‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 3)Chapitre 74 sur 93 · L'ORGANISATION DE LA DOCTRINE · texte numérisé non relu

L'ORGANISATION DE LA DOCTRINE

Mesdames, Messieurs,

La Monarchie absolue, vous ai-je dit, organisa d'abord, dans un but égoïste, le monopole du Credo esthétique ; ensuite, mise en goût, elle créa le monopole du Credo religieux. Ce n'était qu'une affaire de même politique : Fondation de r Académie de peinture et de sculpture, à l'image de l'institution italienne déjà importée par Richelieu, Révocation de Védit de Nantes, double manifestation d'un même principe.

Il a été dans les destinées d'un homme de prouver par le drame de sa vie la justesse de cette pensée. Il s'appelait Henri Testelin le jeune. Henri Testelin le jeune, dès 1650, — deux ans après la fondation — a été, succédant à son frère aîné, l'historiographe ofïiciel de l'Académie, son secrétaire perpétuel. Nul, plus que lui, ne s'engagea à fond dans le prosélytisme de la compagnie, à laquelle Louis XIV et Colbert commirent la faute d'abandonner l'art de la France. C'est lui qui, le premier, a commencé à former ce canevas sur lequel s'est brodée la légende de l'Académie, fondatrice, libératrice, protectrice, régénératrice des Arts. C'est lui qui a célébré avec tant d'exubérance le triomphe de l'esthétique et de la pédagogie étrangères, devenues obligatoires en France. C'est lui qui a rédigé, sous forme d'équation mathématique, la doctrine et la pratique enseignées par l'Académie, et qui a publié le livre que voici : Sentiments des plus habiles peintres sur la pratique de la peinture et sculpture, mis en tables de préceptes avec plusieurs dis-

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cours académiques ou conférences tenues en l'Académie Royale des dits Arts, en présence de M. Colhert, Conseiller du roi en tous ses Conseils, etc., par Henri Testelin, peintre du roi, professeur et secrétaire en la dite Académie. Paris, 1696, in-folio. J'aurai l'occasion de revenir sur ce livre à propos de l'esthétique de l'Académie. Il importe seulement que vous sachiez aujourd'hui que c'est une sorte de catéchisme de l'art et de la péda|^o^ie académique.

Plus tard, en 1685, lorsque Louis XI\' révoqua l'Edit de Nantes, Testelin, qui était protestant, préféra l'exil volontaire à une abjuration quelconque des sentiments intimes de sa conscience. Il ne se douta jamais qu'il avait concouru à une autre apostasie : celle des doctrines vraiment françaises et de la liberté de l'art.

\'ous n'avez pas oublié avec quelle malice \'itet a stigmatisé la tyrannie de l'arrêt du Conseil, du 8 février 1663, portant injonction à tous les peintres et sculpteurs, brévetaires du roi. de s'unir à l'Académie. \'itet a plaisanté : ce n'était pas suffisant, il fallait protester contre une pareille tyrannie imposée au nom d'un art étranger.

Ecoutez les arguments qu'un futur secrétaire de l'Académie des Beaux-Arts est obligé d'inventer pour justifier le romanisme.

On lit dans les Considérations sur les arts du dessin en France, suivies d'un plan d'Académie ou d'Ecole publique, et d'un système d'encouragement, par M. Quatremère de Quincy, Paris, 1791.

« La F'rance s'étend depuis le quarante-deuxième jusqu'au cinquante-et-unièm? degré de latitude, Paris est par le quarante-huitième, d'où il résulte, comme aussi de l'examen des productions de ce pays, qu'il participe plus à la nature des pays froids qu'à celle des pays chauds. Son sol est presque partout en plaine, si l'on excepte les parties méridionales qui, d'un côté se rapprochent des Alpes, et de l'autre des Pyrénées. La température de plus des deux tiers de ce pays est pluvieuse, humide et variable. La chaleur y a peu de force et de durée ; l'on en peut juger par la qualité de ses fruits et de ses vins. Le soleil ne saurait y mûrir un grand nombre de productions que dans une petite partie de son territoire. Rien ne tend en général à produire chez les hommes cet ébranlement des fibres, cette sensibilité d'organes, cette effervescence des esprits animaux,

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qui, sous les zones plus enflammées, exaltent tous les ressorts de la pensée, portent l'esprit aux éclats de la fantaisie, à tous les jeux de l'invention et aux plaisirs si puissants de rimaja^ination.

