‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 2)Chapitre 98 sur 140 · LA COLONNE DANS LARCHITECTLRE ROMANE · texte numérisé non relu

LA COLONNE DANS LARCHITECTLRE ROMANE

équilibre plus ou moins stable entre deux principes d'origine différente qui se pénétrèrent réciproquement. Mais, si le principe de l'Aquitaine, de la Bourgogne et même de l'Auvergne où, tout au moins dans la décoration, l'inspiration méridionale dominait, avait prévalu, il n'y aurait pas eu d'art gothique.

Petit à petit, tout doucement, la Renaissance classique nous aurait ramenés en grande partie aux doctrines de l'antiquité romaine, en oubliant même cette autre antiquité de forme grecque que les chrétiens avaient recueillie vivante aux sources renouvelées de l'Asie, et que les derniers survivants de l'Empire romain transformé leur avait transmise. On aurait sauté à pieds joints pardessus le byzantinisme de nos origines. On aurait subi le retour définitif d'un état de choses à jamais disparu, sorti des ruines de l'antiquité païenne, de cette antiquité gallo-romaine exhumée par les savants des cloîtres, antiquité pédagogique, savante, archéologique et classique, à laquelle dans certaines contrées restées plus byzantines vinrent se mêler des modèles de construction empruntés à l'Orient, mais qui constituaient la seule importation considérable venue d'Asie aux temps romans, c'est-à-dire la coupole.

Je suis d'accord pour reconnaître avec tous les Romanistes que les procédés au point de vue du plan comme de l'appareil sont demeurés en très grande partie à peu près romains jusqu'au x" siècle. I^es seuls constructeurs de Tédilice de pierre étaient en effet des maçons qui, même quand ils étaient goths ou lombards, conservaient dans une mesure appréciable la pratique des vieux ateliers de main-d'(euvre romaine. Ces constructeurs, dans les pays éloignés du centre de l'activité gothique, et plus tard de l'activité lombarde, désapprirent même l'usage de l;i colonne. Jamais le système romain de la simple agglomération des matériaux à l'aide du mortier, jamais la théorie de la concrétion ne fut plus généralement appliqué. Cet état de choses, cette survie de la construction galloromaine se maintenait encore en vigueur au xi" siècle. Un très grand nombre d'édifices étaient encore parfaitement et exclusivement romains, quand, au \i'' siècle, apparaît la construction romane, qui diffère si radicalement de l'art romain et qui apporte son pilier spécial cantonné d'abord de deux, puis de quatre colonnes. Ce pilier est quelque chose d'essentiellement nouveau.

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D'où cela vient-il ?

Gela ne peut venir que des Barbares et par là il faut entendre tous les peuples qui ont concouru à renouveler la société, aussi bien ceux de l'Orient que ceux de l'Occident.

A partir du xi'' siècle, le procédé du pilier antique du pied-droit romain a une concurrence. Il n'est plus seul à soutenir les arcs qui font communiquer la grande nef avec les bas-côtés. On voit alors apparaître un nouveau membre de construction que nous ne connaissions pas encore, en France du moins et dans l'art de la pierre. C'est le pilier toujours carré avec son tailloir, mais flanqué d'abord de deux, puis de trois et enfin dans son dernier état, de quatre colonnes, de hauteurs dilférentes et ayant un but non d'ornement mais de consolidation.

La colonne en fonction existait déjà dans l'art byzantin et néog'rec. On la voit à Ravenne. Son usage se développe dans l'art goth et dans l'art lombard qui la pratiquent de très bonne heure [Lois barbares).

Mais une fois introduit en Gaule, cet usage s'y développa d'une manière prodigieuse à partir du xi" siècle, quoiqu'un grand nombre d'édifices du x" et du commencement du xi" siècle soient encore conçus en dehors de son application : Basse-Œuvre de Beauvais, Ghâteau-Landon, Tracy-le-Val, Saint-Martin de Lamballe, deux travées de la nef de Lanmeur.

Le pilier, tout au moins flanqué de deux colonnes confortatives, apparaît au contraire à Bcrnay et aussi dans toutes les églises de l'Aisne reconnues du xi*^ siècle, à Morienval, dans la crypte de Nesle (Somme).

