaine qui germa le plus facilement. Le monde occidental, qui s'était endormi païen et romain, se réveilla chrétien et barbare. Cette métempsycose était la conséquence naturelle des fautes et des vices de la société antique constituée par les Romains.

L'art romain ne s'était acclimaté dans aucun des pays où il avait été apporté par les armes. Il était resté partout le produit d'une importation violente, d'une intrusion militaire. En particulier, il n'avait pas jeté de racines dans le sol gaulois. Il ne s'était pas mêlé par des alliances fécondes et de productifs croisements aux essences gauloises ni aux éléments de la civilisation celtique. Il était resté brutalement impénétrable, froidement inexorable, maintenant, comme la loi romaine, son impassible pureté doctrinale au milieu des mœurs différentes et mobiles des peuples dominés par lui, sans vouloir tenir compte d'aucune transformation sociale. Incapable de cette souplesse, dont l'art grec pénétré par l'art oriental se montrera susceptible pour répondre, dans les conditions les plus diverses et sous les climats les plus différents, à tous les nouveaux besoins de l'humanité devenue chrétienne, l'art romain, même à l'époque païenne, n'avait pas su se plier aux habitudes des peuples septentrionaux, ni pénétrer profondément leurs masses. C'était un art administratif et ofTiciel, tout conventionnel qui, des bords de la Méditerranée aux derniers rivages de la Calédonie, répétait, reproduisait partout, comme un mot d'ordre, le même type uniforme, le même modèle réglementaire avec l'exactitude d'une machine et la puissante force d'impulsion d'une bureaucratie militaire. C'était un art de fonctionnaires destiné uniquement à un milieu social très restreint, compris par les seuls adeptes de la franc-maçonnerie municipale et gouvernementale si savamment organisée par les Romains avec la complicité de l'aristocratie gauloise; c'était un art superficiel que je ne saurais mieux définir qu'en empruntant à M. Gaston Paris ce qu'il a dit de l'épanouissement littéraire des Gaules, si éblouissant pendant les cinq premiers siècles de notre ère : « Toute cette littérature d'écoles, d'académies et de salons, ne pénétrait pas dans le peuple et ne devait servir en rien à l'avenir » ^. Ce jugement s'ap-

l. G. Paris, Manuel d'ancien français. La litléralure f'rant;aise an nioi/en âj/e, Introduction, p. x.

plique absolument à Tart de la même époque, et plus d'un passage de la belle introduction du Manuel crancien français éclaire par des reflets l'histoire des origines de l'art septentrional.

Il est certain qu'au moment de la chute de l'empire romain, de tous les éléments destinés à former l'art de l'avenir, le style galloromain était incontestablement le plus considérable et paraissait naturellement devoir être l'agent le plus actif de la prochaine combinaison à intervenir. II n'en fut rien cependant. Un réactif puissant changea tout à coup la nature du milieu où l'art gallo-romain avait vécu. Ce réactif fut, à mes yeux, l'introduction de l'élément barbare, qui s'unit avec l'élément celtique, avec l'élément gaulois, et, pardessus la tête de l'école latine, tendit la main à l'école néo-grecque.

Cependant, si l'esthétique et l'essence de la sculpture galloromaine sommeillèrent en quelque sorte pendant le haut moyen âge et n'eurent pas une importance proportionnelle au nombre et à la qualité des modèles qu'elles avaient laissés, elles ne disparurent jamais entièrement. Dès les premiers temps romans, sous l'influence néo-latine des cloîtres, elles retrouvèrent partiellement, pendant la Renaissance monastique, une certaine vigueur et se ranimèrent concurremment avec plusieurs autres principes tout dilTérents. Dans certaines provinces, comme la Bourgogne et l'Auvergne, l'inspiration fut directement et quelquefois uniquement demandée aux éléments gallo-romains.

11 ne faudra non plus janiais oublier que, seule, la vraie école gréco-romaine et gallo-romaine avait été sincèrement et absolument dévouée à la statuaire, et que c'est vraisemblablement à son influence et à son patronage que nous devons d avoir échappé en France à la fureur iconoclaste de l'empire grec et à quelques-unes des conséquences de cette folie. Mais vous constatei^ez qu'à toutes les époques, depuis l'entrée en scène des peuples nouveaux, ces éléments eurent une action beaucoup plus négative que positive, beaucoup pluscoërcitive que rénovatrice ; qu'ils professèrent uniquement la discipline et n'ont jamais apporté l'émancipation, ni encouragé la liberté, ni servi le progrès, ni préparé l'avenir.