« L'organisation physique de ce pays semble plus adaptée à la marche tranquille de la liaison qu'aux élans de l'imagination. Rien n'a pu encore y faire germer aucun des éléments de la poésie. Rien de pittoresque, de contrasté, de varié, fl'irrégulier dans ses sites, n'a pu y appeler les enchantements des poètes, n'a su vivifier ses aspects, n'a pu y faire naître ces charmantes illusions dont les arts aiment à entourer leur berceau...

" On n'a besoin que des considérations physiques, pour assurer que le climat de la France, sans être entièrement rebelle aux arts qui résultent de l'invention, ne leur offre rien, non plus que le spectacle de la nature, qui soit propre à les féconder. Ce sont des fruits étrangers à son sol, mais qu'on ne saurait cependant désespérer de cultiver par des moyens artificiels ».

l^t alors, le pauvre homme, en deux mots d'une admirable naïveté, nous livre la théorie réglementaire de la Renaissance, telle que l'Académie l'avait conçue et telle qu'elle la vulgarisait, en déclarant crûment qu'elle n'était elle-même qu'une émanation de l'Italie. « Les arts avaient atteint, dès le xv® siècle, en Italie, toute la perfection à laquelle les elforts modernes ont pu s'élever, que la France nen soupçonnait pas même Vexistence. Elle en dut les premiers germes à la captivité de François I*^'" en Italie (!). Presque tous les ouvrages de quelque importance qui datent de cette époque, sont dus à des Italiens. Leur génie du moins y préside, et cela continua ainsi jusqu'au règne de Louis XIV.

<i Louis XIV parut. Il voulut avoir des arts comme une marine. Il voulut des arts, comme il voulut de tout, c'est-à-dire à quelque prix que ce fut. Mais Louis XIV était venu trop tard. Les arts étaient, en Italie, à leur troisième époque, c'est-à-dire celle des règles ; il ne put recueillir que les rejets d'une troisième coupe. Les plus grands peintres qu'ait eus la France ne furent réellement que de médiocres élèves de Carrache. L'on voit, et il est bien important de se convaincre de cette vérité, que les arts ne prirent point naissance en France. Ils y furent alors transportés brusquement et dans l'état où ils se trouvaient en Italie. Aussi leur

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vieille jeunesse y fut de peu de durée. Aussi ne se sont-ils soirtenus que par rextraordînaire magnificence du prince. Il fît des parcs de bronze et de marbre, où il put compter plus de statues que d'arbres; il fit des palais, comme il sembla faire des conquêtes, pour occuper ses peintres ; il prêta sa vanité à tous les arts ; il les enfla de toute sa bouffissure. Ces arts disparurent avec lui ; on eût dit que ces esclaves eussent partagé sa sépulture, comme autrefois ceux des rois de Memphis. »

Si vous saviez combien il m'est douloureux de sentir que je vous parais exagéré !

Mais je ne puis pas, pour vous complaire, abjurer, à mon tour, mes convictions et chantonner, avec vous, à l'unisson, la ritournelle académique.

Ce n'est pas de ma faute, si vous ne voulez pas, après réflexion, adopter immédiatement le la normal, auquel a'ous arriverez vousmêmes, spontanément, par une étude prolongée et personnelle.

Croyez-moi ; l'Académie de peinture et de sculpture a été la plaie de l'art en France depuis 1648.

A'ous me direz qu'il y a des exceptions — que Watteau, un grand maître, le seul artiste génial du xviu'' siècle, que nombre de petits maîtres indépendants, autant que dévergondés et débraillés, ■ont pu exister à côté de lui et même ont pu, comme lui, faire partie de l'Académie. — D'accord. — Mais depuis quand les écoles sont-elles faites pour ceux qui n'y étudient pas, qui s'y font inscrire, mais n'y viennent pas? Depuis quand les maîtres peuvent-ils s'enorgueillir du succès de ceux de leurs élèves, qui font l'école buissonnière et qui négligent ou même renient leurs leçons et se moquent de leurs férules? La preuve que tout l'esprit du xv!!!*^ siècle n'avait rien à faire avec l'Académie et n'en sortait pas, c'est que la sévère académie de David, qui n'était que le retour à l'Académie de Golbert, a condamné cet esprit français indiscipliné et dévergondé, sans lequel lart du xvni'' siècle ne serait qu'une longue suite de platitudes. Singulières classes que celle où on ne travaille que pendant les récréations et où on n'a de talent qu'en manquant de principes !

