BOSSAGES ET PORTES A L'ITALIENNE
\'ous savez comment je suis parvenu les années dernières à vous démontrer les origines orientales et néo-grecques de l'art chrétien, qui a fini par s'appeler l'art g-othique. Ce moyen, ce procédé, je l'ai emprunté à la philologie, je l'ai appeléla grammaire de Vornement. J'ai examiné chaque élément du langage décoratif roman et je vous ai prouvé que les racines de presque tous ces éléments étaient orientales.
Cette année, pour faire une preuve de l'infiltration italienne subie par la France au \\n^ siècle, je vais vous faire voir d'où nous sont venus certains éléments de la décoration employée par l'école académique.
Bossage. — Le premier élément de la décoration architectonique que j'examinerai, c'est le bossage ; c'est le nom que l'on donne au parement saillant brut d'une pierre, dont les arêtes seulement sont relevées par une ciselure.
Dans des constructions de pierre de taille que l'on veut élever rapidement, en n'employant que la main-d'œuvre rigoureusement nécessaire, pour permettre de poser les assises sans perte de temps, on s'est quelquefois contenté de tailler les lits, joints et les arêtes des pierres, sans se préoccuper de parementer les surfaces comprises entre ces arêtes.
Pendant le moyen âge, nous voyons certaines bâtisses dans les-
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quelles on a laissé des bossages bruts sur la face vue de chaque pierre. Cest particulièrement dans les ouvragées de fortification de la fin du xni« siècle que ce genre de construction apparaît, surtout dans les contrées où la qualité très dure de la pierre ne se prête pas à la taille. Toutes les parties de l'enceinte de la cité de Carcassonne, bâtie sous Philippe le Hardi, ont des parements à bossages ; nous en voyons également, vers la même époque, à la grosse tour de l'ancien archevêché de Narbonne, à Aigues-Mortes, etc.
« Les bossages, dit Viollet-le-Duc, disparaissent des parements de pierre pendant les xiv® et xv*" siècles, pour reparaître au xvi", avec l'imitation de l'architecture italienne. Ils deviennent même alors un motif de décoration dans l'architecture civile et militaire ; ils sont bruts ou taillés en tables, en pointes de diamant, en demisphères, comme on peut le voir dans quelques tours fortifiées de la fin du xv*" siècle ou du commencement du xvi" siècle, et notamment (dit Viollet-le-Duc) sur les parements de la grosse tour de la porte nord de l'enceinte de A'ézelay, bâtie au commencement du règne de François P'' ».
Le type le plus important à citer, ce sont les tours et les portes de l'enceinte de Nuremberg, ainsi que le château de la même ville. Citer également le château de Dijon aujourd'hui démoli et la tourdonjon de SchafTouse en Suisse.
Les bossages hémisphériques se ti-ouvent souvent sur les parements des fortifications élevées au moment de l'emploi régulier de l'artillerie à feu. Ils figuraient évidemment des boulets.
Pendant le développement de l'architecture de la Renaissance, on voit les bossages se couvrir de divers ornements, tels que vermiculures, emblèmes, chiffres, réseaux, etc.
« Cet appareil n'avait jamais été abandonné en Italie, surtout en Toscane, comme le prouvent le palais \'ieux de Florence, le Bargello ou Palais du Podestat et toute la série des palais municipaux congénères, entre autres celui de Città di Castello. Alors qu'ailleurs on s'efforçait d'obtenir les surfaces les plus régulières et les plus lisses, les joints les plus unis, ces fiers descendants des vieux Etrusques essayaient de remettre en honneur l'âpre grandeur des murs de Fiesole ou de Gortone. (Mûntz. La Renaissance, t. I, p. 381).
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« Les archéologues et les architectes du xv® siècle, à leur tour, en reprenant l'étude des monuments antiques, tombèrent dans une erreur qui favorisa singulièrement le succès du rustique : ils s'imaginèrent que dans la Porta Magc/iore à Rome, dans les amphithéâtres de \'érone et de Pola, l'emploi de pierres incomplètement taillées était voulu et raisonné, alors qu'il procédait en quelque sorte du hasard seul, ces édifices, comme on sait, n'ayant pas été achevés ».
