‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 2)Chapitre 56 sur 140 · LES SOURCES DU STYLE ROMAN · texte numérisé non relu

LES SOURCES DU STYLE ROMAN

DU VHP AU XP SIÈCLE

Mesdames, Messieurs,

Les adhérents de la première heure, les bienveillants collaborateurs de l'œuvre entreprise ici, il y a six ans, que je suis heureux et reconnaissant de retrouver si fidèles — et j'ajoute si nombreux — dans cetle salle, ne seront pas inquiets de la forme de notre entretien d'aujourd'hui, où la démonstration pratique et l'analyse monumentale individuellement appliquées tiendront peu de place. Je consacrerai comme d'habitude la première leçon de l'année à l'exposition de mon programme d'études et à l'affirmation préliminaire des doctrines générales qui résulteront de son développement. Je prie ces amis éprouvés de l'Ecole du Louvre de me laisser la liberté d'allures et de langage à laquelle ils m'ont habitué quand nous sommes en face des monuments, dans une sorte de débat contradictoire. Je les supplie de ne pas s'effrayer de la hardiesse de certains jugements, obligés de précéder le volumineux énoncé des considérants qui les motivent. Nos auditeurs ordinaires savent bien que les preuves leur seront apportées, à bref délai, abondantes, irrésistibles.

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implacables, et qu'on ne réclame de leur affectueuse confiance que quelques jours de crédit.

Encore une prière à ces amis du Louvre. Je leur promets de surveiller de très près ma parole ; mais qu'ils ne se fâchent pas, je les en supplie, si, par malheur, pendant la démonstration, un accent d'amertume, un sentiment de douleur et d'indignation montait malgré moi jusqu'à mes lèvres. Les vérités que je vais soutenir devant eux, et dont je veux leur confier le dépôt, attendent, montre eu main, depuis soixante ans, une audience à la porte de l'opinion publique. La patience humaine n"a pas, comme la patience divine, l'éternité pour corollaire. Pour les individus, comme pour les peuples, une heure sonne à partir de laquelle, même avec le désir de ménager la contradiction, on n'a plus le temps d'ajourner l'accomplissement de certains devoirs ni la revendication de certains droits.

Un mot maintenant à mes nouveaux auditeurs, à ceux qui ne connaissent pas la méthode dont on use à l'Ecole du Louvre. Tous les arts, la sculpture et l'architecture plus que les autres, peuvent être envisagés sous deux aspects différents. Ils comprennent deux parties distinctes, faciles à isoler par la pensée, quoique réunies et inséparables dans la réalité et dans l'exécution. La première partie est la pratique, la structure, la matière, le subsiratum, la chair, en un mol le corps. La seconde partie est le choix de la forme, le style, l'apparence, lépiderme recouvrant le réseau mobile du système nerveux, l'expression, en un mol l'esprit. Je professe ici qu'il faut étudier les arts sous chacun de ces aspects et contrôler les résultats de la première des deux enquêtes par ceux de la seconde, car il peut arriver que le corps soit animé quelquefois d'un esprit qui diffère de lui quant à l'essence.

Au point de vue de la structure, on a beaucoup et très finement analysé la construction romane ; d'admirables travaux inaugurés par Arcisse de Caumont, continués et couronnés par Jules Quicherat et par son école, ont mis notre époque en possession de connaissances très approfondies. Toutes les particularités des procédés de la construction en pierre et toutes les conséquences entraînées par la pratique de ces procédés ont été élucidées d'une façon à peu près complète et que je ne demande pas mieux que de regarder comme

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délînitive. I^a voûte et son histoire, les matières premières et leur emploi ont été interrogées dans leurs moindres détails. Mais c'est presque uniquement à cette enquête, à cette unique source d'information, qu'on a puisé, en archéologie, les renseignements sur les vicissitudes de l'architecture et de la sculpture ; et on a cru que cela suffisait. J'estime qu'il faut concurremment analyser le style, la forme, l'apparence, l'expression, le décor. Vous verrez combien cette seconde méthode d'information simultanément employée peut être féconde; combien elle est plus souple que la première, plus sensible aux nuances, plus facile à manier, et, enfin, comment, sans aspirer à la remplacer, elle la complète.

