Tome III. 1732. verhis. Goth et Gothique
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leurs principes comme dans leurs conséquences, les deux arts ennemis.
La vogue de Tltalie, au xviii® siècle et même déjà au xvii* ; son succès auprès des amateurs et des artistes ; son attrait sur les touristes tint en grande partie à ce que, sur le sol italien, on échappait plus facilement au cauchemar permanent et à la provocante protestation de Tart gothique nécessairement odieux à des siècles aussi profondément romanisés. Dès qu'on avait franchi les Alpes, on rencontrait moins fréquemment ce fantôme embarrassant; et, lorsqu'on ne pouvait l'éviter, il se présentait quelquefois sous une apparence moins rébarbative, dans sa forme méridionale. Dès lors les observateurs délicats souffraient beaucoup moins du défaut d'unité dans la succession des formes, celles du passé et celles du présent. Il n'y avait pas, comme en France, perpétuel désaccord et continuelle dissonance. Ce n'est pas le président Ch. de Brosses ' qui aurait permis qu'on qualifiât de romanes et qu'on osât rapprocher des constructions romaines les inventions gothiques. Quelque inique qu'elle puisse nous paraître, son ironie n'en était pas moins intelligente, ni moins sincèrement raisonnée. Elle n'était que la conséquence de l'éducation contemporaine. L'existence de notre art national ne pourrait pas ne pas être une honte et une douleur pour tous les hommes cultivés, — que ceux-ci fussent évêqnes, chanoines, hommes de lettres ou artistes, — du moment qu'ils étaient assez sensibles et assez clairvoyants pour saisir l'incompatibilité originelle et primordiale des deux arts et pour comprendre, dans son esprit comme dans sa lettre, le nom de f/oihique porté par l'un d'eux.
Depuis la Renaissance classique, en effet, ce qualificatif de Gothique avait pris dans la langue courante un sens spécial qui était injurieux, la plupart du temps, et valait le ridicule à l'objet qui le méritait, à moins qu'il ne remplaçât, simplement et d'une manière générale, l'adjectif Barbare^ quand, avec fierté ou avec colère, on l'opposait au terme de liomain. Du Cange permet d'établir, par un texte daté de 15"23 et cité dans son (jinssaire, que les derniers venus des envahisseurs septentrionaux, c'est-à-dire les
1. L'ilnlie il 1/ n reul nnx ou lellrex crrites d'UalÎP en I7.i9-I7'i0. Paris, 1836, 2 vol. in-8°.
Normands, étaient désignés eux-mêmes sous le nom de Goths '. Dans la pensée du xvii*' siècle, ce peuple goth résuma, absorba et personnifia à lui seul, tout l'esprit, tous les instincts, tous les appétits, toutes les gloires de l'invasion barbare. Grotius a publié le Co/yjws de son histoire ^. Ouvrez un livre dont la conception, discutable sur certains points, possède un côté véritablement grandiose, VOrhis gothicus de Matthaeus Praetorius ^. Vous y verrez le Monde barbare mis en face et en parallèle de VOrbis Homanus. Le sentiment anti-latin des innombrables hordes germaniques de l'Occident s'y glorifie et s'y exalte dans le miroir de la personnalité gothique et compose, à l'aide des caractères de cette personnalité, une nationalité factice et idéale, mais ayant bien conscience de son unité ethnographique ''. Quoi qu'on veuille penser de ce livre et de ses tendances, qui se complètent par un autre livre, le Mars Gothicus^, il est certain qu'il fait comprendre, comme l'avait compris avant lui le bon sens populaire, qu'à un moment donné, malgré l'hypocrisie des apparences, il y eut en Occident une essentielle et radicale incompatibilité d'humeur entre le génie des envahisseurs et le génie de la classe aristocratique et romanisée des envahis. D'un côté, les Romains ; de l'autre, les Goths et leurs assimilés associés des Grecs pour les arts.
