‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 3)Chapitre 71 sur 93 · PREMIÈRE LEÇON · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LEÇON

L'ÉCOLE ACADÉMIQUE

« Cet art magnifique, que les Vandales avaient produit, les Académies l'ont tué. »

(Victor Hugo, Notre-Dume de Paris, livre III).

Mesdames, Messieurs,

En octobre 1849, un savant dont vous ne pouvez méconnaître la compétence et la modération, un futur membre de l'Académie des beaux-arts, M. le marquis de Chennevières, dans un article fort remarquable sur la régénération des arts en province et les anciennes académies provinciales de peinture et de sculpture, s'exprimait ainsi : « La Révolution de 1848 fut suivie d'un violent et bruyant réveil de la province, et je fus de ceux qui espérèrent ardemment de ce réveil le spectacle magnifique de la décentralisation intellectuelle. Nous nous trompions, hélas! Un an plus tard, les provinces de France étaient rendormies dans, un misérable énervement, dont la chute complète de l'ancien monde social est peut-être seule capable de les guérir' ».

1. Recherches sur la vie et les ouvrages de quelques peintres provinciaux de l'ancienne France, tome I, p. xii.

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Je place mon enseignement de celte année sous la protection de celte phrase, empruntée à la plume d'un illustre directeur des beaux arts. A moi aussi on permettra de partager des regrets et de nourrir des espérances.

l']spérons donc, souvenons-nous et, surtout, ne tremblons pas devant la crise imminente, à laquelle le terrible passé que je vous raconte accule chaque jour, de plus en plus l'avenir. Nos pères aussi, les premiers chrétiens de la Gaule, n'ont pu échapper à l'ergastule romain qu'en s'alliant aux Barbares qui venaient émanciper leur génie.

L'histoire de l'Académie de peinture et sculpture est, quoiqu'on ne l'ait pas encore assez remarqué, un chapitre très important de l'histoire politique et morale de la France, un épisode capital de l'histoire générale. Durant Texposilion et le développement du programme d'études de celte année, vous constaterez que ce sont les pouvoirs publics qui, chez nous, au xvii" siècle, ont, par une orientation officielle, quoique antinationale, et dans un but égoïste de politique générale, dévoyé le pays, en l'acheminant sur la pente fatale d'un art d'Etat, et en l'égarant dans le dédale des théories factices et conventionnelles, empruntées à une culture étrangère à son génie. De même, aujourd'hui encore, au point de vue de la même politique générale, on prétend défendre et maintenir contre les instincts et les intérêts ardenls de l'art français, après deux cent vingt-huit ans d'expérience désastreuse, l'Ecole de Rome et son foyer d'éducation incurablement pestilentiel. Qu'ont à faire, en effet, de misérables considérations passagères et accidentelles, d'ordre politique ou diplomatique, dans une question d'un ordre incontestablement supérieur, puisqu'elle relève exclusivement des lois éternelles de la nature, et qu'elle ne peut être résolue définitivement que par l'application loyale et rigoureuse de ces lois, par la satisfaction intégrale donnée aux aspirations légitimes et aux exigences imprescriptibles et incoercibles d'un tempérament ethnographique? Depuis la Renaissance classique et l'asservissement des sentiments populaires à l'humanisme des lettrés, nous luttons

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contre nos aptitudes, contre notre vocation, contre notre raison d'être dans le monde. Depuis Louis XIV, Français oublieux de leurs origines, nous nous sommes retournés et armés contre l'œuvre bénie et dix fois séculaire de notre jeunesse, temps fécond où nous agissions en pionniers inspirés de la Providence, nous proclamant, sans fausse pudeur et avec tant de vraisemblance, les collaborateurs de Dieu dans la marche en avant, dans l'incessante . formation du perpétuel devenir.

Pendant notre examen des origines de la Renaissance classique, je vous ai exposé, il y a sept ou huit ans, la rupture, à un moment donné, du vieil équilibre géographique, sur lequel avait reposé, •durant tout le moyen âge, l'organisation à tendance invinciblement unitaire de la France, avec son point d'appui, son pivot dans le Nord. La guerre de Cent Ans et la lente reconstitution de la France sur la ligne de la Loire avait enlevé à Paris découronné son rang de capitale à la fois intellectuelle et politique. Aux premières heures de la Renaissance, l'art à dehors néo-latins et néoclassiques, pratiqué chez nous par des ateliers italiens, avait été d'abord domicilié dans les châteaux de la vallée de la Loire, et plus tard, de plus en plus ultramontain, avait été transporté à Fontainebleau, à la remorque de la cour.

