Histoire du coslume. cliap. I\'. p. si
LES ORIGINES DK LAFIT GdTlIlQLl-: 29
Je VOUS expliquerai ce que lut roniemeiit barbare par la production de plusieurs milliers de types dont vous saisirez rapidement le sentiment général. Ce qui domine dans la conception de ces ornements, c'est la fantaisie, c'est le fantastique, c'est le débordement dune imagination en délire, c'est l'évocation de formes monstrueuses, c est le tissage de tils enchevêtrés et la formation de nœuds inextricables, c'est la combinaison de lignes ondulées, tournoyantes, répétées à l'inlini, qui, en quelque sorte, attire doucement, au fond d'un abîme aux perspectives indéterminées, la pensée attachée à leur poursuite, qui enivre cette pensée et l'endort enlin dans un rêve, après l'avoir longtemps bercée. Pour bien décrire l'expression de l'ornementation barbare, il faudrait emprunter la plume d'un buveur de haschisch ou le pinceau d'un fumeur d'opium'.
L'originalité et la personnalité du style d'ornement barbare ont clé discutées. Mais j'incline à penser que cet art des fibules, des instruments familiers, cet art populaire et essentiellement intime, n'est pas dû exclusivement à une communication de lart antique étroitement considéré dans sa physionomie classique des deux derniers siècles avant Jésus-Christ. Plutôt que d'être une industrie apprise et tardivement empruntée par les barbares, au moment du premier contact des invasions, je suppose et je pressens que ce devait être chez eux un art de race, un lointain héritage de famille. La décoration industrielle des barbares, perfectionnée comme elle l'était aux vu'" et vm** siècles, devait déjà compter plusieurs siècles de tradition nationale quand elle fut mise en rapports avec la décadence latine. 11 semble qu'elle obéit à un sentiment spontané, instinctif, dicté par la loi d'un tempérament ethnographique. L'analyse que j'en ferai vous expliquera combien elle est profondément orientale. Le doute ne pourra subsister que sur l'époque, sur la voie et sur le mode de la transmission.
Je me refuse donc provisoirement à ne voir dans le style de la décoration barbare que la simple émanation d'un élément grécoromain dégénéré. Sur la primitive source gréco-orientale, je serai d'accord avec tout le monde. Je trouve là certaines analogies avec l'art persan et syriaque, avec l'art de l'époque sassanide. Je remoa-
1. Cf. W. I.iilike. Lssiii ilhisloire de larl. li'atl. IV.. t. I, p. 293.
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lerai même beaucoup plus loin, jusquà la inaiiifeslatioa des monuments de l'époque des nécropoles mycéniennes. C'est à mes yeux un symptôme de l'ai't universel indo-européen en rapports avec ses sources primitives, par un contact direct, tout au moins assez immédiat et se référant à des époques fort reculées.
D'ailleurs, quelle qu'ait été l'origine toute première du style des entrelacs et des spirales, je pose en fait démontré et indiscutable que ce style revêtait, du vi® au ix" siècle, dans l'industrie des peuples germaniques, un véritable caractère de personnalité. Je pense qu'il doit être considéré comme l'expression d'un sentiment assez longtemps ressenti par ces peuples pour être déclaré une propriété de leur génie propre et un des traits distinctifs de leur tempérament intellectuel, à partir du moment où ils babitent notre sol.
On objectera peut-être que je cherche à déterminer le tempérament des nations barbares à l'aide d'un instrument insuffisant, le goût particulier manifesté dans l'ornementation. La valeur de ce moyen d information est universellement admise. <■' Les formes ornementales, a dit Dresser, cité récemment et très à propos par M. Pottier, en août 1890, dans la Gazette des Beaux- Arts, les formes ornementales et le système décoratif employé par un peuple ont plus d'importance que les faits ethnographiques ou les particularités d'architecture pour déterminer les relations et les migrations des races. » Il reste donc bien entendu que les barbares ont possédé un tempérament et un caractère d'art appréciables.
Vous connaissez, Messieurs, les beaux travaux de nos philologues français qui retrouvent dans les chansons de geste des xV et xii*^' siècles les traces des épopées barbares oubliées et même celles des poésies primitives remontant auxorigines des races germaniques. A leur iinilalion, j'interrogerai devant vous les monuments de la sculpture romane, dans lesquels se sont mélangés et fondus tous les éléments de nos diverses inspirations ethnographiques. Je vous y monti'erai les débris de certaines conceptions barbares, et entre autres des souvenirs de la construction en bois.