On a appliqué répilhète de latine à la forme que revêtit l'art romain et gallo-romain dans la première société chrétienne de rOccidenl. C'était la pensée païenne simplement baptisée, restée d'essence romaine, relativement rajeunie par une interprétation timide et modeste, retrempée dans un sentiment originairement populaire et démocratique. Le lype de cet art se trouve réalisé à Rome, dans une partie de la décoration des catacombes et dans celle des premières basiliques, ainsi que dans l'ornementation des plus anciens sarcophages chrétiens. Né vieillot et caduc, il se développa cependant assez rapidement en Italie et conserva quelque temps une personnalité relativement distincte, en concurrence avec un rival puissant, avec l'art gréco-oriental, qui devait bientôt sallier à lui et tendre à le supplanter, même sur la terre italienne. Ce style dit latin régna sur tout le bassin de la Méditerranée, en Afrique, dans les Gaules. Il a laissé chez nous, surtout en sculpture, d'assez nombreux monuments pour que nous puissions l'étudier complètement. C'est à lui et à son inspiration immédiate et directe qu'appartiennent les innombrables sarcophages chrétiens originaires du sud-est de la France, tellement semblables à ceux de Rome, qu'on distingue difiicilement, à Arles, ceux qui seraient le produit direct du travail romain de ceux qui proviendraient des ateliers gaulois.

C'est du même art latin plus ou moins pur que relèvent quelques autels de marbre, seuls vestiges échappés à la disparition des édifices où ils avaient été dressés. C'est à lui que se rattachent quelques chapiteaux en marbre ayant survécu aux basiliques chrétiennes des v"^ vi^ et VII" siècles, ainsi que quelques tombeaux mérovingiens. Il a inspiré également des œuvres d'orfèvrerie.

Héritier direct et immédiat des principes de l'art gallo-romain, cet art dit latin a donc reçu chez nous un développement assez considérable qui nous permettra de lui donner, dans nos démonstrations graphiques, une part proportionnelle à son importance historique. Nous pourrions d'ailleurs, au besoin, comme on l'a essayé tant de fois, éclairer la période latine de l'art des Gaules à l'aide des beaux

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travaux consacrés par les éruclits et par les artistes à la même période en Italie. Nous ne le ferons pas, toutefois, sans précautions et nous nous garderons de prolonger trop tard par la pensée la durée des influences purement latines sur le sol de la France, de même que nous éviterons de les y faire débuter trop tôt.

La sculpture, chez nous, dès les temps mérovingiens, surtout la sculpture d ornements, la seule qui fût coui'amment pratiquée, témoigne déjà, par son travail, d'un sentiment particulier, même quand elle imite le modèle gallo-romain. Ce sentiment est peut-être produit moins par une déformation inconsciente et maladroite du type gallo-romain que par une transformation volontaire et une vague orientation dans un certain sens, dans le sens de l'art grécooriental, dans le sens de cet art qui va devenir le style et le caractère byzantin de Ravenne. La feuille du chapiteau, par exemple, ne se détache plus de la corbeille de celui-ci ; elle le tapisse presque entièrement et se profile, maigrement et souvent sèchement, suivant un contour plein de raideur. A la place d'une exécution flasque, lourde et molle, on voit apparaître le style serre, plat, en façon de gravure, de l'ornement byzantin. Cette tendance est universelle et manifeste en Gaule comme ailleurs.

Vous verrez, notamment, comment toute une école de sculpture très considérable, celle à laquelle nous devons la vaste famille des sarcophages chrétiens du sud-ouest, émane presque uniquement, ou tout au moins principalement, par l'inspiration, et j'oserai presque dire par l'exécution, de l'influence néo-grecque. Dans le double mouvement qui portait à la fois l'Orient et l'Occident vers la même esthétique, je pense qu'il y eut plus qu'une simple simultanéité fortuite de sentiments. Ce fait se produit en même temps que les vagues instincts de l'ornementation gauloise originelle se réveillent en apparaissant sur les sarcophages de Poitiers, et que, de toutes parts, les éléments de l'art barbare, c'est-à-dire des peuplades germaines, commencent à se faire jour et à étaler partout leurs naïves, exubérantes et fantaisistes conceptions. La sculpture, d'ailleurs, ne serait pas le seul témoin, ni même le témoin principal, à invoquer en faveur de cette opinion. Dans l'architecture latine, italo-chrétienne, dont ces ornements sculptés ont dû faire partie, le procédé de construction, l'appareil reste latin, exclusivement latin. Mais il me

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semble que, dans une certaine mesure, pour quelques édifices de l'époque examinée, l'aspect général des élévations découle d'une pensée issue dune source différente. On avait déjà vu quelque chose de cela à Byzance et en Orient ; on va le voir bientôt à Ravenne.