QUATRIÈME LEÇON

Mesdames, Messieurs,

Assurons le terrain sur lequel nous marchons,

1/Académie de peinture et de sculpture , que nous avons à bien connaître et à définir, n'est pas une abstraction morale. Ce fut un corps pourvu d'une forme ti'ès visible. Nous devons savoir oii elle exerça matériellement son pouvoir, et où fut le siège de cet immense gouvernement intellectuel, dont l'art en France dépendit exclusivement, pendant 150 ans environ, sous l'ancien régime.

Après avoir eu successivement dllFérents domiciles, l'Académie, à partir des premières années du wni^ siècle, fut installée au Louvre, dans la rue Fromenteau, une des rues qui occupaient l'emplacement de la cour du Carrousel. Elle y resta jusqu'à la lin de l'ancien régime.

Nous connaissons son installation. 11 en existe un état de lieu. 11 existe également une sorte d'inventaire de son mobilier. A la première page de la Description de V Académie royale des arts depeinture et ■de sculpture, par feu M, Guérin, secrétaire perpétuel de laditeacadémie, Paris, 1715, on lit en tête de l'épître dédicatoire adressée au duc d'Antin : « Monseigneur, l'Académie manquerait à la reconnaissance qu'elle vous doit, sien donnant celle Description au public, elle ne luy faisait connoître que c'est par votre bonté et votre médiation qu'elle a obtenu du Roy l'appartement dans sonLouvre, où sont placez les ouvrages de peinture et de sculpture qui en font le sujet. <>

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N'oubliez pas ces trois mots : clans son Louvre. Ces trois mots en disent long.

L'art académique devenait intangible, il faisait en quelque sorte partie de l'appareil royal, dont il commençait à envahir le Palais. C'était, au point de vue moral, comme une reconstitution de la Grosse Tour du Louvre de Philippe-Auguste, dont mouvaient au moyen âge tous les fîefs du royaume. Tous les fiefs de l'art relèvent désormais en France d'un pouvoir absolu, siégeant matériellement au Louvre et esthétiquement à Rome. Car c'est la bannière italienne qui flotte dorénavant sur ce donjon.

Regardons maintenant un peu ce qui se passait dans l'Académie. 1/ Académie fut toujours sous la dépendance royale plus ou moins dissimulée. Cette dépendance s'appelait, d'une part, le Protectorat, de l'autre, la Surintendance ou la Direction cfénérale des Bâtiments. Le premier protecteur de l'Académie fut le chancelier Séguier, derrière lequel se dissimulait Mazarin, et que Mazarin remplaça personnellement après la Fronde ; puis, après la mort de Mazarin, le chancelier Séguier reprit ses fonctions, ce qui montre bien qu'il ne fut, dans la fondation de l'Académie, qu'un homme de paille. Louis XIV ne voulut jamais se démasquer ni se proclamer en personne le Protecteur Ae son Académie. Sous son règne, l'Académie eut divers protecteurs. Le dernier en date fut le duc d'Antin, qui continua sous Louis XV. Le dernier protecteur sous Louis XV fut Orry, le surintendant des Finances. Après la retraite d'Orry, le roi Louis XV fut protecteur de l'Académie. Et après Louis XV, ce fut Louis XVI.

L'Administration de l'Académie ne varia pas : elle sera constamment représentée par un même nombre d'officiers et gradués, au nombre de cinquante-quatre, savoir : un directeur, un chancelier^ quatre recteurs, deux adjoints à recteur, seize honoraires dont huit amateurs et huit associés libres (c'est une innovation de Louis XV), douze professeurs de peinture et de sculpture, six adjoints à professeur, un professeur de géométrie pour donner des leçons d'architecture et de perspective, un professeur d'anatomie, huit conseillers et un secrétaire historiographe.

