‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 3)Chapitre 33 sur 93 · DOUZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DOUZIÈME LEÇON

Mesdames, Messieurs,

Nous avons perdu complètement le sentiment des origines des divers styles pratiqués depuis deux siècles par la France, c'est-àdire depuis qu'elle a quitté ses anciennes orientations et cessé d'obéir à l'attraction naturelle du Nord.

Tous les jours, on nous dit que le style rococo, que le style régence, que le style rocaille est bien essentiellement et exclusivement français. Tout cela est faux, car ce style est absolument d'origine italienne. Nous vous nommerons ceux qui l'ont inventé et ceux qui ont été le chercher en Italie où il s'épanouit pour la première fois.

Le rococo est d'origine essentiellement italienne. Il faut insister sur cette pensée. — Le rococo, fils du style baroque, n'a été supportable que chez nous. Il y a même été charmant ; cela tient à ce que le goût naturel peut seul sauver une nation quand tout l'univers donne dans la manière. La force de notre tempérament nous a préservés de l'empoisonnement complet. Nous n'avons donné que modérément dans la rocaille. Mais si l'art français n'en est pas mort, ce ne fut pas grâce à la pédagogie officielle. Le malade résista au mal malgré le médecin et malgré le traitement qu'il subit.

Pour as'oir été dignement supporté et pratiqué par la France, le rococo n'en est pas moins un principe italien, dont l'importation doit être attribuée à une contagion contractée en Italie par la colonie de l'Académie de France à Rome.

Un certain nombre d'esprits sérieux et indépendants ont été de cet avis, et je me charge de vous en démontrer la justesse. « Le genre rococo, ou substantivement le rococo, style d'architecture, d'ornementation, d'ameublement, qui régna en France dans le xvni*^ siècle, est caractérisé par les façades hérissées, courbes, et frontons recourbés et brisés, par la profusion des ornements insignifiants, par la préférence donnée aux rocailles, par les guirlandes de fleurs enlacées d'une manière affectée. Me permettra-t-on un mot bas, tout bas? Le Bernin fut le père du mauvais goût désigné dans les ateliers sous le nom un peu vulgaire de rococo ». (H. Beyle, Promenades clans Rome, tome I, p. 244).

Le rococo brilla en France depuis les dernières années du xvii*^ siècle jusque Aers le milieu du xvni- (1745) environ. J"ai démontré, par les documents positifs et les preuves accumulées dans mes deux volumes du Journal de Lazare Duvaux, que ce style commença à être abandonné par la cour, et que l'aristocratie, au milieu du xvni'' siècle, aidée par la direction des arts, c'est-à-dire par M"**^ de Pompadour, prépare déjà le style Louis X\'L Le rococo survécut plus longtemps dans l'art provincial et ne disparut complètement que vers la fin du règne de Louis XA , au moment du triomphe définitif du style Louis X^'I, qui existait longtemps avant 1774 et nous conduisit à la révolution de David et au style académique dans sa plus belle horreur.

En somme, le style rococo dura près de cinquante ans à Paris, dans toute son intensité.

Je vais vous expliquer aujourd'hui que toute la responsabilité des extravagances du style rococo retombe sur l'administration française, sur la direction oflicielle des arts à la fin du wif siècle. Cette administration, après avoir immobilisé et momifié l'art français par la création de l'Académie de peinture et sculpture cl par la fondation de l'école de Rome, se chargea encore de débaucher larl français en lui faisant pratiquer au nom du roi les plus vicieuses habitudes de l'Italie.

On était allé chercher en Italie et à Rome des règles positives, des croyances sévères, un culte ascétique et purifié, un art comme celui du Poussin : on en rapporta, aux dernières heures du xvn** siècle et pendant les vingt premières années du xvin'', le plus

abominable dévergondage. Rappelez un instant devant vos yeux le tableau que présentait Fart italien pendant le xyii" siècle, tableau qui a été fort bien tracé par Burckhardt.

