‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 3)Chapitre 57 sur 93 · LE ROMANI SME ET L ITALIE · texte numérisé non relu

LE ROMANI SME ET L ITALIE

Vous savez que c'est la théorie même sur laquelle repose depuis longtemps tout l'édifice de linslitution académique. Rappelez-vous les prescriptions de Colbert aux premières heures de la fondation de Técole de Rome : de l'émotion personnelle et individuelle en face de la nature et du modèle antique, il n'est pas question. Il lui faut des copies aussi exactes que possible de l'idéal unique, absolu et réalisé, que nous ont légué les Romains et que nous avions trop longtemps méconnu. La doctrine de David, c'est l'esthétique de Winckelmann appliquée. Mais qu'est-ce que l'esthétique de Winckelmann ? C'est la pensée épurée de Gaylus, condensée, renforcée, raffinée. Qu'est-ce que le sentiment de Caylus ? C'est la vieille idolâtrie de Fréart de Chantelou et de Claude Perrault.

Le marquis de Laborde, dans son rapport célèbre sur Y Union des Arts et de l'Industrie, a très bien défini l'œuvre néfaste de David et de son école académique. Ecoutez-le :

« Le pastiche de l'antiquité, dit le marquis de Laborde, devient une loi appliquée sans discernement et les yeux fermés au domaine de l'art. Gomment expliquer qu'une société entière, que les découvertes de la chimie et de la physique jettent dans un courant d'innovations, de nouveautés, de bouleversements à tourner la tête, à rendre fou, au lieu de demander aux arts les innovations les plus excentriques, au lieu de repousser ce qui sent le vieux, la copie, la redite, ne se plaise que dans l'imitation la plus servile de tous les styles usés par les siècles?... Quoi qu'il en soit de la cause, nous subissons durement depuis soixante ans cette domination d'eunuques tyranniques. De cette iniluence délétère date la manie imitative, l'ambition de patients copistes, la gloire des contrefacteurs qui, depuis lors, s'est emparée des artistes et a fait le tour du monde. »

Au moyen âge, notamment aux xiii®, xiv^ et xv^ siècles, l'internationalisme avait été pratiqué par des Français et des Flamands au bénéfice des arts et de l'esthétique de la France du Nord, de la Flandre et de l'Allemagne. Le règne universel du gothique n'a pas été autre chose. La couleur générale, la tendance universelle de l'art de l'Europe venaient alors, en effet, delà volonté septentrionale. C'est le contraire qui se passe à partir de la fin du xv®, et surtout pendant le xvi® et le xvii^.

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L'internationalisme nouveau, pratiqué depuis la Renaissance classique dans toute l'Europe, excepté dans l'École de peinture hollandaise, se constitue aux dépens des écoles du Nord et au bénéfice des arts de l'Italie.

C'est la revanche du Midi et la résurrection des inspirations païennes. Dans les mélanges produits par cet internationalisme, les caractères spéciaux et individuels de chacun des arts européens ne disparaissent pas complètement, mais ils cessent d'être le ferment. Ils ne forment pas non plus l'élément directeur. Ils se bornent à tempérer l'élément principal qui est l'élément latin. Les éléments nationaux dans l'art de tous les peuples sont réduits à l'état d'appoint.

Au xvn*^ siècle, l'Italie et Rome surtout exploitaient, accaparaient et absorbaient le génie de l'Europe, et forçaient celui-ci à la servir. C'est l'histoire renouvelée des armées barbares de l'Empire en décadence. A ce moment, la plupart des soldats de Rome, tous ses défenseurs avaient la discipline latine, recevaient de Rome le mot d'ordre, combattaient sous les Aigles romaines, mais sans avoir la plupart du temps, dans les veines, une goutte de sang romain.

En appelant le Rernin à Paris, on ne voulait pas seulement obtenir du célèbre sculpteur des ouvrages personnellement recommandés par la réputation de leur auteur ; on voulait surtout recevoir de lui et de ses ouvrages une direction, un enseignement, une initia tion complète aux méthodes et aux procédés de l'Italie. Je l'affirme.

En dehors du but avoué de fabriquer pour le Roi et pour l'enseignement public des copies exactes des modèles antiques, l'Académie de France à Rome a été au début une école destinée à fabriquer de petits Bernins.

Preuves documentaires à l'appui des preuves monumentales déjà fournies.

Le Val-de-Grâce était en construction. Bien entendu, cette construction que nous sommes allés examiner ensemble l'année dernière était inspirée du goût italien, édifice et mobilier, extérieur et intérieur. Un inévitable baldaquin à l'italienne avait été commandé à l'architecte du Monastère qui était alors Leduc. L'architecte avait raffiné la pensée essentiellement italienne créée à Rome par le Bal-

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claquin type de Saint-Pierre de Rome, œuvre du Berniu : Cette œuvre était la plus renommée de tous les travaux du Bernin, elle était célèbre dans toute l'Europe. Le pape Urbain V'III, à ce moment sur le trône pontifical, raifolait de Bernin. 11 avait sacritlé les fameuses poutres en bronze du portique du Panthéon, et les avait fait fondre, pour fournir la matière nécessaire au Baldaquin élevé par le Bernin au-dessus du tombeau des Apôtres. Ainsi, chose étrange ! c'est un précieux monument antique qui paya la rançon de cette œuvre hybride de la Renaissance antique corrompue.