Nous n'avons pas, sans doute, conservé de monuments de 1 art architectonique des peuplades septentrionales, tel que ces peuplades le pratiquaient avant leur contact avec l'art gréco-romain et avec l'art byzantin. Mais il n'est pas non plus impossible de reconstituer ces monuments par la pensée.
Llîs urigim;s de l\\rt GijTIHQLE 31
L'existence dune architecture en bois qui aurait été la manifestalion supérieure de l'art barbare a été entrevue pour la première l'ois par le docteur Higollot, en 1850, dans se» Recherches his(orn/ues sur les peuples de la race teutonique qui envahirent les Gaules au \ "^ siècle. Je vous lirai plus tard les ingénieuses considérations présentées par le D"^ lligollot, dont voici un court extrait : « Les Teutons, dit le D'' Rigollot, n'avaient peut-être jamais, avant leur entrée dans les Gaules et leur convei'sion au christianisme, bâti de monuments qu'on put comparer même à une modeste chapelle. Les premières églises qu'ils construisirent étaient en bois, ainsi il serait impossible de reconnaître, même dans nos vieilles constructions, rien qui, quant aux formes architectoniques, dût leur être attribué; mais il n'en est pas de même des ornements, des moulures que de simples tailleurs de pierre, des ouvriers ignorants, mais habitués à de certaines formes, essayèrent d'ajouter aux archivoltes des ai'cades et aux tympans des portes et des fenêtres. Or, toutes ces dispositions, étrangères au goût des anciens, sont évidemment une importation des races teutonnes. Ce sont, comme sur nos boucles de ceinture, des imbrications, des moulures à compartiments, des nattes, des rubans, des entrelacs. Ce sont des brisures, des cannelures, des losanges, des gaufrures, des chevrons, des toi'es brisés, givrés, chevronnés, rompus, etc., etc., tous produits dune industrie également pauvre et barbare.
« Les grossières figures d'hommes ou d'animaux qui sont sculptées aux corbeaux ou modillons, aux chapiteaux des colonnes, semblent être également la continuation des informes essais tentés aussi pour représenter les mêmes objets sur les ustensiles des Teutons. »
De même, entre les instincts primitifs, ethnographiques, des barbares et les sources romanes immédiates de notre style gothique, lexistence d'un intermédiaire, à savoir une architecture et une sculpture de bois, a été une pensée très fine et très délicate qui a hanté l'esprit de Ruprich-Robert. Le très regretté inspecteur général de la Commission des Monuments historiques est revenu sur ce sujet dans divers chapitres de son gi'and ouvrage de VArchileclure normande. Sa rare sensibilité en face des œuvres d'art lui avait fait comprendre tout ce que la construction et la décoration romane trahissaient de
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réminiscences cl de principes emprunlés à la cliarpenlerie el à la menuiserie. A cet égard, il s'est ajiplicpié à arracher h Texpression eslhélique du style roman quekpies-uns des secrets de la vie antérieure de celui-ci, jiendant une de ses évolutions préparatoires et pendant son incarnation barbare. A Ruprich-Robert reviendra principalement l'honneur d'avoir retrouvé et rendu palj)able une des sources de nos inspirations décoratives et davoir constaté le résultat des iniluences Scandinaves à la l'ois septentrionales el asiatiques'. ^ iollet-le-Duc, d autre part, n était pas resté indilîérenl aux témoignages de ce lointain commerce avec les races du Nord, et lui aussi, il avait signalé quelques-unes des suggestions que l'atavisme avait déposées dans le cerveau de l'art gothique.
11 y a beaucoup à l'aire dans cet ordre d'idées. Sans espérer vous dire le dernier mot de la question, je reprendrai devant vous l'examen du problème, ^'ous entrcA'errez l'ensemble des formes architecloniques et sculpturales qui, sous l'inlluence des civilisations du Nord, à l'insu de la discipline éducatrice de l'art by/anlin, se sont glissées dans le vocabulaire de la langue pittoresque occidentale, et ont, en quelque sorte, élaboré et amené à pied dœuvre certains éléments graphiques dont l'Ecole romane devait se servir el dont nous, les modernes, nous avons si largement profité. Nous nous demanderons d'où proviennent certaines de ces silhouettes de pierre qui rappellent et supposent, par l'expression et la direction de leurs lignes, un prototype et un modèle de bois. Nous nous poserons la question qui, à propos delà construction antique et sur certains rapl)orts originels de celle-ci avec un édifice de charpenterie. a été si bien résolue par quelques maîtres de l'archéologie classique.