La dynastie devenue italienne desfilsde Gatherinede Médicis, toujours nomade et errante, avait certainement — témoins les Tuileries et l'hôtel de Soissons — souhaité de pouvoir ramener le centre <le l'art à Paris. C'est seulement Henri IV qui, après avoir déclaré que Paris valait bien une messe, reprenant la tradition des premiers Capétiens, renoua la chaîne des traditions rompues depuis le xiv" siècle. Il rétablit l'art au centre désormais fixe de la royauté, lorsqu'il construisit, dans le Louvre, la ruche définitive, où il voulait attirer de toutes parts les essaims errants de l'élite de l'art français. On était en 1608. La mort subite du roi ajourna, deux ans après, l'exécution de ce premier dessein, prémédité par la monarchie française pour opérer la centralisation de l'art français.

Mais, remarquons-le, ainsi que M. de Chennevières l'a si bien déclaré, Paris, au xvii® siècle, n'était pas, dans le domaine de l'art, une capitale. Paris n'était encore que le chef-lieu d'une province, et cette province n'avait, vis-à-vis de ses rivales, aucun droit

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d'occuper un rang prééminent et privilégié. Alors, où trouver un centre, un point géographique, un noyau d'organisation, le pivot dont je parlais et le premier élément d'un engrenage administratif? Où rencontrer un principe doctrinal, au nom duquel une autorité durable pût se constituer pour opérer la réforme et patroner un changement de front aussi complet? Le hasard des circonstances fournità l'âpreté de la volonté royale ces deux desiderata.

Quelques artistes parisiens, amis, protégés et commensaux du pouvoir monarchique, étaient molestés par leui's confrères moins favorisés, et ne demandaient qu'à se séparer d'eux, pour se soustraire aux obligations professionnelles et pour dominer, grâce à l'appui delà cour, les indépendants du corps de métier, qui n'étaient pas encore ofTiciersdu roi ou qui n'avaient pas voulu s'embrigader. D'autre part, depuis plus d'un siècle, un entraînement général, une mode irrésistible et de constante progression nous faisait graviter dans l'orbite de la pensée italienne, et on pouvait, en favorisant l'engouement universel, trouver là le principe, le primordial élément, le point d'appui d'une autorité recommandable et qui serait facilement acceptée. En effet, c'était par l'Italie, héritière patentée de l'humanisme latin, par ses œuvres d'art, par ses artistes, par ses livres, par ses doctrines, que s'était introduit dans la science et dans la philosophie de l'histoire, dans l'opinion publique, le faux dogme d'une esthétique unique, universelle, absolue, purement rationnelle, indépendante des périodes chronologiques et des milieux ethnographiques ou climatériques, indifférente aux civilisations successives et contradictoires qu'elle pénétrait et qu'elle remplaçait; esthétique d'exportation facile, système politique et pratique tout formulé et fixé d'avance dans ses grandes lignes et, de plus, dûment éprouvé par une précédente tentative d'application générale, quand il fut traîné aux quatre coins du monde par les armes des Romains. L'instrument s'offrait donc de lui-même à la main qui le cherchait; et il venait s'offrir au moment psychologique.

Dans ce rapprochement instinctif, dans cette entente concertée entre les artistes molestés, la doctrine ultramontaine et l'envahissante et rapace royauté, tout fut-il conscient dès la première heure ? Je suis porté à le croire, en considérant la sûreté des