Les deux méthodes régnent donc l'une à côté de l'autre. L'une représentant le passé, l'autre représentant l'avenir; et c'est la colonne-support qui fait la différence entre les deux méthodes, qui est l'élément rénovateur, le ferment qui elfectuera la transformation de l'art et qui s'y associera avant que la voûte n'achève cette transformation.

La colonne-support fut certainement la contemporaine, le témoin, et on peut dire la complice de la révolution de l'architecture du xi" siècle. Unanimité des auteurs sur ce point.

Avant le xi" siècle, pas de colonne; à partir du xi'' siècle, emploi

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de la colonne de plus en plus grand, au poinl que la présence de ce membre d'architecture devient pour tous les artistes la caractéristique de l'art roman.

A signaler pour l'absence de colonnes, la net" primitive de l'abbaye de Beaulieu près Loches, celle dont la couverture s'elFondra sous la violence d'un ouragan dont parle Raoul Glaber, liv. II. ch. IV (Anthyme Saint-Paul, Annuaire de Varchèologue français, a donné une traduction de ce passage).

Caumont et Boûet signalent très justement le caractère romain et très romain d'une grande partie de l'architecture du xi** siècle, notamment de celle qu'inspira et dirigea le duc d'Anjou, Foulques Nerra. (Caumont, Ihilleiin nionumenlal, XIII'-vol., p. 516 et Boûet, Ballelin nionumenlal, 186(S, article intitulé Vlùflise de Germignij les Prés el celle de Beaulieu sous Loches).

Non seulement le moyen âge, mais encore le xvii'' et le wiii'' siècle ont eu sur la question, en dépit de certains raisonnements vicieux, des lueurs de vérité très appréciables que les recherches actuelles ne feront que mettre en relief et que fortifier.

On peut conclure de tout ce que j'ai examiné dans les environs de Soissons qu'avant le xi" siècle, il n'y avait sur les piliei's des nefs, ni colonnes, ni chapiteaux s'enlevant sur le massif du pilier.

Gomment ! un faible ornement, un simple détail de décoration devient tout à coup le principe directeur, le germe vivifiant d'un art qu'il révolutionne et on ne voudrait pas admettre que ce principe soit venu du dehors! Quicherat dit fort bien que les Romans ont fait du nouveau avec de l'ancien; c'est parfaitement vrai, quand on considère les éléments en eux-mêmes et dans leurs apparences matérielles, sans vouloir pénétrer les intentions et sans raisonner sur les antécédents ni sur les conséquences. Mais pour transformer il faut avoir un esprit nouveau, et Quicherat ne conteste pas l'existence de cet esprit nouveau. Les Romans n'ont pas inventé la colonne, direz-vous, ils n'ont fait que l'emprunter. Soit. Mais en lui faisant jouer un rôle diamétralement opposé à celui qu'elle avait rempli jusque-là et en lui donnant une importance qu'elle n'avait jamais eue avant eux; en en changeant toutes les proportions ; en déguisant sous son image un principe tout spécial qui a

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ses rèj^les lui aussi et qui, dissimulé sous le masque de la colonne et de rornement, n'a abdiqué aucun de ses procédés et de ses habitudes en se traduisant en pierre. C'est le pinncipe de Tétai, du support vertical, maintenu en équilibre par des soutiens et raidi par la solidarité de l'assemblage de tous ses membres.

L'esprit nouveau dont on ne peut pas nier l'existence, c'est l'esprit barbare, c'est l'esprit des races et des forces nouvelles qui commencent à prendre possession d'elles-mêmes et qui dirigent la société naissante, après avoir absorbé les éléments ethnographiques antérieurs, — double absorption des vainqueurs par les vaincus, qui forment en se mêlant à eux une race nouvelle, et en même temps, extension aux vaincus des principes politiques et sociaux des vainqueurs.

Je tâcherai de vous démontrer qu'en art il y eut pénétration réciproque aussi, mais que si l'art barbare subit l'influence romaine et gallo-romaine en adoptant la construction en pierre, du moins dans la direction nouvelle et dans la lutte des divers éléments fondus dans son sein, il maintint les principes de la construction qu'il avait pratiqués antérieurement et, à mesure qu'il s'avança, en afTicha de plus en plus les caractères dans toute leur rigueur native.