Cette question de forme extérieure, d'apparence, de style, d'expression s'est posée du premier coup à celui qui avait pour tâche d'étudier la sculpture du moyen âge. Je n'ai pas pu me soustraire à cette obligation. J'ai dû nécessairement me préoccuper de ce crileriiim. C'est lui qui me gujde chaque jour dans l'appréciation des œuvres d'art, et, bien que j'aie restreint l'application de ces procédés à l'analyse de la sculpture, il m'a été impossible, dans bien des cas, de séparer cette dernière de l'architecture. Je serai en conséquence amené quelquefois à formuler des jugements communs sur les deux arts.

Quelque ardentes que soient vos croyances et vos convictions, ne Aous indignez pas si vous me voyez vous présenter sur certains points des solutions nouvelles, parce que je suis allé demander des réponses à des témoins qu'on navait pas encore interrogés. Je ne prétends pas porter atteinte à quelques-unes des vérités déjà conquises. Je demande qu'on n'oppose pas une fin de non-recevoir aux idées que j'apporte, si celles-ci, au premier abord, paraissent, dans quelques cas, en désaccord avec celles-là. La conciliation, qui pourrait ne pas apparaître aujourd'hui, se fera sans doute plus tard. Je n'ai pas à me laisser influencer par les dépositions antérieures à la mienne. Il s'agit pour chacun de nous de produire notre témoignage en toute sincérité et en toute liberté. Qui donc peut se flatter de posséder la vérité tout entière? Les avis les plus contradictoires en apparence ne sont quelquefois que des aspects partiels d'une même vérité vue sous des angles difFérents.

Nous allons reprendre l'histoire de la sculpture à l'endroit où

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nous lavons abandonnée, c'esl-à-dire à la fin des temps mérovingiens, et nous la conduirons jusqu'au commencement du xi'^ siècle. Dans notre exposé nous insisterons principalement sur ceux des éléments de cet art qui, par leur survivance, ont contribué à former l'âme et le corps du style roman et dont le style roman suppose et démontre l'existence. Notre sujet sera donc l'examen et l'analyse de la gestation et du développement embryonnaire de l'art gothique avant son apparition à la lumière, sous la l'orme préparatoire du Roman. Cette étude ne peut manquer d'intérêt, puisqu'elle nous permettra de discerner et de connaître les principes d'origine et les causes premières.

Nous la poursuivrons à la l'ois dans les deux principaux ordres d'idées et de faits dont le style roman s'est inspiré, c'est-à-dire dans l'œuvre de la Pierre et dans l'œuvre du Bois, dans l'expression et dans la tradition des sentiments de la culture méridionale et orientale, aussi bien que dans l'expression et dans la tradition du tempérament septentrional et barbare.

Quand on a mis de coté et longuement examiné. — c'était la lâche de l'année dernière — l'industrie gallo-romaine des sarcophages chrétiens sculptés, industrie si brillante en Provence et à Arles ; quand on a réservé la décoration des catacombes romaines, si imprégnée que celle-ci ait été dans ses symboles de l'esprit grec et oriental; quand on a passé en revue cinq ou six statues, que restet-il à l'art latin, — en dehors de la basilique, au sujet de laquelle on a mené si grand bruit, — que reste-t-il à l'art latin pour prouver qu'une personnalité latine a survécu en Occident, que cette personnalité a pu franchir les plus extrêmes limites de la sénilité et dépasser, avec le iv" siècle, la grande crise d'enfantement de notre monde actuel? La conception de la basilique est-elle, elle-même, une propriété de l'esprit romain ?

Au début de ses développements personnels et même assez longtemps après, l'art byzantin qui. dès l;i fui du ni'' siècle, sous Dio-

