‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 3)Chapitre 69 sur 93 · VINGT-UNIÈME ET A'INGT-DEUXIÈME LEÇONS · texte numérisé non relu

VINGT-UNIÈME ET A'INGT-DEUXIÈME LEÇONS

Mesdames, Messieurs,

Encore un artiste de valeur, Tremblay, qui jusqu'à présent n'était guère connu que de nom '.

Nous essaierons d'établir et de dégager cette personnalité.

Par cet exemple, choisi entre plusieurs, nous montrerons la méthode que nous appliquons dans nos recherches. Nous tenterons aussi d'exposer, à ce propos, l'art d'être conservateur d'une collection publique, et les procédés qui doivent être employés, pour parvenir à formuler les attributions raisonnées d'œuvres à des artistes déterminés.

Pour vous prouver qu'on ne savait rien de positif sur Barthélémy Tremblay, je vais invoquer un puissant témoignage, celui de M. de Montaiglon : Henri de Gissey, p. 7. « Je ne puis citer qu'une seule œuvre de ce Tremblay, qui fut pourtant sculpteur du roi, à un moment où il s'est fait d'importants travaux de sculpture, et je ne sais si l'on pourrait trouver dans les livres une autre mention biographique, après celle qui est perdue dans un coin des énormes Antiquités de Paris de Sauvai (II, 306). Il y dit que Henry IV établit, en 1597, Laurent, un tapissier, dans la maison professe des Jésuites, où personne ne demeurait depuis le parricide de Jean Ghatel, et avec lui DuBreuil, peintre fameux, et Trenjhlaij, fort bon sculpteur >>.

1. Sur Barthélémy Tremblay (1578 ■{• 1629), voyez un document publié dans les Nouvelles Archives de l'art français, tome IV, p. 248, et une notice dans Jal.

CouRAJOD. Leçons, III. 18

Je ne vous proposerai aujourd'hui que deux pièces à attribuer. Mais songez que, pour Tremblay, comme pour l'œuvre de sculpture de Guillaume Dupré, on ne connaissait rien du tout d'authentiquement attribuable.

Il y a quelques années seulement qu'un rapprochement a pu être fait entre un buste en marbre au Louvre et un buste de bronze sig;né. Le 9 mai 1883, prévenu par mon ami, j\L de Kermaingant, grand admirateur de Henri IV, j'allai voir, chez le marchand Récappé, un buste en bronze très remarquable, sur le piédouche duquel se lisait la légende suivante gravée dans le bronze :

Voici l'invincible monarque, Sous qui l'Univers a tremblé, Et qui revit, malgré la Parque, Dans cet ouvrage de Tremblay.

Ce buste n'est pas autre chose qu'une magnifique épreuve en bronze d'une (cuvre déjà connue par un marbre conservé au Louvre, avec l'attribution traditionnelle à Barthélémy Prieur, depuis la première apparition de cet objet au musée des Monuments français.

^^oilà donc une première leuvre baptisée. Je puis en baptiser une seconde.

Gomment suis-je amené à attribuer à Barthélémy Tremblay la statue en pied de Henri IV'?

On lit sur le registre de réception des objets d'art et d'antiquités trouvés chez les émigrés et condamnés, réservés par la Gommission temporaire des arts, adjointe au comité d'Instruction publique : « Le 22 vendémiaire an IV. — Orléans — de la maison de Monceaux... Henri IV en marbre blanc». En marge : « Aux Petits Augustins ». Alors cherchons dans les papiers de Lenoir.

On lit dans le Journal de Lenoir : N° 708. — « Le 7 prairial [an IV], reçu de l'Administration du Dépôt de Nesle les objets ci-après... Plus une statue en pied et en marbre de Henri IV, provenant du parc de Monceau ». Gette statue provenait bien elfectivement d'une propriété du duc d'Orléans, et le parc de Monceaux (à Paris) appartenait au duc d'Orléans. Mais la statue n'avait pas toujours été là. Elle y avait été apportée seulement quand le duc d'Orléans avait vendu le château de Saint-Gloud à Louis XVI.

On lit dans les Curiosités du château de Saint-Çloud : Paris, 1783,

in-8" de "27 pages, page 16 : « Au fond de la galerie s'élève un piédestal de marbre blanc veiné, qui porte une statue en pied de marbre blanc, plus grande que nature, représentant Henri IV, dont le roi Louis XV a fait présent à M. le duc d'Orléans. Ce monument de l'enfance de la sculpture dans le royaume serait peu fait pour nous frapper et nous séduii^e, si on le considérait en luimême et sans aucun rapport à l'objet qu'il représente ».