Je m'efforcerai d'établir devant vous que cet esprit nouveau qui est indéniable, c'est le principe même de la charpenterie, et que c'est à la charpenterie que l'architecture gothique doit son apparence et les premières lois de son esthétique.

On ne voit jamais de pilastres employés dans les édifices romans de l'Ile-de-France... De fait, dans l'architecture française du moyen âge, le pilastre est une exception; son emploi est dû à la présence des monuments romains voisins. (Viollet-le-Duc ; Pilastre, Dictionnaire, t. VII, p. 151).

Si la colonne n'était qu'un vy^in ornement, comment cet accessoire futile aurait-il, à lui seul, décidé de tout le sort postérieur de l'art gothique, en aurait-il déterminé la forme et en serait-il devenu le caractère distinctif par excellence?

La théorie de la décomposition spontanée et celle de la décadence naturelle et isolée de la pensée antique pendant les temps barbares n'est pas soutenable. La décomposition a eu lieu dans un milieu

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spécial qui nécessairemenl a sensiblement influencé cette décomposition.

Félibien dit : Lart antique est celui de \ itruve. Lart barbare n'avait pas de théoriciens. Soyez sûrs qu'il y a eu des Vitruves barbares, c'est-à-dire des procédés, des habitudes, des instincts de race, existant traditionnellement dans les ateliers ou dans la pratique des Barbares, de même que les lois barbares existaient avant d'avoir été codifiées et rédigées en langue latine. Au moment de la défaillance de l'antiquité, ces instincts, ces procédés, ces habitudes devaient tendre à combler les vides, de même que les contingents des populations barbares comblaient les vides laissés par l'épuisement des populations romaines.

Le jour où l'art de la charpenterie fut résorbé par la construction de pierre, la révolution fut faite dans l'économie interne de l'art, dans le tempérament de l'architecture. La construction ne resta plus latine que par endroits et de surface. Le latin survécut dans une mesure appréciable, c'est incontesté ; mais le mélange dans lequel il figurait était des plus complexes et il n'y représentait pas l'élément dominant.

Faites attention que la colonne engagée se voit sans doute employée comme décoration par les Romains dans les arcs de triomphe et dans certains détails de l'ornementation intérieure des édifices, des Thermes par exemple ; mais dans tous -ces exemples la colonne et le chapiteau ne contribuent en rien à la stabilité de l'édifice, n'ont qu'une valeur de décoration. La colonne ne participe pas à l'économie de la construction. Dans l'architecture romane, au contraire, elle fait partie intégrante de la bâtisse. Elle en est l'àme, l'élément principal tendant à être de plus en plus essentiel. L.lle devient le nerf de la nouvelle combinaison.

La colonne romane n'est donc pas la fille de la colonne romaine. Elle vient de tout autre part. Elle est le produit de la charpenterie barbare, le procédé ordinaire des charpentiers.

L'église de l'Abbaye de Beaulieu-lès-Loches nous servira d'exemple principal.

Je vous montrerai l'état du xi" siècle antérieur à 1010. C'est le résultat de la première construction de l'église élevée par Foulques Nerra et dont la toiture s'effondra, comme nous le raconte Raoul Glaber. Dans cet état primitif, il n'y a pas une seule colonne dans la nef.

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Je VOUS montrerai en même temps sur le tableau lumineux Tintérieur de la même église, après le rhabillag'e qu'elle subit quelques années avant que le fondateur n'y fut inbumé en 1040.

La juxtaposition des deux états, celui qui est antérieur à 1010, et celui qui est antérieur à 1040, vous fera bien sentir ce qu'il y avait de nouveau dans Tarchitecture romane. Eh bien ! la seule chose nouvelle, c'est la colonne-support.

Boûet a fait à propos de Tabbaye de Bernay une observation extrêmement importante ; il constate que des colonnes-support, alors même qu'il n'y avait pas de voûte ni de doubleaux, ont été insérées dans les murs et sur les pieds droits ou les piliers construits suivant la donnée carolingienne.