« Quoi qu'il en soit, ce retour à la tradition ou cette innovation, comme on voudra l'appeler, a fourni à l'architecture moderne un élément de contraste des plus précieux. A Florence même, le rustique fait l'ornement des palais élevés par Brunellesco, Michelozzo, Benedetto da Majano et une foule d'autres maîtres : Palais des Pazzi, des Pitti, des Médicis, des Strozzi, etc.. »
Le plus ancien exemple que je puisse citer du bossage en tables est celui qui fut pratiqué par Michèle San Micheli dans ses constructions militaires.
Michèle San Micheli, né à Vérone en 1484, mort en 1549, amena dans la construction militaire une véritable révolution. Le côté scientifique de cette révolution fut revêtu d'une admirable forme d'art. San Micheli construisit à Vérone cinq ou six bastions suivant son système. Ce fut en 1517 qu'il éleva le premier de tous, celui qu'on a appelé le bastion de la Madeleine. C'est de cet ouvrage que datent et la fin de l'ancienne et le commencement de la nouvelle manière de fortifier les places.
Les relations d'art entre l'Italie et la France introduisirent de bonne heure, dit très bien Quatremère de Quincy, dans ce dernier pays le goût du bossage.
« Serlio, un de ses plus grands partisans, avait dû en propager l'usage. Philibert Delorme en rapporta la manie plutôt que le goût, par suite de son long séjour en Italie. L'usage qu'il en fit au château des Tuileries ne trouva pas beaucoup d'approbateurs. On voit ce genre assez mal approprié, et avec une recherche de sculpture aussi puérile que fastidieuse, à la galerie du Louvre bâtie sous Henri III. — Colonnes à bossages chargés d'attributs, employées par Philibert Delorme aux Tuileries. » — Fragments à montrer en nature.
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Oq abusa du bossage aux Tuileries.
Les constructions du Louvre à toutes les époques contiennent une véritable débauche de bossages. On en a mis partout, même dans le Louvre de Visconti et de Lefuel.
Fontainebleau. — Citer comme modèle de bossage rustique la Grotte du jardin des Pins^ gravée dans Guilbert, t. II, p. 95.
Il n'y a qu'un seul monument à Paris où on ait fait un judicieux et élégant emploi de cet élément de décoration. C'est à l'hôtel Carnavalet. On y a imité avec goût et esprit l'appareil du palais Pitti. C'est dans la partie qui a survécu de l'œuvre originale du xvi'' siècle.
<i Marie de Médicis, dit Quatremère de Quincy, répandit plus que jamais la mode du bossage dans son grand palais (dit du Luxembourg), qu'elle fit construire après la mort de Henri IV. De Brosse, choisi par elle pour en être l'architecte, soit de lui-même, soit, comme cela est probable, pour seconder le dessein qu'avait la reine de retrouver à Paris des souvenirs de P'iorence, sa patrie, prit modèle sur la cour du palais Pitti, non pour l'ensemble du plan ou de la composition générale, mais pour le style de construction en bossages. L'architecte français a dans cette imitation beaucoup adouci le caractère des bossages florentins ».
Les théoriciens du xvin'' siècle, et par exemple Blondel, n'hésitaient pas à reconnaître l'origine italienne des bossages en tables, à propos de l'appareil du Luxembourg.
Innombrables sont les imitations de l'appareil de bossages en tables dans les constructions de la ville de Richelieu.
On peut dire que la décoration entière des palais et des constructions du xvn<^ siècle et du xvni'' roule sur l'emploi des variétés du bossage, surtout sur l'emploi des bossages en tables. Exemple, Versailles et Saint Cloud.
Le procédé de bossage a été fort souvent employé par Gabriel dans les rez-de-chaussées de ses constructions de Bordeaux. Nous aurons occasion de le voir, quand je traiterai de ces constructions. Jacques-Ange Gabriel, pendant tout le xvni'' siècle, a copié les bossages de Michèle San Micheli dans tous ses rez-de-chaussées.
