CINQUIÈME LEÇON
ÉCOLES ET ACADÉMIES DE PROVINCE
Mesdames, Messieurs,
Commençons l'examen des principales académies et des écoles provinciales.
Tout dabord il faut rendre hommage au romanisme puissant de l'Administration française, sous Louis XIV.
Il avait des idées grandioses et colossales, ce romanisme royal, dans sa factice organisation de la France. Il voyait les choses d'ensemble et embrassait tout d'un seul coup d'oeil. Il n'avait pas songé à créer isolément le rouage central de l'Académie de peinture et sculpture, sans imaginer, en même temps, le complément de l'engrenage, cest-à-dire les rouages de la transmission du mouvement.
Dès 1676, Colbert avait combiné jusque dans ses dernières conséquences la grande machine qui devait réduire en poussière la France artiste.
Une vaste organisation avait été conçue, pour faire rayonner sur la province l'influence de l'Académie centrale. Elle fut l'objet de l'ordonnance royale de 1676.
Voici maintenant le résumé des principales dispositions des statuts de Colbert.
Le protecteur des écoles académiques avait le droit de choisir dans chaque ville le vice-protecteur de cette école, et l'Académie mère, l'Académie centrale elle-même nommait les gouverneurs des
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écoles, sur lesquelles elle se réservait un certain droit de surveillance et de juridiction. Ces gouverneurs étaient d'ailleurs tenus de se conformer aux préceptes et manières d'enseigner de l'Académie. Ils pouvaient se faire aider par des gens capables, auxquels ils transmettaient tous leurs privilèges ; mais, au moins quatre fois par an, les officiers délégués pour la direction des écoles devaient soumettre les ouvrages de leurs élèves à l'examen des académiciens de Paris. C'est un embrigadement complet.
Examinons encore une fois la valeur de la signification morale de l'institution académique, développée et, en réalité peut-être, créée par Colbert dans l'ordonnance de 1676.
Kn homme d'Etat intraitable, en politique intransigeant, inspiré par un ambitieux grandiose comme Le Brun, Colbert avait exigé que l'art français revêtit de force la défroque italienne et se fit faclicement une âme latine. Mais, avant tout, Colbert avait voulu que l'art français, sous l'uniforme étranger, fut le premier des arts eiii-opéens unifiés par le cosmopolitisme latin. Il n'avait donc rien négligé pour lui assurer tous les succès. Il n'avait voulu le priver (l'aucune ressource, d'aucun avantage, comme avaient été les ressources et les avantages de son éducation antérieure. Colbert avait bien compris qu'en écrasant la maîtrise et ses vieux procédés, qu'en exaltant l'Académie, il détruisait quelque chose de vénérable et d'utile, qui avait eu sa raison d'être. Mais il aurait craint de détruire quoique ce fût sans remp4acer d'avance ce qu'il détruisait.
Au régime de la maîtrise jeté à l'eau, c'est-à-dire au système abandonné de l'individualisme dans l'éducation de l'art, il comprit qu'il fallait substituer tout de suite le système de l'éducation d'Etat poussé jusqu'à ses dernières limites. Il aurait presque été jusqu'à la création des écoles professionnelles, création à laquelle notre époque est obligée, par suite de la disparition complète et définitive du principe de l'apprentissage.
Il sentit que le catéchisme de l'art, formulé par un synode de docteui^s de l'église orthodoxe, synode siégeant à Paris, devait être immédiatement transmis aux quatre coins du royaume par des institutions spéciales, mises en rapport avec le foyer central de la propagande nouvelle, avec le cœur de l'art, c'est-à-dire avec l'Académie.
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Supprimant, dans un être vivant, un appareil naturel nécessaire aux fonctions de la vie, il pensa, comme l'aurait fait un médecin intelligent, qu'il fallait substituer immédiatement un appareil factice, sous peine de voir la vie du sujet s'échapper. En un mot, il prépara la circulation artificielle, qu'il voulait substituer à la circulation naturelle du sang. De là son invention des Académies de Province.
L'Académie étant venue bouleverser l'ancienne économie du travail français, qui reposait sur l'organisation sociale des Maîtrises, et profitant du bouleversement de cette économie, sa paresse à remplir le programme tracé par Colbert était véritablement coupable. Je l'ai dit dans mon livre. Et d'autres l'ont redit après moi, notamment M. Charvet, dans son Historique de r Ecole de dessin de Li/on.
