‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 2)Chapitre 7 sur 140 · I.KS ORIGINKS ni-: t.\\HÏ OOTIIKJIK · texte numérisé non relu

I.KS ORIGINKS ni-: t.\\HÏ OOTIIKJIK

luelle que Je grand empereur, (lélenï^eur de l'Eglise et ami des pontifes romains, tenta de vulgariser même dans ceux de ses Etats qui nen possédaient pas le maniement.

Il est facile de comprendre aussi que cette question de la langue ail pu devenir, à certains moments de nos annales, non seulement une question religieuse, mais une question politique. Clovis et Charlemagne savent ce que leur valut de s'être proclamés catholiques, apostoliques et romains. C'est donc bien précisément la pratique de la littérature latine — et j'entends parla la pratique même de la littérature rétrospecti^'e née de la langue latine — que la dynastie carolingienne restaura officiellement à la cour et dans les cloîtres. Le bienfait est certain ; il est immense, bien qu'il ait retardé, comme l'explique M. Gaston Paris, l'éclosion de la langue populaire, c'està-dire du français. Mais il n'a pas eu les conséquences qu'on lui prête ordinairement. C'est à tort qu'on serait tenté d'assimiler les arts à la langue et d'attribuer à Charlemagne et à ses successeurs un essai de réhabilitation de 1 art romain, de l'art latin.

Dans une certaine mesure, nous devons très pi'obablement à Charlemagne et à la renaissance littéraire latine qu'il pro^•oqua, déparier encore et plus purement la langue que les légions de César nous avaient apprise et que, par tant de côtés, nous avons marquée de notre empreinte. Mais si, par malheur, Charlemagne avait décidé au point de vue des arts ce qu'il a prescrit au point de vue de la langue, il est presque certain que l'art du moyen âge, notre art si national dans sa longue et libre élaboration, n'aurait pas pu naître. En art aussi, nous aurions parlé tout de suite un dialecte presque exclusivement latin.

Tout autre a été le rôle de Charlemagne. Loin d'être un obstacle au développement normal et régulier des instincts collectifs des peuples renouvelés qui occupaient alors l'Occident, il faut reconnaître qu'en somme le noble empereur se fît le complaisant et durable auxiliaire de l'œuvre historique. Sous son règne et sous celui de ses premiers successeurs, l'art français put s'améliorer sans avoir à revenir en arrière, sans être obligé de demander une vie factice et mensongère aux sources tarissantes de l'art antique galloromain. Le péril exista, mais il fut évité.

Autour du maître, le monde latin dressait ses ruines toutes

récentes el encore habitables. 11 accumulait ses séductions et offrait au monde barbare, avec le produit capitalisé du travail de plusieurs siècles, l'hospitalité flatteuse de nombreux monuments longtemps fameux. Etranger à tout grand art monumental comme Tétait le tlls de Pépin, ou du moins initié seulement à un art aussi incomplet et aussi insuffisant dans le domaine architectonique, un Austrasien aurait pu être tenté de s'installer dans la maison déjà construite et dadoptei-, en quelque sorte, le vêtement tout préparé que l'antiquité gallo-romaine et latine lui présentait. Il n'en fut rien. Abin et vêtement n'étaient pas à la taille de la race nouvelle que l'empereur personnifiait.

J^a renaissance des arts fondée par Charlemagne n'eut pas lieu au bénéfice de lart latin, mais au profit de Varl grec. Là encore la pédagogie classique a joué sur les mots et nous a donné le change. Sans doute c'était bien le culte de l'art antique que l'empereur barbare voulait restaurer, mais ce n'était pas le culte de l'ancien art grécoromain de la République, ni celui de la liome impériale, de la Rome italienne, de la Rome qui avait vaincu et repoussé les barbares, et s'était fait élever par eux des autels et offrir de l'encens. Cette Romelà, malgré la survivance de ses ruines, elle n'existait plus moralement au moyen âge.

Le premier moyen âge, essentiellement barbare et germanisé en Occident à partir du vi'' siècle, ne cessa jusqu'au xi'" siècle de renier en son for intérieur la Rome païenne'. « Une puissance miraculeuse funeste fut attribuée aux statues des anciennes divinités et aux ruines de leurs temples. » C'est M, Lavisse qui s'exprime ainsi. Les ruines romaines de l'empire d'Occident, même sous Charlemagne, étaient d'une façon générale considérées comme le produit d'un art impur, qu'on traitait de païen et que l'on confondait, dans une même répulsion, avec les ouvrages des Sarrasins-. Il y eut contre elles, dans les masses populaires, au début el même pendant la durée de

1. Sur le sentiment dhon-eur inspiré dès le vu' siècle par le paf;anisme. voyez (iaston Paris, L,i lilléraliire française an mot/en àçje, p. li, el Ernest Lavisse, Etudes sur IJIIstoire d'AUeinar/ne ilîevue des Deux-Mondes, 15 mars 1SS6, p. .373 et sniv/.