Le baroque eut pour conséquence l'épanouissement du style rococo. Les trois principaux éditeurs responsables de ce style sont : Lorenzo Bernini, dont je vous ai déjà parlé (1599-1680), Francesco Borromini (1599-1 667), et un homme de second plan, mais dont l'influence a été grande et absolument néfaste : je veux parler du constructeur de Turin, de Guarino Guarini de Modène (1624- 1683).

Guarino Guarini était un religieux. Son ouvrage sur l'architecture est ici : vous y pouvez étudier les principales de ses compositions architectoniques, qui sont véritablement une honte pour l'art de construire. Je vous projetterai au tableau lumineux l'œuvre de Guarino Guarini. Vous y verrez que le style rococo existait en Italie — dans toute sa hideur — bien avant 1687.

Chez nous il n'apparaît qu'à l'extrême fin du xvn'' siècle. Ce n'est donc pas chez nous qu'il est né, et nous savons pertinemment et directement que ceux qui nous l'ont importé avaient été le prendre en Italie. Les premiers artistes qui pratiquèrent franchement le style rococo en France furent Robert de Cotte, en architecture, ■ — mais l'architecture extérieure fut toujours chez nous très raisonnable, — ■ ce furent surtout et avant tout : Oppenord, Meissonier et Cuvillier le père.

Gilles-Marie Oppenord, qui fut premier architecte du duc d'Orléans, était fils d'un ébéniste flamand établi dans l'enceinte du Temple à Paris, mort en 1715. Gilles-Marie Oppenord naquit le '21 juillet 1672. ^I. Destailleur, à propos de Meissonier, dit dans ses Notices sur quelques artistes français, p. 222 : « Je suis d'autant plus porté à croire qu'Oppenord partageait les idées de Meissonier, c'est-à-dire les idées de la rocaille italienne, que je possède un livre de dessins exécutés par Oppenord, en Italie, et que tous ces dessins sont des croquis ou des études d'après les œuvres du Borromini et de son école. » Or, les documents viennent confirmer absolument la déclaration de M. Destailleur. Nous savons qu'Oppenord fut entretenu à Rome à l'Académie de France pour copier les œuvres de Borromini et pour s'inspirer des plus hideuses compositions de son école.

Preuves : Lettre de La Teulière à.Villacerf : 7 octobre 1692, Correspondance, tome I, p. 327 : « Le S'"Openhor, dont vous m'avez ordonné de vous rendre compte, fait ici un grand amas de tout ce qui peut estre propre à orner les ouvrages d'architecture de tous les accompagnemens qui peuvent les rendre solides et agréables, car il dessine tout ce qu'il trouve de bon : tombeaux, tabernacles, fontaines, ornemens, chapelles, frontispices, etc. »

Réponse du surintendant. Correspondance , tome I, p. 332 : « Si Oppenord continue à faire ce que vous m'écrivez, son voyage luy sera fort avantageux. »

Lettre de La Teulière, 1 1 septembre 1696, Correspondance, tome II, p. 263 : « Le sieur Oppennordt est toujours lui-même ; il travaille présentement après le plan et l'élévation de l'église de Saint-Ignace, la plus belle qui soit à Rome, après Saint-Pierre pour les proportions. De la manière dont il s'y prend, j'espère, Monsieur, que vous ne jugerez pas ce travail indigne de la vue du Roy, et Sa Majesté ayant le goût exquis pour toutes les bonnes choses, j'ay même lieu d'espérer qu'elle aura du plaisir de voir ces dessins, ne pouvant pas voir les originaux, qui font certainement la plus belle partie de Rome. — Saint-Ignace, la plus belle partie de Rome ! C'est horrible ! — Les profils des parties de tous ces beaux édifices estant dessinez justes, je suis persuadé que le public en pourrait encore retirer autant d'utilité que de la vue des édifices antiques, dont il ne nous reste que des ruines bien usées, à l'exception de la Rotonde. 11 a dessein de continuer à travailler après tout ce qu'il y a de meilleur, de moderne ou antique moderne, sans rien oublier de l'ancien, ce à quoi les autres n'ont pas fait d'attention. »

Oppenord quitta Rome le 10 juin 1698. C'est donc à partir de 1698 qu'il commence à infester la France en répandant la doctrine du rococo.