Pourquoi, après tout, ne rencontrons-nous pas chez nous des spécimens bien nets de la basilique complètement latine ? Pourquoi sommes-nous obligés d'imaginer un type qui a existé, je veux le croire, mais qui ne s'est peut-être pas produit dans des conditions d'identité absolue avec les monuments italiens qui nous servent à le forger? Pourquoi les seuls monuments bien authentiquement mérovingiens semblent-ils, par certains côtés, sensiblement étrangers à la forme basilicale purement romaine et paraissent-ils inspirés d'une pensée parallèle, mais différente, par exemple, de la forme orientale gréco-syrienne ou de la forme byzantine qui s'en rapproche, comme, à Ravenne, le tombeau de Galla Placidia.

D'où donc procèdent, comme forme générale, le temple Saint- Jean de Poitiers, l'hypogée de la même ville, découvert par le Père de la Croix, la crypte de Saint-Laurent de Grenoble? Est-ce du plan latin des basiliques de Rome? Pourquoi Jules Quicherat, dans sa Restitution de réalise de Saint-Martin de Tours, établit-il que, dès le v" siècle, la silhouette profilée sur notre ciel par les monuments inspirés de l'art latin s'est déjà notablement altérée ' ? Pourquoi la ligne horizontale unique et dominante est-elle déjà abandonnée? Pourquoi la ligne verticale, qui sera plus tard si familière à notre architecture française, commence-t-elle à s'indiquer, à s'affirmer et à réclamer sa place au soleil et surtout à la pluie?

Pourquoi aperçoit-on cet étagement, cette arx, cette machina dont les textes nous avaient conservé le souvenir et dont Quicherat nous a rendu le sens graphique et limage? Ce n'est certainement pas l'art gallo-romain, l'art exclusivement latin, sans alliage étranger, quia inspiré le procédé de la tour-lanterne dont fut surmonté le carré du transept de nos églises, au moins depuis la construc-

1. Restitution de la basilique de Sainl-M.irtin de Tours, d'après Grégoire de Tours, et les autres textes anciens. Rei'ue archéologique, 1869, et Mélanges d'Archéologie et d'Histoire, t. II, 1880. p. 45.

lion de la basilique de Saint-Perpétue '. Écoutez le maître : « Beaucoup d'églises de la Gaule présentèrent à leur transept depuis la fin du V* siècle une disposition qu'on ne retrouve pas dans les basiliques d'Italie, mais qui paraît avoir été celle de certaines basiliques à Constantinople et dans d'autres grandes villes de l'Orient. Saint-Jean d'Ephèse et les Saints-Apôtres de Constantinople, l'église de Bethléem, en étaient des exemples^ «.

Je n'oublierai pas non plus les arguments que M. Albert Lenoir nous fournit dans son beau livre de V Architecture nïonastique, sur quelques ressemblances entre nos monuments orientaux et les conceptions de l'Orient byzantin. J'aurai bien garde surtout d'omettre les conclusions si formelles présentées par M. le Marquis de Vogué sur l'évidence du contact plus ou moins immédiat, dans les six premiers siècles de notre ère, entre la Syrie et notre Gaule, au sujet de la forme des édilîces et de leur décoration sculptée.

Les conséquences de la découverte de Jules Quicherat, qui toutes n'ont pas encore été prévues, seront considérables, et je désire faire profiter l'histoire de la sculpture du bénélice d'un raisonnement par analogie. Comprenons-nous bien, cependant. Je ne veux pas méconnaître les indiscutables liens de parenté qui existent entre nos premiers édifices religieux et la conception purement latine de la basilique. Je ne nie pas non plus que les matériaux latins tout travaillés n'aient passé fréquemment du temple païen à l'église chrétienne. J'irai même plus loin. Je suis prêt à proclamer la pénétration réciproque et contemporaine de l'art gréco-oriental lui-même par l'art latin, et la vulgarisation à peu près universelle, à un moment donné, même en Orient, surtout en Afrique, de la basilique dite latine. En un mot, je reconnais que l'embryon d'où est sortie l'église romane avant de devenir elle-même l'église gothique, a certainement participé du plan basilical, mais j'estime que ce fut par un efFet peutêtre aussi réflexe que direct. Cette communication, pour être mora-