Enfin, entrant dans le domaine âe> faits historiques jiurs, nous vous montrerons que les pressentiments et les révélations de la critique et de l'archéologie se trouvent justifiés par l'interprétation des textes. Elle a positi\'ement existé cette architeclui'e et cette sculpture de bois que jusqu ici nous pou\ions seulement entrevoir à travers la transparence de ses copies en pierre. En effet, si le Christianisme apporta partout avec lui la forme de son culte et s'il est naturel de
1. <i Pour nous résumer, avanvait llui)rich-Robert, en 188i, dans la Gnzelte archéologique, p. 298, nous dirons que 1 on peut, à l'époque romane, constater deux courants : l'undc lOi-icnl \ers lOccidonl cl l'aulre du Noi'd aii Sud. «
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retrouver partout, dans la conslrucliou et la décoi'atiou de la première heure, le même sentiment d'aspect et l'emploi des mêmes procédés, de tout point semblables aux aspects et aux procédés des constructions du lieu d'origine de cette loi ; si ce premier état dura, dans le Nord, au moins jusqu'à la fin du vi'' siècle, du moins, quand la foi chrétienne se fut implantée définitivement chez les races septentrionales, avec son premier bajj^'age plus ou moins latin ou grécolatin, elle provoqua sur le terrain nouveau où elle s'épanouissait une manifestation personnelle des arts pénétrés par elle. Elle reçut postérieurement de ces arts locaux et respectivement nationaux un hommage spontané. Cet hommage, chez les peuples septentrionaux, chez les Irlandais, chez les Anglo-Saxons, chez les Normands et les Scandinaves, peut-être même chez les Francs, a été la naissance d'une architecture et d'une sculpture religieuses dont tous les éléments étaient empruntés à l'industrie du bois.
Les Irlandais, les Anglo-Saxons et leurs congénères barbares, dans ce brusque et merveilleux épanouissement de la civilisation britannique, n'ont pas seulement porté de l'Ile des Saints sur le continent les lumières de la science, l'éclat des lettres et la flamme communicative de l'esprit monastique'. Ils ont encore propagé au dehors, avec leur sentiment particulier de la décoration des manuscrits, l'architecture et la sculpture du bois, qui étaient imprégnées des mêmes principes de décoration.
Au temps où fut rédigée par le u vénérable » Bède la première histoire de l'Angleterre, Historia ecclesùistica (jenlis Anglorum, c'est-à-dire dans le premier tiers du viii" siècle, il y avait déjà des églises et des monastères construits en bois. Ces édifices étaient regardés par cet auteur comme l'invention des Scots [Scoti], c'està-dire de peuplades habitant, de mémoire d'homme, la Grande- Bretagne, ou comme celle des peuples qui avaient pénétré et envahi cette île 2. On appelait ce procédé nouveau d'architecture opiis
1. C" de Montalembert, Les Moines d'Occident ; E. Lavisse, Etudes sur l'histoire d'Allemagne {Revue des Deux-Mondes, 15 mars 1886, p. 392 et suivantes).