Le sentiment que l'architecture gothique était bien la propre invention des Goths et l'œuvre directe des Barbares persistait encore au commencement de ce siècle, jusqu'à l'entrée en ligne, sur le champ de bataille, d'un terrible champion du romanisme et du classicisme : j'ai nommé Quatremère de Quincy. Ri voire, dans sa Description de Véglise cathédrale d'Amiens, parue en 1806, professe en apparence, mais avec une mauvaise humeur dictée par
1. « Eodem nomine desig;natos opinor Kormannos. » Glossarium, Verbo Gothi.
2. Ilixloria Gothovum, Vandiiloriim et Lancfobardorum ab Ilugone Grotio parliin versa, partim in ordinem di(fesla. Amsterdam, 1655, in-8°.
3. Orhis Gothicux. id est historica narralio omnium fere Golhici nominis popiiloriim ori(fines, sede>i, linguas. regimen. reges. mores, rilus varias, conversionem ad fidem exhibens. 1688, in-folio (Typis monasterii Olivensis).
4. Sur cette unité, voyez les Etudes sur les invasions, de M. le baron J. de Baye.
5. Mars Gothicus, exhibens veterum gothorum militiam, potentiam, etc. — Typis monasterii Olivensis, 1691, in-folio.
sa complaisance pour resthélique de David, les mêmes opinions que Félibien et que Blondel ; il les copie textuellement comme le lui a reproché un contradicleur, son compatriote le docteur Rig-ollot^. Cet érudit picard, parent de Tauteur des Uecherches historiques sur les peuples de race leulonique qui envahirent la Gaule au V'' siècle, était, à son tour et à la suite d'une enquête personnelle, partisan des doctrines de Félibien. Il disait en propres termes, dans sa réponse à Rivoire : u Les Goths favorisaient l'architecture. Le nom seul que leur architecture a emprunté prouve qu'ils n'en étaient pas les ennemis. » Donc, jusqu'au commencement de ce siècle, unanimité de l'opinion publique pour reconnaître la personnalité de l'art spécial qui succéda dans nos contrées à l'art officiel gallo-romain, et pour conserver à cet art, expression collective de l'activité des divers peuples de la famille barbare^, le nom de ses premiers instituteurs.
Telle fut la tradition constante de la pensée française tant que l'art gothique, par le mépris où il était tombé, échappa à l'attention du vulgaire et tant qu'il n'y eut pas d'intérêt à falsifier sa généalogie ni à mentir sur ses origines. Depuis cinquante ans, les choses ont bien changé. Des maîtres éminents, ayant mis en valeur les beautés de notre art national, l'ont assez réhabilité dans l'opinion publique pour faire naître autour d'eux bien des enthousiasmes sincères, mais irréfléchis, et pour inspirer bien des amitiés qui ne survivront peut-être pas à l'épreuve des révélations généalogiques.
1. Lettre à M. Rivoire sur qiielqiieajuiss.iffes de xa ilescrijition de la cathédrale <rAmient;. Amiens, 10 octobi-e 1S06, in-8", p. 39.
2. Sur l'unité de race des diflerentes branches de la lamille des peuples bai'bares et sur l'unité de l'art barbare voyez le baron J. de Baye, Époque des invasions barbares, Industrie Innuobarde, Paris, 1888, in-4''. — Industrie anfflo-saxonne, 1889. — De iiniluenre de l'art des Goths en Occident. Paris, 1891, p. 3 et 5.
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Le style du moyen âge a séduit Tinquiète curiosité de noire époque ; mais allez donc l'aire comprendre à celle-ci que Tobjel de son admiration ne serait pas d'extraction romaine ! Enrichi subitement, le gothique a rougi de ses ancêtres ; il a renié ses parents pauvres et. si vous êtes au courant de la littérature scientifique contemporaine, vous savez qu'il est chaque jour en instance pour obtenir de changer de nom. L'érudition du xix" siècle ne permettra pas l'accomplissement de cet acte d'impiété et d'ingratitude. Car il ne sera pas impossible à la science de justifier et de confirmer la tradition populaire.