Au moment de la suppression du Musée des Monuments français, la statue de Henri IV fut restituée au duc d'Orléans. Voir Journal de Leiioir^ tome I, p, 195 : « Statues et monuments rendus à des particuliers — A Son A. S. Mgr le duc d'Orléans, la statue en pied du roi Henri IV (J/wse'e des Monuments finançais, tome IV, p. 126). » Et voici la preuve que la transmission a eu lieu : «Paris, le 22 décembre 1817, M. le Directeur général, M. Lenoir, administrateur des Monuments de l'Eglise royale de Saint-Denis, vient de me renvoyer la lettre que vous lui avez adressée par erreur, au sujet de la remise à Son A. S. Mgr le duc d'Orléans, d'une statue en marbre d'Henri IV, existant au dépôt des Petits-.Augustins. Son Exe, le Ministre secrétaire d'Etat de l'Intérieur, m'a déjà donné avis depuis longtemps de l'ordre du roi en vertu duquel cette statue doit être rendue au prince. J'attendais que l'agent chargé de la recevoir se fût fait connaître. — Votre lettre m'apprend que cet agent est M. Fontaine, architecte, et je viens de lui adresser l'autorisation, au moyen de laquelle la statue dont il s'agit lui sera livrée parle gardien du dépôt, etc., signé :Gh. J. Lafolie. »

Louis-Philippe, devenu roi, plaça la figure de Henri IV au Musée de Versailles. Voir Catalogue du Musée^ 1860, t. Il, p. 387.

Et maintenant voici la preuve de l'attribution à Tremblay.

On lit dans un registre de Com^^e^ relatifs à l'année 1639, publiés en extraits par Jal, la mention qui va suivre, dont celui-ci n'a pas dégagé la vérité : « A Germain Jessé [sic pour Gissey *), M" Sculpteur à Paris, la somme de 600 livres pour partie de son payement d'une figure du deffunct Roy (Henri IV), en marbre blanc, qui avait esté commencée par le S'" Tremblay, son beau-père. Registre de l'année 1639, p. 135 ».

1. Barthélémy Tremblay eut pour gendre Germain Gissey, un sculpteur dont Jal et Montaiglon ont parlé les premiers, et qui éleva son tombeau.

« Celle slalue du roi, destinée au Louvre et commencée par Barthélémy du Trembla}', existe peut-être encore, sans qu'on sache les noms de ses auteurs ». Jal, Dictionnaire de Biographie et d'Histoire, p. 1-201.

Mais oui! Jal nélaitpas trompé par son pressentiment et je vais vous la montrer, celte statue. Elle était à ^'ersailles. Je lai fait venir au Louvre.

Jacquet, dit Grenoble, appartenait à une famille d'artistes*.

Si le Louvre ne possède rien que des petits bas-reliefs de Jacquet ce nest pas ma faute ni celle de mes prédécesseurs. Le palais de Fontainebleau contient une sculpture très importante, que mon devoir moblige à revendiquer pour le Musée du Louvtc, parce qu'elle lui appartient et est inscrite sur ses inventaires, sous le numéro 1656. A'oici comment cette pièce est décrite : <( Stvle de Jean Goujon. — Cheminée dite de Henri W . Elle est ornée de sculpture et surmontée d'un bas-relief représentant ce monarque à cheval. — le tout de marbre blanc. — Hauteur, 3 mètres; — largeur, 1 m. 75. — Palais de Fontainebleau; magasins. »

C'est la statue équestre de Henri I\'. traitée en haut relief par Jacquet, pièce capitale que le visiteur ne peut apprécier convenablement dans la chambre trop étroite quelle encombre. Les travaux, entrepris pour la salle de spectacle, ayant détruit la cheminée que décorait cette sculpture monumentale, celle-ci a été déposée sur une nouvelle cheminée factice, dans le cabinet où on la voit actuellement. Un moulage pourrait donc, sans inconvénient, être substitué à l'original dans cet ensemble postiche, tandis que le marbre viendrait représenter dans les salles de la Renaissance l'époque Henri \\\ qui n'y fait pas suffisamment figure. N'oublions pas que le Louvre, qui est propriétaire de l'ensemble, possède déjà une partie du monument primitif. Ce sont les délicats reliefs qui concouraient, avec la statue équestre, à former une cheminée d'un très beau caractère [Description des sculptures du moyen Age et de la Renaissance, n"^ 130 à 155 ).

1. A'oii- sur eux : Montaij^lon, Gazette des Beaux-Arts, '2" période, t. XXII, p. 240. — Revue de l'art français. 2° année, p. 1S4. — Xouvelles archives de Vart français, 1872, p. 31. —Jal, Dictionnaire, p. 656. — Arc/i. Mat. H a 1795,

fia-.

