M. Lavisse, Journal des Débats, du lundi 2 octobre
TROISIÈME LEÇON
Après avoir exposé logiquement la synthèse des choses et avoir établi fortement sa doctrine dans les deux premières leçons, Courajod entreprit de fournir à ses auditeurs des démonstrations, ainsi qu'il le leur avait annoncé. Il l^rocéda donc par des expériences sur différents points de fait. Nous n'avons pas toujours retrouve toutes ses notes. En outre, il employait de plus en plus la méthode des projections, accompagnées de ces commentaires oraux, dont tous ses élèves ont consei-vé un vif souvenir, mais qu'il serait impossible ou téméraire de reconstituer. Néanmoins tous les lecteurs auront à tirer profit de la masse énorme de renseignements qui formaient le fond solide de ses théories et ils retrouveront facilement — même quand nous sommes obligés d'abréger — la direction de sa pensée maîtresse.
Dans le premier entretien de cette année vous avez vu à quel état d'esprit la France avait été prédestinée par sa pédagogie pendant le xvn^ siècle.
Dans le second entretien, vous avez remarqué quel était cet état d'esprit, c'est-à-dire qu'après avoir étudié la culture de l'arbre et après avoir analysé la sève qui le vivifiait, nous avons tenté d'en apprécier les fruits. Les effets répondirent exactement aux causes. Nous allons continuer de le constater.
La France ne pouvait se dispenser de subir l'influence de l'Italie. Je vous le prouverai encore par des preuves matérielles, en vous montrant que le premier art du xvii'' siècle ne fut, malgré certaines protestations et certaines résistances, que l'application à la France d'un style né en Italie et appelé le style Baroque.
Courajod. Leçons II. 5
Je dois donc, avant de vous montrer l'expression française du style baroque, vous faire connaître ce qu'il avait été en Italie, antérieurement à son exportation et à son acclimatation chez nous.
Sans doute, en critiquant sévèrement le goût italien, surtout après la seconde moitié du xvii" siècle, les Français se donnèrent l'illusion de croire qu'ils ne se soumettaient qu'à l'inspiration de l'antiquité. Voyez par exemple les réserves de d'Aviler* : « L'on ne voit, dit d'Aviler, dans la plupart des bâtiments qu'on a élevés dans Rome depuis près d'un siècle, que cartouches, frontons brisez, colonnes nichées et autres nouveautés extravagantes, que le cavalier Borromini et ses sectateurs ont mis en usage, au mépris de ces monuments si sages et si magniiiques de l'antiquité, qu'ils avaient devant les yeux et que le temps semble n'avoir respectés que pour mieux faire appercevoir les défauts de ces productions bizarres; et, ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que la peinture et la sculpture, telles que les pratiquent aujourd'hui les Italiens, si on en excepte quelques-uns, ne s'éloignent pas moins que leur architecture des règles si précieuses de la belle simplicité. »
D'Aviler avait raison. Dans le culte du baroque, dans le dévergondage de richesses auxquelles ce style se laissa entraîner en Italie, la France fut sauvée par la pauvreté relative de ses matériaux de construction autant que par la sagesse de sa raison, la sincérité relative de ses procédés et la sûreté de son goût. Elle n'avait pas non plus donné antérieurement dans toutes les extravagances du gothique. Le grain rugueux de sa pierre, la rusticité de sa brique, qu'elle ne dissimula jamais sous le fard des placages de marbre, entretinrent la gravité de son esprit. Elle ne tomba jamais dans la débauche architectonique et pécha surtout par intention. La nature et le climat la sauvegardèrent dans ses fautes, comme autrefois la nature et le climat l'avaient guidée dans sa glorieuse et nationale activité.
Je trouve la preuve de ce que j'avance dans la bouche d'un auteur du xvni'' siècle, qui partageait l'erreur commune de l'Ecole française relative à la nécessité de l'inspiration et de l'imitation italienne. Piganiol de la Force, dans sa Description de Paris -,
1. D'Aviler, Cours irarchileclnre, préface, édilioii de 1750, p. xxii.