On a dédaigné, et non sans motifs, l'opinion qui concluait à l'existence d'une culture spéciale gothique et à la personnalité de cette culture, tant que les défenseurs de cette opinion prétendaient trouver la pure expression de l'art barbare dans ce qui n'était qu'un premier emprunt fait par les Barbares aux formes italiennes et grecques de la civilisation antique devenue byzantine. Mais on a eu tort de nier la personnalité du tempérament barbare en général, et, en particulier du tempérament qui le premier est venu opposer au sentiment corrompu et épuisé de la civilisation classique et romaine, un principe esthétique et moral sensiblement différent de celle-ci. Toute la question réside dans l'appréciation de ce tempérament.
Dans la constitution d'une nationalité, dans la formation de l'âme d'un peuple, c'est un coeiïlcient très digne d'être pris en considération que celui du tempérament respectif des divers éléments ethnographiques qui concourent à composer cette nationalité. Il en est de même dans l'histoire de l'art. L'appréciation des aptitudes, des antécédents, des fatalités d'atavisme, des prédestinations est de la plus grande importance. J'estime et je prouverai que, dans l'histoire de l'Occident moderne, on a eu absolument tort de négliger l'étude de ces antécédents et de ne pas se livrer, sur la constitution cérébrale des populations barbares, à ce qu'on pourrait appeler des expériences de phrénologie historique.
Vous n'avez pas oublié ce que, dans nos entretiens des années précédentes, je vous ai fait connaître des instincts primordiaux des races diverses fondues dans la nationalité française. Je m'ap-
pliquerai, cette année, à vous montrer la survivance, l'héréclilé de quelques-uns de ces instincts à partir du xi^ siècle, au moment où on voudrait nous faire croire que nous ne sommes plus que des Romans, cest-à-dire des fils de Romains.
Quand une population humaine a subi, comme celle de notre Occident, une révolution matérielle et morale aussi profonde que l'invasion des Barbares et que l'établissement du christianisme, cette population s'en ressent jusqu'à la tin du monde. Quelques archéologues de notre espèce peuvent amuser, pendant un certain temps, un cercle restreint d'oisifs et de sceptiques, peuvent flatter passagèrement, à l'aide d'une esthétique conventionnelle, les ffoûts d'une aristocratie intellectuelle de lettrés et d'amateurs. L'art factice qu'ils créeront n'aura pas d'écho dans les masses et n'aura pas de prise sur elles. On ne change pas la conscience des peuples. La science, quand elle se trompe, peut tout au plus la troubler pendant quelque temps. Car les savants ne font pas les peuples et ce sont les peuples seuls qui font les arts nationaux vivants et féconds.
Jusqu'à présent, pour expliquer la formation du style du moyen âge, on a pris ordinairement un être de raison ; on l'a mis en face d'un problème de construction et de décoration à résoudre. On l'a supposé isolé de toute la civilisation et de toute la société dont il est l'héritier ou le contemporain, comme on enfermerait un logiste pour un concours de l'Ecole des Beaux-Arts. C'est un procédé d'enquête morale et psychologique très ingénieux et très légitime. Mais ce procédé pourrait avoir des côtés dangereux si on tirait immédiatement et définitivement des conclusions historiques d'une expérience de laboratoire, tentée dans des conditions qui ne sont pas celles de la vie ordinaire des nations aussi bien que des individus. Les ouvriers de l'histoire ne travaillent pas en loge. Loin d'être personnelle, leur œuvre est essentiellement collective, bien souvent inconsciente, toujours suggérée.
Le sujet de l'expérience, sevré ainsi de toute communication avec les influences extérieures, deviendra en quelque sorte un automate intelligent et impersonnel qui opère sans avoir notion des temps et des lieux. Ce n'est pas un homme naturel, ni un homme historique. Prenons garde de recréer ÏHomunculus du
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docteur P^iust ou le citoyen sans société et sans liens historiques de Jean-Jacques Rousseau. Nous allons faire de la mécanique et de la psychologie transcendantes quand il s'agit de traiter avant tout une question d'histoire relevant uniquement des faits. La pure raison a pu dicter aux artistes romans certaines conclusions qui découleront, toujours identiques, de certaines prémisses éternelles. Ces mêmes artistes ont eu, sans doute, le mérite d'inventer ou de réinventer. Mais ils n'ont jamais pu s'abstraire de tout contact immédiat, ni répudier les suggestions de leurs instincts familiaux. Ils ont agi souvent dans un certain sens, avant d'avoir raisonné, et, plus tard, leur raisonnement n'a été la plupart du temps que le développement d'un instinct. Les preuves en seront fournies. Ce n'était pas un être de raison ni une entité philosophique que le sauvage échappé des marais de l'Europe septentrionale, qui, dans sa marche laborieuse et séculaire de l'Est à l'Ouest, se trouva tout d'un coup en face d'une civilisation supérieure. Cette civilisation était possédée par une agglomération politique d'hommes devenus incapables de s'en servir à cause de létat de faiblesse où ils étaient tombés, dès que la majesté du nom romain n'a plus sutri à défendre la décadence latine et méridionale.