M. de Montaiglon — qui n'est pas suspect d'animosité contre l'Académie de France à Rome, puisqu'il en publie consciencieusement la correspondance — a rédigé contre Oppenord un véritable réquisitoire. Correspondance, tome III, p. 11, note.

«Pppenord avait étudié à Rome de façon à devenir un grand

architecte, ce qui ne lui arriva pas Comme goût, il est un de

ceux, on le voit par les suites de dessins de son invention qui ont

été gravés, qui ont contribué à entraîner dans l'absurdité du maniérisme le plus contourné et le plus bizarre. Si ce qu'il a étudié en Italie a laissé en lui une trace, ce ne sont ni les monuments antiques, ni ceux de la Renaissance qu'il a relevés et mesurés, mais les plus mauvaises recherches et les contournements sans pondération des plus méchantes églises de la décadence architecturale du xvii'" siècle ». Et M. de Monlaiglon s'écrie : « Peut-être serait-il resté plus raisonnable s'il aavait pas été à Rome. » Quel aveu !

Just-Aurèle Meissonier, né à Turin en 1693, mort en 1750, est un des artistes qui ont le plus contribué à entraîner Tari décoratif dans cette voie fantasque, bizarre même, mais souvent gracieuse qui régna en France de 1719 à 1745. Remarquez bien que Meissonier naît dans la ville de Turin, le théâtre des plans de Guarino Guarini. Elevé probablement dans les errements de l'école de Borromini, il vint en France et se fit d'abord apprécier comme orfèvre. Quoique l'influence de Meissonier ait été grande, elle ne fut pas absolue, dit M. Destailleur. L'école française, en adoptant la liberté de formes qui régnait dans le nouveau style, sut lui donner un cachet tout particulier de légèreté, de grâce et d'esprit bien différent de la bizarrerie et du mauvais goût des Italiens et des Allemands. Il est intéressant de constater cette résistance des artistes français.

Autre père du rococo, François de Guvillier. né à Soissons en 1698, mort en 1768, élève de Robert de Cotte.

Vous verrez des projections de ces différents maîtres.

Je passe toute la transition qui rattache les rétables des églises jésuites aux baldaquins de style baroque et rococo apportés en France, surtout par Oppenord, quoiqu'il y ait eu quelques exemples antérieurs.

11 faut que vous connaissiez dabord ce dont le rococo italien était capable. Je dois faire comme les prédicateurs du Carême et vous montrer le péché dans toute son horreur. \'oici un Traité des cinq ordres, un Vignole où se glisse tout le rococo du xvin"^ siècle. Les contemporains croyaient à Ihomogénéité de ce recueil : mélange étrange des principes rigides et sévères du goût antique et du plus incroyable dévergondage d'imagination.

A propos des colonnes torses qui existaient clans la décadence classique romaine, savez-vous quels sont les modèles que tous les manuels vont chercher à Rome ? Celles du baldaquin de Saint- Pierre par le Bernin (Les anges, par François Flamand). On les compare avec celles du Val-de-Grâce, copiées textuellement par l'architecte Leduc et exécutées par Michel Anguier.

Type de baldaquin romain, celui de Saint-Pierre. — En France, baldaquins de Sens, de Luçon, de l'Oratoire (1749) et de Saint-Germain-des-Prés (1704), à Paris.

Voyez l'étrange confusion qui se faisait dans l'esprit de tous ces gens-là. Ils insèrent dans le Traité des cinq ordres de Vignole les planches du baldaquin de Saint-Sauveur et celles de la fontaine de la rue de Grenelle. Ils y mettent Saint-Sulpice.

TREIZIÈME LEÇON

Page 1