2. Le sonvenir de cette pensée se trouve conservé et consifiné dans lesCliansons de Geste, et notamment dans la Chanson de Roland. (\. de l'A.)

la dynastie carolingienne, une répugnance instinctive, plus vive encore que celle de l'époque mérovingienne; car, dans Tintervalle des deux époques, la proportion des éléments barbares de la société occidentale avait toujours été en grandissant.

Cette répugnance venait très probablement des antipathies de races, des différences de civilisations et des contradictions de doctrines religieuses qui, chez des peuples primitifs, s'exaltaient jusqu'au fanatisme. Par la force des choses, il y eut donc, dans toute l'Europe et même en Italie, un écroulement complet de toutes les traditions étroitement latines. Les seuls Romains du ix'' siècle qui comptassent, c'étaient les Grecs de Byzance et de Ravenne. Les artistes que, d'après le moine de Saint-(jall, (]harlemagne fit venir des pays transmarins, c'étaient des byzantins ou des adeptes du style gréco-oriental. Les empereurs carolingiens étaient en rapports d'amitié avec les empereurs de Byzance, et, pour rivaliser de luxe avec eux, se paraient de tissus orientaux, c'est-à-dire d'étoffes provenant du seul point du globe où l'art et l'industrie de la culture antique brillassent encore. Ne soyons pas dupes plus longtemps de quelques termes mal définis. Bien qu'on appelât encore cela l'art des Romains, c'est en somme l'art byzantin le plus pu-r que Gharlemagne et ses successeurs s'appliquèrent, par leurs Capitulaires, à acclimater en Gaule. Ils dédaignèrent de demander aucun conseil, aucun secours moral, aux innombrables et aux plus admirables ruines latines de la Gaule et de la Germanie. S'ils prirent des pierres à Verdun, ils laissèrent debout ce qui restait des constructions romaines de Trêves, de Metz, de Reims, de l'Auvergne, de la Provence. Ils ne les déposèrent pas pour les reconstruire dans la vallée du Rhin. Byzantins et non romains étaient les édifices que Gharlemagne entreprit de dépouiller pour embellir sa résidence d'Aix-la- Chapelle. Ce n'est pas la vieille Rome, mais Ravenne, la jeune capitale, que le César du Nord enviait à l'Italie et désirait transplanter dans ses domaines. Le principal monument qu'il a légué à la postérité pour témoigner de sa volonté de renouveler l'art des Romains, le dôme d'Aix-la-Chapelle, est précisément une maladroite copie d'un original gréco-oriental.

Je ne prétends pas dire que tous les monuments religieux élevés en France sous Charlematiue aient été exclusivement imités de

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l'église Saint-Vital deRavenne. Il est bien certain que Charlemagne fit construire dautres édifices conçus suivant le plan basilical latin, parvenu en France, même dès les temps mérovingiens, à un point de développement personnel assez avancé. Mais le type de la basilique carolingienne, pour être du plan latin, n'était pas nécessairement latin pour tout le reste. Sous les Carolingiens, comme déjà sous les Mérovingiens, le centre de l'art européen c'est Ravenne et non pas Rome. Or, Ravenne avait les basiliques déjà grécisées qu'elle possède encore. Et Rome elle-même, à ce moment, suivait le mouvement général et. avec toute l'Italie, était en train de se byzantiniser.

Je ne peux pas oublier non plus que 1 art classique romain et gallo-romain, grâce à la profonde empreinte qu'il avait mise sur la Gaule, pouvait délier du haut de ses ruines indestructibles tous les mauvais vouloirs et tous les dédains. Il ne cessa jamais, aux temps carolingiens comme à toutes les époques, d'être un conseiller furtif et intermittent. Un éminent historien de l'art. M. Springer. s'est appliqué à signaler tous les symptômes de la survivance de ses influences pendant le moyen âge. Soit ! Ce que je veux seulement démontrer, c est qu'il n était plus l'inspirateur principal ni le guide respecté du monde occidental.

L'influence byzantine semée par Charlemagne fut continuée par ses successeurs et surtout par les empereurs allemands, que leur titre de rois des Romains obligeait à protéger l'art auquel appartenait désormais l'Italie, c'est-à-dire l'art néo-grec. Labarte, dans son Histoire des arts iniliistriels. au milieu de théories quelquefois discutables, a démontré avec beaucoup de clairvoyance l'existence de la longue tradition byzantine plusieurs fois renouvelée dans le bassin du Rhin.