Le Père Dan [Trésor des Merveilles de Fontainebleau, p. 139 à 141), nous en a conservé une description très complète, à laquelle nous emprunterons le passage suivant :

a Dans le milieu de cette cheminée, entre les colonnes, est une grande table de marbre noir, sur laquelle est la figure et statue à cheval du Roy Henry le Grand, à demy-relief, et grande comme le naturel; il est armé et a la teste couronnée d'un laurier ; audessous de ses pieds, est un casque de marbre blanc, et plus bas, dans un cadre de mesme matière et couleur, est une basse-taille oii est représentée la bataille divry et la reddition de la ville de Mantes... L'ouvrage de cette cheminée est du sieur Jacquet, dit Grenoble, sculpteur fort excellent, qui a employé cinq ans au travail de cette rare pièce. »

L'abbé Guilbert, dans sa Description historique de Fontainebleau (tome II, p. 49 à 52), adonné de cet objet d'art une analyse assez détaillée pour en permettre une complète restitution.

Espérons que la reconstitution de cette œuvre d'art, à l'aide des éléments qui ont survécu, se fera bientôt au Louvre. C'était, il y a trente ans déjà, le vœu du marquis Léon de Laborde.

Par une étrange fortune, un des bas-reliefs de cette cheminée était allé s'égarer, comme spécimen de minéralogie, à l'École de Saint-Cyr; il n"a été restitué au Louvre qu'en 1851, à la suite dune réclamation de Léon de Laborde, en vertu du document suivant : « Saint-Cyr, le 18 novembre 1851. — M. le Directeur, M. le Ministre de la guerre ayant, sur votre demande, autorisé la cession au Musée du Louvre d'un fragment de sculpture provenant d'une cheminée du château de F^ontainebleau, et qui s'est trouvé transporté à Saint-Cyr avec la collection de minéralogie, nous* tenons ce fragment à votre disposition. Vous pourrez, M., le faire prendre quand vous le jugerez à propos, à l'École, où il est placé maintenant dans la nouvelle salle des collections scientifiques. \'euillez bien recevoir. Monsieur, l'assurance de notre considération très distinguée. »

VINGT-TROISIÈME LEÇON

LES RIGHIER

Vous savez que j'ai résolu crétudier devant vous, pendant le second semestre de cette année, les ascendants français de la sculpture académique. J'avais d'abord l'intention de ne parler de la sculpture lorraine qu'à propos des ateliers provinciaux de la France : ce que je ferai l'année prochaine.

Mais il y a intérêt à étudier tout de suite cet atelier lorrain de Saint- Mihiel, pour voir et surprendre la transformation de l'art et la transition du xvi" au xvii'^ siècle.

Cette étude présente quelque difficulté, parce que les ouvrages de cet atelier ont été attribués souvent à un seul et même auteur, et parce qu'il y a eu ou qu'il a pu y avoir travail collectif et contemporain de deux ou peut-être de trois des ouvriers.

L'atelier des Richier dure de 1530 environ à 1640.

Les membres de la famille Richier, qui furent sculpteurs, et sculpteurs de talent, sont : Ligier, fondateur de la dynastie, 1500 ou 1506-1567 ; Gérard, son fils; Jacob, son petit-fils. Plus, deux Jean : l'un, fils aussi de Gérard, et par conséquent petit-fils de Ligier, et l'autre, petit-neveu du même Ligier. Ces deux Jean sont souvent confondus l'un avec l'autre.

Il a dû se passer à propos de Ligier Richier ce qui s'est passé cent ans auparavant, en Bourgogne, à propos de Claus Sluter et de Claus de W erve.

De même que Sluter, quoique à un degré beaucoup moindre de puissance, Ligier Richier a été, lui aussi, un principe et une

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essence, qui ont dominé pendant plus d'un demi-siècle dans le duché de Lorraine. L'atelier de Richier a été une sorte de personnalité collective.

Ligier Richier est né vraisemblablement à Saint-Mihiel, en 1500, suivant les uns, en 1506, suivant les autres. Il est mort à Genève en 1567.

Il y a unité dans la vie morale et dans la vie artiste de Ligier Richier. Le chrétien en lui explique le sculpteur.

Le sculpteur ne fut pas insensible aux charmes de la Renaissance italienne. Mais il garda vis-à<vis d'elle sa liberté d'appréciation^.