Les fonctions de ces ofllciers se déterminent la plupart par leur titre: telles sont cellesdu directeur; il change tous les trois anset ne

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peut être continué qu'une fois, à moins que ce ne soit le premier peintre du roi, qui peut l'être à perpétuité. Onsentfacilementque c'est Le Brun qui a dicté ce privilégie abusif et tendant au despotisme sur la compajjnie, par la réunion du crédit et du pouvoir dans le même individu. C'est ainsi que le directeur des Bâtiments a fait insérer la restriction que toutes les élections seraient confirmées par le roi, sur son rapport, ce qui rend ce petit ministre implicitement maître de toutes les places.

Le chancelier est un grand mot qui désigne un emploi assez commun, celui de garder les sceaux de l'Académie, pour en sceller les actes, mettre le visa sur les expéditions ; sa place est à vie. Le sceau aura, d'un côté l'image du l'oi, et de l'autre les nouvelles armes que Sa ALijesté accorde à la compagnie, savoir Minerve, et pour exergue: Libertés arlibus reslituta. Les recteurs sont perpétuels ; ils doivent être choisis entre les professeurs et sont seuls susceptibles d'être élevés à la chancellerie. Ils président par quartier, en l'absence du directeur, et en cas de décès, ils sont remplacés par les adjoints à recteurs. C'est dans un comité du directeur et des recteurs réunis que seront jugés tous les différends qui surviendront touchant la connaissance des arts de peinture et de sculpture; ils seront seuls arbitres des ouvrages, ainsi que des contestations élevées entre les membres de l'Académie.

Les honoraires sont partagés en deux classes d'amateurs et d'associés libres. On ne peut monter à la première qu'après avoir passé par la seconde, ce qui a lieu sans nouvelle élection, de plein droit et par rang d'ancienneté. On a voulu prévenir de la sorte les divisions, qui surviendraient nécessairement parles cabales que ne manqueraient pas de former les gens puissants, ce qui porterait fréquemment le trouble et la désunion dans la Compagnie; les amateurs auront seuls voix délibérative.

Tous ces membres sont ou des protecteurs pris entre les grands seigneurs, les gens en place, les gens riches, ou des particuliers qui, sans exercer les arts, objets des travaux des académiciens, en ont la théorie et le goût, sont zélés pour leurs progrès, ou qui, parleur intellig'ence en matière d'affaires, peuvent rendre leur surveillance utile pour le maintien et la conservation des droits et des intérêts de la,Gompagnie.

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Vous avez encore à tenir compte d'un rouage pédagog^ique, d'une école spéciale académique, V Ecole royale des élèves protégés fondée en 1748, à la date du centenaire de l'Académie de peinture et de sculpture.

J'ai fait l'histoire de cet établissement avec les plus grands détails, il y a vingt et un ans, à une époque où personne ne savait le premier mot de son existence. Gomme j"ai eu dans la main tous les documents d'archives qui le concernaient j'ai pu faire un travail historique définitif et je n'ai qu'à vous y renvoyer.

L'I'xole était rapprochée de l'Académie et communiquait avec elle : elle était située rue Fromanteau, dans ce qu'on appelle aujourd'hui la Cour des Sphinx, près de l'ancien escalier de Percier et Fontaine.

l*our exercer jusqu'aux extrémités de la France l'influence qu'elle entendait imposer partout, l'Académie de peinture et de sculpture avait besoin d'organes de transmission. Ces organes furent les Académies et les écoles de dessin de province. Dès lors, ces académies et ces écoles doivent être examinées et analysées par nous.

Mais, me direz-vous, ces académies provinciales, ces écoles de dessin qu'on voit naître partout au xviii® siècle, dans les grandes villes de France, au moment où vous atfirmez que l'art d'essence purement française n'existe plus, elles étaient des foyers de décentralisation, des citadelles élevées pour la défense de l'individualité de la province et des personnalités respectives de l'esprit régional. Elles devaient, direz-vous, avoir du bon. C'était la formation decompartiments étanches destinés à faire surnager l'esprit national que la mer du cosmopolitisme latin, s'étalant sur Paris, ne pourrait pas envahir ni submerger d'un seul coup. Hélas! cette opinion a été une des erreurs de ma jeunesse. J'ai cru, avec le marquis de Chennevières, que l'installation de ces écoles régionales avait été un bienfait. Je vous expliquerai qu'elles ne pouvaient pas en être un, par suite de considérations morales tirées d'une vicieuse éducation ; ensuite, de nombreuses projections vous prouveront qu'elles n'en ont pas été un, en effet.