Les colonnes cantonnant le pilier qui sont la caractéristique de l'architecture romane, se voient à l'abbaye aux Hommes de Caen, de même qu'à l'abbaye aux Dames, et cependant ces deux églises n'ont pas reçu de voûtes à l'origine. J'en conclus que la colonne-support associée au pilier n'est pas uniquement la conséquence de la construction delà voûte, qu'elle a une existence indépendante et qu'étant un étai permanent, elle dérive de la pratique de la charpenterie.

Les Goths civilisés par les Romains de Ravenne et de Constantitinople, c'est-à-dire par les Grecs orientaux, ont été les porteurs de la culture byzantine mélangée aux inlluences barbares.

Le gothique ne serait-il pas le premier mélange de l'architecture byzantine et de l'architecture barbare?

Quand se fît le contact entre l'art de la pierre et l'art du bois? Il est difTicile de le déterminer avec précision. Jestime cependant que ce contact est antérieur à la propagande qui fut accomplie au bénéfice de l'art byzantin par les Goths, les ^^'isigoths et les Lombards.

Le principe ou l'habitude de létai, constituait les doctrines fondamentales de l'art pratiqué par les Coniacini, quand Luilprand et les rois lombards légiférèrent pour eux, comme les empereurs romains avaient légiféré jadis pour les ateliers publics de maçons ofïîciels. L'existence de cet élément de l'étai, l'habitude de la colonne ont été constatées à la fois dans la loi de Liutprand et dans les applications de l'architecture lombarde par M. de Dartein. Le principe est

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encore visible dans les monuments authentiques du xi'' et du xii*^ siècle.

On ne pourrait pas dire que l'art de la pierre, byzantin alors par essence, était pur de tout contact barbare quand il nous arriva avec la propagande lombarde, sous une forme spéciale dont je vous ai montré les caractères sur un grand nombre de monuments de la France et de l'Allemagne du xi'' et du xii" siècle.

Si l'artiste roman et barbare n'avait voulu et cherché qu'une décoration au pilier, et qu'il ne l'eût empruntée comme on le répète depuis longtemps qu'à la grammaire décorative gréco-romaine, ce n'est pas la colonne, c'est le pilastre qu'il aurait accollé au pilier de ses basiliques, comme il apprit plus tard à le faire quand les cloîtres furent devenus d'ardents foyers de la Renaissance classique.

Il semble que l'étrésillon, la chandelle, l'étai. le principe sur lequel va reposer toute la construction gothique, a une signification puisqu'on l'a choisi avec intention ou qu'on a eu recours à lui par habitude ou par instinct.

Près de toute baie, de toute solution de continuité dans le plein des murs, l'œil de ces hommes a besoin d'un renforcement.

A bas le placage ! à bas le mensonge ! On ose dire ce que l'on veut.

On commence à avouer ses besoins, ses croyances, ses instincts. On ose être moderne.

L'architecture n'est plus un art subi par un peuple dominé, incapable de s'exprimer sans l'aide de ses vainqueurs et sans emprunter la langue de ses anciens vainqueurs. C'est l'art d'un peuple qui pense par lui-même, qui construit pour soi et qui ignore Vitruve.

Il semble que le vide inquiète l'œil.

A côté du vide, de naïfs et sincères constructeurs, comme les barbares, ont prodigué l'étai. A mesure qu'on avance, on n'en mettra pas seulement un, mais deux, mais trois.

La colonne n'est pas seulement une décoration. Elle a perdu son rôle aristocratique.

Elle est en fonction. Ce n'est pas un ornement quelconque. Elle accomplit sa besogne, populairement, publiquement, effrontément, son métier de portefaix.

Donc la colonne romane n"a jamais été une décoration. C'est le principe vivant de l'architecture nouvelle.

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Pour bien comprendre la diirérence de l'art de la pierre pré-roman et de l'art de la période développée de la pierre gothique, il faut comparer les deux côtés du bras droit du transept de Saint-Remy de Reims.

A gauche, en entrant par la porte du transept, deux étages d'arcades sur massifs piliers qui rappellent l'architecture romaine du Colysée el celle du dôme d'Aix-la-Chapelle. Sur les piliers on a appliqué toutes les colonnettes du gothique fin du xii" ou commencement du xni''.

L'autre côté a été plus remanié. Un triforium gothique a remplacé l'étage de galerie à arcade. On sent bien là l'opposition des deux systèmes de construction. On sent que le gothique en pierre est nourri d'un autre principe, soutenu par une autre inspiration, sorti d'une autre souche que l'architecture classique.

