L'ART DU XVIP SIÈCLE
Mesdames, Messieurs,
On n'a appris et on ne répète que l'expression vieillie de certains préjugés, parce qu'on n'a pas étudié encore l'histoire de l'art moderne, l'histoire de l'art français, ni dans son ensemble ni avec méthode ; surtout parce qu'on a négligé et qu'on a regardé à tort comme non avenue et dénuée d'importance la période gothique, qui était précisément le pivot même de Tart français et qui doit nécessairement être le pivot, le nœud vital de l'art moderne, tant que les conditions matérielles et morales de l'humanité n'auront pas été changées. Comment voulez-vous que l'addition soit juste si le plus gros des chiffres qui la composent en droit a été volontairement omis en fait ? La doctrine qui règne pour l'appréciation du xvn" siècle n'a pas changé depuis deux cents ans. Elle est donc frappée d'une irrémédiable caducité, puisqu'elle manque évidemment de base.
Elle ne peut pas ne pas être fausse, puisqu'elle repose sur des opérations incomplètes et inexactes. Elle est entièrement à refaire.
Il ne s'agit pas, sous prétexte d'éclectisme, de proposer des conciliations, des moyens termes, des ménagements, pour arriver insensiblement à légitimer l'ancienne doctrine et chercher à la marier à celle qui bientôt doit naître forcément. Elle ne peut pas s'améliorer; elle ne peut pas s'amender. Elle s'est engagée à fond dans une voie sans issue. Elle ne peut plus revenir en arrière ni changer de direction. On ne pourra rien sauver de l'opinion académique sur l'art du wii^ siècle. Cette opinion est radicalement erronée.
Le xvn*" siècle n'est pas, comme on l'a trop longtemps enseigné»
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le commencement de Tart français ou lart français par excellence, suivant la théorie de Fréart de Ghambray, des deux Perrault, de Félibien, de Blondel, de Voltaire et de Quatremère de Quincy.
Ne croyez pas ce que semblent vous dire les deux bustes à l'antique, à la fois rébarbatifs et débonnaires, qui se dressent rue Bonaparte, sur la porte de l'Ecole des Beaux-Arts. Ils mentent effrontément^ aurait dit en latin, au xvii*^ siècle, le classique Pascal, que vous me permettrezde traduire, puisqu'il y a des dames ici. En elTet, si grands que soient les noms de Poussin et de Puget, ces artistes sont de faux parrains, de faux patrons de l'école française, j'entends de l'école vraiment nationale. Le monument formé par le rapprochement de ces deux gaines assez disgracieuses, par ces deux termes assez ridiculement disposés, est le produit d une manœuvre ou tout au moins dune erreur quelque peu intéressée de la pédagogie. Loin d'avoir assisté à la naissance de notre école nationale. Poussin et Puget ont, au contraire, contresigné lacté de décès de quelquesunes des plus éminentes qualités de l'esprit français. En France, on était beaucoup plus Français avant eux qu'on ne le fut après.
Poussin se réclamait avant tout de l'école bolonaise internationale et académique, surtout du Dominiquin ; il se proclamait Romain et il a été longtemps classé parmi les maîtres de l'école romaine, avec lesquels sa manière offre tant d'analogie. C'est à titre d'adepte de l'école romaine qu'il fut appelé en France et qu'il faillit décorer le Louvre, car on lui aurait préféré Pierre de Cortone, nous le savons. Des musées étrangers l'ont maintenu dans leurs galeries à cette place d'honneur, le banc des Romains, où il fait très bonne contenance, j'en conviens, et que, personnellement, il n'aurait pas refusée. Son élève et son imitateur, Guaspre Dughet, bien que d'origine française par le sang, est classé, à Paris même et au Louvre, dans l'école romaine. L'attache profondément italienne n'est donc pas niable chez Poussin.
Quant au Puget, Burckhardt a pu dire de lui avec raison qu'il était plus Berninesque que le Bernin lui-même. Je le prouverai par des images à ceux d'entre vous qui ne sont pas encore allés à Gênes visiter, au sommet de la ville, Santa Maria de Gerignano. En outre, Puget était, en architecture et en peinture, disciple effectif et fervent de Pierre de Gortone. G'est l'Italie qui avait formé son
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style et qui avait fait sa réputation. On n'aurait jamais pensé à lui sous Louis XIV, si, comme on l'avait tenté sous Louis XIII, on avait pu détourner de l'Italie et arracher à Rome d'abord François Duquesnoy, puis l'Alg'arde et enfin Pierre de Cortone, son maître. J'ai ici la preuve documentaire de ces assertions ', sur mon bureau.