Venues spontanément, les premières, avant l'académie parisienne, ces académies provinciales auraient pu devenir un frein. Arrivant

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après la fondation de l'Académie centrale de peinture et de sculpture, de gré ou de force inspirées par celle-ci, elles furent un aiguillon dans cette course folle vers le centre de l'attraction latine.

Nous analyserons l'esthétique et les principes d'art développés dans ces écoles, lors de leur institution, et vous remarquerez que l'esprit général était tellement corrompu qu'elles ne pouvaient que multiplier la contagion, les moyens de transmission du mal, au lieu de constituer des sanaton'a.

Aucun de ces établissements provinciaux ne fut sincèrement le résultat naturel du lent processus de l'esprit régional ni du sentiment particulier à chaque province. Aucun ne fut le produit du temps, des mœurs locales, la résultante des idées, des pratiques spéciales et particulières d'une province, le développement spontané de son individualité, l'épanouissement de son moi. Après une première abstention systématique de tout rayonnement sur la France — abstention dont il serait facile de démontrer le sentiment mauvais d'égoïsme, — ces académies et ces écoles furent fondées presque simultanément partout sous l'impulsion des mêmes idées, envolées sur l'aile de la mode, de l'unique bureau académique parisien, s'appuyant, comme l'institution inspiratrice et mère, sur des considérations a priori et sur la pédagogie latine.

Cette vérité serait facile à établir par l'étude des produits sortis des académies de province. Mais, comme la contradiction serait trop commode aux défenseurs intéi^essés de l'exploitation académique, je me servirai d'autres arguments qui, ceux-là, sont irréfutables. J'ai dépouillé à votre intention et je vous citerai le texte des actes de fondation et des règlements des principales académies et des écoles provinciales.

Vous trouverez partout, ou bien, comme à Nancy, la volonté nettement exprimée de contrefaire l'institution royale, avec l'aveu du monopole commercial, ou bien la poursuite acharnée du même but, recherché et obtenu par les mêmes moyens : Proclamation de l'esthétique classique unique — Méconnaissance de tout principe de liberté — Embrigadement nécessaire de l'artiste dans la filière administrative et officielle, comme l'a si bien expliqué Quatremère de Quincy — Déportation de l'étudiant dans un milieu ethnographique et climatérique différent du sien, pendant le

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temps de son éducation et à l'époque de la formation de son goùL — Soustraction réglementaire et obligatoire aux ambiances nationales, aux saines suggestions de la famille, de la terre natale, aux appels de la voix du sang, au décor et au cadre de la nature et delà vie française.

Nous pouvons savoir quels furent les sentiments du xvni'" siècle sur les moyens de la propagande académique, et je puis vous citer les opinions des académiciens eux-mêmes, notamment celles de Cochin, dont l'influence fut très grande, car pendant la longue direction du marquis de Marigny. il avait été le conseiller très écouté du pouvoir royal.

Cela se trouve dans un discours prononcé par Cochin à la séance publique de l'Académie des Sciences, Belles-Letfres et Arts de Rouen, en 1777. La théorie de la centralisation à outrance y est soutenue, au milieu de l'apologie de toutes les académies.

« De l'utilité générale des académies s'en suit l'utilité particulière des Ecoles académiques gratuites; il est à souhaiter qu'il y en ait dans toutes les grandes villes, que l'on y procure l'étude du naturel et quelles soient sous la conduite d'un professeur habile (11 est bon de savoir que, depuis 1776, ce professeur doit être nécessairement de l'Académie de peinture).

u La ville de Rouen jouit de cet avantage; l'étude des arts y est fructueuse et conduite avec toute la sagesse et l'intelligence possibles; la quantité d'élèves avancés que nous en voyons venir achever de se former au centre de l'émulation, c'est-à-dire à Paris, en est une preuve très honorable pour le professeur, membre de votre corps, qui leur a donné les plus excellentes instructions (M. Descamps, peintre du roi).