Ligier Richier. — OEuvre ou atlrihulions. — Retable deHalton- Châtel. Journal de M. Barbier de Montault, p. 22. « Derrière le maître-autel est appliqué au mur un retable rectangulaire, attribué à Ligier Richier. Ce qui n'est nullement vraisemblable. Les trois sujets qui y sont sculptés en ronde bosse figurent la Crucifixion au centre, sur les côtés, le Portement de Croix et VEnsevelissement., c'est-à-dire la Passion et la Mort. Le retable de Hatton- Chàtel n'est que l'agrandissement en pierre d'un retable de bois.

Germain, Le Retable iCHatton-Chktel. « En premier lieu, l'attribution à Ligier Richier est fort contestable. Ah ! sans doute, on avait plaisir à considérer la premièi'e œuvre de l'artiste, revenu d'Italie, dans ce monument important, complet, dune époque certaine et qui, nous l'admettons, appartient à son école. Mais toutes les œuvres authentiques de Ligier offrent des personnages de grandeur naturelle ; nous avons peine à concevoir qu'il ait commencé par sculpter ces statuettes, d'ailleurs l'œuvre d'un maître, et nous ne voyons pas la filiation directe qui les rattacherait aux admirables groupes du Sépulcre. Elles nous paraissent dénoter, chez l'auteur, un talent consommé et une longue pratique, plutôt qu'un génie ardent et novateur. Trop longtemps on a fait, du talent de Ligier, une création spontanée, voyant en lui le divulgateur d'un art nouveau formé sous l'influence de Michel-Ange. Cela se rattachait au système erroné par lequel on expliquait autre-

1. Nous n'a^■ons presque rien retrouvé des notes de Courajod sur Ligier Richier.

fois la Renaissance française. Que reste-t-il aujourd'hui de ce système; où sont les preuves du séjour de Ligier à Rome; où a-t-on vu que Michel-Ange eut jamais des relations avec lui ; quelles sont enfin les traces d'un enseignement étranger dans l'œuvre de notre grand sculpteur ?

Non, Ligier appartenait à une école locale dont il a respecté les traditions. La voie parcourue par lui, l'ampleur de ses œuvres, ont pour agents son génie personnel; mais le point de départ reste évident. »

Le Christ et les deux larrons en croix, église Saint-Pierre à Bar-le-Duc. C'est plus naturaliste et bourguignon que ne le sera le Ligier Richier de la dernière heure. Cela rappelle plus le moyenâge et l'École bourguignonne. Ce calvaire, sans attribution certaine, est à coup sûr de la première moitié du xvi" siècle. Il sent encore l'Ecole du xv'^ siècle. Il faut le comparer avec le calvaire qui domine la Mise au tombeau de Solesmes.

Pitié d'Etain. — Un travail de Ligier Richier, que nous pouvons avec certitude attribuer à la date de 15'28 est la Pitié, qui se trouve dans l'église paroissiale d'Ltain. Placé primitivement du côté de l'évangile, sous l'arcade ouverte en avant du chœur, ce groupe accompagnait autrefois un tombeau. Ce monument, détourné de sa destination funéraire, est désigné sous le nom de Bon Dieu de Pitié d'Elain. Deux ans plus tard, ainsi que nous le fait connaître la date de 1530, inscrile sous un groupe en terre cuite qui se trouve à la cure de Clermont-en-Argonne, Ligier a corrigé la composition défectueuse du groupe d'Etain, en relevant le buste de la Vierge et en reliant les deux figures par des lignes harmonieuses. Cette maquette a 35 centimètres de hauteur. Un bras du Christ manquait presque entièrement. Il a été rétabli.

Restes du Calvaire de l'église Saint-Etienne, c'est-à-dire de l'église abbatiale des Bénédictins de Saint-Mihiel, exécuté avant 1532 et attribué à Ligier Richier par un témoin oculaire digne de foi, l'Orléanais Chatouru, cité par Doni Calmet.

L'Evanouissement de la Vierge, groupe en bois de noyer qui est placé au chevet de l'église de Saint-Michel, à Saint-Mihiel.

« En 1532, un champenois habitant Troyes et nommé CAa^ouru, en se reftdant à Saint-Nicolas-dii-Port, près Varangeville et à peu de

distance de Nancy, admira dans l'éf^lise de l'abbaye des Bénédictins plusieurs ouvrages de sculpture faits par maître Ligier, tailleur d'images demeurant au dit lieu de Saint-Mihiel, que l'on tient le plus expert et meilleur ouvrier au dit art que l'on vît jamais ».

Tèle de Christ en hois^ conservée par un moulage au Musée de Nancy. Le calvaire des Bénédictins de l'abbaye de Saint-Michel de la ville de Saint-Mihiel ne disparut pas entièrement en 1720. Le crucifix l'ut transporté au réfectoire de l'abbaye, et Dom Calmet rapporte » qu'il se trouvait au pied de la croix, un petit chien si parfaitement imité que les autres chiens, le voyant, aboyaient après ».

