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Tome II, préface non paginée

Û6 LES OfiîGINES DE l'aRT MODERNE

« anciens, ayent toujours conservé pour eux cette estime sans M bornes qu'on leur a inspirée dès leur enfance ? »

Cette page terrible et vengeresse, cri involontaire échappé à un témoin oculaire, est à elle seule l'explication et la condamnation de tout l'art du xvii® siècle, de tout l'art français depuis trois cents ans.

Mais l'Université de Paris n'entendait pas raillerie sur ce sujet. C'était un article de foi que le dogme de la supériorité théorique de l'antiquité classique. Charles Perrault, tout membre de l'Académie française qu'il était, a su ce que lui devait coûter sa courageuse protestation. Récidiviste impénitent, il avait déjà osé dire dans son poème du Siècle de Louis XIV :

« La belle antiquité fut toujours vénérable ;

Mais je ne crus jamais qu'elle fust adorable.

Je vois les Anciens sans ployer les genoux *. »

Et dans la préface du Parallèle :

« Ils devraient, ces auteurs, demeurer dans leur grec

Et se contenter du respec

De la gent qui porte férule ; D'un sçavant traducteur on a beau faire choix;

C'est les traduire en ridicule

Que de les traduire en François. »

Au nom des personnes vêtues de « longues robes noires et coiffées du bonnet carré », Boileau cria au scandale, ameuta tous les compères de la corporation et décocha contre l'impertinent les plus lourdes de ses épigrammes. Elles portèrent, comme tout porte dans la littérature spéciale des classes, leçons apprises et récitées en chœur par plusieurs générations d'écoliers. Le pauvre Charles Perrault ne s'en releva jamais. Les hommes illustres de son temps, qu'il avait célébrés et élevés au-dessus des anciens, ne lui pardonnèrent même pa« cette partialité à leur égard, que Boileau déclarait impie et attentatoire au monopole ofliciel d'admiration réservé à la seule antiquité classique. Après la mort de Colbert, son protecteur, il fut rayé par Louvois de la liste des membres de l'Académie naissante des inscriptions. Il n'est plus connu aujourd'hui que comme

1. Le Siècle de Louis XIV, poème par M. Perrault, de rAcadcmie françoise, Paris, 1687.

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conteur de Peau dWne. On ne bravait pas impunément, au XYii*^ siède , certaines congrégations littéraires. Félicitons-nous du progrès des idées. Il semble que les choses vont beaucoup mieux au XIX® siècle. Mais, en tout cas, il n'y a pas longtemps. Car je ne puis oublier ce léger coup de férule, délicatement asséné, au nom de la corporation, sur les doigts de Ludovic Vitet, en 1855, par un de ses confrères ^, après son livre sur le Louvre, où l'antiquité classique était indirectement critiquée à propos de sa niaise imitation pratiquée pendant le xvii*^ siècle. Lisez l'article très courtois d'ailleurs de Charles Lenormant et vous devinerez que, sous la vague raison sociale : Antiquité, Dix-septième siècle et Compagnie, il devait exister alors, quelque part, une sorte de confrérie occulte très vivace, très jalouse, très puissante et très chatouilleuse sur le point d'honneur et les traditionnels privilèges du corps d'État. C'était un tribunal de francs-juges, composé de professionnels et de gens du monde qui s'était donné pour mission de punir les attentats commis contre la majesté de l'art antique et de réprimer toute menace à sa séculaire souveraineté. Cependant le ton avait sensiblement baissé depuis Quatremère de Quincy. Au nom de l'institution en péril, en face de l'apostolat de Viollet-le-Duc, un autre avocat d'office dut bientôt se lever. C'était naturellement un aspirant au secrétariat perpétuel. Le nouveau sauveteur n'épargna pas sa peine, compromit son client par un maladroit plaidoyer, et toucha le prix de son intervention.

Je ne puis donc, non plus, passer sous silence, la leçon professée par Beulé, le 6 janvier 1857, à la Bibliothèque Nationale. Je la regrette pour sa mémoire, comme je m'en réjouis pour ma cause! Je m'abstiendrai aujourd'hui de toute appréciation ; j'adresse simplement Beulé à Charles Perrault, qui était son égal, membre comme lui de deux académies, qui est mort comme lui, et qui lui dira, dans son texte de 1690, des choses que je n'oserais pas lui dire, même en latin. Voilà un « dialogue des Morts » inédit dont Fénelon n'aurait pas voulu être le sténographe.

