L*ILE-DE-FRANGE
enfantine et grotesque que de surmouler les plus beaux motifs décoratifs de Tart romain qui sont cependant sous sa main.
C'est une haine de race qui se trahit. Les riches avaient été moins difficiles; les sarcophages de marbre des ateliers d* Arles n'avaient pas proscrit l'intervention de Tart païen et romain.
Voilà le grand enseignement que renferme le Musée Carnavalet, qui ainsi se trouve bien être par excellence le Musée de la Révolution.
On avait cru ne le dédier qu'à l'histoire de la Révolution française qui, elle, n'était qu'une révolution politique.
Il est devenu, sans s'en apercevoir, le Musée d'une Révolution bien plus grande, bien plus auguste, bien plus respectable, qui s'appelle le christianisme et qui celle-là est une Révolution sociale, dont nous sentons encore les eifets bien que nous ne sachions pas toujours en discerner les causes.
Quatrième élément : Vêlement barbare, — Il nous sera souvent assez diflicile de séparer cet élément de son premier amalgame avec Tart byzantin et néo-grec.
Je n'ai pas à revenir sur ce que je vous ai dit des Goths et des Wisigoths d'une façon générale ; mais seulement au point de vue particulier parisien.
La vieille basilique de Saint- Vincent, devenue plus tard Saint- Germain-des-Prés, fut fondée sous une influence néo-grecque, byzantine ou plus exactement byzantino-barbare, sous l'influence wisigothique.
Dom Bouillard débute ainsi dans son Histoire de Saint-GermaindeS'Prés :
« L'abbaye de Saint-Germain-des-Prés est un illustre monument de la piété et de la magnificence de Childebert, fils et successeur du grand Clovis.
u II la fonda quelques années après avoir fait la guerre en Espagne à Tendis, roi des Visigoths, ennemis mortels des Français. Clotaire, frère de Childebert, se joignit à celui-ci, les deux fils de Clovis s'emparèrent de l'Aragon et assiégèrent Saragosse.
(( Les deux rois promirent de laisser les Visigoths en paix à deux conditions : Tune que Tarianisme serait entièrement banni de l'Espagne ; et l'autre qu'on leur donnerait la. tunique de saint Vincent.
• l'ile-de-france 537
— Childebert apporta la tunique à Paris avec beaucoup de solennité. Quelque temps après il résolut de bâtir une église pour y mettre cette sainte relique et une grande croix qu'il avait apportée de Tolède. » « Cette croix était d*or et d'un grand prix, tant par son poids que par le nombre et la grosseur des pierreries qui en faisaient l'ornement (Gislemar, Vie de S. Droclovée) ».
Je vous ai expliqué depuis trois ans comment et pourquoi les Wisigoths furent les porteurs de la culture byzantine.
Comment furent-ils les porteurs de cette culture ? Rappelez-vous les monuments de la Bourgogne, des Pyrénées-Orientales, des Hautes-Alpes, du Languedoc et de la Provence. — Bandes dites lombardes, arcatures, sarcophages du Sud-Ouest, grammaire de Tornement. Si, à propos des bandes lombardes, nous ne constatons leur présence qu'au xi® siècle, c'est que les monuments antérieurs qui avaient conservé simplement la tradition transmise par les Barbares avaient disparu.
Pourquoi furent-ils les porteurs de cette culture? Réponse :
Rapports directs et immédiats des Goths avec l' Asie-Mineure et avec la Syrie. Les premiers apôtres des Goths furent des Orientaux et des Syriens. Ulphilas, le grand évêque des Goths, alla plusieurs fois à Coastantinople.
«Dès le règne de Constantin, un évêque syrien nommé Audœus, qui enseignait les erreurs des quatuordécimans et des anthropomorphites, exilé pour sa résistance au concile de Nicée, s'était enfoncé dans le pays des Goths où il avait fondé des églises et des monastères. » (Ozanam, La civilisation chrétienne chez tes Francs^ éd. 12% p. 36). .
