‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 2)Chapitre 40 sur 140 · Normandie souterraine, p · texte numérisé non relu

Normandie souterraine, p

182 l\\rt barbare

ont inondé nos contrées aux ba? temps de l'Empire et déposé sur le sol que nous habitons le germe du monde féodal et d'une société nouvelle.

Sous le titre, Recherches Historiques sur les Peuples de race ieutonique qui envahirent les Gaules au V'' siècle, et sur le caractère (les armes, des boucles et des ornements recueillis dans leurs tombeaux, particulièrement en Picardie^, le docteur Rigollot a composé un travail très important, dans ses conséquences archéolo,i,nques et philosophiques C'est une étude quil faut lire en s'éclairaiit de toutes les découv(M'les ultérieures qu elle a facilitées, et sans s'arrêter aux détails et aux particularités qui peuvent n'être pas restées au courant de la science.

C'est, toute proportion gardée, comme les travaux d'un Léon de Laborde qu'il ne faut pas lire avec la loupe d'un Doiiet d'Arcq. Toute une génération déruditsn'a rien compris aux vues grandioses et au génie de l'histoire de l'art qu'avait le mai'quis de Laborde. Elle a passé son temps à corriger des fautes de lecture, mais n'a rien ajouté à ses révélations et ne les a même pas comprises.

Le témoignage du D"" Higollot est bien précieux et voici pourquoi : le I)"" Rigollot dont les heureuses et hardies démonstrations ont tant contribué à faire avancer la science dans le domaine de l'histoire des civilisations barbares, le D"^ Rigollot était, en esthétique, un vieux doctrinaire attaché aux doctrines pédagogiques les plus réactionnaires et les plus invétérées.

En voici la preuve :

<■ C'est de cette grande invasion (des Barbares . dit le D' Rigollot, que date l'anéantissement de la civilisation ancienne et la destruction de tout ce qui pouvait en conserver le souvenir. Alors commencent les temps ol^scurs appelés moyen âge, où tout fut informe, incorrect, barbare, et l'ignorance si absolue qu il fallut près de mille ans à l'espèce humaine pour qu'elle parvint, à grand peine et avec le secours des débris de l'antiquité, peu à peu rappelés au jour, à reconquérir ce qu'elle avait possédé dans les âges antérieurs de savoir et d'intelligence. ■>

Il n'y va pas de main morte le bon D' Rigollot. C'est un classique intransigeant. Ecoutez-le encore :

I. Mrinoires de la Société des Antiquaires de Picardie, tome ^'II. K*<ôO.

L ART BARBARE

« Dans les arts du dessin, le goût noble et pur que la Grèce avait transmis à l'Italie, que les Gaulois avaient reçu des Romains, ce style qu'on appelle classique, et qui ne reparut en Europe que lorsque la lumière de la Renaissance eut enfin dissipé les ténèbres de la barbarie, avait fait place à un goût bizarre, à des formes étranges d'un aspect nouveau, à des ornements capricieux tout à fait comparables à ces dessins grossiers que les sauvages de l'Amérique ou de rOcéanie tracent sur les armes et le peu d'ustensiles dont lis se servent. Ce caractère est empreint sur toutes les productions du moyen âge ; on le trouve partout où est venue à l'ouvrier la pensée d'embellir, de quelque manière, l'objet qu'il fabriquait : sur les bijoux dont se paraient les femmes ou les Rois, sur les enluminures des manuscrits, sur les broderies des étoffes, sur les sculptures des porches des églises ; et il leur imprime un cachet tout particulier, en opposition complète avec celui des œuvres de l'antiquité. C'est ce qu'on a exalté outre mesure dans ces dernières années et ce qu'on a désigné sous le nom, à notre avis très impropre, d'art chrétien ». C^ci c'est un coup de patte pour Lassus, pour Didron, pour VdoUet-le-Duc et pour tous les amis du moyen âge. Les Annales archéologiques de Didron, qui paraissaient depuis 1844, agaçaient horriblement les classiques ^

« On retrouvera, ajoute le D"^ Rigollot, dans la forme, dans le dessin, dans l'ornementation des objets divers que nous décrirons — curieux débris des tribus encore païennes de la famille Teutsch, — on retrouvera le germe incontestable et les éléments réels de ce style appelé septentrional, germanique, Scandinave ou gothique, qui remplaça pendant longtemps, dans notre Occident, les heureuses inspirations de l'art hellénique. »

Bravo! Le bon docteur n'aime pas cet art^ pour lui abominable, du moyen âge ! Il aime l'antiquité, et son amour pour cette période historique lui fait percer à jour et détruire la mensongère généalogie qui prétendait rattacher, sans interruption et sans secousse, l'art gothique et l'art français à la seule souche gallo-romaine.