La littérature du xviii"^ siècle, vous le savez déjà par mes

1. Le Correspondant, livraison du 25 mai 1853. Le Louvre par M. L. Vilef, de l'Académie française, par M. Ch. Lenormaut de llnstitut, tiray:e à part de 19 pages.

citations de Tannée dernière, prêtait en même temps son concours aux institutions pédagogiques, et elle n'avait point assez de mépris pour tout ce qui n'était pas classique. Pour avoir raillé les Vadius et les Trissotins, pour les avoir traînés sur son théâtre, Molière n'en était pas moins, ainsi que les plus illustres de ses contemporains, absolument gagné à la cause ullramontaine, ni moins asservi à la férule latine, ni moins dédaigneux de l'indépendance de notre caractère national, ni moins injuste envers le passé de la patrie française. Il suffît, pour en être persuadé, de lire la Gloire du Valde-Grâce.

Sous Henri IV et sous Louis XIII, on apprenait encore l'histoire de France. Dès le second tiers du wii** siècle, Mézeray est lu et commenté. Les nombreuses éditions des Recherches d'Ltienne Pasquier prouvent que, dans la première moitié de ce siècle, on avait partout à cœur de connaître et de maintenir certaines tendances du caractère national et l'ensemble des principes qu'on appelait les libertés gallicanes, principes qui étaient inséparables de l'histoire du pays. A mesure qu'on avance dans le xvii*^ siècle et dans le suivant, ces notions s'obscurcissent. Pour paraître bien élevé, il suffit à un contemporain de Louis XIV de connaître l'histoire des Grecs et des Romains, aux traditions desquels le Roi se rattache directement, tandis qu'il dédaigne les coutumes de ses ancêtres. L'histoire de France est de moins en moins étudiée, si ce n'est dans le domaine fermé de l'érudition et dans le domaine frauduleux de la généalogie ; et tandis que les savants de l'école bénédictine, les d'Achery et les Mabillon, renouvellent cette histoire, elle devient lettre morte dans l'enseignement des Universités et dans celui des Jésuites. U Histoire de France du Père Daniel est bien lente à paraître et à se compléter. Le digne et respectable Rollin,'le recteur de l'Université, le pédagogue par excellence, l'auteur de la vaste Histoire ancienne dont la vogue fut immense, mourra sans laisser (ï Histoire de France. A quoi bon perdre inutilement un temps précieux? Dans un demi-volume de V Histoire ancienne qu'il â consacré à l'historique des arts libéraux, il conserve intacte la doctrine académique du xvii*^ siècle, celle de Chambray, de Félibien et de Claude Perrault ' et, s'il est amené incidemment

1. Ch. Rollin, Histoire ancienne, in-1 , édition de 1710, t. V, p. 560.

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à parler de Tart de l'Europe au moyen âge, c'est pour en proclamer la nullité et le ridicule.

« J'avais besoin, dit Rollin, d'un guide aussi éclairé que V'itruve, « dans une matière que j'ignore absolument. Je ferai grand usage « des notes que M. Perrault a jointes à la traduction qu'il nous a u donnée de cet auteur, aussi bien que des réflexions de M. de « Ghambray, dans son ouvrage intitulé : Parallèle de V archileclure « antique et de la moderne^ dont je vois que les connaisseurs font « un grand cas, et de celles de M. Félibien, dans son ouvrage « intitulé : Des principes de V Archileclure, etc. »

« Il est étonnant, dit encore Rollin \ que l'Italie remplie de tant « de monuments d'un goût exquis ait quitté son architecture « excellente, autorisée par l'Antiquité, par le succès, par la posses- « sion, pour en adopter une barbare, étrangère, confuse, irrégu- « lière, peu gracieuse. Mais elle a réparé cette faute, en retournant « la première à l'ancienne manière, qui est l unique ^âvioul aujour- « d'hui. »

Rollin, en codifiant l'enseignement de l'Université de Paris, et, on peut bien dire de toutes les Universités de France, acheva de communiquer à toute la nation la croyance à l'existence d'une esthétique unique, loi primordiale et supérieure, de fondation lointaine, patriarcale et quasi divine, dont l'art du moyen âge n'avait été qu'une passagère et honteuse altération. L'antiquité devenait ainsi une sorte d'Ancien Testament de l'art moderne ; et, aux yeux de l'Europe reconnaissante, Louis XIV avait, par ses institutions littéraires, scientifiques et artistiques, par ses nombreuses académies de tout genre, réconcilié, dans la pompe de son règne, la loi nouvelle et l'ancienne loi.

