‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 3)Chapitre 60 sur 93 · NEUVIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

NEUVIÈME LEÇON

Mesdames, Messieurs,

Les conséquences de l'Internationalisme dans la littérature et dans l'art ont été prévues par les contemporains de la reconstitution des Académies.

Les dangers du Cosmopolitisme en littérature et en art ont été très bien entrevus par M"^** de Staël. La première, elle a compris comment l'Allemagne était parvenue à se relever par la culture du sentiment national, par le réveil de la personnalité ethnique. La première, elle a deviné par quel moyen l'Allemagne arrivait peu à peu à se soustraire au joug de linternationalisme latin, dont la France avait pris l'hégémonie pendant le xvn" siècle et le xvni'^ siècle, internationalisme qui signala l'apogée de son système par les succès militaires inouïs de la France au commencement du xix'^ siècle. « \\ inckelmann a banni des beaux-auts en Europe le mélange du goût antique et du goût moderne. En Allemagne, son influence s'est encore plus montrée dans la littérature que dans les arts. Nous serons conduits à examiner par la suite si l'imitation scrupuleuse des anciens est compatible avec l'originalité naturelle ou plutôt si nous devons sacrifier cette originalité naturelle, pour nous astreindre à choisir des sujets dans lesquels la poésie comme la peinture, n'ayant pour modèle rien de vivant, ne peuvent représenter

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que des statues ; mais cette discussion est étrangère au mérite de ^^'inckelmann : il a fait connaître en quoi consistait le goût antique dans les beaux-arts. Gétoit aux modernes à sentir ce qu'il leur convenoit dadopter ou de rejeter à cet égard. » Cette page de M""^ de Staël est admirable. Tout mon enseignement d'aujourd'hui ne tendra qu'à en démontrer la justesse et à la paraphraser.

Le procès du goût académique a été fort bien fait par un futur membrede l'Institut, qui écrivit les plus virulentesapostrophes contre TartofTiciel et l'art pédagogique. Dans la description d'un£'/î/.see, c'està-dire un de ces jardins poétiques et sentimentaux, comme Alexandre Lenoir en composa un peu plus tard au musée des Monuments français, Bernardin de Saint-Pierre s'exprimait ainsi : « Il ne faudrait dans ce vaste terrain, auquel je suppose au moins un mille de diamètre, ni alignement, ni terre bêchée, ni boulingrins, ni arbres taillés et émondés, ni rien qui ressemblât à nos jardins. Il n'y aurait de même ni inscriptions latines, ni expressions mythologiques, ni rien qui seiilîl son Académie... Je n'ai pas besoin de dire qu'on pourrait faire des inscriptions d'un meilleur style que le mien; mais j'insisterais pour que, dans ces ligures, il n'y eût point d'air insolent ; point de cheveux jetés au vent, comme ceux de ange-trompette de la Résurrection ; point de douleur théâtrale et de grands mouvements dérobe, comme à la Madeleine des Carmélites; point d'attributs mythologiques, où le peuple n entend rien.

« Le goût de nos artistes a été égaré par celui de nos bourgeois. (Remarquez l'emploi du mot Bourgeois. On ne parlerait pas autrement aujourd'hui). Comme ils savent que c'est moins la nature que leur travail qu'on estime, ils ne cherchent qu'à se montrer euxmêmes. De là vient qu'ils mettent quantité de riches accessoires dans la plupart de nos monuments et qu'ils y oublient souvent l'objet principal... Il yen a qui mettent, dans les trophées qui couronnent les hôtels de nos princes, des arcs, des flèches, des catapultes et qui ont poussé la simplicité jusqu'à y planter des enseignes romaines où on lit S. P. Q. R. C'est ce qu'on peut voir au Palais- Bourbon. La postérité croira que les Romains étaient, dans le xviii^ siècle, les maîtres de notre pays. Et comment, nous qui sommes si vains, prétendons-nous l'occuper de notre mémoire, si nos monuments, nos médailles, nos trophées, nos drames, nos inscriptions lui parlent sans cesse des étrangers et de l'antiquité ?..