En 1792, ce crucifix fut arraché de l'abbaye, traîné sur la place publique et livré aux flammes. «Le lendemain de cette saturnale odieuse, dit M. Cournault, une pauvre femme vint chercher, au bûcher, quelques braises pour allumer son feu. Elle remarqua la tète du Christ, que la flamme avait épargnée, et s en empara. Considéi'ée comme un objet sans valeur, cette tète fut jetée sur un grenier, où elle resta pendant bien des années. A la mort de la pauvre vieille, elle fut adjugée à M. Ducque, avocat à Strasbourg-, pour la somme de 2 francs ! Cet admirable morceau de sculpture fut heureusement moulé à Nancy, en deux exemplaires. L'un est au Musée de cette ville ».

« Le groupe formé par saint Jean soutenant la ^'ierge au moment où elle s'évanouit à la vue de son fils expirant sur la croix est de tous les ouvrages de Richier, le plus émouvant, le plus pathétique, celui où l'âme de l'artiste semble avoir laissé son empreinte la plus forte; c'est aussi celui où la vérité des attitudes, le beau choix des draperies, la noble sévérité du style témoignent au plus haut degré du talent psychologique de ce grand statuaire.

Ce groupe en bois de noyer est tellement vermoulu qu'on a cru devoir limbiber d'une couchedhuile chaude colorée par la céruse. »

Gérard Riehier. — Fils de Ligier Richier, né vers 1534 (Germain, La famille des Richier^ p. 16). Il était maître en 1560. Il avait 26 ans. Il était probablement déjà marié.

La preuve de la collaboration du père avec le fils est manifeste.

En 1559. Gérard s'occupa avec son père des dispositions des fêtes données à Saint-Mihiel, en l'honneur du duc et de la duchesse.

En 1560, il signa la pétition demandant la liberté du culte réformé.

Une quittance du 2 août 1566 prouve qu'à cette date il habitait Genève. Dans la même ville, en 1567, il fît le partage de la succession paternelle.

En 1573, on le vit payer à l'abbaye de Saint-Mihiel un cens dû pour sa maison. Eu 1578, revenu dans cette ville, il fut chargé de dresser des plans pour la rectification des rues et places. La même année, il travailla au palais ducal de Nancy. Pendant plusieurs mois de l'année 1586, il donna asile dans sa maison de Saint-Mihiel au cours de droit établi momentanément dans cette ville. Le 21 octobre 1581 , fut baptisé son fils Joseph. Le 2 avril 1598, il passa un marché pour la décoration des nouveaux bastions de Nancy.

Sa mort doit se placer entre 1600 et 1604, A la première de ces dates, sa femme Marguerite était encore mariée; en 1604, elle était veuve. Dumont, Histoire de Saint-Mihiel, tome IV, p. i07.

Jean Richier. — Eilsde Gérard, sculpteur comme sonpère et son aïeul Ligier, travaillait alternativement à Nancy et à Metz. On trouvera dans le Bulletin de la Société d^archéologie lorraine (volume II, p. 130) le détail des travaux de sculpture et d'architecture, dont Jean Richier fut chargé au palais ducal de Nancy. Il fit aussi , si l'on en croit Lionnois, un projet pour la décoration de la porte Saint-Georges. Mais on lui préféra le modèle de P'iorent Drouin. Il offrit, en 1608, à la ville de Metz, un buste du roi, qui fut placé sur la galerie du corps de garde devant la place. En 1612, il fit, avec son neveu Toussaint Hainzelin, de Saint-Mihiel, la fontaine Saint-Jacques, qui représentait ce saint avec son bourdon, entouré de trois dauphins portant trois enfants. En 1624, il travaille au Haut-Palais, et, à deux reprises, en 1612 et en 1624, il exécute des décorations assez importantes pour l'entrée du marquis de La Valette, gouverneur de Metz. M. Natalis Rondot a découvert au musée de Berlin et a fait reproduire par des moulages quatre médaillons sculptés par Jean Richier, représentant son frère Gérard, sa mère, Marguerite Groulot, et les parents de sa femme.

Jacoh Richier. — Né vers 1585, mort en 1640 ou 1641, Jacob Richier, maître sculpteur, est né à Saint-Mihiel en Lorraine. Il était protestant.

284 LES RICIIIER

Il est très probablement fils de Gérard Richier et de Marguerite Grolot ou Groulot. Jacob Richier a épousé en 1615 Jeanne Chaléon, dont il a eu deux fils, David et Charles.