Saint Jean-Chrysostome pressait de ses efforts le grand ouvrage de la conversion des barbares , dont le spectacle le ravissait : il y voyait les prophéties accomplies, et, selon la parole d'Isaïe, les loups devenus dociles et les lions domptés. Par ses soins, les Goths eurent à Constantinople leur église nationale et les saints mystères y furent célébrés en leur langue. Ceux qui campaient au nord de l'empire lui envoyaient un diacre chargé des lettres de leur chef et voulaient recevoir un évcque de ses mains (Ozanam, La civilisation chrétienne chez les Francs^ p. 32).
L'église des Goths adressa à celle de Cappadoce qu'elle honorait
538 l'ile-de-franck
comme sa métropole, une lettre comparable à celle des chrétiens de Lyon aux chrétiens de Smyrne (Ozanam, La civilisation chrétienne chez les Francs y p. 30).
Les GothS avaient toutes sortes de communications directes avec TAsie-Mineure et avec la Syrie. Tandis que plus tard les Goths de rinvasion se laissaient gagner par Tarianisme, on voit une autre partie de ce peuple, restée sédentaire au nord de la mer Noire, persévérer dans Torthodoxie. Deux de ses prêtres, Sounia et Fretila, écrivent à saint Jérôme et le consultent sur les variantes de la Vu!gâte et de la version alexandrine. Le solitaire de Bethléem admire ce zèle des écritures; il ne voit pas sans émotion les blondes armées des Gètes portant avec elles leurs sanctuaires mobiles et les dressant comme le tabernacle au milieu du camp d'Israël.
Si, sans vouloir tenir compte de tout ce que je viens de vous dire des influences prédominantes en Gaule du prince des arts barbares (je veux parler de Varl goth), vous m'objectez que Fart à Paris était plutôt franc que goth, je répondrai :
Le tempérament de Tart franc était le même tempérament que celui de tous les barbares avec un sens d'intransigeance en plus. Nous Tavons étudié dans les manuscrits et dans les fibules. Il est peu différent du sentiment de Tart wisigoth et de Tart burgondc.
Quand les influences exercées par Tart oriental et néo-grec pendant les temps mérovingiens et carolingiens et portées dans toute la Gaule par les barbares, en dehors et à côté des communications directes, commençaient peut-être à s'affaiblir, — le vent se mit à soufDer de nouveau avec violence dans la même direction.
Le bienheureux Guillaume de Verceil, de race gothique [Suevus ou Suédois), après avoir, à Gluny, à Dijon, en Normandie, introduit la main d'œuvre italienne et Tarchitecture byzantine barbare (nous le savons par des textes et je vous l'ai prouvé par des monuments), vint en personne, à la prière du roi Robert, s'installer à Paris pour y organiser la réforme matérielle et morale de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés.
Ce réformateur religieux, doublé d'un constructeur et d'un artiste que vous connaissez déjà par la leçon sur l'art du xi" siècle en Bourgogne, ce puissant organisateur auquel plus de quarante monastères français obéissaient au moment de sa mort, en .1031, n'a pas dû se
f/lLE-DE-FRANGB 539
rendre à rinvitaiion du roi Robert sans profiter des dispositions favorables de celui-ci.
Son action si puissante à Dijon et en Normandie, où nous le retrouverons bientôt^ ne put pas être nulle à Saint-Germain>des- Prés, dans le premier tiers du xi^ siècle, au moment où la basilique était reconstruite. Nous rechercherons les traces de cette action. On a donc eu tort de nier la vraisemblance de tout contact de l'art roman du xi^ siècle avec Técole italienne de la Lombardie. Guillaume ne dut pas se comporter à Paris autrement qu'il se comporta à Cluny, à Dijon et en Normandie.
Tout cela n'est pas de nature à faire nier Texistence de tout rapport avec le style lombard.
Vous voyez qu*à Paris, de toutes manières, Tart est obsédé de préoccupations orientales et soumis à des pressions néo-grecques et byzantines, même sous leur forme barbare.
A propos de Paris, je dois dire deux mots du roi Robert (996- 1631).
Le règne du roi Robert fut certainement le témoin de la construction d'un très grand nombre d'édifices religieux.
C'est sous le règne du roi Robert que se fit la propagande de certains éléments de décoration et de certains principes, de certains procédés que nous suivrons à la trace en démontrant à qui il faut en attribuer l'importation.