Félix culpa, heureuse erreur ! bienfaisante manie ! Cette franche hostilité vaut beaucoup mieux que cette hypocrite indifTé-

1. Annales archéologiques publiées par Didron aine et Ed. Didron, 1844- 1881. 28 vol. in-4°.

184 LART BARBARE

rence qui consistait à faire considérer lart du moyen âge comme une simple décadence de l'art antique, comme une décomposition spontanée de cet art, comme un entracte dans le drame du développement humain, comme un interrègne de l'immuable royauté de l'art méridional, comme une sorte de paralysie temporaire.

Ce brave D"" RigoUot est un justicier. Il a appliqué à l'histoire de l'art sa clairvoyance de chimiste et de chirurgien anatomiste.

Il a senti et compris un des premiers qu'un étranger s'était glissé dans la famille de l'esthétique latine, et il a pris soin de le démasquer, de l'isoler, de l'expulser.

11 a bien vu et deviné que l'art gothique, dès ses premières manifestations, n'était pas uniquement le produit d'une décomposition, mais qu'il était en même temps le développement embryonnaire d'un organisme.

Et il a demandé à l'archéologie de lui révéler le principe, le inhrion générateur de cet organisme.

Ce principe, c'est le tempérament barbare, c'est l'élément aryen, indo-germanique, et en matière d'art c'est la construction et la décoration qu'il a appelées teutoniques, décoration qui s'esl mélangée avec la vieille ornementation celtique, sortie des mêmes origines orientales.

La civilisation barbare dont parle le D'' Rigollot est celle qui a trouvé sa plus haute expression dans l'art de l'Irlande, de la race anglo-saxonne, de l'Islande, dans la calligraphie carolingienne et dans l'art Normand, dont la tapisserie de Bayeux est une des dernières et des plus hautes expressions. Il ne devrait donc pas la mépriser cette civilisation, mais nous savons que c'est un classique enragé et cela augmente l'impartialité de ^on jugement.

Bien des doctrines de détail exposées par le D"" Rigollot ont vieilli. Mais le point essentiel subsiste :

Retrouver dans les monuments enfouis dans le sol la confirmation des données de l'Histoire et expliquer, par cette civilisation barbare reconstituée dans son tempérament, le développement ultérieur de l'art du moyen âge.

Le D'' Rigollot, dès ISr^O, a compris l'un des premiers combien était important le facteur barbare, dont on n'avait pas voulu tenir

l ART BARBARE

compte jusque là et qui a été, au contraire, le plus actif et le plus fécond des coefficients de Fart comme de la civilisation moderne.

Les fouilles de M. Moreau dans le département de l'Aisne à Garanda et h Sablonnières^ ; celles de M. Delamain à Herpès, et beaucoup d'autres fouilles pratiquées un peu sur tout l'ensemble du territoire français, ont apporté des documents complémentaires et nouveaux, qui ont permis d'établir une doctrine sur l'art barbare. Les objets 'recueillis sur les points les plus ditTérents ont une similitude qui indique une source commune. Et c'est surtout sur les fibules que se montre la capricieuse et fantastique imaj^ination des artistes barbares.

Les bijoux barbares émanaient d'une industrie nationale.

Ils manifestaient l'existence d'un état d'esprit particulier, d'une psychologie spéciale, d'un milieu ou d'un monde ethnographique supposant une éducation lente, concentrée en quelque sorte et accumulée, de certains principes décoratifs.

C'est le produit de la vieille incubation indienne et asiatique, produit parti d'un point .qu'on ne peut pas désigner avec précision, parce qu'il flottait au gré des migrations. Il est certain que tous les peuples d'origine aryenne ont puisé à un trésor commun.

Je crois que les Scandinaves y ont directement puisé.

L'étude de l'ornement contribuera peut-être à fixera quel degré de proximité les Scandinaves se trouvent vis-à-vis du type primordial. Il pourra servir à déterminer quel est leur rang dans la famille indo-germanique.

Si, à propos de l'art décoratif des tibules wisigothes et ostrogothes, nous allons chercher une origine au delà de Constantinople, — et nous y sommes bien forcés à cause du trésor de Nagy- Szent-Miklos, — nous remontons par la force des choses à la Perse et à l'Inde, que nous sommes amenés à considérer comme ayant pu être le point initial commun à tous les arts barbares et le centre de rayonnement de l'élément décoratif aryen.