« Il a été au service du connétable de Lesdig-uières et fut le principal décorateur du château de Vizille. Il fit le tombeau de Lesdiguières, le tombeau de la première femme du maréchal, Claudine de Bérenger. et celui de la seconde femme. Il exécuta des sculptures à Grenoble. »

Jacob Richier habita \'izille et Grenoble, puis fit à Lyon un assez long séjour. C'est pendant ce temps qu'il sculpta les tombeaux de Charles de Neufville, marquis d'Halincourt, gouverneur du Lyonnais, et de Jacqueline de Harlay, sa femme. Ces tombeaux de marbre, surmontés des statues de bronze des personnages, furent ■élevés dans l'église des Carmélites à Lyon. Charles de Neufville fit faire son tombeau de son vivant. Il est mort en 164'2. La statue était signée Jacob Richier, 1635.

Jacob Richier a modelé la charmante médaille, qui présente l'effigie dune jeune femme, parée comme on l'était au temps de Louis XIII, avec la légende suivante : « Marie de \'ignon, marquise de Treifort. » Le buste de la marquise de Trellort est tourné à droite. Au bas : I. R. F., 1613. Marie Vignon fut aimée du mare chai de Lesdiguières, qui l'épousa en 1617. Xatalis Rondot, Les Sculpteurs de Lyon du XIV^ au XVIIl^ siècle, p. 41 et 4-2.

Tombeau de Lesdiquières. — « Les tombeaux du connétable de Lesdiguières et de sa femme, Claudine de Bérenger, conservés dans la salle des séances du conseil général des Hautes-Alpes, quoique du commencement du xvn" siècle, appartiennent encore par leur style à la Renaissance. Le sculpteur qui les a conçus et exécutés est Jacob Richier, de Saint-Mihiel en Lorraine; ils étaient placés dans la chapelle du château des Diguières,en Champsaur, et y sont demeurés jusqu'en 1798. A cette époque, ils furent offerts au département par M'"'' de \'eynes, déposés d'abord dans la cathédrale, puis transportés en 1836 à leur place actuelle. Le tombeau de Lesdiguières représente ce personnage étendu et accoudé sur un cercueil de marbre noir. Le cercueil lui-même est porté sur un soubassement en marbre de la même couleur, incrusté de bas-reliefs en marbre

blanc, qui représentent la Prise de Grenoble en 1590, la Bataille dePoncharra, lù9[ ,\a Penconlre des Moiiletles, 1597, et la Prisedu Fort Barraux, 1598, événements les plus notables de la vie de Lesdiguières. Derrière la statue, entre deux pilastres, sont deux anges,. tenant des draperies et, entre eux, une plaque de marbre noir, sur laquelle l'ancienne inscription en l'honneur de Lesdiguières a été remplacée par une inscription en l'honneur de l'administration départementale qui a fait transporter ce monument à Gap. Au-des- •sus sont les armoiries de la famille de Bonne, soutenues par deux lions, entourées d'un manteau ducal et de faisceaux d'armes. Ce monument n'est pas sans défaut, mais il est d'un bel effet. On y travaillait en 1613. (Douglas et Roman, Correspondance de Lesdiguières, t. III, p. 394.) — En face est encastré dans le mur le cénotaphe de Claudine de Bérenger ; il se compose d'une plaque de marbre noir, soutenue au bas par une tête de mort, et de chaque côté par deux anges en marbre blanc. Au sommet, dans un fronton demi-circulaii'e, sont les armoiries accolées de Bonne et de Bérenger. Sur la plaque centrale est une longue inscription en l'honneur deClaudinede Béi^enger, morte en 1612. » (Bépertoire archéologique du département des Hautes-Alpes, 1888, par M. Roman).

La mort de Lesdiguières arriva à Valence, le 28 septembre 1626, « Son corps, dit Vidal {Histoire du connétable de Lesdiguières, Paris, 1638, in-folio, p. 477), fut porté avec tous les honneurs convenables et en grande compagnie, à Lesdiguières, dans un sépulcre que dès longtemps, il s'y estoit fait dresser par Jacob Richier^ excellent sculpteur » [Transfert du Mausolée de Lesdiguières à Gap, en 1798, article de M. P. Guillaume dans les Réunions de& Sociétés des Beaux-Arts, 1889, p. 822 à 831).

« On croit généralement que le plan du tombeau de Lesdiguières a été conçu et exécuté par Jacob Richier.