A Paris, on chercha à mettre Bernin en opposition avec Leduc et à le substituer à ce dernier : « Reparlant ensuite du dessin de l'autel du Val-de-Grâce, il (Bernin) nous a dit qu'ayant fait excuse à celui qui est l'architecte (Leduc) de ce qu'il était obligé de mettre la m;iin à son ouvrage, mais qu'il ne pouvait refuser d'obéir à la Reine mère qui l'avait voulu, il lui avait répondu qu'il y avait un remède aisé qui était de dire que le modèle de l'autel qu'il avait vu était très beau ; qu'il rép;irtit à cela que, s'il était très beau, le sien servirait à le faire paraître davantage ».

Puis, bientôt, l'autre dessein s'accusa : « Le cinquième jour [du mois de juillet], nous avons été à Saint-Germain où le Cavalier a porté le dessin du derrière du Louvre, et celui de l'autel du Valde-Grâce... Arrivés à Saint-Germain, nous avons été chez M. Colbert et, entrés dans son Cabinet, il a vu les dessins du Cavalier, particulièrement celui de l'autel du Val-de-Grâce. Après les avoir considérés quelque temps, il a dit : « Je voudrais qu'il eût coûté au Roi deux cent mille écus, et qu'il y eût en France un homme capable de faire ces ouvrages. » Ce qui semblait vouloir dire que le Roi devrait donner deux cent mille écus pour retenir le Cavalier. Mais il s'est expliqué et a dit que s'il y avait un homme qui fît de pareilles choses, il y en aurait d'autres qui approcheraient de cette suffisance. l\ a ajouté après que Sa Majesté ne veut rien épargner pour rendre les arts florissants en France, que pour cet effet elle voulait entretenir à Rome des jeunes gens pour étudier la sculpture et la peinture, qu'il envoyait un nommé Errard pour les conduire et prendre une maison où ils seraient entretenus aux dépens du Roi; Le Cavalier a dit que cela était bien, mais qu'il fallait tenir une autre méthode que par le passé... M. Colbert a

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approuvé son sentiment et a demandé s'il ne voulait pas bien que les jeunes sculpteurs que le Roi entretiendrait allassent chez lui pour s'instruire sous sa conduite. Il a dit qu'oui et qu'il faudra qu'ils travaillent aux statues du Louvre, dont il fera les modèles et aura soin de les faire exécuter ; qu'à Rome il y a même deux ou trois sculpteurs français fort habiles. M. Colbert lui en a demandé les noms, mais il n'a pu les lui dire '. Durant cet entretien, il lui a témoigné ouvertement que le Roi souhaiterait bienquil demeurât en France pour l'exécution de tous ses ouvrages; à quoi il n"a rien répondu. »

Et plus loin : u M. Colbert étant passé dans la grande galerie et y ayant trouvé déjeunes garçons qui dessinaient d'après M. Poussin, il a regardé leurs dessins et m'a demandé si je savais qu'il allait faire une Académie à Rome. Je lui ai répondu qu'il m'avait déjà dit qu'il y envoyait M. Krrard, lequel aurait soin de conduire déjeunes peintres. Il a ajouté que, pour la sculpture, M. le Cavalier avait dit qu'il recevrait chez lui ceux qui y voudraient aller étudier. » Ce texte vous sera encore confirmé dans la suite par d'autres passages plus explicites.

Cicognara a aussi constaté que l'Académie de France fut instituée à Rome pendant le règne, on pourrait dire pendant la dictature du Bernin.

Maintenant vous n'admettrez pas avec moi qu'on puisse me contester cette vérité : L'Académie de France à Rome a été un des rouages principaux et intentionnels de la déformation, de la désarticulation intellectuelle de la France artiste.

Ce n'est pas le malheur des temps et l'inconsciente erreur de l'opinion publique qui ont produit fatalement ce fâcheux résultat. Il y a eu acte de la volonté royale : il y a eu œuvre et manœuvre de l'activité ministérielle de Colbert. Il y a eu préméditation de l'administration publique. Il y a eu intervention et, par conséquent, il y a responsabilité de l'État.

1. Il 3' cul un certain nomln-c de sculpteurs français à Rome au xvii= siècle, et entre autres un nommé Claude, qui exécuta sous la direction de Bernin une des quatre fiiiures gigantesques de la place Xavone. Voyez Dussieux, Les artistes français à l'étranger, 1856, in-8, p. 345.

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