Un très grand événement dans l'histoire de l'art français et qu'on n'a pas assez remarqué, fut l'entrée en scène des Jésuites. Ils contribuèrent pour beaucoup au changement radical du goût public français et à la profonde modification de notre esthétique. Aujourd'hui, je n'aurai que le temps de vous parler de l'influence qu'ils exercèrent par la voie de l'enseignement secondaire, accaparé par eux jusqu'à leur expulsion.

1. Histoire nncienne, édition de 17 iO, in- 5°, tome V, p. 570.

« Les solitaires de Port-Royal avaient tenté une révolution dans l'enseignement public en France ; les jésuites, loin de les suivre dans cette tentative, les combattirent énergiquement ; ils maintinrent les langues anciennes à la place qui leur convenait : au premier PLAN, )) Ainsi s'explique le R. P. Camille de Rochemonteix, dans son excellent ouvrage sur le collège de La Flèche (tome III, page 154 *). Je vous conseille de lire ce livre loyal et sincère; vous y remarquerez combien était puissante l'arme que la Compagnie sut se faire du latin pour afîaiblir les tempéraments respectifs des diverses nations de l'Europe et imposer partout runii'ormité de sa doctrine dans toutes les branches de l'activité humaine.

On peut dire que l'âme française fut définitivement placée dans le moule de la culture latine par les Jésuites. L'Université de Paris, le Parlement, d'autres pouvoirs publics ou d'autres institutions privées luttèrent, avec la plus grande énergie, contre eux; mais tous les établissements d'instruction n'eurent pas d'autres doctrines que celles des Jésuites en matière d'éducation. Une nuance serait à peine à indiquer pour Port-Royal et pour l'Oratoire. Personne n'avait deviné quel était le secret de la force des Jésuites , et leurs ennemis les plus acharnés ne cessèrent d'être pour eux, jusqu'à la tin, les plus fidèles des collaborateurs.

L'introduction du latin dans ce que nous appelons aujourd'hui l'enseignement secondaire général fut la plus terrible des invasions subies par l'esprit français. Toute l'éducation des Jésuites était dirigée en vue de comprendre la littérature latine et la civilisation païenne. Sans doute les Universités et les Collèges existaient chez nous avant les Jésuites; ces établissements scolaires avaient une pédagogie peu sensiblement différente de la leur. Sans doute, depuis le plus haut moyen âge, ils enseignaient le latin et devenaient, par là, une source d'inspiration latine! Mais ce sont les mœurs qui mènent le monde et les collèges de toute la France n'agissaient directement que sur une certaine classe de citoyens, celle des clercs. Le milieu noble et le milieu bourgeois du tiers état n'étaient pas influencés par eux. L'esprit public ne recevait pas d'eux une sorte de mot d'ordre. Il en fut autrement quand, d'une

1. Un collège de Jésuites nux XVII' et XVIII" siècles. Le collège Henri IV de La Flèche. Le Mans, 1S89, 1 volumes in-S".

façon générale, gentilshommes et bourgeois se mirent à suivre plus régulièrement l'enseignement des collèges publics, surtout celui des collèges de Jésuites, sans avoir Tintention d'entrer dans la cléricature.

Le développement de l'enseignement du latin répandu dans presque toutes les classes de la société, en dehors des exigences professionnelles, amena rapidement une très curieuse modification de l'esprit public et grossit singulièrement, à partir d'un certain moment, l'armée naturelle déjà si considérable du Romanisme. Aux xYii*^ et xviii'' siècles, tous les élèves des collèges universitaires et, plus que tous les autres, les élèves des Jésuites étaient romanistes, comme, bon gré, mal gré, le sont aujourd'hui tous les bacheliers. C'est encore, comme c'était déjà, la condition même de toute éducation. Dès lors, l'ensemble de la nation se trouva divisé en deux catégories de citoyens, ceux qui sont lettrés et par conséquent romanistes et ceux qui sont illettrés et qui, ne comptant pas, ne peuvent prétendre à rien diriger. La machine était très bien combinée pour broyer l'esprit national dans son engrenage. Peu à peu, la conscience de la France devenait facticement latine et se rapprochait de plus en plus des sentiments ultramontains.