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clélien, à Nicomédie peut-être aussi bien qu'en Dalniatie, s était fait très nettement pressentir, n'avait pas exclu de ses dispositions architectoniques la forme basilicale. Rome n'eut même pas d'abord le monopole de celte forme et de ce plan. Conslantinople, Athènes, la Grèce, l'Afrique ' ont possédé ou possèdent encore des basiliques dites latines, dans lesquelles on a signalé le caractère dominant du style byzantin. La plus ancienne basilique chrétienne, même dans l'empire d'()ccident, ne remontant pas au delà de Constantin, le type architectural, réclamé avec jalousie par le génie latin, n'a pas eu, sur la terre latine, un berceau sensiblement antérieur à la date de la fondation otïlcielle et elfeclive de l'art et de l'empire byzantins. Et encore à Rome même, — si, par la pensée, elles sont un moment dépouillées de la majesté de leur histoire et de la sainteté des souvenirs chrétiens, — qu'auraient-elles pu avoir d'exclusivement latin, sinon les éléments rétrospectifs de leur composition, ces masures aussi matériellement informes que moralement sublimes, quand elles étaient le produit hétérogène des procédés Iqs plus vulgaires du plus odieux bric-à-brac? Car toutes les basiliques chrétiennes n'ont pas été les œuvres raisonnées des architectes latins au même titre que les basiliques civiles et païennes dont parle \'itruve. VA avant la rectitication, l'épuration, la revision byzantine des v" et vi'^ siècles, avant l'aération de ce milieu asphyxiant et empesté, on ne peut pas regarder comme une œuvre d'architecture le groupement enfantin de quelques morceaux arrachés par hasard à certains monuments d'un art oublié et incompris parmi les masses populaires.

Nous savons par des documents d'histoire très positifs — ils sont législatifs et judiciaires — documents analysés ici l'année dernière, que l'époque du iv'' siècle soulfrit d'une disette absolue d'artistes. Rappelez-vous le cri d'alarme poussé par Constantin en 334 ; le Code théodosien nous en a conservé l'écho : <> Avchilectis qiiiini plurimis opus est, sed non sunl. » Un monument, érigé en 315 et dont nous parlerons ci-après, nous avait déjà ap{)ris qu'à cette date

1. Voyez ce que M. Anl. Héron de Villefosse a dit du caractère décoratiC de quelques basiliques africaines {Bullelin de la Société des antiquaires de France. 1878. p. 156 et 157 ; — 1880. p. 270 à 2721 et les monuments qu'il a l)ublics.

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il n'y avait plus de sculpteurs à Home. Maintenant. en3;ii, il n v a plus à Konie d architectes. Il faut prendre le texte à la lettre, et les monuments des ix" et v"^ siècles se cliar<;ent encore aujourdluii de justifier à nos yeux le désespoir de (Constantin en lace de 1 impuissance et de rinlécondité de lltalie. Fortuit, sans individualité, sans cohésion, cet amoncellement de matériaux antérieurement façonnés a été le modèle et est devenu l'école doù sont sortis nombre dédifices dans lesquels on voudrait nous faire admirer une manifestation exclusive du i;(''nie chrétien sous sa forme spécialement latine.

Sil y eut vraiment, à létat pur, un ai-l latin otïlciellement chrétien — ce dont, sous les réserves mentionnées plus haut, je doute absolument, — lapparition de cet art fut bien furtive. Il n eut, pour s'épanouir et s'allirmer, que le court espace des années .'il 3 à 33(>. Car M. Auguste Choisy ' a établi dune façon indiscutable — comme vous le savez — que la date de la fondation de Gonstantinople marque l'époque oii se fait sentir, dans la construction romaine, la transformation subite et profonde d'où l'art byzantin est sorti.

Il ne faut donc pas se payer de mots. Ce que l'Italie inventa et ce qui lui appartient en propre, ce fut l'adoption du plan basilical païen, première concession du christianisme ; ce fut ensuite la construction de l'église par voie de transformation des matériaux, système qu'elle avait inauguré déjà dans le domaine de l'art civil et même de l'art ofTiciel, le jour où, avouant sa honteuse incapacité en matière de sculpture, elle n'était parvenue à décorer lare de Constantin qu'aux dépens d un monument antérieur, en dépouillant l'arc de Trajan '-.

Jusqu'à l'époque de la Renaissance, Home n a plus jamais vécu que du commerce de ses ruines, de l'exploitation de son passé, des monuments de son histoire républicaine et impériale, et des reliques de sa païenne prospérité. Mais, à partir du iv'' siècle, elle ne dirige plus l'art vivant. Son règne etTectif est terminé. Son rayonnement,

l. ,1;"/ de hiUir chez les Romains, p. isO.

*2. ^'oycz au Musce de Saint-Germain les numlaiiesdes bas-reliefs 'de lare de C.finstantin à Rome, dédié en 315 après J.-C . empi-iintés à un arc de Trajan construit vers 116. Cf. le catalofiiie de ce Musée, p. IX. sur la décadence latine à répo(|ue de Constantin.

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