D'ailleurs l'opinion publique contemporaine des événements avait le sentiment très net du vide et de l'interrègne, que l'Académie laissait dans la vie de l'art et de l'enseignement, à la suite de la suppression de l'apprentissage, que ne remplaçait pas encore, tout au moins en province, la pédagogie scolaire qui prétendait le suppléer.
Sous le régime spécial du travail que le moyen-âge s'était donné, et même à l'époque de la Renaissance, l'art n'avait pas connu l'Ecole publique pour se répandre, et n'avait pas eu besoin de la connaître. L'éducation de l'art était une fonction privée, familiale, comme l'éducation religieuse.
Le père la donnait lui-même au foyer domestique, ou la faisait donner par un représentant, auquel il déléguait, au nom delà loi et sous la garantie du droit, une portion de son autorité et de sa responsabilité paternelles.
Au contraire, la propagation de tout principe d'art par la voie jusque là ordinaire, c'est-à-dire par la Maîtrise, par la communication privée, ayant disparu tout à coup, avec le régime de l'Académie royale, le premier besoin qui devait se manifester était celui des Ecoles publiques ; et du premier coup le mot Ecole et le mot Académie devinrent synonymes dans la langue du peuple.
La fondation des écoles gratuites de dessin, bien qu'elles n'apparurent et ne pullulèrent, en réalité, que dans la seconde moitié du
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xviii® siècle, fut un besoin qui se manifesta dès la fin du xa-ii*. Un membre isolé de l'Académie royale de peinture et sculpture avait proposé d'en faire l'essai. « Nous avons découvert, dit Paul Lacroix dans la Revue universelle des Arts, t. 23, p. 175, un imprimé de quatre pages in-4'', sans nom d'imprimeur et sans date, mais qui peut être datée de 1710 ou de 1715, portant ce titre : Projet pour rétablissement d'Écoles gratuites de dessin.
u Dans ce projet, Jacques-Philippe Ferrand de Monthelon, peintre en émail, membre de l'Académie et adjoint et professeur dans cette académie, où il avait été reçu le 27 mai 1690, expose catégoriquement tous les avantages qui doivent résulter de la création de ces écoles, et fait un appel aux personnes qui voudraient l'aider à réaliser son plan. On a lieu de croire que cet appel ne fut pas entendu, quoique le savant jésuite, L. Bertrand Gastel, eût donné son approbation aux idées émises par l'habile professeur, dans une lettre qui est imprimée à la suite de ce projet. Cinquante ou soixante ans plus tard, Jean-Jacques Bachelier, peintre, membre de l'Académie rovale de peinture, reprit le projet de son ancien collègue et sollicita l'établissement d'une école gratuite de dessin à Paris. Il en fut le directeur, lorsque cette école eut été ouverte, en septembre 1764, avec l'autorisation du lieutenant de police, dans l'amphithéâtre de chirurgie, rue de TElcole de Médecine, n° 5 ».
(]'tte école existe encore. J'ai publié des documents sur sa fon- <lalion, en appendice, dans mon livre sur VEcole royale des élèves protégés. J'ai publié également des renseignements sur les autres écoles qui se créèrent, à partir du milieu du xviu" siècle. A partir de ce moment, les académies revinrent sur leur mauvais vouloir ou leur indifférence. En 1767, Descamps, professeur de l'I'x-ole de Rouen, fut couronné par l'Académie française pour un discours , sur l'utilité des écoles gratuites de dessin.
A cette époque parut encore un Essai philosophique sur l'établissement des Ecoles gratuites de dessin pour les arts mécaniques, par M. de Rosoy. En cette même année 1767, l'Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Dijon entendit la lecture d'un mémoire ayant pour titre : Considérations sur les écoles où l'on enseigne Vart du dessin.
Il y avait encore l'Ecole libre d'architecture fondée par Jacques-
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François Blondel, sans compter l'Ecole puijlique officielle relevant de TAcadémie d'architecture.