Nous venons de voir les effets produits par l'éducation générale proprement dite de la France. Examinons les résultats préparés par l'enseignement professionnel. Là encore une grande révolution va avoir lieu. Les corporations n'avaient jamais pratiqué d'autre enseignement que l'apprentissage. Le procédé pédagogique, uniquement employé au moyen âge, va être, en partie, abandonné. La séparation de l'art et du métier, consacrée par la fondation de r.Académie de peinture et de sculpture, fait perdre à l'art quelquesunes de ses traditions et lui crée de nouvelles habitudes dont la plus importante est l'instruction théorique et dogmatique. L'Ecole naît avec l'Académie et, quoi qu'on fasse, elle en demeurera toujours inséparable jusqu'à la fin, dans le Régime nouveau, comme dans l'ancien Régime.

Qu'est-ce que l'Académie? C'est une question à laquelle il n'est presque plus besoin de répondre après le solide travail de Vitet et après l'excellent chapitre que M. Lemonnier vient de consacrer à son étude dans son livre sur V/irt français au temps de Richelieu et

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de Mazarin. L'auteur a eu le courage de dire absolument la vérité et de déclarer que cette intervention officielle du latinisme et de l'autorité publique dans l'enseignement de l'École française fut un désastre. « La Compagnie, mise en possession du monopole de l'enseignement, fixa la [pédagogie] dans le sens prétendu classique... Rien de plus factice, de plus faux, ajoutons le mot, de plus pauvre que cette pédagogie... Elle ramenait tout, la pensée, l'expression, l'exécution, à des formules ». Tout cela a été très bien constaté par M. Lemonnier.

L'Académie de peinture et de sc'ulpture est définitivement jugée et condamnée pour le rôle perfide qu'elle a joué dans ce que j'appellerai la dégallicanisation de la France. Mais ce n'était encore rien que ce premier instrument de latinisation introduit dans l'enseignement professionnel. Le courant qui entraînait tout vers le Romanisme, était tellement irrésistible que la parodie du style classique, officiellement pratiquée par Lebrun, ne suffit pas longtemps à satisfaire la passion du moment. La pédagogie voulut établir, entre ses propres disciples et l'antiquité dont elle se proclamait l'élève, un contact immédiat. De là, la fondation de l'Académie de France à Rome. Et, depuis cette mesure, la pensée de la France représentée par l'élite de sa jeunesse artiste, soustraite aux tutélaires influences nationales, n'a pas cessé d'être livrée, par les soins et sous la surveillance du gouvernement français, aux entreprises et aux ingérences d'un art étranger.

Dans la lettre que Colbert fit rédiger pour être envoyée au Poussin, en 1664 ou 1665, on lit : <( Parce qu'il semble encore néces- « saire aux jeunes gens de votre profession de faire quelque séjour à « Rome, pour s'y former le goût et la. manière sur les originaux et (( les modèles des plus grands maîtres de rAntiquité et des siècles (( derniers, et qu'il arrive souvent que ceux qui ont le plus de génie « et de disposition négligeroient ou ne pourroient en faire le (( voyage à cause de la dépense, S. M. a résolu d'y en envoyer tous « les ans un certain nombre, qui seront choisis par l'Académie et « qu'elle entretiendra à Rome, durant le séjour qu'ils y feront ^... »

Quoique cette lettre n'ait jamais été expédiée et que Poussin soit

1. Mémoires de Chavlea PerraiiU, livre II. .\vignon. 1739,in-12, p. 69.

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toujours resté étranger à l'Académie de peinture et sculpture, l'institution royale fut néanmoins installée définitivement à Rome dès 1666. « On y envoie, disait Voltaire dans son Siècle de Louis XIV, les élèves qui ont remporté des prix à l'Académie de Paris. Ils y sont instruits et entretenus aux frais du Roi; ils dessinent les antiques; ils étudient Raphaël et Michel-Ange *. » En effet, aux termes des premiers statuts de l'Académie, arrêtés par Colbert, le 11 février 1666, les élèves devaient s'occuper à faire pour le Roi seul et sous les ordres d'un recteur, des copies de tous les beaux tableaux de Rome, des statues d'après l'Antique, des dessins de tous les édifices remarquables. Ils étaient surtout chargés de rechercher et de découvrir la loi des proportions des ouvrages antiques, afin de les enfermer dans des formules et des recettes à l'usage des maîtres et des étudiants de Paris.