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manœuvres royales et la rapidité des intelligences et des intrigues nouées parmi les conjurés. Mais, en tout cas, il y avait entre les intérêts de tous les alliés des affinités naturelles, dont l'existence rend d'abord probable et vraisemblable la préméditation de l'alliance. lîUe en établit rétrospectivement l'inévitable prédestination. D'ailleurs, dans l'histoire de la pensée humaine, le même fait — moins la révolte des artistes brevetés — s'était déjà produit, par les mêmes causes, pour la papauté, au xvi^ siècle. Et là encore, la même combinaison avait déjà réussi, quoiqu'elle se présentât dans un milieu sensiblement différent, évidemment moins favorable en apparence, à cause des exigences spéciales de la pensée à la fois moderne et chrétienne, qu'on aurait eu le droit de croire irréductiblement réfractaire à la pénétration de l'art païen. Mais la politique en Italie n'a jamais eu de scrupules et, à la veille du Concile de Trente et de la codification générale du dogme catholique, la papauté, effrayée par le schisme luthérien, affamée de certitude, de sécurité et d'affirmations définitives, avait, elle aussi, été séduite par les promesses d'autorité indiscutée, par les avantages d'unité, par le caractère d'universalité et d'un certain cosmopolitisme antérieurement pratiqué, qui se trouvaient dans l'art antique. Avec lui pas de surprises, pas de dissentiments, pas de révoltes, pas d'extravagances, pas de fantaisies, pas de caprices à redouter. L'art qu'on a choisi pour modèle avait parcouru d'avance toutes les étapes de son évolution logique, toutes les transformations dont son germe était virtuellement susceptible. Bien plus, cet art était éteint et mort, et chez lui le modèle typique ne pouvait plus varier. Son canon de transmission — très commode — était fixé. On en possédait une grammaire et une rhétorique pittoresques, dont le vocabulaire, arrêté déjà par la science, n'avait pas besoin de passer préalablement par les risques de l'élaboration populaire. A ce brillant représentant de l'antiquité qui offrait ses services, tout paré de l'éclat magique de l'enfer païen, la papauté politique, trop confiante ou trop machiavélique, commit, la première, la faute de sacrifier son fidèle et glorieux serviteur, l'art vivant, l'art populaire, sorti du cœur de la pensée des peuples barbares, le confident et l'ami de la société chrétienne avec laquelle il avait grandi, sans avoir jamais cessé d'évoluer et de se transformer

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avec elle. Hélas ! c'était précisément cette souplesse et cette plasticité du dogme et de l'art, que la papauté voulait à tout prix supprimer et remplacer par des règles écrites, consignées dans un code. Le code de l'art antique, rédigé d'avance par la science, n'avait qu'à se juxtaposer au code de la foi, qu'on était en train de formuler Partout le canon était inventé, décrété et appliqué. Dans le domaine religieux comme dans le domaine politique, les pasteurs de l'humanité sont enfin rassurés. Le troupeau est dans un parc, gardé et surveillé. Ils n'auront plus, pensent-ils, qu'à se rendormir.

Qu'ils fussent plus ou moins préparés par la provocation royale,. les événements servaient donc la politique du gouvernement île Louis XIV et satisfaisaient sa soif d'unité et de pouvoir absolu. La royauté, parlhabileté de Mazarin, rencontrait l'occasion de se faire la main, avant de procéder à la révocation de l'Édit de Nantes. Voilà le secret du succès politique de la doctrine académique et de son adoption par la puissance royale, comme simple et sûr moyen de gouvernement. Après avoir entendu les témoignages qui seront apportés ici, vous serez convaincus qu'il y eut en France un art dl'^tat, avant que les Bourbons y aient fondé une religion dEtaL L'acte royal de 1685 n'a été que la conséquence ou l'imitation du premier acte royal inauguré en 1648. Sans doute, Henri IV n'avait pas préparé le premier; mais je vous ai déjà expliqué qu'il "avait prémédité le second et qu'il avait été sur le point de l'accomplir. C'est pour cela que la conscience artiste de la France fut atteinte chez nous la première, et blessée avant la conscience religieuse ; et que, moins chatouilleuse, moins jalouse et moins armée, elle succomba tout d'abord sous la dragonnade académique. Je vous ferai toucher du doigt, sur documents positifs, comment se fit la confiscation de la liberté de penser en matière d'art, par la concession à l'Académie du privilège d'enseignement et du monopole de l'exploitation du métier, dans les seules conditions avantageuses. L'aristocratie, tirée par la royauté .des corporations, (î'est-à-dire de la plus démocratique des institutions sociales, livra aux manipulations administratives du pouvoir absolu l'àme française jadis fîère et frémissante, cette pauvre âme française unifiée et pacifiée désormais dans sa dévotion au Credo universel

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de l'art antique, disciplinée, domestiquée par réducation et par l'esthétique italiennes.