1. Album Cai\in(la, Fouilles de Caranda, Arcy-Sainte-Restitue, Triij;ny, Breny, ArmenLières, Chouy, Aiguisy, Nampteuil-sur-Muret, Villa-d'Ancy, Chassemy, Cys-la-Conimune,Saint-Audebat, Grévières-de-Ciry-Salsogne. Fèreen-Tardenois, Xanteuil-Xotre-Dame, 187.3-J896, 19 fasc. in-4° et 2 vol. in-8,'' 2-9 pi.) (Non mis dans le commerce).

L ART BARBARE

Byzance, me direz-vous, a pu connaître et pratiquer ces arts d"esscnco persane et indienne. Sans doute, elle les a pratiqués. Mais faut-il faire de Byzance le point de départ unique de la propagande? Je ne le crois pas.

Kn effet, si Byzance avait été le point de départ, pourquoi le goût, pourquoi l'accent oriental serait-il, chez les Scandinaves et les simples Germains, plus fort dans la copie que dans Toriginal?

Pourquoi chez eux cette verdeur primesautière? cette vigueur dexécution? cet emportement génial et spontané?

Chez les Scandinaves et chez les Germains, cet art est, à mes yeux, un art de race, sorti de principes nationaux, fixés dans le sang, faisant partie du tempérament du peuple.

Ui\ art appris à Byzance aurait une toiit autre tournure. Il serait d'abord moins byzantin que son modèle et partant moins oriental. Le caractère profondément oriental de Tart germanique des fibules proclame que la source de cet art a été plus orientale que ne l'aurait pu être la source byzantine.

Nous pouvons nous fier à l'ornement d'un peuple. C'est un geste irrélléchi, inconscient de la main, un mouvement nerveux, une écriture en "n qui trahit les sentiments de l'âme et qui ne peut pas mentir.

Fig. 10. — Fibulo li'ou\ ce à Gliarnay par M. Baudot.

Les Scandinaves, sur certains points, sont les plus orientaux des Aryas. Preuves : les bijoux de Copenhague au Musée des antiquités du Nord.

C'est le Nord, c'est Textrème nord qui a nourri l'art le plus

L ART BARBARE

exclusivement et le plus jalousement oriental. Donc il n"a pas été prendre son orientalisme à Byzance. Donc, il le tient dune autre source plus directe et plus pure.

Dans les bijoux et autres ornements barbares il faut faire deux divisions principales :

1" Il y a les bijoux et (ibules à verroteries qui sont évidemment ou tout au moins probablement communs à Byzance et aux Barbares et où se reconnaissent une certaine pondération de goût et une certaine sagesse d'imagination (fîg, 10).

Fifi'. 11. — Fibule trouvée à Arcy-Sainte-Restitue collection Caranda 1878).

2" Il y a les bijoux qui portent une ornementation impétueuse jusqu'à l'exagération et à lairolement, sans aucune pondération ni byzantine ni classique, et qui sont en quelque sorte frappés de la folie de la décoration orientale. Je vois là la caractéristique du bijou barbare en contact immédiat, pour son inspiration, avec l'Orient (fig. U).

|8o L ART BARBARE

Donc du VI* au ix® siècle, deux courants, d'essence orientale tous les deux; mais, quoique parfois confondus dans des pénétrations réciproques, ils peuvent se dilTérencier et se reconnaître : le courant que je crois germanique pur, qui a trouvé son développement le plus complet dans Tart Scandinave et qui vient de Tlnde ou qui ressemble à ce qui s'est fait dans l'Inde de tout temps, et le courant également oriental, après ou avant certains contacts passifs ou actifs avec Byzance et qui vient de la Perse et de l'Assyrie. Lart des fibules et de l'orfèvrerie barbare trahit l'existence de ces deux courants.

Un des caractères de lart germanique et Scandinave, tel qu'il nous est révélé par l'art des fibules et des entrelacs, est Vabsence absolue cl' éléments véçfétaux.

Aucune feuille, aucun arbre, aucun vestige de plante dans ce que nous avons appelé, d'après M. Worsaœ, les trois âges du fer, c'està-dire dans la période d'art qui s'écoule du i*''" siècle au xi® siècle.

Le même caractère se retrouve dans la tapisserie de Bayeux. Les arbres y sont un vague composé d'entrelacs.

On me dit : il n'y a pas de date certaine à ces monuments.

C'est une mauvaise chicane. D abord, ils sont tous antérieurs au x'^ siècle et à l'époque qui prépare l'époque romane. Ensuite ils sont tous postérieurs au iv*^ siècle et à la prise de possession de l'Occident par les différents peuples de la famille germanique.

