‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 3)Chapitre 73 sur 93 · DEUXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LEÇON

Mesdames, Messieurs,

Nous allons examiner deux nouveaux points de doctrine :

1° Qu'était-ce que l'antiquité des xvii* et xviii« siècles et du commencement du XIX® ?

"2" La Renaissance italienne et la Renaissance européenne doivent être condamnées par les classiques sincères, précisément parce qu'elles ont été romaines et non pas g-recques.

Je vous ai surabondamment démontré, l'année dernière, que l'art académique en France n'avait vraimentconnuVitruve qu'à travers la traduction italienne, ou à travers Vignole, En outre, jamais l'Académie n'a dépassé, dans la connaissance de l'art grec, le niveau des notions recueillies par Vitruve pour l'édification des dilettantes de la décadence romaine.

Or, qu'était donc l'œuvre de "Vitruve ? C'était l'incomparable poésie, la vibrante et capricieuse éloquence du génie grec, codifiée par un grammairien, résumée dans un manuel, réduite à quelques principes élémentaires. Au temps d'Auguste et des premiers empereurs, les ouvriers n'en avaient pas besoin. Les solides traditions des corporations et les règlements militaires édictés pour les légions suffisaient au maintien des procédés. Inappréciables au point de vue de l'histoire, la valeur et l'influence du traité de Vitruve, de ce code de l'art antique décadent, furent nulles en pratique, durant toute l'antiquité pa'ïenne. En effet, à quoi bon des théories quand tant d'admirables modèles étaient encore debout, modèles que

rOrient grec et asiatique n'avait pas encore désappris? Les grands monuments de la Grèce continuaient donc à professer un enseignement, bien plus répandu fort heureusement que celui d'un utilitaire comme Vitruve, qui n'a pas l'air de savoir que le Parthénon existe et qui ne connaît l'antiquité grecque que par de vulgaires traductions latines.

Vitruve, comme l'a très bien dit Ludovic Vitet, '< place l'âge d'or en pleine décadence », et c'est cette décadence qu'il nous apprend à vénérer comme la plus sublime expression de l'art, depuis que les anciens font seuls notre éducation, c'est-à-dire depuis la Renaissance. A propos d'art romain, Vitruve parle sans doute de ce qu'il sait; c'est un témoin fidèle, et les monuments de l'Italie, qui furent toujours accessibles, sont encore sous notre main pour le contrôler. Mais allez donc lui demander de nous dévoiler la subtile esthétique de la Grèce ! Cette Grèce, qu'il n'a pas connue ou qu'il n'a pas su voir, nous fut fermée par les Turcs, au moment précis où le retour vers les idées antiques nous créait l'indispensable besoin de la connaître.

« Vitruve, grâce aux Turcs », explique fort bien Vitet, « Vitruve devint donc un oracle ; sa soi-disant architecture grecque fut acceptée sans conteste. Qui aurait pu prévoir qu'un jour, en parcourant la Grèce, nous verrions ce législateur, neuf fois sur dix, démenti par les monuments? Homme de science et architecte, placé pour tout bien voir, froid, sensé, méthodique, comment son témoignage n'aurait-il pas fait foi ? Il fut cru sur parole, et pendant trois cents ans, au lieu d'un art plein d'imprévu, d'audace et de liberté, respectant, il est vrai, certaines grandes lois éternelles, mais n'enchaînant jamais l'imagination, il nous fit accueillir et cultiver dans nos écoles, sous le grand nom d'architecture grecque, un système à la fois timide et inflexible, où de nobles et sages préceptes semblent comme enfouis sous de mesquines prescriptions.

« Supposez, en 1828, ajoute encore Vitet, les Turcs vainqueurs à Navarin, et la Grèce depuis trente-deux ans close et murée comme autrefois; les beautés et le vrai caractère de l'archaïsme grec seraient encore à l'état de problème... La délivrance de ce petit coin de terre a produit plus d'effet dans le monde des arts qu'on ne le croit communément. C'est la contre-partie du désastre de 1453. L'erreur

OÙ nous avait jetés la confiscation de la Grèce, l'afFranchissement de 1828 nous en a délivrés. Il a fait justice à la fois et de la barbarie musulmane et du faux hellénisme : de l'hellénisme alexandrin et de sa contrefaçon romaine. Ce n'est pas seulement la flotte du sultan, c'est l'autorité de Vitruve (en ce qui touche à la Grèce) qui a sombré à Navarin.

« Un changement à vue, une lumière soudaine nous a fait voir le véritable art grec, l'art des grands siècles, chez lui, sur son propre sol, mutilé, en ruines, mais pur, sans alliage, non travesti, non commenté. »

Une fatalité avait donc voulu que nous ne connussions théoriquement l'art grec que par une traduction latine, et une autre fatalité voulut que notre éducation inexorablement latine ne nous permit l'étude pratique de l'art grec que sur le sol italien. Pendant toute la période de l'ancien régime et même pendant les premières années du xi.v" siècle, la Grèce ne nous était apparue que dans un cadre italien, sous les reflets obscurcis de l'art romain.