Aux approches de la Révolution, les Ecoles de dessin étaient partout si nombreuses qu'elles provoquèrent l'indignation de Mercier, qui témoigna contre elles beaucoup d'hostilité, dans le Tableau de Paris (Amsterdam, 1788, t. X, p. 99 à 103), et dans VAn deux mille quatre cent quarante, édition de 1786, p. 65.
V^ous ne pouvez plus douter. L'art fit, depuis Louis XIV, absolument et complètement partie du Ministère et de la Surintendance des Bâtiments du Roi. C'est un service politique et public, comme le sont par exemple aujourd'hui les agents des ponts et chaussées, recrutés parmi les élèves de l'Ecole polytechnique.
Mais il faut que je vous prévienne d'un danger possible, dans lequel pouri^ait tomber votre bonne foi. Une fois maîtresse de tout, en fait, l'Académie n'insista pas outre mesure. Elle n'était pas composée exclusivement de fanatiques et de convaincus, elle était formée, en majeure partie d'habiles Après l'arrivée de Mignard au pouvoir, elle insista peu sur les principes et s'appliqua à dissimuler le plus qu'elle put sa tyrannie à Paris, pour la conserver.
Pour vous exposer les preuves de cette tyrannie intolérable nous devrons aller les surprendre quelquefois dans les reflets de l'institution centrale que nous présenteront les Académies de province.
Il est facile de prouver que ce n'était là que des boutures d'Académie, que le provignement de l'Académie royale de peinture et de sculpture, de cette vigne luxuriante et gourmande, qui répandait partout ses rameaux inféconds. C'était, à proprement parler, l'ivraie et le chiendent semés à pleines mains, mains généreuses et maladroites, pour étoulfer ce qui, dans le sillon provincial, survivait encore de pur froment de l'esprit national et de la vieille semence du tempérament français.
11 résulte d'autres curieux articles de M. Delpit, publiés, dans la Bévue universelle des arts, tome 10, p. 49 et suiv., et p 89 et suiv., que la mesure digne du génie de Colbert ne reçut, au xvn'' siècle, d'application qu'à Boi'deaux.
Les lettres patentes de 1676, qui autorisaient la création des
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écoles académiques, ne furent mises à exécution ni à Lyon, ni à Toulouse, ni à Marseille, ni à Rouen ; pendant douze ans, il n'en est question nulle part. Cependant il paraît que, le 26 juillet 1688, il y avait déjà lonj^lemps que M. Leblond de Latour, peintre ordinaire du roi et membre de 1 Académie de peinture de Paris, lixé à Bordeaux depuis 1656, avait essayé, aidé de quelques autres artistes ou amateurs, de l'aire créer une école académique à Bordeaux.
Il résulte dune lettre que Guérin, secrétaire de l'Académie de peinture de Paris, écrivait à son collég^ue à Bordeaux, M. Leblond de La Tour, que ce n'était pas sa faute si la demande des artistes bordelais n'avait pas encore reçu de solution, mais que la maladie de M. de Louvois avait tout retardé. Guérin félicitait dailleurs M. Leblond d'avoir découvert l'auteur d'une lettre malicieuse, écrite par un anonyme à l'Académie, et qui méritait d'être puni. L'Académie n'entendait pas la plaisanterie. Il fallait se courber devant elle ; ou gare à la Bastille.
Néanmoins, le 21 janvier 16(SU, rien n'avait encore été fait, et (iuérin écrivait de nouveau que la demande des peintres bordelais aurait dû être accordée, lors de la présentation de l'Académie à Mgr de Louvois, à l'occasion du 1"'' de l'an, mais que le Ministre était si occupé qu'on n'avait pas osé l'importuner de cette affaire. Il ajoutait que M. Le Brun avait pris à cœur cette demande et promettait de s'en occuper activement. Il félicitait ces messieurs d'avoir écrit directement à l'.Académie. Dans l'intervalle, M. Le Brun mourut (23 février 169Di ; il y avait à craindre que son successeur, ce même Mignard, qui s'était si fortement opposé à la création de l'Académie de Paris, ne mît pas beaucoup de zèle à terminer une alîaire, que son prédécesseur et antagoniste avait patronnée; il paraît qu'il en fut autrement. Et en cifet, le 3 juin 1690, l'Académie royale, ayant pris l'avis de Mgr le marquis de Louvois, fit expédier des lettres, sous forme authentique, autorisant l'établissement de l'Ecole académique de Bordeaux. Il fallut près d'un an pour que les lettres de l'établissement de la succursale bordelaise pussent recevoir un commencement d'exécution; après plusieurs hésitations et tâtonnements, soit pour trouver un local, soit pour réunir un nombre sufTisant d'artistes qui voulussent faire partie de la nouvelle société, les nouveaux académiciens parvinrent enfin à se réu-
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nir en nombre suffisant, le 29 avril 1691, et à constituer définitivement leur académie.
