QUATORZIÈME LEÇON 17 AVRIL
L'JLE-DE-FRANCE
Mesdames, Messieurs,
Aujourd'hui je vais m'occuper exclusivement de Paris et de Tllede-France.
Tout ce que je vais dire pourra en grande partie s*appliquer au département de Seine-et-Oise, de l'Oise, de l'Aisne, de la Marne, de la Somme, aux départements de la Normandie et en général au Nord de la France.
Les lois de Tatavisme pèsent sur les peuples comme sur les individus. L'hérédité morale et intellectuelle ne se répudie pas. On disait autrefois : Dieu seul fait les nobles. On peut dire aujourd'hui : Dieu seul fuit les races,
La généalogie n'est ridicule que par l'emploi abusif et étroit que certaines castes aristocratiques en ont fait. La généalogie des races humaines est une loi naturelle qui est au-dessus de l'humanité et dont l'étude sincère éclaire singulièrement l'histoire.
Ne m'accusez pas dY*tre matérialiste ou fataliste.
Je vous prouverai que j'ai Hossuet et les plus grandes autorités spiritualistes avec moi, et, au besoin, je chargerai de ma défense des avocats qui s'appellent Montesquieu, Michelet et Taine.
L'agitation humaine, Tintcrvention personnelle des individus et
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des peuples a pour corollaire et pour limite la prédestination pro-^ videntielle. Or, rhérédité morale, ^e trouvant en dehors de Thumanité, est la forme la plus tangible de cette prédestination.
La première question qu'un historien consciencieux doit poser à tout état quelconque d'une civilisation, dès que cet état est proclamé comme existant, est celle-ci : D'où sors-tu et quels sont tes antécédents ? Je saurai alors où tu vas. En effet, on n'a pas le droit d^introduire des inconnus ni des gens sans aveu et sans état civil dans le palais, on peut bien dire dans le Temple de l'Histoire.
C'est cependant ce que certains archéologues ont prétendu faire à propos de l'art roman.
Ils nous ont mis en rapports avec des gens sur le passé desquels ils n'ont voulu prendre aucun renseignement.
On nous a présenté de louches suppôts de Rome et de Tltalie, et on a voulu nous faire adopter, comme nos véritables parents, des intrus ullramontains qui osaient s'asseoir à la table de famille et qui n'étaient pas autre chose que de faux ancêtres, que des majors de table d'hôte.
Il semble qu'en France on ail eu peur de trop bien connaître ses véritables ascendants.
Dans la crainte de découvrir quelque chose de peu flatteur pour la vanité latine, on n'a voulu faire aucune recherche et on s'est complu à épaissir les ténèbres qui régnent sur les temps antérieurs à l'an mille.
On a peu compris le futur pour avoir voulu ignorer le passé.
Examinons les antécédents du milieu parisien, tel qu'il existait à l'époque qui nous occupe.
Analysons les souffles divers qui ont concouru à composer Talmosphère morale et artiste qu'on respirait à Paris et dans Fîle de France au commencement et pendant le cours du xi** siècle.
Dressons l'inventaire des substances rencontrées ou à rencontrer dans ce qui a été le bouillon de culture de Tari parisien au moment de la naissance de l'art moderne.
Premier élément : Vêlement celtique. — Cet élément, quelque certaine que puisse être son existence au point de vue ethnographique, est assez difficile à reconnaître, à fixer et à isoler pendant les sept premiers siècles de l'ère.
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Il se manifeste cependant dans une décoration expressive que les artisans gallo-romains donnent inconsciemment ou subrepticement aux parements des assises des édifices et aux parois des sarcophages. Les observations que j'ai faites à cet égard et qui portent sur tout le territoire de la Gaule, de TOcéan au Rhin, devraient, ne fût-ce que par analogie, être appliquées au périmètre de Paris et de l'Ile-de-France.
V^ous verrez ce soir qu'ils sont directement applicables.
J'en ferai, dans la seconde partie de Tannée, une étude spéciale où la question sera traitée d'ensemble.