La colonne ou la colonnette est substituée aux pieds-droits et aux piliers.

On sent bien qu'il y a dans l'art roman qui devient gothique autre chose que la pure grammaire de la construction antique, latine et gréco-romaine.

Il y a quelque chose d'un autre principe, l'architecture en bois de la Perse, de l'Inde, de TOrient, qu'on retrouvera dans un autre art, l'art arabe. L'inspiration générale est tout autre. La légèreté, l'élancement se trouvent substitués à la lourdeur et à la force immobile, l'élasticité à la masse inarticulée. Nulle part on ne sent mieux la différence des deux éléments dont le complexe art gothique a été formé. Ne serait-il pas permis de supposer que le sentiment de Lart du bois a été pour quelque chose dans le goût pour la verticale qui caractérise l'art gothique et dans la manie de cet art pour les supports légers et verticaux?

Que firent alors les architectes de la fin du \\f siècle et du commencement du xni^, du temps de Philippe-Auguste, pour obtenir un supplément de force ?

Ils n'allèrent pas consulter un manuscrit de Vitruve. Ils ne doublèrent pas le cube de la maçonnerie. Ils n'écoutèrent que les instincts, les habitudes séculaires de leur profession. Ils accumulèrent autour d'un noyau cylindrique central, de nombreux éléments de rigidité. Ils revêtirent la colonne à fortifier d'une ceinture d'étais non compressibles.

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Sur leurs plans, sur leurs épures, dans leurs projets, ils étayèreat la pile comme si, au moment où ils en préparaient Térection, elle avait déjà fléchi. Ils construisirent en pierre un étayaj^e définitif absolument comme si cet étayage avait été ajouté en bois, momentanément et après coup.

L'etï'et en est charmant; mais avouez que pour qu'un maçon invente cette conception anormale du pilier, il faut qu'il soit charpentier dans l'âme.

Vous me direz peut-être : mais c'est un expédient très ingénieux qui n'est venu à la pensée des artistes qu'au moment de la période gothique. On cherche sans doute à soutenir que les architectes gothiques ont seuls été des charpentiers.

Je prétends moi que c'était un principe de race et que leurs pères l'avaient déjà pratiqué d'instinct, inconsciemment peut-être avec moins de besoins et moins d'habileté dès les temps romans, et je le prouve.

En montrant quel était le style de la décoration architectonique dans les monuments du xi" siècle, je rappellerai que plusieurs des éléments de cette décoration sont antérieurs à ce siècle et ont servi de transition. Ce style est une résurrection de l'ornementation gauloise, celtique, antérieure à l'invasion gréco-romaine. Preuves aux tailloirs de Morienval, aux tailloirs des chapiteaux de Chivy et aux tailloirs de nombreux chapiteaux publiés par Fleury.

Ce réveil de l'ornementation barbare, au moment où le vrai moyen âge commence à s'organiser est un fait bien curieux dont l'existence a été constatée par Viollet-le-Duc à propos de l'église de Morienval. Ce réveil du tempérament autochtone se fait principalement sentir dans le Soissonnais et le Laonnais, c'est-à-dire dans les pays qui ont été les plus empreints de la culture franque, dans la province qui fut une des premières envahies par les Francs et où l'élément ethnographique gallo-romain s'était trouvé en minorité.

Ce qui compose cette décoration (soit antérieure, soit du xi" siècle), c'est l'emploi de dessins géométriques connus par les vases des cimetières fouillés par M. Moreau.

C'est l'emploi des entrelacs, des nœuds inextricables, de tout un système qui fut parfaitement inconnu des gallo-romains avant leur

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contact avec l'Orient chrétien et même avec TOrient de l'Empire dont le siège était à Nicomédie et avant la pénétration de l'Occident par les Barbares qui avaient puisé aux mêmes sources.

Celte ornementation géométrique, surtout rornementalion des entrelacs se continua longtemps, l'allé exista tout autant au xn" siècle et se transmit modifiée au xni". Mais il est absurde de n'en pas reconnaître l'existence et d'en attribuer la paternité au style gallo-romain. C'est un apport barbare et oriental.

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