2. « Interea Aidano episcopo de hac vità sublato, Finan pro illo f^raduni episcopatus a Scotis ordinatus ac missus acceperat qui in insula Lindisfornensi fecit ecclesiani episcopali sede conyruam : quani tanien more Scotoruni, non de lapide, sed de robore secto totam composait atque arundine texit : quam temporc frequenti reverendissinius archiepiscopus Theodorus in honorem beali
CounAJOu. Leçons. 3
34 LES ORIGINES DE l'aRT GOTHIQUE
scoticum, more Scotorum. Les monuments qui en émanaient étaient bâtis en chêne menuisé {de rohore secto) et couverts de roseaux [arundine] en attendant une protection plus efficace contre les intempéries. Cependant, pour avoir été composés d'éléments fragiles, ces édifices ne doivent pas être dédaignés par l'histoire. L'honneur qu'ils eurent d'abriter le siège épiscopal et d'être de A'^éritables cathédrales nous prouve qu'ils surent s'élever, dès leur origine, à la dignité d'une œuvre d'art. Le continent les connut, et notamment la Normandie ' , dès les temps carolingiens. Leur mode se répandit sur l'Europe avec l'influence des moines irlandais et anglo-saxons. La transmission directe et ininterrompue de leurs procédés peut se démontrer jusqu'à l'époque romane. On 'en remarque une interprétation et une image sur la tapisserie de Bayeux. Enfin, cette architecture particulière n'a pas cessé de fleurir dans l'extrême Nord, où quelques-uns de ses caractères primilils ont survécu jusqu'à nos ours-.
Peut-être, alors, penserez-vous avec moi que certaines tendances de l'art gothique contenues en germes dans le style roman trouvent une explication dans le passé héréditaire de peuplades ayant longtemps habité le Nord, après être parties de l'Orient. J'estime, en tout cas, qu il y a lieu de tenir grand compte de la longue et obscure incubation barbare qui a précédé l'éclosion de l'école romane. Le rejeton prédestiné, la fleur de cette tige d'élection, Fart gothique en un mot, lui doit une part très appréciable de sa couleur et de son oritrinalité.
Examinons enfin le coefficient arabe, c'est-à-dire le dernier souille encore oriental qui est venu animer et inspirer (juelquefois la civili-
Pctri ai)i)st()li dcdicavit. Sed cpiscopiis looi illiiis Eadbcrt, aljlata ai-undiiie. phind)i laminis eam Ifitani. lioc est et tcxtum et ipsos (luoque parielcs ejiis, cooperirc oiiravil » Hisloriu ecclesiaslicii (jenlis AnçjUpe, lib. III, lit. x.wV
1. ^'oycz Uuprich-Robert, C7icipi"<e<T» normand, Xl'-Xll' s. [Gazelle a rcliéoloç/ique, 1884, p. 297). La callicdrale de Scez (Orne), brûlée en 878, était une consti'uction de bois. Le nicnie auteur cite des églises en loois, élevées en Angleterre au vii° siècle.
2. lluprich-liobcrt. Archileclnre normande des XI'' et XIJ" siècles, i. I, p. 126 à 130 et p. 175 à 183.
sation déjà si complexe de lOccident. Etudier, d'ailleurs, ce coefficient arabe, c'est compléter l'étude du coefficient byzantin "ou néogrec en suivant celui-ci à partir du moment où, après avoir rejeté une partie du bagage classique gréco-romain, il entra dans une voie spéciale, quand les seuls principes orientaux de transmission méridionale prirent chez lui de plus en plus d'importance.
Le premier érudit qui, par la méthode comparative et avec une merveilleuse sagacité, ait voulu élargir le cercle de l'enquête scientifique sur les origines de nos arts nationaux est Adrien de Longpérier. Esprit génial entre tous, il avait eu le bonheur d'échapper dès son enfance aux idées convenues et à la pédagogie classique et officielle de son temps. Helléniste, latiniste, épigraphiste, numismate et paléographe irréprochable, Longpérier, sa loupe légendaire à la main, pi'étendit être avant tout un archéologue, estimant et prouvant par son exemple que cette qualité, jointe au sentiment de l'art, suffisait à faire un impeccable historien aux vues multiples et perçantes. Il débuta précisément dans sa carrière par revendiquer, en s'appuyant sur des preuves matérielles, la part légitime d'inspiration revenant à l'Orient musulman, à lart oriental de transmission méridionale, dans la composition de notre art occidental.
M. de Longpérier a tenté cette œuvi^e de 1842 à 1846. Le moment n'était cependant pas propice. Au nom de la critique scientifique et d'un patriotisme mal éclairé, une théorie très puissante de protectionnisme exagéré prétendait alors fermer l'histoire de l'art français à toute doctrine d'importation et de pénétration. Défense était faite de construire un système d'origine historique sur d'autres bases que les ruines gallo-romaines ; interdiction de regarder au delà des limites données à la Gaule par les Romains. Gomme consigne et comme programme : tirer Notre-Dame de Paris de la Maison carrée de Nîmes ou du temple d'Auguste et Livie de Vienne ; tirer ensuite de Notre-Dame de Paris le palais de la Bourse de Paris et l'église de la Madeleine, en passant, comme état intermédiaire, par le château de Versailles. Le savant, jeune alors, fut exorcisé et on déclara que « sa doctrine tend à rabaisser l'art national qui ne dut jamais rien qu'au génie français et à donner une fausse idée de riiiffuence chrétienne au moyen âge ».