Rappelons que Constance de Toulouse fut la femme de Robert, après que Berthe, la princesse bourguignonne, eut été répudiée par ordre du pape Grégoire V.
Constance était fille de Guillaume Taillefer, comte de Toulouse. Elle remplit la cour de France, au dire des historiens, d'Aquitains et d'Auvergnats, qui apportèrent leurs costumes, leurs mœurs, leurs manières de vivre et leurs arts.
Je signale ce fait : il est absolument contemporain du développement de la manière de bâtir en pierre qui se révéla, suivant Raoul Glabcr, à partir de Tan 1003. La blanche robe des églises dont il parle pourrait bien avoir été taillée dans une étoffe tirée du Midi.
N'oubliez pas que c'est sous le règne de Robert que se produisit le grand mouvement de renouvellement universel signalé par Raoul Glaber.
L ILE-DE-FBANCB
Ne nous étonnons donc pas si nous retrouvons, dans Tanalyse de Tensemble de Tart du commencement du xi" siècle, certains éléments venus du Midi, tout en restant barbares.
La présence dans le Nord de deux reines de France, élevées et nourries au sud de la Loire, n'était pas faite pour diminuer Tinfluence gothique et néo-grecque ressentie par toute la France, même par la France du Nord, par T Ile-de-France et dans le lieu de séjour par excellence des fondateurs de la monarchie mérovingienne dès le va*, le vui* et le ix® siècle.
NOTES COMPLÉMENTAIRES
L*abbaye de Saint-Germain-des-Près a été détruite cinq fois sous les Normands avant d^être reconstruite sous le roi Robert, en même temps que les abbayes de Bernay et de Jumièges (1025-1031). Il reste de vieux débris de la basilique de Childebert qu'on avait jetés et abandonnés à Saint-Denys ; ils sont très cuiieux et ornés d'une croix analogue h celle que Ton voit sur un des chapiteaux du musée de Nantes. — Des corbeaux sont couverts d'entrelacs.
Quelques chapiteaux postérieurs, datant de la première moitié du xi« siècle, trahissent une influence gallo-romaine; ils sont ornés de fîgures (Dieu Bénissant, centaures); ces représentations, bien que fort grossières, sont d'un esprit tout à fait latin.
Sur certains chapiteaux, l'élément végétal domine avec des palmettcs de physionomie gréco-orientale, sans rien de corinthien.
Sur la tombe de l'abbé Morard, on a trouve un bâton très orné, faisant office de crosse, décoré d'entrelacs carolingiens.
La basilique Sainte-Geneviève, construite par Clovis après la victoire de Vouillé(506), avait des frises (fragments conservés à l'école des Beaux- Arts) ornées d'entrelacs pareils à ceux qui se rencontrent sur les parapets en Lombardie. Il y avait aussi dos animaux fantastiques dans le style des bronzes de Bernward d'IIildesheim. — Une autre frise représentait (e zodiaque ; il y en avait un dans beaucoup d'églises du xi^ siècle. Les représentations des mois sont restées les mêmes. — Une série de chapiteaux à entrelacs, combinés avec des oiseaux et des palmettcs orientales, est si belle qu'on pourrait la dater du xii° siècle.
Dans les tombeaux en plâtre de ce Musée Carnavalet, survivances celtiques ; stries contrariées en zigzags (comparer les tombeaux de l'Ouest, ceux de Poitiers, Angers, Cologne ; le guerrier Gaulois du Musée d'Avignon).
GuiLiiERMY. Itinéraire archéologique de Paris, Église de Saint- Germain-des-Prés.
DoM BouiLLART. Histoire de Saint^Germain^des-Prés.
Albert Lexoir. Statistique monumentale de Paris,
542 L^lLB-DE-FRANCë
Alexandre Lenoir. Le musée des monuments français. Journal et musée des monuments français. Catalogue du musée des monuments français.
L'abbé Lebeuf. Histoire de la ville de Paris et de tout le diocèse de Paris.
Sauval. Histoire et recherches des antiquités dç^Paris.
Abbé Valentin-Dufour. Bibliographie artistique^ historique et littéraire de Paris avant 4189.