Les choses ont marché depuis 1648. Nous voici au commenceluenl du wni*^ siècle. Nous sommes déjà loin des timidités, des gaucheries, des hésitations, des tâtonnements du début.
LWcadémie centrale de peinture et de sculpture de la France, l'Académie parisienne, est une chose consacrée, bien établie, logée en plein Louvre, agissant au nom de la royauté, dont elle se sent et se proclame une émanation. On la regarde et on l'admire de toutes parts. Elle devient, comme on dirait aujourd'hui dans le style administratif, une institution que l'Europe nous envie.
Aussi des imitations se produisaient-elles. Nous en avons un exemple à Nancy, capitale de la Lorraine alors indépendante. En 1703, quelques artistes allèrent trouver le duc Léopold P'" et obtinrent de lui une ordonnance, dont voici les deux articles essentiels :
AuTiCLE \. — Le lieu où l'Assemblée se fera étant dédié à la vertu, doit être en singulière vénération tant à ceux qui la composent qu'aux personnes curieuses, qui y seront par eux introduites, et à la jeunesse, qui, n'étant point du corps de l'Académie, y sera reçue pour y venir dessiner et étudier
AuT. XXIV. — L'Académie sera unique, et il sera défendu à tous autres de faire assemblées publiques pour étudier d'après le modèle, et tous peintres et sculpteurs qui ne seront dans le dit corps ne pourront prendre le litre de peintre et sculpteur de S. A. R.
Tel est le dernier article du règlement de l'Académie de Nancy, inspiré par le texte du Règlement de r Académie royale de peinture et sculpture de Paris.
J'y ai déjà fait plusieurs fois allusion.
On voit donc bien qu'au fond, il s'agissait uniquement de créer un privilège.
1" Défense d'ouvrir d'école — défense d'enseigner une esthétique quelconque, en dehors de l'esthétique officielle créée par les gros bonnets, les officiers de la congrégation, en dehors de la doctrine patronnée par les pouvoirs publics.
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'2° Obligation pour tous ceux qui voulaient g-agner leur vie de se faire afTilier à la congrégation d'orthodoxie pittoresque. Sans cela, on n'aura pas le brevet de capacité conféré par le titre de peintre ou sculpteur de S. A. Royale. On n'exposera pas ses^ œuvres en public.
Au point de vue social et politique, c'était très savant et très bien observé; très bien combiné, comme du reste l'état social toul entier exploité parles classes dirigeantes. C'était l'art de supprimer la concurrence : on éteignait toutes les personnalités et toutes les^ initiatives, et on assurait toutes sortes d'avantages à l'hérédité des méthodes surannées et à la continuité des déchéances intellectuelles,, transmises dans certaines familles privilégiées.
Du premier coup, on n'avait pas osé aller aussi loin à Paris. On ne l'osera que cent ans après et plus, sou5 le règne de Louis W'I, quand les haines et les intérêts se mettront à revêtir le masque de l'économie politique, quand on aura un nouveau prétexte.
.Même après 1648, à Paris, comme cela a toujours eu lieu poir toutes les tvrannies ou pour toutes les persécutions politiques ou autres, la situation des opprimés fut relativement supportable. A Paris il faut toujours compter avec une certaine générosité de l'opinion publique qui, du premier coup, n'abandonne pas absolument les vaincus, et n'adore pas sans transition et sans pudeur, le succès. Lesueur s'était retiré avec dégoût de l'Académie, devenue Ivrannique: Mignard avait insolemment repoussé les premières avances, et refusé bruyamment d'en faire partie, jusqu'au jour où, par politique, l'Académie se mit à ses pieds, sur un ordre de Louis XIV.