« Que dirait-on donc, répondait malicieusement Longpérier en
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1846', si j'osais soutenir que la monnaie cl'or et dardent du roi sainl Louis dut son grand module, qui la rend si remarquable, à limitation des espèces arabes, lesquelles avaient emprunté leurs dimensions aux drachmes des Sassanides ; en sorte que ce sont des adorateurs du l'eu, des sectateurs d'Ormouzd qui ont fourni au bienheureux fils de Blanche de Gastille et à toute l'Europe chrétienne des xni'' et xn"^ siècles la forme de leur monnaie? » « Il m'a toujours paru difficile, ajoutait-il-', d'étudier convenablement les monuments du moyen âge, indépendamment de ceux des époques antéi'ieures, et presque impossible decomprendre intimement les produits de l'art européen, sansavoir préalablement acquis des notions assez étendues sur les arts de tous les pays. Les limites étroites dans lesquelles semblent vouloir se conlinerquelques écrivains, quiont faildu moyen âge français le sujet de leurs travaux, ont été un obstacle au progrès de la juste appréciation d'un grand nombre de types et de détails qui s'expliqueront aisément, dès qu'on voudra leur appliquer quelques notions générales d'art, d'histoire et de philologie. »
yi. de Longpérier avait mille fois raison. L'hittoire a trop ménagé l'orgueil de Rome, avec lequel nous avons eu le tort d'identifier notre propre orgueil national. Rome a connu toutes les extrémités de la fortune ; elle n'a pas toujours dominé; sa puissance a subi des éclipses, et, pour la part qui nous est échue dans son héritage, nous n'avons pas le droit de méconnaître certains legs très appréciables venus d'ailleurs.
Quand l'extrême Occident de l'Europe fut pris à revers et envahi le long de la rive inférieure du bassin méditerranéen par la civilisation de l'Islam, il ne resta pas grande place au soleil pour que ce qui subsistait encore, en fait d'art, de la semence gréco-romaine pût continuer à s'épanouir. Que le flot anglo-saxon et normand résumant les forces de l'invasion septentrionale se mêle au Ilot arabe, que ces deux grands courants s'unissent : et. chez nous, l'influence séculairement directrice d'Athènes païenne et de Rome jie sera plus qu'un nom, un souvenir, une légende comme celle des contrées et des villes disparues sous la mer.
1. Uectie urchéoloiiiijue. isit), t. III, p. 409. '2. Reçue archéologique. Iï>i6, t. II. p. 698.
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Que les ennemis du nom romain se donnent la main, et Rome, sa tradition d'hégémonie, ses espérances de domination universelle, tout cela va disparaître. Rome va devenir la Jérusalem du Nouveau Testament. Ce peuple de conquérants militaires et d'envahisseurs moraux ne sera plus représenté que par une race d'exilés, dispersés dans le monde et noyés dans le milieu barbare. A ce moment, c'en eût été fait à tout jamais de la vieille culture classique, de l'oppression morale latine, si les événements religieux et politiques n'avaient amené la France, ou, pour parler plus exactement, l'empereur des Francs à se faire, dans une certaine mesure, le champion déterminé de la survivance de la civilisation gréco-romaine, c'est-à-dire de l'art b3-zantin, romain encore et seulement par le nom et par le lien religieux.