Aujourd'hui, vous me croirez sur parole, sur simple indication et me ferez crédit pour la démonstration complète.
Vous ne perdrez rien pour attendre.
Les bijoux et les ustensiles gaulois trouvés à Paris ou dans V Ile-de-France sont semblables à ceux des autres provinces où règne l'art gaulois et la civilisation celtique avant la conquête.
Deuxième élément : le gallo-romain ; Cari païen de Rome, — Les Parisii subirent profondément, comme les autres peuples de la Gaule, la honte de la domination romaine avec le corollaire de sa civilisation anti-nationale et de son énervante prospérité.
Ce fut l'avilissement de la conscience celtique par la richesse et par Targent.
Les traces de cette domination romaine sont très nombreuses à Paris.
I/ile de la Cité, siège primitif de la ville gauloise, fut couverte de constructions romaines et de monuments exécutés par les vainqueurs ou par l'aristocratie des indigènes devenus leur complice. On no peut pas toucher au sol de la cité sans rencontrer des substructions romaines.
Les preuves abondent :
Monuments et cippes découverts à Notre-Dame le 16 mars 1711, lorsqu'on creusa le caveau destiné à la sépulture des archevêques de Paris.
Ils sont conservés en partie au musée de Cluny. C'était l'œuvre des trois ordres déjà directeurs de la société politique, le clergé, la noblesse et la bourgeoisie, cette dernière représentée par les Nautœ parisiaci, les entrepreneurs du transport par eaux sur la
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Seine et par les chambres de commerce au i*' siècle de Tère sous Tibère c^est-à-dire par ceux qu^on a appelés voyez Guilbermy) les ancêtres directs de nos échevins d'autrefois et de notre conseil manicipal.
Uo grand édifice public était élevé sur remplacement actuel du Palais de Justice.
Puis, le centre parisien grandissant avec Tinfluence romaine déborda sur la rive gauche de la Seine.
Thermes et palais de Julien où cet empereur fut proclamé en 360, Valeniinien et Valens y passèrent Thiver de 365.
Les Arènes de Paris situées sur le Mons Leucotîcius. Elles ont été dernièrement retrouvées rue Monge.
\o\v dans Y itinéraire de Paris par Guilhermy un bon résumé de Tétat romain et gallo-romain de Paris.
La romani sa tion de Paris et de ITle-de-Frauce fut très grande et très profonde. Cependant, au point de vue de Tart, elle ne survécut pas à Tinvasion des Barbares.
Tout disparut, dans Tesprit du peuple, sous Talluvion chrétienne et de plus en plus orientale d^abord, puis sous Talluvion franque, wisigothe et germanique.
Les tombeaux, les bijoux et les ouvrages d'orfèvrerie, les témoignages des arts usuels et populaires nous serviront à le prouver.
Les personnes qui n'ont pas assisté aux démonstrations produites ici^ pendant la première année du cours, au sujet des sentiments d*horreur et de haine inspirés au monde chrétien par la civilisation antique, sont priées de relire Cassien et Salvien. 11 y a des éditions à bon marché dans la Patrologie de Migne. Les monuments justifient et contrôlent les indications fournies par les textes sur Torientation nouvelle des sentiments de la société et de Tesprit public.
« Et nous nous étonnons, disait Salvien {De Gubernatione Dei, liv. IV^), que Dieu ait livré nos provinces aux Barbares, quand leur pudeur purifie la terre encore toute souillée des débauches romaines. »
Dès qu'on fut débarrassé enfin de la police romaine, dès qu'on fut délivré de la haute surveillance des gendarmes étrangers, dès qu'on eut vu disparaître le dernier des compères et des mouchards
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que les garnisaires romains, grâce à un savant système d'engrenage social, entretenaient dans laristocratie et dans la classe moyenne des financiers, des marchands et des enrichis, Tart ofB'ciel, Tart latin et romain, privé du patronage des agents de Tautorité, ne compta plus pour grand'chose en face d'une population retrempée aux sources populaires et rurales et fortement- mélangée de recrues barbares. Les descendants dégénérés et décadents du flatteur déporté d'Auguste, les Ovide de bas étage du v® et du VI* siècle n'avaient pas besoin d'aller en Crimée pour s'écrier : Barbarus his ego sum. C'était devenir étranger sur place et dans sa patrie que de rester romain dans un milieu renouvelé au moral comme au physique. Le monde de souche aryenne et orientale, même en Occident, avait reconquis l'ingénuité de son âme, l'indépendance de son tempérament intellectuel, la liberté de ses mouvements réflexes et la sincérité de ses allures de race.