Du IV*' au ix'" siècle, notre sol était habité et foulé par des peuples qui avaient une esthétique conforme à l'esprit des dessins que nous voyons sur les fibules et sur les produits des arts industriels, les seuls, vraisemblablement, qu'ils aient pratiqués avec éclat.

Gela est incontestable.

Je veux bien qu'à côté de ces peuples il y ait eu une nation subjuguée qui protestait contre cette civilisation en s'abstenant.

Mais alors ne venez pas dire que cette culture n'était pas personnelle aux Barbares et qu'elle avait emprunté son essence à l'art romain.

Si la civilisation barbare bravait et défiait l'art romain, elle ne pouvait pas sortir de lui. Elle ne pouvait pas à la fois émaner de lui et en même temps le combattre et lui faire concurrence.

Du vii^ au XI'' siècle, il y a interrègne dans les arts pratiqués par

\.'.\\\r HARtîAHK l8y

les Romains et développement dans les arts pratiqués par les Barbares envahisseurs. — Preuves : Fibules, Miniatures.

Tandis qu'une profonde décadence se révèle dans tout ce qui touche à certains g-rands arts, à ceux qui étaient uniquement pratiqués par les Romains, une*- verve extraordinaire brille dans l'art industriel.

Donc il y avait dans l'Occident autre chose qu'un art latin épuisé. Il y avait une autre source où l'Occident puisait ses inspirations, et cette source c'était la source barbare. Gomment expliquer autrement l'incroyable développement de l'orfèvrerie Scandinave et franque du vi" au ix® siècle ? Comment expliquer l'art des Vikinffs, des Corsaires normands ?

L'art de l'extrême Orient a, pendant un certain temps, jeté un incontestable éclat dans l'Occident.

Ce temps a duré du iv^ au x" siècle.

Les Scandinaves sont les plus indo-germaniques des Barbares, et avec eux les Saxons et les Normands,

Au xi" siècle, les mélanges étaient accomplis. La fusion se fît entre les deux courants, le courant méridional et le courant septentrional, avec une prédominance, au point de vue général, de l'élément barbare et de l'élément septentrional.

C'est ce qui permit au gothique de se dégager du roman sans retoui'ner au romain et en marchant dans une voie parallèle à celle que suivit, de son côté, l'art arabe sorti lui aussi du byzantin, mais inclinant vers un pôle magnétique différent et se laissant diriger par le plus oriental des éléments qui le composaient.

Ce développement a été nouveau et français, mais dans le sens de l'art de l'extrême Orient.

L'enseignement des sciences philologiques veut que nous appartenions à une race aryenne et indo-germanique. Cet enseignement est absolument confirmé par l'archéologie.

Oui, nous sommes des Orientaux — par la race. -— Nous sommes doublement Orientaux à la fois par notre origine celtique et par notre pénétration germanique du iV^ au x" siècle. Nous ne sommes latins et gréco-romains que par l'éducation littéraire.

Nous étions, du vi« au ix'' siècle, bien plus orientaux que les

190 I/ART BARBARE

Romains dont on voudrait nous faire croire que notre civilisation est uniquement issue, tandis qu'elle est née des Invasions barbares.

Donc ils se trompent ceux qui veulent que le seul art quils concèdent aux Barbares soit venu de l'antiquité classique.

Ce nest pas la décoration en bordure des mosaïques de la décadence romaine qui a inspiré aux Barbares le dessin des entrelacs C'est le génie national.

I^es Barbares ont continué de pratiquer chez nous un art qu'ils pratiquaient de temps immémorial en Orient ou dans l'est de l'Europe.

NOTES COMPLÉMENTAIRES

Bibliographie de la 1;)" leçon

Auguste Montié, Les fouilles de Rambouillet , article paru dans le Cabinet de l'amateur, en 1842.

H. Baudot, Mémoires de la Commission des Antiquaires delà Côte-d Or, tome V : Mémoires sur les sépultures des barbares de l'époque mérovingienne, découvertes en Bourgogne et particulièrement à Charnay. Détails très importants sur les mœurs et sur l'industrie des Barbares.

DocTEiu RiGOLLOT, Reclierclies historiques sur les peuples de race teutonique qui envahirent les Gaules au V'^ siècle et sur le caractère des armes, des boucles et des ornements recueillis dans leurs tombeaux, particulièrement en Picardie. Ce très intéressant mémoire contient de curieux documents sur les envahisseurs de la Gaule, sur leur art et sur leur mode de vie. 11 a été publié dans les Mémoires de la Société des antiquaires de Picardie en 18o0, à Amiens (Tome Vil de la collcclion) 7 planches.

SEIZIIvME ET DIX-SEPTIÈME LEÇONS <

Page 1