Château d'Eau de Paris, par Robert de Cotte bâti en 1719.
L'Hôtel de Ville de Chaumont ne fut terminé qu'à la veille de la
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Révolution. On y remarque le procédé des assises par bossages en tables.
Dernière vulgarisation du bossage : application à la maison de rapport du xviii® siècle.
Il est bien certain qu'à la fin du xvni" siècle on ne recourait pas directement au modèle de San Micheli. On faisait delà copie et de l'imitation italiennes inconsciemment, tant le procédé était passé dans les habitudes des constructeurs français.
Mais il n'en est pas moins curieux de constater l'origine et l'usage persistant en France d'un procédé de décoration bien exclusivement italien.
Au xix^ siècle, nous imitons encore San Micheli et nous copions les Italiens de la Renaissance classique sans le savoir
C'est précisément au moment où nous voyons pulluler chez nous dans la décoration ce microbe exotique, cet élément exclusivement italien et nullement antique, que tous les théoriciens de l'esthétique académique déclarent que l'art français est né.
C'est au moment où l'art français cesse d'exister qu'on proclame sa naissance. Relisez les préfaces de François Blondel, de Claude Perrault, de Florent Leconte'.
Ceux d'entre vous, Messieurs, qui ne connaissent pas ces préfaces, ou qui ne veulent pas les lire, ne peuvent pas comprendre mon indignation. C'est très facile de recommander aux gens d'être calmes, mais alors il faut leur imposer en même temps d'être gnorants.
C'est se moquer du monde que de déclarer français un art où le bossage a fait des ravages comme chez nous au xvn*" siècle.
Envahissement du style baroque par la voie des Recueils de portes et portiques
Les portiques, les portes nous arrivent avec des formules italiennes.
Recueils de portes et de portiques par Michel-Ange.
1. Le Cahinel des sincfularités d'architecture, de peinture, de sculpture, 1699-1700.
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La Porta Pia par Michel-Ange.
Gravures d'architecture d'AIbertoni sous Alexandre MI.
Recueil des portiques d'Alexandre de Formeni.
Vignole avait passé sa vie à dessiner des portes pour les propriétés des grands seigneurs romains. Ces portes pullulent à Rome. Elles devinrent un modèle universellement reproduit.
Il circulait des livres de portiques et de portes, à la suite des traités des ordres antiques de Vignole. Voyez lexemplaire aux armes du roi qui se trouve au Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale. Le Traité des ordres antiques est suivi d'une suite de portes d'après Michel Ange.
La plupart des portiques gravés par Abraham Bosse, dont nous admirons comme française l'exécution dans de nombreux monuments d'architecture et de sculpture, ont été inventéset dessinés par les Frâncini, italiens originaires de Florence.
Abraham Bosse a gravé d'après A. de Frâncini une suite de planches réunies en un volume sous ce titre (abrégé par Jal) :
Livre d'architecture, contenant plusieurs portiques, etc., par Alexandre de Frâncini, Florentin, ingénieur ordinaire du roi, dédié à sa Majesté (Paris in-folio, chez Michel ïavernier, MDCXXXI).
Portes imitées de la Porta Pia de Michel Ange.
Comparez la porte du Prytanée de la Flèche et la porte de l'Église des Sables-d'Olonne. Porte de l'église Sainte-Marie de Nevers. Le tout vient de la Porta Pia.
Quelques exemples de portes et de portiques en France sous Louis XIII : Fontainebleau. — Porte Dauphine. Henri W la fit bâtir après la naissance du Dauphin Louis XIII, né à Fontainebleau en 1601 et baptisé en 1606, sous le dôme de cette porte.
Toute l'architecture des portiques et des portes du temps de Louis XIII est prise dans les modèles gravés fournis par les livres de Vignole, de Palladio, de Scamozzi. C'est là que sont venus puiser les auteurs des Frontispices de livres des Jésuites d'Anvers, qui furent une des causes de la propagation du style baroque. Dans tout tout cela, il n'v a absolument rien d'original'.
I. A la fin de cette leçon, Courajod projeta au tableau un certain nombre de portes françaises du xvii' et du xvin* siècle.