1. Même sans tenir comple de la découverte de Jules Quicherat, Uuprich- Robert avait, lui aussi, déjà entrevu cette vérité quand il a dit, dans la 12" livraison de son Arcliitecture en Normandie : « Quelle a été l'origine des tours centrales? Elle ne peut être latine, car les murs des basiliques, beaucoup trop faibles pour recevoir une conslruclion quelconque au-dessus de la croisée, n'en avaient pas. »

2. Jules Quicherat, Mélanges d'Arch. et d'IIisL. t. II. p. 408.

16 LES ORIGINES DE e'aHT (lOTHIQLE

lement indiscutable, même chez nous, et absolument vraisemblable d'après les descriptions littéraires d'Ausone, de Sidoine Apollinaire et de Grégoire de Tours, n'est pas, comme on l'a supposé, ce qui est le plus facile à démontrer, à l'aide de monuments sortis les uns des autres, par une progression continue et naturelle. Nous ne pouvons pas dire à quelle époque précise cette affirmation complète et exclusive de la pensée latine s'est manifestée avec le plus d'évidence. Est-ce au début de la conversion de la Gaule ? Ce que M. Edmond Le Blant ^ nous apprend de l'existence de certaines hypogées du m*' et du iv'' siècle, ce qu'il nous révèle des premières influences liturgiques grecques ^, ce que nous savons des innovations inaugurées déjà par la construction de l'évêque Perpétue sur le tombeau de saint Martin, tout cela n'est pas de nature à nous faire répondre affirmativement. Est-ce à la fin de cette période? Alors pourquoi plusieurs monuments immédiatement subséquents et authentiquement carolingiens qui nous sont parvenus et qui n'ont pas cessé d'être en relations de cause et de conséquence avec les monuments romans, sont-ils, eux, presque uniquement en rapports, non pas avec l'art latin, mais avec l'art grec pénétré par lart oriental, c'està-dire avec l'art byzantin?

« Constantin, dit Jules Quicherat ^, avait fait construire en l'honneur de la Vierge, à Antiocho, une église à huit pans, appelée le Temple cVor, qui paraît avoir été le prototype des églises polygones de l'Occident. Le plus ancien monument de ce genre, parmi ceux qui nous intéressent, est la cathédrale d'Aix-la-Chapelle, bâtie,

1. Inacriplions chrétiennes de la Gaule, t. I, p. 270 et suivantes. Le mot de marlyriiirn qui, dans les écrits des saints Pères, désiji^ne les premiers édifices du culte chrétien, n'existe plus dans la langue à l'aide de laquelle Fortunat et Grégoire de Tours décrivent les constructions nouvelles des basiliques à éléments latins.

2. Edm. Le Blant, Inscriplinns chréliennes île In (iaule, t. Il, p- 164, note. <( La mention de double espoir dont nos marbres de la '\''iennoise portent l'empreinte se retrouve dans les antiques prières de l'église greccpie que nous donne saint Irénée... Je ne puis me défendre de remarquer cette analogie d'expi-ession qui semble concourir à montrer, dans une part importante de nos formules épigraphiques, l'influence de l'évêque grec qui nous apporta l'Évangile. Rien ne prouve mieux l'antique possession des liturgies orientales dans la Viennoise. »

3. Mélan(f es d'Archéologie et d'Histoire, t. II, p. 493. Cf. également All)ert Lenoir, Archilectiirp monnsliciue, (. II, p. 26, 27, 28.

t.lvS ORIGINKS DE LART COÏIIIQUË 17

parortlre de Charloniagne, dansles dernières années du viii'-'siècle

\.'nrchitec1ure romune s'annonce dans cet édifice par l'emploi systématisé d arcs doubleaux dans les voûles. Mais, par l'absence de contreforts, par le rapport des cintres à leurs piédroits, par le rcmplage introduit dans les baies du premier étaj^e sur roctoj^^one, // procède de l'archi/ecfure hijzanline. »