Ici encore, ^lessieurs, je désire vous montrer que mes affirmations peuvent s'appuyer sur les plus respectables autorités. Je vous recommande la lecture d'un excellent livre, publié par M. Albert Lenoir dès 1852, et inliluléV Architecture monastique * . \'ous méditerez d'abord sur quelques-uns des derniers chapitres du premier

1. A. Lenoir. Architecture Monastique 3 parties en 2 vol. 4° 1852-1856 de la Collection des documents inédits pour servir à l'histoire de France,

volume, notamment sur celui qui est consacré à l'influence de rarchitecture byzantine dans toute la chrétienté et, avant tout, sur celui qui traite de la sculpture byzantine en Occident. J'aurai roccasion de reprendre et de commenter devant vous les remarquables et très justes démonstrations de M. Albert Lenoir. Je veux dès aujourd'hui vous en citer certains passages pour vous bien persuader que quelques-unes des vérités que je me ferai un honneur de soutenir devant vous ne sont pas de dangereuses innovations. Ces vérités se sont imposées du premier coup à l'artiste et au savant qui a le premier étudié la matière.

« La sculpture d'ornement, dit M. Albert Lenoir, adoptée dans l'Empire grec, devait nécessairement faire invasion dans la chrétienté occidentale avec l'architecture byzantine. Avant le règne de Justinien, on voit déjà quelques éléments de cet art se mêler aux formes antiques imitées par les Latins... Sous le règne de Justinien, lorsque l'évêque Euphronius construisit à Parenzo en Istrie la belle et curieuse basilique aujourd'hui cathédrale de cette ville, les chapiteaux furent conçus suivant les formes néo-ijrecques. L'église de Saint-Vital de Ravenne, introduisant en Italie l'art oriental dans toute son intégrité, la sculpture d'ornement dut suivre la même voie et fut en effet une reproduction identique de celle qui se voit aux temples de Sainte-Sophie, du TheoLocos et autres, à Constantinople ; on suit le même art dans tous les détails d'architecture de la basilique de Saint-Marc, à \'enise, et à l'église de Santa-F'osca, dans les lagunes. Les moines d'Occident, guidés par ces modèles, supprimèrent les feuillages saillants et d'une exécution difficile qu'ils avaient imités jusque là des chapiteaux antiques pour leur donner les formes épaisses que leur indiquait l'Orient. Le système de simplification du chapiteau ne s'arrêta pas aux contrées méridionales de l'Europe : il se répandit en France, où il se montre à la crypte de l'église de Saint-Laurent de Grenoble, puis en Allemagne et en Angleterre. Nos ornemanistes ne furent pas moins que nos architectes religieux ou laïques sous la puissance de cette mode orientale : loin de chercher à rendre les contours gracieux et arrondis de l'acanthe ou de la feuille d'eau qu'avaient si bien compris les artistes grecs et romains, leur ciseau ne produisit que des formes acerbes et aiguës, d'un modèle aigre et à vives arêtes. Cet effet,

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qui avait été produit en Orient dès les premiers siècles byzantins, sans doute par la copie maladroite de certains modèles antiques, fut chez nous le principal résultat de l'influence néo-grecque sur lexécution de la sculpture décorative. ■>

]\1. Albert Lenoir conclut ainsi en parlant de larl byzantin : k L n art aussi original sur toutes ses parties doit prendre une place importante dans Ihistoire de l'architecture ; beaucoup plus fécond que le style latin, qui inventa peu, il forme bien le second degré de l'échelle progressive sur laquelle se placèrent les artistes chrétiens. »

Si les barbares ne firent pas disparaître, en arrivant en Gaule, la civilisation gallo-romaine vis-à-vis de laquelle ils se montrèrent tout au moins indifférents, en revanche, ils ne se laissèrent pas absorber par elle. Comme Quicherat l'a proclamé', ils apportèrent avec eux une civilisation bien déterminée qui leur était propre, qui s'est maintenue après la conquête et qui, par conséquent, depuis la fusion des races et le mélange des sangs, a dû laisser des (races dans le caractère national de l'art français.

En présence des innombrables monuments découverts par les fouilles des quarante dernières années, il n'est pas possible de considérer cette civilisation comme non avenue ; car elle a laissé d ellemême une image dans une sorte d'écriture pittoresque, une signature, dirai-je, et un paraphe, dans un type familier dornementation dont l'étude nous révélera quel fut en art son tempérament.

Qu'est-ce que l'ornement barbare ? Par le mot harJjare, j'entends désigner collectivement tous les peuples en grande partie d'origine germanique qui sont passés sur le territoire gaulois du m*' au x'' siècle. Vous en trouverez la longue énumération dans les livres d'histoire générale. Ces peuples ont entre eux des liens de parenté et des points de ressemblance assez nombreux pour que je puisse les comprendre provisoirement dans la même famille et confondre leurs cultures respectives dans la même définition.

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