Puget eut besoin d'avoir été recommandé par les Italiens pour être pris en considération par les Français. Il ne fut rappelé en France que parce que ses maîtres italiens refusaient d'y venir. A défaut d'Italiens comme le Bernin lui-même, qu'on fît travailler à Rome % qu'une intrigue écarta, mais qu'on avait traîné jusqu'à Paris, on se contenta de leurs élèves et de leurs imitateurs français. Mais les Français, au Louvre et à Versailles, ne furent acceptés que comme remplaçants des Italiens,
En Italie, à nos yeux exe.rcés du xix" siècle, les œuvres du Puget se distinguent des œuvres italiennes ses contemporaines par leur indiscutable supériorité, mais elles relèvent absolument de la même inspiration qu'elles, de la même technique, de la même esthétique. C'est meilleur que tout ce qu'a pu produire l'Italie coalisée et repliée sur elle-même. Soit. Nous sommes parfaitement d'accord. Mais, en fin de compte, les œuvres françaises et les œuvres italiennes font partie du même ensemble.
Tout cela se fait admirablement pendant. Tout cela est d'essence italienne.
Il faut savoir distinguer en matière d'art la main qui exécute et l'esprit qui conçoit.
C'est l'esprit qui qualifie l'œuvre et lui assigne une nationalité. Or, on peut dire que toute l'œuvre du xvn" siècle, même l'œuvre française d'exécution, l'œuvre sortie des mains françaises, est italienne ou romaine, antique par l'esprit, par l'intention, par la conception. Vous le verrez bien sur l'écran lumineux.
1. Voyez : Amateurs d'art et collectionneurs manceaux du XVII' siècle^ les frères Fréart de Chantelou, par Henri Chardon, 1867, p. 40-41 et 52, etc., etc.
2. Il résulte de la correspondance de Colbert av-ec le Directeur de l'Académie de France à Rome que l'on tenait beaucoup, autour du Roi, à la statue équestre faite à Rome par le Bernin ^^'oirla Correspondance des Directeurs de V Académie de France ù Rome, tome I, p. 10, 7" et 80). Le fils du Bernin, Paolo Bernini, avait sculpté aussi pour le roi, à Paris où il était venu avec son père. Beaucoup d'autres artistes italiens travaillèrent pour Louis XH'.
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Donc l'histoire du xvii'' siècle n'est pas l'histoire de l'art français.
C'est l'histoire de la période française de l'art international italien, pratiqué par l'Europe depuis la Renaissance classique ^
Rappelez-vous cette formule, qui résume en partie ce que j'aurai à vous démontrer cette année.
Depuis la Renaissance classique, il n'y a plus en Europe qu'un seul art, l'art néo-classique, de source italienne, pratiqué d'une façon internationale avec certaines modalités. Les différents arts nationaux constituent ces modalités.
Pendant deux siècles, la plus brillante de ces modalités a été la modalité française. L'histoire de l'art français, que j'ai à vous faire pendant cette période, se réduit à cela.
Vous voyez. Messieurs, combien je suis loin d'être au même diapason que vous, si vous apportez ici les opinions qui ont cours actuellement parmi les gens du monde et même dans une certaine science plus ou moins autorisée, plus ou moins officielle, plus ou moins répandue. L'Ecole du Louvre n'est pas chargée de ménager les transitions, les susceptibilités des dilettantes, les opinions anté rieures des amateurs et des artistes.
Les résultats des analyses scientifiques qui s'y pratiquent vous sont livrés intégralement. Nous n'avons pas le temps de consoler le passé et de lui fournir des motifs d'excuse et des justifications hypocrites. Place à l'avenir !
Je me vois donc forcé, — avant de vous mettre en contact direct avec les monuments, ce qui est, vous le savez, ma méthode habituelle, — je me vois donc forcé d'éclairer, par quelques notions générales et quelques vues prises de haut, l'art de toute une époque, aussi profondément inexplorée dans son esprit que peut l'être celle du moyen âge lui-même, et cela, malgré tant d'admirations conventionnelles et deux cents ans de banal panégyrique.
Je vous accablerai ensuite de preuves et de pièces justificatives. Tout vous sera démontré mathématiquement. Mais laissez-moiauparavant vous donner quelques-uns des principaux résultats de mes observations, et ne vous hâtez pas de juger avec les préjugés antérieurs les doctrines nouvelles que j'ai le périlleux honneur de développer ici.