(( Il est certain cependant que le projet du Mausolée de Lesdiguières n'est pas de Jacob Richier, mais bien de son frère Jean, C'est ce que prouvent « deux dessins identiques d'un tombeau, au bas duquel est écrit : Jean Richier — fait le 20 juin 1604 à Vizille enDauphiné >> tombeau qui n'est autre que celui du connétable.

u Un acte notarié, récemment découvert et publié par M. Maignien,

conservateur de la Bibliothèque de Grenoble, établit positivement que Jean Richier, « mestre sculpteur », était, le 4 juin 1604, à Gre-. noble. C'est lui, probablement, qui appela son frère Jacob, de Lorraine en Dauphiné. Toutefois le nom de Jacob Richier n'apparaît en Dauphiné dans les actes publics qu'en 1614.

« En tout cas, le mausolée de Lesdiguières fut sculpté d'après les dessins de Jean par Jacob Richier.

« Il étaitcertainemcnt en cours d'exécution, en 1613, et il était terminé en 1025, puisque, à cette époque, le connétable y fut « ensépulturé ».

« S'il faut en croire un écrivain dauphinois du commencement de ce siècle, (c Richier employa dix ans à ce travail. Il fut nourri au château de Lesdiguières en Champsaur, en outre de son salaire, qui n'alla qu'à environ 6.000 francs ».

« Lesdiguières, ajoute-t-il, confia au même sculpteur l'exécution du tombeau de sa première femme, Claudine de Bérenger, morte en 1608, et, de son vivant, lit faire par lui son propre tombeau. Ces deux importants monuments placés dans la chapelle du château des Lesdiguières, existent encore; depuis 1798, ils sont conservés dans la salle des séances du conseil général à la préfecture de Gap... On trouve un dessin du tombeau du connétable dans V Album du Dauphiné^ par Passien de Debelle, t. II, p. 80. »

Jacob Richier lit, plus tard, le tombeau de la seconde femme de Lesdiguières, Marie Vignon ; il fut élevé, en 1633, dans l'église du couvent des religieuses de Sainte-Claire, à Grenoble. On ne le connaît malheureusement que par la description qu'en a donnée J. C. Martin qui l'avait vu. « On admirait autrefois, a-t-il dit, deux statues en marbre d'albâtre, dont la beauté attirail, chaque année, une foule d'artistes et de curieux... L'une représentait Marie Vignon, marquise de Trelîort, épouse du connétable de Lesdiguières; et l'autre, Catherine de Bonne, lille du même, mariée à François de Créquis, comte deSault, vice-roi du Dauphiné... » Etc.

Louis XIII vint à Grenoble en 1622; les échevins firent placer sur le passage du roi les décorations qui étaient dans les usages du temps. Les archives de l'Hôtel de Ville font connaître la part considérable que Richier prit à ces travaux. Cet artiste a aussi séjourné à Lyon, au moins à deux époques : la première fois, vers 1619,

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pour y faire, clans l'église des Carmélites, le tombeau de Jacqueline de Harlay, seconde femme de Charles de NeuiVille, marquis d'Halincourt, gouverneur du Lyonnais; la seconde en 1634 et 1635, pour y exécuter le tombeau de ce gentilhomme lui-même, qui voulut le faire ériger de son vivant et mourut seulement en 1642. Ces monuments furent détruits en 1793; on n'en possède que de bien sommaires descriptions.

M. Lallemand attribue le Jugement de Suzanne à Jacob Richier. Par une inconséquence, il omet de lui attribuer le bas-relief de la Bibliothèque nationale. M. Lallemand, p. 233, classe aux inconnus le bas-relief de la bibliothèque qui est certainement de la même main que celui du Louvre. Voir la brochure de M. Natalis Rondot : Jacoh Richier, sculpteur et mtklailleur, 1608-1641 (1885).

Jean IV Richier ^ . — Petit-neveu de Ligier. D'après M. Germain [La famille des Richier, p. 28), Jean IV naquit ou fut baptisé le 17 juin 1581. « Jean IV, dit M. Germain, semble avoir été, après Ligier et Jacob, l'artiste le plus remarquable de la famille. Nous avons dit ailleurs (brochure intitulée : L auteur des statues de la porte Saint- Georges à Nancy, 18 83 , Monuments funéraires de Véglise Saint- Etienne, p. 42), que Jean, qualifié maître Masson, demeurant à Nancy; il s'occupa en 1608 des préparatifs pour la pompe funèbre de Charles III et travailla, de 1609 à 1615, à la construction et à la décoration de la chapelle ducale. Nous avons aussi fait ressortir la part considérable qu'il prit à l'ornementation de la porte Saint- Georges. Enfin, nous avons montré qu'il y aurait des raisons sérieuses de restituer à ce sculpteur une partie des œuvres attribuées à Joseph Richier. M. l'abbé Souhaut lui donnerait volontiers aussi les deux bambinos de Saint-Etienne, le groupe de la Charité de la même église, la décoration de la cour de la prévôté-moine, quelques morceaiax de sculpture du musée historique lorrain, deux statues de la collection de M. Moreau, enfin le bas-relief

