DANS L'ART ROMAN ET GOTHIQUE
Mesdames, Messieurs,
Le Romanisme qui, en matière d'histoire de lart, s'est complètement emparé de l'opinion publique, a eu soixante ans pour préparer, épurer, affiner et codifier sa doctrine. Il a déjà figuré dans l'enseignement de trois ou quatre générations, et il a eu le bonheur d'être soutenu par des maîtres éminents à une époque où l'état de la science pouvait le rendre vraisemblable. Les théories que je vais vous soumettre, et que je. tenterai d'esquisser devant vous cette année, n'ont pas encore reçu la lente et féconde collaboration du temps. C'est un simple observateur qui, dans sa sincérité, après l'interrogatoire ou la dissection des monuments, vous présente ses conclusions au fur et à mesure quelles s'imposent à son esprit, sans avoir le loisir, et, surtout, sans avoir l'autorité nécessaire pour leur donner la dignité d'attitude et les allures dominatrices et paisibles d'une vieille croyance traditionnelle. Soyez donc indulgents pour un enseignement longuement médité dans sa substance, mais improvisé dans sa forme.
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Les auteurs, dont j ai fait des extraits mercredi dernier, ont eu le sentiment de la nature et de l'essence de l'art gothique, et ils ont alTirmé sa personnalité, son indépendance et son existence individuelle en dehors du giron de l'art classique. Il s'agit maintenant de prouver que ce sentiment était juste, qu'il peut supporter l'examen et qu'il est confirmé parla raison.
Quest-ce que vous disait Fénelon ? Que larchileclure gothique est une dentelle de pierre, un découpage de carton ; que tout y menace de crouler ; que tout y est suspendu ; que toutes les masses sont maintenues en l'air par un artifice ; que c'est quelque chose d'étayé. Les ennemis du gothique parlent encore de même au xix*^ siècle : Qu on soit hienveillant ou malveillant, les appréciations pourront dillérer, mais il y aura toujours unanimité dans le sentiment des artistes sur l'interprétation de l'expression générale.
Regardez le chteur et surtout le rond-point, le chevet de l'église Saint-Leu d'Esserent, qui date de la lin du xu'' siècle, et dites-nous si ce n'est pas une œuvre de charpenterie traduite en pierre, un prodige de l'étayage, une merveille de stahilité obtenue au moyen de l'équilibre des forces et dans laquelle la colonne support joue le rôle principal ? Non seulement c'est de l'étayage, de l'échafaudage au point de vue du raisonnement, mais encore, quand on considère le jeu des lignes, leur expression, leur harmonie et ce qu'on a appelé la musique de Varchitecture^ on éprouve le sentiment que donnerait un édifice dont la seule matière serait le bois '.
L'explication de la cause de l'expression générale de l'art gothique n'est pas fort diflîcile à trouver en histoire pour qui n'a pas de parti pris dans l'examen de la question. Dès les premiers temps, c'est-à dire dès la fin duvii^ siècle et dès le commencement du vni^, le sentiment barbare s'est manifesté dans l'art de la pierre elle-même. Ciborium de San Giorgio nella Valpolicella (712), au musée de Vérone, œuvre du Magister Ursus cum discipulis ; baptistère de Cividale en Frioul (737) ; ciborium de Porto (de 790 à 816^; cibo-
1. Tout ceci a été démontré jusqu'à l'évidence par une série de projections à la lumière oxhydrique. On a forcé certaines parties des édifices p>thiques à révéler les sources d'inspiration où leurs constructeurs avaient été puiser, et on a prouvé, dès l'orifiine même des temps romans, l'intervention de la charpenterie et de son esprit.