« Nos artistes s'écartent quelquefois de l'objet principal, jusqu'à l'omettre tout à fait. On montrait, il y a quelques années, clans un des ateliers du Louvre, le tombeau du Dauphin et de la Dauphine, destiné pour la cathédrale de la ville de Sens. Tout le monde y courait et en revenait extasié d'admiration. J'y fus comme les autres : la première chose que je cherchai à y reconnaître fut la ressemblance du Dauphin et de la Dauphine, à la mémoire desquels ce monument était élevé. Il n'y en avait pas seulement les médaillons. On y voyait le Temps avec sa faux, l'Hymen avec ses urnes, et toutes les idées rebattues de l'allég'orie, qui est souvent, pour le dire en passant, le génie de ceux qui n'en ont point. Pour achever d'en éclaircir le sujet, il y avait sur les panneaux d'une espèce d'autel, placé au milieu de ce groupe de figures symboliques, de longues inscriptions latines assez étrangères à la mémoire du grand prince qui en était l'objet. \"oilà, me dis-je en moi-même, un beau monument national ! Des inscriptions latines pour un peuple français et des symboles païens pour une cathédrale ! »

Bien plus, je vais obtenir d'un membre de l'Académie des Beaux- Arts et d'un secrétaire perpétuel la condamnation de la sculpture académique, dans le goût qu'elle affichait avant la Révolution. L'article de Quatremère de Quincy se trouve dans les Archives littéraires de T Europe, 1806, t. IX, p. 266 et suiv., Réflexions critiques sur les Mausolées en général, et en particulier sur celui de l'archiduchesse Christine, exécuté par Canova. « Jusqu'à lui (jusqu'au Bernin), la sculpture avait conservé quelque sag^esse de convenance dans la composition des Mausolées. Le système iconique et allégorique, le système historique ou honorifique parurent froids et insipides ; dès que le goût licencieux de la peinture décorative fût devenu celui de la sculpture, ce fut à qui inventerait le plus de compositions pittoresques. On imagina les mausolées dramatiques. Chacun voulut avoir plus d'esprit qu'on n'en avait eu avant lui. On figura les personnages en action. On appela au secours de l'art le prestige des fonds artificiels, des nuag^es, des draperies. On mit en scène des morts, des mourants, des Temps et des squelettes armés de faux, des tombeaux brisés, des résurrections, des enlèvements. Tout mausolée se crut un poème et prétendit au moins être une

scène de théàlre ou un tableau... Beaucoup de nos églises étaient autrefois plutôt déparées qu'embellies par toutes les invention» pittoresques de draperies, de pyramides, de cyprès, de flambeaux, de symboles funéraires.

« Le ridicule et le mauvais goût du plus grand nombre de ces inventions en étaient venus au point de faire regretter dans les mausolées, la maussade bonhomie du genre gothique, qui sans doute ne dit rien à Tesprit, mais aussi ne lui dit rien de faux ; où rien n'émeut, mais où rien ne choque, où l'art n'existe pas, mais où il n'existe aussi rien de contraire à l'art. »

Lépoque de la Restauration et de Louis-Philippe, qui continua ces divers procédés de l'Académisme, aussi bien celui de Bernin que celui de David, est, dans sa sculpture académique, la plus ingrate des périodes que l'art ait eu à traverser.

La plupart des noms de sculpteurs que l'Académie a cru faire immortels sont aujourd'hui à peine connus ou profondément ridiculisés. Elle a pu à peine assurer la fosse commune, sous la neige des dédains et des mépris, à ceux à qui elle avait promis l'encens perpétuel et les honneurs éternels d'un \\'estminster national. Elle n'eut pas l'esprit de justifier ses choix par la libre adoption d'un nom éclatant.

Il n'y eut que trois grands sculpteurs dans notre siècle : sur ces trois sculpteurs, deux. Rude et Carpeaux, ne furent pas de l'Académie. Le troisième n'y entra que comme animalier et sous. la pression d'idées extérieures. C'est Barye.

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