« Ce qui me fait penser que les élèves doivent nécessairement venir à Paris achever leurs études, dit Cochin, c'est que cette capitale est le lieu de réunion de tous les objets d'émulation, que les secours de toute espèce y sont plus abondans, et que les bienfaits du Roi destinés à l'encouragement et au progrès des arts y sont réj)andus avec plus de profusion. »

On voit qu'au fond les écoles académiques de province ne sont aux yeux des académiciens avisés et malins, comme Cochin, que des bureaux de recrutement pour l'école académique de Paris.

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« Mais en même temps, dit Cochin, je ne dissimule point que l'instruction que donne l'Académie royale, quelque excellente qu'elle j)uisse être, suffirait rarement à former des artistes de premier ordre, sans les avantages qu'elle procure au moyen de rétablissement de l'Académie de Rome, également important pour la peinture, pour la sculpture et pour l'architecture. On est forcé d'avouer que ce secours est aJJsolument essentiel au maintien des arts en France. 11 n'est que trop vrai qu'en général les Français inclinent au petit; leur goût naturelles porte plutôt vers le joli que vers le beau, el le seul moyen de les empêcher de suivre cette pente est de leur faire voir et étudier les exemples du grand. »

Le texte du discours de Cochin prouve donc que l'Académie de peinture et sculpture fut toujours parfaitement consciente de ce qu'elle faisait. I'"n effet, à l'aide de ces écoles académiques régionales, dont la direction est fixée dans sa main, elle ne chercha pas à développer surplace les germes locaux des arts provinciaux, en communication avec le sang, avec le ciel et avec le sol de chaque province. Pas le moins du monde! Elle se fait prép;;rer des sujets, ce qu'en terme d'horticulture on appelle des sauvac/eons, sur lesquels elle se réserve de greffer l'art parisien. File ne songe qu'à se procurer le plus grand nombre de sauvageons provinciaux, qu'elle entera de la grelTe pai-isienne. Et encore, j'ai même bien tort de parler de greffe parisienne. L'.Académie de Paris n'en veut iiiême pas de cette greffe parisienne : malg'ré le cosmopolitisme dont elle est atteinte, dans un milieu aristocratique et inlernalional, la greffe parisienne a toujours l'inconvénient d'être tant soit peu française. Or, c'est à l'élément français que l'Académie fait la guerre, et c'est l'élément français de notre tempérament ariiste qu'elle a juré d'éliminer par sa savante et industrieuse pédagogie. Fa pensée est ici bien évidente.

Cochin constate qu'il est utile que les étudiants, dégrossis par Descamps à Rouen, passent par l'école de Paris, mais à la condition de n'y pas rester trop longtemps et d'aller le plus vite possible à Rome, y perdre définitivement le caractère français, comme ils avaient préalablement et réglementairement déjà perdu le caractère normand en venant à Paris. Et le pauvre Cochin de nous raconter comment la bonne Matrone, la sainte et pieuse académie

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de peinture et sculpture s'y prenait pour faire avorter le germe français dans les flancs stérilisés de la patrie, après les premières manœuvres pratiquées à Paris pendant la crise préparatoire de l'école académique.

En effet elle avait réussi, cette constitution d'un corps nobiliaire, chargé de diriger les arts dans les voies où l'éducation publique d'une part et, de l'autre, la volonté royale voulait les pousser. La création d'une oligarchie aristocratique avait enlevé toute influence au suffrage de la nation, au contrôle de son tempérament, à sa légitime et nécessaire intervention.

Ce qui cause mon indignation, c'est que le mal qui résulte de la fausse doctrine de Gochin fait encore des victimes. Au nom des grands principes, de pauvres jeunes gens sont arrachés à leur patrie et transplantés en Italie, condamnés, à cause de leur talent et des belles espérances qu'ils donnent, à aller végéter à Rome pendant trois ou quatre ans, pour en revenir dévoyés, impuissants, incapables de satisfaire les besoins de l'art septentrional ou occidental.

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