« Les deux premières victimes que fit cette manie de mesurer les « statues antiques, dit M. de Chennevières ^, furent les deux « pauvres jeunes artistes qui eurent la charge de mesurer les « marbres de Rome pour le service de l'Académie. Ils en restèrent, « toute leur vie, abêtis par leur science. J'ai nommé l'un d'eux : a l'élève de Bourdon, Pierre Mosnier ; l'autre s'appelait Jean- « Baptiste Corneille, fils de l'ancien. Ce Jean-Baptiste avait obtenu « en même temps que Mosnier, la première pension que le Roi « donnait à deux jeunes peintres français, pour aller étudier à « Rome. Ils furent autorisés tous deux à partir pour l'Italie dans les (( derniers jours de 1664, et, pendant que Mosnier opérait, suivant « la méthode et pour le compte de Bourdon, son maître, J.-B. Corce neille, était employé par ordre du Roy, à mesurer avec exactitude « les plus belles statues antiques, pour en connaître les proportions « et pour servir d'instruction aux élèves de l'Académie. »

«... 0 vanité de la science ! — ■ ajoute M. de Chennevières — Voilà « que, grâce à Mosnier et à Corneille, les peintres d'histoire con- « naissaient, par pouces et par lignes, les formes des chefs-d'œuvre

1. Voltaire, Œuvres complètes, édition de Kehl, tome XXI, p. 270. Voyez sur l'École de Rome : L'Académie de France à Rome, par M. Lecoy de la Marche et la Correspondunce des Directeurs de V Académie de France à Rome, publiée par M. de Montaiglon, Paris, in-8», tomes I k III.

2. Recherches sur la vie et les ouvrages de cfuelciues peintres provinciaux de Vancienne France, tome III, p. 200.

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« antiques ; et de ce jour précisément, n'allaient plus avoir de « valeur dans notre école que ceux qui se préoccupaient le moins « de l'antique. Le hasard même semble se mêler de la mvslification : « J.-B. Corneille n'eut qu'un élève connu, ce fut Gillot, le maître « de A\'atteau. »

M. de Chennevières a parfaitement raison. Les seuls élèves de l'Académie de France à Rome qui ont laissé un nom dans l'histoire de l'art français sont ceux qui ont pratiqué le mieux l'école buissonnière et qui ont échappé ainsi aux conséquences du redoutable enseignement qu'on les forçait de recevoir. Triste école! Inutile tout au moins, quand elle nest pas dang-ereuse, et toujours coupable, car elle n"a jamais cessé de conspirer contre lesprit et les instincts de la patrie.

Ne m'accusez pas, Mesdames et Messieurs, de juger le passé avec les sentiments et les passions du présent. Très peu d'années après sa fondation, l'Académie de France à Rome était déjà sévèrement appréciée et même blâmée. A'oltaire d'abord, l'ancien élève des Jésuites, qui n'est pas fréquemment suspect d'hostilité vis-à-vis du Romanisme, la déclare inutile dès le 2^ tiers du xviii^ siècle.

M C'est, dit-il, un noble hommage que rendit à Rome ancienne et « nouvelle le désir de l'imiter. On n'a pas même cessé de rendre « cet hommage, depuis que les immenses collections de tableaux « d Italie, amassés par le Roi et par le duc d'Orléans, et les chefsce d'oeuvre de sculpture que la France a produits, ont mis en état (f de ne point chercher ailleurs de maîtres *. »

L'existence des dangers encourus - par les pensionnaires du Roi pendant leur séjour dans cet établissement était parfaitement connue en France dès la fin duxvii^ siècle. L'Administration des Beaux- Arts aurait pu immédiatement être éclairée, si elle avait voulu l'être et si la pédagogie avait permis qu'elle le fût. Veut-on savoir à quoi s'applique le Directeur des jeunes artistes qu'on envoie en Italie pour s'y former ou plutôt s y déformer le goût? C'est à les isoler le plus qu'il peut pour les empêcher de se laisser corrompre.

1. Voltaire : Œuvres complètes, édition de Kehl, tome XXI, p. 270.

2. A'oir deux lettres de la Teulière du 22 avril 1693 et du 20 janvier 1703, Correspondance des Directeurs de l'École de Rome, tome I, p. 353 et 381. Cf- Lecoy de la Marche, Académie de France à Rome, p. 92.