Je tâcherai de vous expliquer tout cela. \ oici mes conclusions : Pour larchileclure comme pour la sculpture, la source latine, dès les derniers temps mérovingiens ou dès les premiers temps carolingiens, n'était, dans le domaine des Gaules cpie j'ai à étudier, ni unique, ni pure; elle n'était même pas le principal aliment des idées. Cette source latine, elle a existé. Je répète que je saurai lui faire la part à laquelle elle a droit. Mais je suis obligé de constater qu'elle n'a pas dominé exclusivement, même au début. Je m'aperçois que la Gaule, où tant de ferments différents s'élaborent obscurément avant de former la substance et la pâte de notre art national définitif, la Gaule s'éloigne de tout ce qui rappelle encore trop l'art païen. L'art romain, même purifié par le baptême, ne lui est pas entièrement sympathique. Des obstacles moraux ont dû s'opposer à la fusion complète et immédiate du christianisme et de l'art gallo-romain. En tout cas, je vous prouverai par des monuments que c'est vers lOrient, ou vers les contrées qui en ont reçu la doctrine, que la Gaule porte le plus volontiers ses regards. C'est vers les bords hellénisés de l'Asie que de secrets instincts la guident. Vous constaterez quelle se pénètre d'éléments ethnographiques venus de Syrie. Vous verrez enfin quelle prend part d'assez bonne heure au mouvement qui doit l'aire aboutir le style byzantin, en former, à un moment, l'art régulateur de 1 Europe et préparer en lui le principal facteur de la culture de laA^enir.

\'ous reconnaîtrez avec moi que l'art gallo-romain, et même 1 art latin à sources purement méridionales qui en résulta, n'eurent pas, à compter de l'époque méroxingienne, une part active dans le mouvement des idées. Ces deux arts restèrent, bien entendu, le conseil des architectes, des constructeurs et surtout des sculpteurs. Ils continuèrent en Gaule à être seuls les dépositaires de la théorie, l'es seuls représentants autorisés et officiels de la science. Le premier d'entr'eux fournit d'abord, comme nous l'avons vu, des matériaux

CitiuA.iui). Le(:u.\s. -

18 LliS OKlGÎNES DE L ART GOTlIlyLlî

tout ouvrés : il continue ensuite d'imposer vaguement le prolil de ses moulures, le système de ses proportions et de ses règles. Il reste le grammairien honoraire d'une orthographe qui était chaque jour violée de plus en plus. Mais, bien que les monastères récents aient dû tendre à recueillir et à conserver la tradition de la forme latine en même temps qu'ils ouvraient leurs portes aux restes littéraires de la culture antique, cependant ni l'art gallo-romain, ni l'art latin, ne me paraissent avoir exercé une action dirigeante.

A partir du iv" siècle, leur force d'expansion diminue, leur propagande, peut-on croire, est entravée. Ils existent; ils sont encore en honneur; ils ont leurs adeptes; mais, semble-t-il, ils ont plutôt à défendre leurs principes qu'à les répandre. Le souille qui les a portés jusque là ne les soutient plus. Ils ne sont plus les visibles agents dune puissance morale occulte. Serviteurs d'un régime déchu, ils n'ont pas l'air d'être entrés dans le nouveau mouvement social, d'en satisfaire les instincts, d'en épouser les sentiments et de marcher avec lui d'un même pas. Ils continuent à s'immobiliser et à regarder en arrière. Pendant ce temps, une force centrifuge, bien plus puissante que la force centripète qu'ils exercent, entraîne l'Europe dans une nouvelle voie. Avec Constantin, la capitale de l'empire abandonne le vieil Occident latin et se porte à la frontière orientale.

L'art grec, se détachant de sa bi^anche purement européenne, et par des combinaisons avec l'art asiatique, est arrivé à produire un ensemble de conceptions capables de satisfaire les nations chrétiennes les plus diverses. Alors, devant l'incurable immobilité de l'art latin, devant son inaptitude complète à toute transformation, l'art gréco-oriental, bien différent à ce moment de ce qu'il deviendra plus tard, sous l'influence d'un hiératisme excessif, l'art grécooriental pi-end la tête du mouvement et concilie dans une juste mesure le respect du passé et les aspirations de l'avenir.

Ces conclusions étaient déjà celles de M. Bayetdans ses Recherches pour serv. à Ihist. de hi peinlure el de la sculpture chrétiennes en Orient*. M. Bayet est obligé de contester à l'art latin la pureté et la spontanéité de ses inspirations, même aux premières heures de sa nais-

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