Mieux que de longues et laborieuses démonstrations, un fait est de nature encore à nous édilier sur l'état d'esprit des artistes et des savants et sur l'étrange perversion de la mentalité de l'Europe occidentale, mentalité absolument bouleversée par la pédagogie réputée classique et par l'enseignement académique.

L'habitude de considérer Rome, à tous les points de vue, comme le centre du monde intellectuel et comme la source principale, unique même de tout art, de toute beauté, comme la seule inspiration légitime, amena naturellement ce résultat prodigieux que les dessins du Parthénon, exécutés par Jacques Carrey, en 1674, pour M. de Nointel, reçurent, à la fin du xviii* siècle, d'une main naïve, le litre suivant : Temple de Minerve à Athènes par Adrien * . On peut- consulter à ce sujet le volume conservé au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale et y lire la mention que nous avons transcrite.

1. Voyez Vitet, Éludes sur l'histoire de l'art, t. I, p. 102 et 103. « Les voyageurs, dit L. Vitet, qui avaient vu les statues des deux frontons avant 1687, quand elles existaient encore, s'obstinaient tous à les attribuer à l'école d'Adrien. Il y avait même deux figures dans lesquelles ils voulaient reconnaître cet empereur et Sabine son épouse, etc. »

Eh bien ! voilà, prise sur le fait, Topinion de ceux que l'Etat se chargeait à grands frais délever à Rome, pour en peupler ses académies et pour y former les maîtres qu'il imposait ensuite à l'art français.

La résurrection de l'art greC, son intelligence, son interprétation sont toutes récentes, et ne datent que de la victoire de Navarin et de l'ouverture de la Grèce aux investigations occidentales, comme l'a si bien démontré Vitet dans ses Etudes sur Vhistoire de Varf. On peut affirmer même que l'intelligence et la réhabilitation de l'art gothique ' ont, dans une certaine mesure, précédé la découverte et la réhabilitation du véritable art grec, non seulement inconnu dans ses manifestations supérieures et originales, mais encore confondu avec les expressions les plus vulgaires des pastiches romains. Il n'y aura rien à répondre au fait brutal résultant de ce sincère aveu. Aux yeux de l'École académique, qui cependant se prétendait arrogamment issue de l'art classique le plus pur, pauvre recommandation que la provenance d'Athènes, que le nom de Parthénon, que le nom de Phidias, timidement prononcé déjà par quelques archéologues, ridiculisés pour leur manque de bon goût.

Oui, les deux grands arts méconnus, les deux grands arts oubliés, l'art grec et l'art gothique, si dignes de se comprendre, les deux principes originaux et essentiels peuvent se donner la main. Leur tardive mise à l'ordre du jour de la science est le résultat du même esprit d'analyse, de la même philosophie, de la même pensée, de la même recherche ! Ils sont sortis de la même enquête morale et historique, portée successivement, avec méthode, sur deux points différents des annales de l'humanité. L'archéologie grecque véritable est, comme je viens de le dire, la sœur, et seulement la sœur cadette de l'archéologie du moyen âge.

La renaissancede l'art classique, au xvi*^ siècle, n'est pas assimilable à la renaissance de la littérature classique. Celle-ci, qu'elle se soit produite à tortou à raison, a pu au moins êtresincère et intégrale. Aux xv" et XVI* siècles, la plus belle part, celle de la Grèce, n'avait pas été exclue du bagage littéraire de l'antiquité, qui vint grossir tout à

1. Sur les causes et les prodromes de la réhabilitation de l'art gothique, voyez : Alexandre Lenoir, son journal et le Musée des Monuments français, t. I", introduction, et t. II.

coup et définitivement Théritage des temps nouveaux. Au contraire, en matière d'art, la fortune de la Grèce, c'est-à-dire le lot le plus précieux de la succession séquestrée par les Turcs, fut soustraite à l'Europe, et nous ne recueillîmes que la fausse monnaie débitée par l'Italie, tandis que l'or pur et inappréciable restait enfoui et inaccessible, ou, quand il circulait par hasard, était méprisé et méconnu.

Aurions-nous voulu d'une renaissance littéraire sans Homère et sans Platon ? Pouvons-nous accepter, goûter et bénir une Renaissance sans Phidias et sans la sculpture archaïque, telle qu'a été la Renaissance par l'Ralie et par l'Académie ?

A l'opposé de la renaissance littéraire, la renaissance des arts n'a été que la reconstitution partielle d'une antiquité décadente, dont la Grèce se trouvait préalablement exclue. Pour être complète, intégrale et profitable aux temps modernes, la renaissance des arts n'aurait pas dû se produire avant la bataille de Navarin.

TROISIÈME LEÇON

Page 1