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Après avoir dépeint à Villacerf, ce qu'il appelle le « libertinage » de l'École italienne, La Teulière écrit le 9 décembre 1692 : « Je lascheray, Monsieur, autant que je pourrai, que cette dangereuse contagion ne vienne jusqu'à notre Académie qui va bien. Dieu mercv ^. » Il eût mieux valu, pour le Directeur des Bâtiments du Roy, ne pas exposer la santé de ses pupilles, en les laissant travailler en France, dans l'atmosphère plus saine où ils étaient nés.

La Teulière ne veut pas laisser les maîtres italiens approcher de ses élèves :

u Je ci'oyais, disait-il, à Villacerf, à la date du 29 juillet 1692, Cl pouvoir épargner la dépense des maistres, ayant vu par expé- « rience, quoi qu'en puissent dire les partisans de Rome, que le « goust de France, pour le dessein et la manière de draper, est « beaucoup meilleur que celui de Rome et ne lui cède en rien « pour les autres parties, persuadé de plus que M. Lebrun et « M. Mignard estoient au-dessus de tous les peintres de l'Italie... « et MM. Girardon et Puget au-dessus des sculpteurs, sans parler « de M. Coizeveaux, Desjardins et autres ^. »

Les Directeurs se rendaient bien compte des inconvénients que présentait la résidence prolongée des artistes français dans un milieu aussi délétère que l'air contaminé de Rome. Ils estimaient que le séjour de cette ville ne devait s'administrer qu'avec précaution, comme certains traitements d'eaux thermales très violentes. Voir à ce sujet une lettre de Poërson au duc d'Antin, en date du 21 mai 1712.

« 21 mai 1712. — Vous m'ordonnez de vous mander mon sentice ment au sujet du retour des élèves dont le tems finit au mois de cf septembre prochain. Pour obéir à l'honneur de vos ordres, j'aurai u celui de vous dire que je crois très à propos de faire retourner le ce sieur Edelinck, qui a fait assez de progrès dans le dessein, dont c( ilavoit grand besoin : à présent il faut qu'il se mette à graver, et « comme cet art est ignoré en ce pays, il me paraît nécessaire qu'il ce aille en France où il y a d'habiles gens et où il aura de l'émula-

1. A. de Montaiglon, Correspondance des Directeurs de l'Académie de France à Rome, t. I, p. 311.

2. Montaiglon, Correspondance des Directeurs de l'Académie de France à Rome. t. I, p. 304.

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« tion et de boas préceptes. Je crois qu'il est bon aussi que le sieur « Besnier, architecte, cherche à mettre en pratique les études qu'il « a faites en ce pais. D^ailleurs la manière de consfrm're les hàti- « menls à Rome, avec des briques, fort peu de pierres et sans « art de charpente, étant très différente de la nôtre, demande de « nouvelles études. Je m'imagine aussi qu'il serait avantageux au « sieur Rousseau, sculpteur, de s'en aller. »

L'Académie et l'Administration publique savaient parfaitement à quoi s'en tenir sur la valeur de l'art italien. Dès l'année 1695, on s'apercevait que le dernier des élèves de l'Académie de Paris valait mieux que le meilleur sculpteur de la Rome moderne ^. On était beaucoup plus Romain d'imagination, de doctrine et d'entraînement pédagogique à Paris qu'à Rome. Il suffit pour le prouver, d'opposer aux pratiques de Borromini et du Bernin les théories qui avaient cours à Paris entre l'époque de Chambray et celle de Perrault. Les Français en arrivèrent même à défendre contre les Italiens l'esprit et la dignité de l'Antiquité ^.

On s'aperçut de bonne heure que le Roi formait et entretenait à Rbme des artistes d'élite, mais que c'était surtout pour l'utilité et pour le service du monde entier. « Ce n'est pas pour les pais étranu gers, » disait le duc d'Antin dans une letttre du 3 juillet 1732, « que le Roi foit tant de dépense à son Académie de Rome '. » Cependant, c'est à l'Académie de France ou dans les ateliers des anciens pensionnaires de cette école que les souverains et tous les princes de l'Europe venaient chercher les décorateurs de leurs palais. Les Italiens eux-mêmes recouraient au talent de nos compatriotes pour embellir leurs églises. Quelques-unes des plus belles œuvres sculptées de l'école internationale italienne, à laquelle deux siècles furent soumis, ont été exécutées à Rome par des Français. Dussieux ^ a fait l'histoire de cette propagande exercée par la France au bénéfice de l'Italie. Les étrangers et les

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