Ce fut alors que les progi'ès rapides de l'Islamisme effrayèrent l'Occident. Races anciennes, races nouvelles, les peuples se serrèrent en présence du danger et formèrent bataillon carré. L'hostilité instinctive du Nord contre le Midi changea d'objectif. L'ennemi héréditaire, l'ennemi de race, ce ne fut plus l'Italien et le Romain, ce fut l'Arabe. Désormais le Romain, l'Italien travesti déjà en Byzantin, devint l'allié. Le Barbare, le Franc, commença à se laisser appeler Boumi par l'Arabe, sans que ce nom l'otTensàt plus qu'il ne nous offense aujourd'hui en Algérie. Ce fut la première inauguration de la dangereuse croyance à une prétendue solidarité latine. Le véritable ennemi public, c'était le Sémite, le Sarrazin, le Musulman. La haine religieuse se confond avec la haine ethnique. Avant tout, sus à Mahomet ! L'Europe, presque toute chrétienne ou à la veille de l'être complètement, ne connaît plus qu'un paganisme : le Mahométisme. Toute notre épopée française, toute la littérature de notre haut moyen âge conserve la trace de ce sentiment populaire. Tout naîtra chez nous de cette pensée : l'élan prochain des croisades, la situation de la France à la tète des races germaniques, sa prépondérance en Orient, l'opinion que la France est le champion du droit, le soldat de la Providence et le bras séculier de la papauté. L'instinct populaire ne s'y est pas trompé. Faisant bon marché de l'exactitude historique, il a bravement mené Charlemagne à la croisade, parce que c'est Charlemagne, parce que ce sont ses prédécesseurs immédiats qui avaient moralement et etfecti-
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vement commencé la grande œuvre de résistance du Nord à la pénétration du Midi. L'Occident avait été sauvé à tous les points de vue par le ressort du tempérament septentrional. La Latinité en profita et ne tardera pas, dès les premiers temps romans, à conspirer dans la sphère de l'art contre son sauveur. C'était déjà sa destinée.
Mais cette hostilité de foi, cette divergence de principes moraux qui divisaient Chrétiens et Musulmans, n'empêchèrent pas, entre les deux races, la communication de certains principes d'art. Elles avaient, en effet, puisé toutes les deux aux mêmes sources oinentales; elles étaient indépendantes de la tradition classique latine pour une part considérable, et, dans leur course à peu près parallèle, elles pouvaient quelquefois s'entre-croiser respectivement pendant certaines périodesde leur développement personnel. Les points de contact sont faciles à signaler.
« On donne assez improprement, dit Viollet-le-Duc ', le nom d'ogive à la figure formée par deux arcs de cercle se coupant suivant un angle quelconque. Ce n'est guère qu'au vi" siècle que nous voyons poindre l'ogive sur les bords de la Méditerranée, en Egypte, au Caire, et là elle apparaît déjà comme le résultat d'un calcul. C'est suivant ces méthodes que procédèrent les architectes d'Alexandrie, dès le vu'' siècle de notre ère et que procéda l'école des Nestoriens, qui s'éleva bientôt à un degré remarquable de splendeur chez les peuples d'Orient, pères de l'architecture à laquelle on donna le nom d'arabe. II était réservé aux architectes du Nord de la France de s'emparer de l'arc brisé et d'en faire le point de départ d'une sti'ucture neuve, d'un art original. Les Clunisiens qui, dès le xi^ siècle, étaient maîtres en l'art de bâtir et qui avaient formé une école d'architecture déjà brillante, furent les premiers qui surent appliquer Yoqive à la construction non seulement des arcs, mais des voûtes. En relations constantes avec l'Orient, ils en rapportèrent l'arc brisé; mais ce ne fut que sur le sol français que cet arc détermina une révolution dans l'art de la construction. »
L'origine orientale de l'arc brisé a été également acceptée par Jules Quicherat. « Il est démontré aujourd'hui, lit-on dans les Mélanges