Si vous voyez quelque part une école provinciale se former, même avec des idées séparatistes au point de vue académique, et notoirement hostiles à l'ingérence parisienne, comme le cas s'est présenté, méfiez-vous cependant. Ne vous laissez pas tromper comme les hommes de bonne volonté etde bonne foi, qui fondèrent ces académies et ces écoles, ou qui les soutiennent à présent encore de leurs éloges. Ces innocents et maladroits bienfaiteurs n'avaient pas reconnu les défauts des institutions qu'ils acclimataient dans leurs provinces. Le latinisme et la romanisation étaient tellement entrés dans les mœurs publiques que tout effort, tout mouvement, même provincial, concourait à les fortifier.

\'ous remarquerez qu'une seule école académique de province voulut faire mine de conserver son indépendance et essaya de former bande à part, vis-à-vis de l'Académie de peintureet sculpture de Paris. Ce fut celle de Besançon, flont Castan a reconstitué les annales '.Quoique cette école fût composée d'éléments hétérogènes, dont quelques-uns même n'étaient pas français, il n\ en eut pas de plus platement classique, de plus prosternée devant l'idéal romain, de plus associée moralement à l'Académie centrale, de plus solidaire de sa doctrine. Car l'école bisontine eut aussi son prix de Kome. Tout le monde français, même le monde provincial, était saisi par l'impitoyable eng'renage, cercle vicieux des pires influences exotiques, où lécole française, unifiée par l'Académie, n a pas cessé et ne cessera pas de tourner, comme un écureuil dans sa cage, jusqu'au jour qui verra briser la prison mouvante où le génie d'une race est enfermé.

Quand, à l'occasion de cet attristant examen des écoles provinciales académiques, j'ai abordé l'étude de l'école de Dijon, fondée par le digne et excellent Devosge, dans une province qui avait si long'temps conservé l'individualité de sa physionomie, j'espérais trouver une exception à la théorie pessimiste que je suis obligé de vous exposer. Eh bien, j'ai perdu mes illusions premières. Dijon,

1. L'ancienne école de peinture et de xcnlpliire de Besançon, 1756-1791, dans les Mémoires de la Société d'émulation du Dottbs^ô" série, tome III, année I88S, parue en isso, p. 42 à 325.

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il est vrai, a possédé, dès 1741, une Académie littéraire, qui a fait preuve d'une certaine indépendance, en récompensant en 1754 le fameux discours de Jean-Jacques Rousseau.

Mais, en ce qui concerne Tart, pour avoir une existence assurée, pour mériter quelques égards de ses contemporains, même pour avoir droit à un travail quelconque convenablement rémunérateur, en un mot, pour être artiste du gouvernement, comme nous dirions aujourd'hui, il fallait déjà, à Dijon aussi bien qu'à Paris, avoir été préalablement Prta;c/ei?ome. Je vous édifierai, quandl'heure en sera

venue, sur la valeur de ce prix de Rome, particulier Le peintre

et le sculpteur étaient ensuite tenus, aux termes d'un règlement calqué sur celui de Paris, d'exécuter à Rome, pendant l'exil statutaire, le premier la copie d'un grand tableau, le second la copie en marbre d'une statue antique '. Trois ans ou quatre ans au moins de déportation préventive, avant toute gratification officielle, avant d'avoir V existence assuréel La faveur était vendue bien cher.

Prud'hon est revenu de Rome avec son âme nationale à peu près indéflorée. Rude a échappé à la fois au prix de Rome de Dijon et au prix de Rome de Paris et, sans avoir été toujours complètement indemne de l'entraînement des concours d'école, il a sublimement continué la tradition familiale de sa région Mais ce n'est pas la faute de Devosge, qui avait fait tout le nécessaire pour infliger à tous ses élèves la même banalité académique.

Autant vaudrait dire que c'est un régent quelconque, un maître d'études inconnu du collège de Mâcon, qui a dicté à Lamartine, compatriote de Prud'hon, les accents que l'auteur de Jocelyn tenait seulement de sa double conscience française et provinciale. Franchement nous ne recevons pas la vie littéraire de ceux qui nous donnent des pensums; mais que de fois les donneurs de pensums académiques ont détruit des germes de vie et de pensée françaises 1

Le grand fait qui domine l'histoire de l'Europe au xvii* et au xviii^ siècle, c'est l'expansion de la France à l'Est, c'est la marche

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