‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 3)Chapitre 52 sur 93 · LE ROMANISME ET LA ROYAUTE · texte numérisé non relu

LE ROMANISME ET LA ROYAUTE

Intervention du Romanisme dans la société française et dans l'art français. — Son inévitable alliance avec le pouvoir royal. — Dégallicanisation et déchristianisation de la France par la politique de la royauté, depuis le xw" siècle jusqu'au xviii\ — Œuvre néfaste de la Maison de Bourbon qui poursuit l'unité de la nation en sacrifiant la personnalité des provinces. — L'esprit académique, continuant les elîets de l'esprit pédagogique, arrache à la France les derniers sentiments nationau.x et tue l'idée de patrie au bénéfice d'un internationalisme banal. — Création dans le cœur des Français d'une chimérique nationalité latine, abstraite et philosophieiue. — Disparition du caractère national français.

Pendant les péripéties de l'évolution économique qui, à elles seules, auraient suffi à donner aux événements la forme qu'ils ont présentée, l'art antique, remis en honneur depuis un siècle à peine, possédant déjà des théories séduisantes, les promenait avec ostentation dans toute l'Europe et les appuyait des heureuses expériences tentées en Italie. Transfigurée par l'histoire, poétisée par la littérature, exempte des mille incommodités, des mille vulgarités d'un usage quotidien, la doctrine antique apparaissait sans le cortège embarrassant d'une civilisation pratique, d'ensemble et sans s'être encore mêlée à tous les rouages d'une organisation sociale, comme celle à laquelle l'art national se trouvait indissolublement lié et rivé. A la fois vieilles et nouvelles, ces théories-là n'avaient encore pris parti pour personne dans le monde moderne. Elles n'avaient pas reçu d'appropriation définitive. Elles étaient libres de toute compromission dans l'œuvre d'un passé immédiat qu'on voulait faire oublier. D'autre part, l'aristocratie et le pouvoir

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royal, qui reniaient en ce moment leurs origines ethniques et féodales, devaient regarder, en France, le succès de la Renaissance et .du Romanisme comme leur œuvre personnelle, et chercher de ce côté un allié, gagné d'avance par de premiers gages d'amitié. On pouvait hardiment s'unir avec le principe nouveau sans être obligé de traiter d'égal à égal avec lui.

Pratiqué par des mains françaises ou étrangères, en tout cas professé brillamment chez nous, l'art antique venait donc à point, comme le droit romain, précédemment utilisé pour aider la monarchie française à sortir des lisières gênantes du droit féodal et pour se débarrasser d'un seul coup de certaines obligations contractuelles alourdies parle temps. Faut-il parler de la fascination exercée par tout ce qui touchait à cette puissance extraordinaire, à cet empire universel, héritage convoité par les g'rands Etats rivaux en Europe, prétention qui a coûté bien cher à l'Allemag'ne comme à nous-mêmes, mais qui, en définitive, n'a pas exigé d'elle le sacrifice de sa langue maternelle, ni l'abjuration de sa conscience, ni le désaveu de son histoire? Vous pressentez donc que, bien qu'il ait eu beaucoup d'autrescauses, le triomphe du Romanisme pourrait encore s'expliquer chez nous uniquement par la raison politique.

Entre le Rhin, les Alpes, les Pyrénées et la mer, l'unité, l'uniformité des sentiments politiques, sociaux, littéraires et esthétiques, s'était produite une première fois depuis le début de l'ère chrétienne, par Tadoption simultanée, sur tous les points du territoire gaulois, de la culture païenne, par l'introduction du modèle romain, par l'application d'un système d'administration inventé par la domination latine. En ce qui concerne la langue, vous avez déjà constaté le résultat. Les classes dirigeantes et les pouvoirs publics n'oublièrent jamais l'efficacité et la commodité de ce moyen de gouvernement, de cet instrument dunification. En France, quand l'incorrigible tempérament barbare voudra poindre et se donner libre carrière, l'unité gallo-romaine se refera toujours périodiquement de la même façon, par Rome, par son outillage légal, administratif, intellectuel, parla mise en mouvement de la vieille machine^, con-

1. Voyez Taine, Origines de la France contemporaine, l ancien Régime, t. I. p. 4.

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