‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 3)Chapitre 72 sur 93 · Page 22 de V Éloge de Devosge · texte numérisé non relu

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vers les frontières naturelles, c'est la reconstitution territoriale de l'Empire franc, qu'avaient connu les Mérovingiens et les premiers Carolingiens, avant le partage de 843; c'est le retour à l'état d'origine. Mais il aurait fallu également reconstituer, restaurer, dans la direction intellectuelle et morale de la patrie reforgée, la prépondérance des éléments septentrionaux et austrasiens, au moment où le corps de ce vaste royaume était en train de modifier son centre de gravité.

Cette modification providentielle, ce rajeunissement subit du milieu français, par voie d'incorporation des éléments septentrionaux et orientaux, auraient pu perpétuer l'esprit français, dans le sens que ce mot avait eu jusqu'à l'époque de la Renaissance, et qu'b]tienne Pasquier est le dernier à avoir compris. Mais la pédagogie latine adoptée par le dilettantisme aristocratique et académique entrava les heureux résultats que cette crise dans l'existence de la nation aurait dû amener. La France politique et militaire, débloquée, transformée géographiquement, respirant désormais à pleins poumons du côté du Nord et de l'Est, restaprisonnière du méridionalisme et, repliée sur elle-même, elle conserva la précédente orientation morale, la posture contrainte que lui avaient imposée la Renaissance classique et le renouvellement par le Midi. Ce fut* en vain que des guerres heureuses et une politique habile rouvrirent à l'expansion française le chemin du Nord et de l'Est, désappris d'abord par elle durant la guerre de Cent ans, puis oublié pendant les guerres d'Italie, alors que la France commençait à s immobiliser dans le dogme antique.

Je vous montrerai à cet égard l'invariable ténacité de l'esprit acatlémique, la violence exercée par lui sur la pensée française, et, par ce nouveau moyen, je prouverai encore la solidarité qui lie indissolublement l'enseignement de l'art français du xix'" siècle à l'enseignement de l'ancien régime. Sur le terrain de l'instruction publique, on ne pourra jamais séparer l'ancien régime du nouveau. Sous des noms ditîérents, les malencontreux principes italiens, aggravés d'une béate admiration de l'antique, n'ont jamais cessé de régner.

Copistes et plagiaires de l'Italie pour le fond des idées, la littéra- GouRAJOD. Leçons III. 20

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ture et l'esthétique de l'enseignement français n'ont pas même su se procurer une forme personnelle. Tous les ouvrages du xvii® siècle sont taillés sur le même patron et brodés sur le même canevas. Les plus importants d'entre eux se compliquent des allégories les plus embrouillées et ne sont presque tous que le récit d'un songe supposé. Ce procédé littéraire est absolument monotone et insipide; à la longue il devient odieux. C'est la plus insupportable des rapsodies. et, passez-moi le mot de circonstance, c'est la plus intolérable des scies académiques, débitées sur un ton doctoral par une troupe de professeurs et de maîtres en ofTicielle vulgarité. Il ne me sera pas difficile de vous expliquer comment ce résultat était inévitable, en rapprochant les prototypes italiens qui ont servi de modèles et où le même artifice du songe était déjà apparu et avait été exploité sans discrétion, mais du moins avec le mérite de l'invention. Quand je vous aurai fait connaître le Songe de Polyphile et le cycle italien des romans d'esthétique à base de rêvasseries, vous ferez justice des livres des Ililaire Pader, des Félibien, des Jacques Restout et autres falots traducteurs des fadeurs italiennes, aussi bien que de tous les numéros d'une longue et fastidieuse bibliographie, dont j'étalerai devant vous la nullité vaniteuse et le fatras d'emprunt.

Notre grande littérature du xvii® siècle elle-même n'a pas été à l'abri des influences de l'esthétique italienne. Nous savions déjà que Molière, gagné au parti italien dans son goût pour les arts, ne restait plus avec nous que par le bon sens et la verve. Mais vous serez étonné de trouver, parmi les plagiaires inconscients, jusqu'à notre bon La Fontaine, avec le Songe de ^'allx. La Fontaine luimême, le plus Français, le plus indépendant de nos classiques, n'a pu s'affranchir, pour parler d'art, de l'obsession du modèle italien.

A la question suivante : en quoi a consisté l'enseignement académique depuis 1648 jusqu'à nos jours? Lassus répondait : «Dans la transmission de quelques recettes empiriques et de certaines règles conventionnelles. » Je m'abrite maintenant derrière la parole de ce maître mort à la peine, il y a près de quarante ans, et qui terminait ainsi le dernier travail sorti de sa plume, et qu'on doit considérer comme son testament littéraire. « Arrivé à ce point, et après

avoir définitivement constaté la nullité absolue de renseignement académique, il ne nous restera plus qu'à rechercher sur quelles bases il conviendrait de s'appuyer pour réaliser avec certitude une sérieuse et importante réforme de cet enseignement.