Le premier choc entre le décadent et le primitif îut terrible, parce que ce dernier, tout en violence irréfléchie, était irrité des perfidies et des ruses du déloyal adversaire qui l'avait exploité pendant bien des années avant d'achever par le trahir. Puis, à la période de dévastation et d'invasion brutales, succéda une période plus calme. Le primitif s'asseoit au banquet de la civilisation et s'associe à la lete qu'il avait interrompue. Il protège le vaincu, se substitue à lui, et devient le gardien d'un héritage dont il partage les bénéfices. Il reprend à son compte la gestion des intérêts qu'il avait menacés et met son activité et sa jeunesse à la disposition de l'expérience paresseuse et de l'impuissante sagesse de ses éducateurs méridionaux. Mais on devra reconnaître qu'en revêtant, dans un grand nombre de cas, la forme précédente, la livrée de la civilisation classique, le barbare garde invinciblement au fond du cœur certains de ses instincts caractéristiques et que ceux-ci ne cesseront de s'afTirmer à mesure que la civilisation nouvelle, qu'il collabore à créer, se développera.
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Les Goths (Wisigoths et Oslrogoths), pas plus que les Lombards à leur suite, n'ont pas apporté, comme on Va fort bien dit, des contrées lointaines, orientales septentrionales, où ils avaient longtemps vécu dans une barbarie ignorante de la construction en pierre, une architecture spéciale, un art de bâtir en pierre préconçu et déjà organisé. Mais, en entrant en Italie, en adoptant quelques-uns des arts antérieurs tels qu'ils les trouvèrent installés à Ravenno et dans le nord de la Péninsule, en s'assimilant la culture impériale telle qu'ils la rencontrèrent sur leur passage, en emportant cette même culture et en la répandant partout autour d'eux dans leurs conquêtes, ils la compliquèrent, la pénétrèrent à la longue de quelques-uns de leurs instincts de race et finirent ainsi par mériter de lui donner leur nom aux yeux de ceux qui la recevaient.
D'abord, il faut se garder de croire que l'art qu'ils propageaient ait été la simple décadence romaine, cette gangrène de la sénilité latine spontanément et uniformément éclose sur tout le territoire du ci-devant empire d'Occident. Par bonheur, ils n'en avaient pas contracté la mortelle inoculation. C'est avec l'art vivant de Byzance qu'ils se trouvèrent tout d'abord en contact; et leur étape de Piavenne, comme d'autre part leurs incursions sur le territoire hellénique, décida de l'orientation de leurs penchants de constructeui's, une fois qu'ils furent devenus les néophytes de la civilisation antique. Ce sont les Grecs de l'Adriatique qui avaient été leurs premiers maîtres dans cet art de la pierre qu'ils pratiquèrent partout avec succès — nous le savons pertinemment — dans les divers pays où ils séjournèrent.
La région qu'ils habitaient dans le sud de la Gaule, et qui s'appelait encore au vni® siècle Regio (jolhic;i\ devint d'ailleurs, pendant le vi'= et le vn* siècle, l'atelier d'une industrie très considérable de la pierre travaillée, le centre de fabrication des sarcophages chrétiens qu'on désigne en archéologie sous le nom de monuments du sud-ouest de la France. Nous avons obtenu de ces témoins, vous vous le rappelez, des renseignements précis sur la nature de l'esthétique d'importation, pratiquée d'abord par les