En effet^ les prolétaires ruraux, les paysans, les pagani, sombres et muets témoins de l'avilissement des classes dirigeantes, n'avaient pas été entamés aussi profondément par la corruption romaine. Us avaient pu conserver intact le dépôt des instincts nationaux.
Des monuments existent pour prouver qu'ils assurèrent, dans une certaine mesure, la survivance du génie de la Gaule et pour établir l'intervention partielle de celui-ci, à l'heure critique de la formation de l'art moderne.
Les exploiteurs de Tordre de choses antérieur ayant disparu d'une part et, d'autre part, la matière première, le troupeau des exploités s'étant complètement modifié, le vieil instrument de gouvernement inventé par l'antiquité païenne n'avait plus de raison d'être et n'avait plus le moyen de fonctionner.
Depuis que Jésus avait parlé, les esclaves étaient en grève et l'humanité respirait une autre haleine que le vent empesté de la décadence latine, vivait d'un autre pain que celui des largesses impériales distribué à la porte des cirques, parlait en matière d'art un autre langage figuré que celui de la grammaire vitruvienne. L'industrie populaire des tombeaux destinés aux prolétaires, l'hommage touchant du pauvre au pauvre, le témoignage sincère de regret donné par un parent, qui n'est pas assez riche pour offrir à un mort aimé le mensonge administratif d'une bière de marbre
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sortie des ateliers oflQciels ne travaillant que pour les clients de Tart latin, — la disparition même, à un moment donné, de cet art de commande imposé par la mode et par la vanité des nobles et des bourgeois latinisés,... tout cela nous révèle que Tart romain, entretenu chez nous facticement, pendant de si longues années, se trouva, un beau jour, sans adeptes, comme il y avait été sans racines. Les morts eux-mêmes n*en voulaient plus. Quant aux Dieux païens qui se seraient contentés de ses derniers hommages et dont la clientèle aurait vécu de ses restes, ils s*étaient évanouis.
Voilà ce que nous racontent avec plus d^éloquence qu*un livre ou qu*une chronique, voilà ce que nous dépeignent les fouilles pratiquées depuis quarante ans dans les principaux cimetières mérovingiens de Paris, à Montmartre, à Sainte-Geneviève, à Saînt- Germain-des-Prés et à Saint-Marcel. Voilà ce que vous verrez ce soir. .
En présence de Thoslilité ou de rindifférence non moins redoutable des populations nouvelles, Teffondrement de l'organisation latine avait été complet. Tout était à réviser dans le pacte social qui régissait Tunivers. Le droit romain aura besoin, encore une fois, de se retremper dans la force avant de consacrer de nouveau Texpression de celle-ci. Les inventeurs de ce droit, héritiers des vieux bandits du Latium, étaient ramenés au berceau de leur entreprise.
Ils avaient à remonter sur nouveaux frais leur maison de commerce et leur agence de domination universelle, en complotant dans les cavernes el les montagnes de leur pays, pour s'entretenir la main et en guettant le moment propice pour détrousser une seconde fois l'Europe trop confiante.
Ils retournaient à réternelle école de leurs Abruzzes.
Pendant mille ans ils auront à se faire vagabonds et proscrits avant de redevenir magistrats et proscrip leurs.
Pardonnez la liberté de mon langage. Tacite a pu impunément pratiquer cette liberté sous les empereurs romains, même en parlant contre son pays : Solitudinem fecerunl^ pacem appellant.
II serait dangereux aujourd'hui d'en dire autant en France, dans certains endroits.
Mieux vaut goujat debout qu Empereur enterré. Cet axiome