1. Jean IV se confond souvent, dans les textes, avec Jean !"■, fils de Gérard et petit-fils de Licier. Je ne garantis rien. Quand on attribue quelque chose à ce Jean, c'est bien à un Jean qu'on l'attribue ; mais il y a eu deux Jean qui vivaient, disent M. Germain et les autres biographes, contemporainement.

de la Mise au Tombeau de M. Morey. D'après M. Dauban, Jean Richier mourut en 16"24. »

Courajod étudia ensuite plus spécialement, et, au point de vue de leur esthétique, à laide de projections, certaines œuvres de Ligier ou de son atelier : le retable de Hatton-Chàtel, le Christ et les deux larrons en croix de l'église Saint-Pierre à Bar-le-Duc, la Pieta d'Etain et la réduction qui en fut faite en 1530, le moulage de la tète du Christ en bois du musée de Nancy, lEnfant-Jésusà la Crèche, du Musée du Louvre. Puis il continua en ces termes :

En insistant sur le côté collectif de la personnalité de Tatelier des Richier, j'avais un but. Ce but est d'appuyer sur des bases certaines une interprétation du caractère de l'enseignement de l'art dans l'école française, avant la fondation de l'Académie de peinture et de sculpture ' .

N'oubliez pas l'existence du sentiment de personnalité, qui plane sur tout l'atelier de la famille Richier, comme, à la fin du xiv® et au commencement du xv*^ siècle, le même sentiment planait déjà sur les œuvres de l'atelier de Sluter et de \"an de ^^'erve.

N'oublions pas que, au milieu du xv!"" siècle, nous n'avons pas pu discerner la main de Gérard Richier de celle de Licier, toutes deux conduites par le même esprit original et familial. N'oublions, pas que, même au début du xv!!*" siècle, le tombeau du connétable de Lesdiguières n'est exécuté, à partir de 1613, par Jacob Richier^ qu'après avoir été dessiné en 1604 par Jean Richier. Comment mieux prouver l'absorption de l'individualité de l'artiste dans 1 impersonnalité de l'esprit national ou, pour parler plus exactement, dans la personnalité collective de cet esprit?

Vous devinez les conséquences que je tirerai de ces faits bien et dûment constatés par notre analyse. A cette conception de l'enseignement de l'apprentissage et d'une certaine expression définie de l'organisation du travail, j'oppose la conception nouvelle apportée en ces matières par l'Académie. Nous avons vu d'autres dynasties fleurir au commencement du xvn" siècle. Nous pouvons

1. Courajod reprit, en effet, dans son cours de 1895-96, la question Ricliier. Il parla de quelques œuvres telles que le Squelette, etc., qui n'ont pas été signalées ici. Yoir plus loin.

ainsi vérifier et contrôler Texactitude des observations précédemment recueillies, à propos de la famille et de l'atelier des Richier.

Nous constatons de cette manière quel était le résultat produit par le régime de la Maîtrise et la méthode traditionnelle de transmission du métier, au moment où la charte politique et professionnelle de l'art français fut déchirée par l'autorité royale.

A^ous pensez bien que ce n'est pas en vainque je me suis arrêté si longtemps à analyser virtuellement l'œuvre de certaines familles d'artistes du commencement du xvii® siècle.

De cette consciencieuse enquête je me réserve de tirer des conséquences nettement hostiles à l'organisation du travail, telle que la conçoivent notre société actuelle et la pédagogie officielle.

J'ai fait défiler devant vous, et j'ai cité en témoignage à cette barre : les Danfrie père et lils, les Biard père et fils, les Dupré père et fils, les Grenoble, les Richier et leur dynastie. Je vais faire déposer devant vous les Boudin et les Bourdin.

Les notes de Courajod ne nous sont parvenues que fort incomplètes ; il n'avait presque i*ien rédigé dans le cours qu'il consacra aux sculpteurs du temps de Henri IV. Un de ses élèves, M. Paul Vitry, en fit, sur ses indications, le sujet d'un travail, présenté comme tlièsc, après la mort du maître qui l'avait inspiré, à l'École du Louvre et dont quelques fragments ont paru dans la Gazette des Beaux-Arts. (V. Les Boudin et les Bourdin, 3« période, tome XVII; et Quelques bustes et statues du roi Henri IV, 3" période, tome XX.)

Courajod. Leçons III. 19

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