« Mais d'abord, pour en finir avec toutes les rêveries des songecreux et toutes les utopies qui se produisent sans cesse, nous commencerons par démontrer l'impossibilité complète de la création d'un art nouveau, ainsi que l'absurdité de toute tentative ayant pour but le mélange de formes empruntées à des arts dilîéi^ents ; après quoi nous arriverons à cette importante conclusion que, sous peine de rester frappé d'une stérilité absolue, l'enseignement de nos écoles, émanant d'une seule et même source, devra, avant tout, présenter le caractère d'unité sans lequel il n'y a pas d'art possible.

« La question ainsi posée, nous serons naturellement conduit à reconnaître qu'il faut en finir avec celle fausse imitalio/i de l'aiitiqiie, stéréotypée dans tous nos monuments modernes, et même qu'il importe au plus haut degré de reléguer Vétude sérieuse de cet art dans le domaine de Varchéologie, pour la remplacer par celle infiniment plus logique et plus utile de notre art national: de V art gothique.

u Cette opinion que nous n'avons pas craint de proclamer hardiment depuis longtemps, nous la soutiendrons de nouveau et nous Fappuierons de preuves évidentes et incontestables.

M Maintenant, pour répondre à ceux qui se sont hâtés de travestir notre pensée, nous répéterons ce que nous avons déjà dit : c'est que jamais nous n'avons admis et que nous n'admettrons jamais les copies serviles, quelles qu'elles soient, pas plus du gothique que de l'antique; c'est qu'à nos yeux l'artiste cesserait de mériter ce titre, du moment qu'il se résignerait à ne faire que de serviles reproductions. Ce que nous voulons, c'^st que l'artiste s'inspire de notre art national, c'est qu'il en comprenne bien le caractère et l'esprit ; en un mot, c'est qu'il apprenne à exprimer sa pensée en restant fidèle aux principes et aux règles de cet art, qui est le nôtre et dont nous devons être fiers ».

Ecoutez toujours Lassus ' : « Aussi n'est-ce pas dans le but de con-

1. Lassus. Préface de V Album de Villard de Honnecourt, p. xiv.

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vaincre [nos adversaires] que nous croyons devoir continuer la lutte, mais parce que nous avons l'espoir d'éclairer sur une grande question, celle de l'enseignement, ces jeunes générations d'élèves, qui viennent tous les ans s'engloutir par centaines dans ce gouffre béant de l'Ecole des Beaux-Arts, pour en sortir au bout de quelques années, ayant perdu toute originalité, toute valeur personnelle, et modelés tous invariablement sur le même patron.

u Victime comme eux et pendant longtemps de l'enseignement officiel, nous avons eu trop de peine à briser les entraves dans lesquelles il nous avait emprisonné, pour ne pas considérer comme un acte de probité, comme un devoir de conscience, de les avertir et de leur révéler les dangers dont ils sont entourés.

« C'est pour cela que nous attaquerons de front l'enseignement académique, enseignement sans base, sans principes sérieux, et qui se trouve par cela même dans l'impuissance la plus absolue de servir de guide au milieu de la tourmente et de l'anarchie, dont l'art nous offre aujourd'hui l'étrange spectacle ».

Dédaigné ou abandonné de la foule, le grand artiste, rhpnnèle homme qui a rédigé cette généreuse profession de foi est tombé, en ouvrant la brèche et en montant à l'assaut du vieux principe académique, avec Viollet-le-Duc, qui allait avoir bientôtl'honneur d'être sifflé par l'école des beaux-arts. Lassus n'avait pas même pu entrevoir la terre promise. Son adversaire, le Capitole du romanisme, conservant les traditions de l'ancien régime, protégé qu'il est dans sa fonction par la loi, depuis 1648, le Capitole se croit au contraire inexpugnable. Bien plus, fêtant allègrement une nouvelle période centennale de sa domination, vous avez pu, récemment encore, entendre l'ancienne Académie de peinture et de sculpture continuer à se proclamer immortelle. Immortelle, non, elle ne l'est pas. Invulnérable, oui, tant qu'elle pourra se couvrir de la cuirasse législative. Mais pour combien de temps ? Tout au plus ce que durera la société occidentale qui lentement, comme celle qui l'a précédée il y a dix-huit cents ans, mourra encore par les mêmes causes: le latinisme officiel, le dédain des instincts respectivement nationaux et les violences exercées sur la conscience des peuples.

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