1. Diclionnnire raisonné d'architeclure, t. VI, p, 421 à 523.
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cVarchéolocfie 11- (Arch. duMoyen Age. p. 438-439), que le cintre brisé eut ses premières applications clans l'architecture des Perses, et cela, dès le temps des Arsacides ; qu'il fut lon<^temps pratiqué dans la Haute-Asie, sans que les Romains ni les Grecs, qui en eurent connaissance, jugeassent à propos de se l'approprier; que les Arabes le transportèrent en Afrique et en Espagne; enfin que les Chrétiens occidentaux y eurent recours dès leurs premiers essais d'églises voûtées; qu'il fut adopté plutôtcomme pis-aller quecomme une forme à laquelle on trouvât de l'agrément. Les yeux s'y habituèrent i^eu à peu à l'usage. »
Le cintre en fer à cheval, dont la formule est celle du plein cintre outrepassé, était aussi regardé comme de provenance arabe par Jules Quicherat. « Il n'y a, dit-il, que In vue des monuments arabes qui ait pu suggérer cette forme de cintre. Qu'elle ait été importée d'Orient ou de l'Espagne, ce fut certainement avant l'époque des Croisades. Son emploi dans l'architecture romane ne descend pas en deçà de l'an 1100. » (ibid. 439) « Lare en fera cheval, ajoute l'éditeur de cette partie des Mélanges cf archéologie^ M. R. de Lasteyrie, a dû être fort employé à l'époque carolingienne, si on en juge par les miniatures de cette époque qui en fournissent de nombreux exemples. On en voit d'assez accusés dans l'église de Germigny-les-Prés, dont l'attribution au commencement du ix*' siècle est indiscutable. » Je produirai devant vous de très nombreux spécimens de l'arc en fer à cheval dans le domaine de l'architecture et dans celui de la décoration.
« Le cintre tréflé, dit encore Jules Quicherat, combinaison de trois segments de cercles produisant la ligure d'un trèlle, est une fantaisie d'origine orientale, mais qui, au contraire de certaines combinaisons précédentes, ne parut pas chez nous avant le xii^ siècle. »
Je prouverai encore la communication qui s'établit entre l'art occidental et l'art arabe par l'importation de nombreux objets mobiliers, peints et sculptés, de provenance orientale, qui existent aujourd'hui chez nous et sont ou ont été conservés, de temps immémorial, dans les plus vénérés des trésors d'églises. Je fais allusion à des miniatures, à des manuscrits, à des flambeaux et bassins de cuivre, à de petits meubles et ustensiles décoi'atifs, à des grifTons de
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bronze, à des cristaux de roche, à des verreries, à des ivoires, à des pièces darmure, à des étoiFes. Celle imporlalion considérable, énorme déjà en elle-même, fui mullipliée en oulre, pendant tout le moven âge, par la contrefaçon sicilienne et vénitienne.
Les chansons de geste parlent continuellement d'objets d'art et de pièces d'armes qu'elles désignent comme des œuvres orientales, sous le nom fabuleux d'œuvre de Salomon* . C'était le produit du travail arabe.
L'intérieur de la maison seigneuriale, au moyen âge, le at home du chevalier, eut certainement une véritable couleur orientale qui dut influer, dans une certaine mesure, sur la direction de l'art tout entier. Cette indéniable transmission, je vous la démontrerai jusqu'à l'évidence, en vous faisant constater l'existence de copies plus ou moins adroites, plus ou moins conscientes, d'inscriptions coufîques et de formules graphiques arabes, exécutées par des artistes occidentaux sur des monuments de notre art national, même dans des églises^, aussi bien que sur les produits de l'industrie française, notamment sur ceux de rémaillerie.
Nous examinerons s'il n'y a pas lieu de tenir compte de l'occupation partielle et temporaire des Arabes sur certaines parties du territoire de la Fi'ance, surtout en Languedoc et en Provence, et si ce séjour n'a pas donné lieu à quelque chose de plus positif que les légendes recueillies par la poésie épique.
Enfin, nous nous garderons d'oublier de signaler les nombreuses ambassades, les relations directes et régulières qui existèrent entre les princes arabes et les rois de France et dont les chroniqueurs nous ont conservé le souvenir. Eginhard a donné la liste de quelques-uns des présents olTerts à Charlemagne par le khalife Haroun- Errachid. Les envois ne consistaient pas seulement en bêtes curieuses,
1. Cette expression servait A désigner un objet exécuté avec une grande habileté, sans spécifier un mode paiticulier de travail et sans acception de matière ; car, pour l'Europe du moyen âge, comme pour l'Orient, Salomon était devenu le type de la sapience. Il faut lire là-dessus un très remarquable article de M. de Longpérier, intitulé : Vase ar.iho-sicilien de l'wuvreSalemon ' Revue archéolofiique, 1865, t. XII. p. 3ô6 et suivantes).
2. Ce fait a été relevé par Viollet-le-Duc. notamment dans le Dictionnaire raisonné d'archilecliire, t. VIII, p. 198. Cf. aussi (iailhabaut. L'Architecture ihi V' au XVJH' siècle, t. II.