LE BEAUVAISIS
iaienl de leurs garnisons en Orient certaines traditions ou idées populaires de TAsie Mineure. On a trouvé sur la stèle d'un légionnaire, qui avait fait un long séjour en Orient, la représentation d'un Jupiter monté sur un taureau et d'une Junon également debout sur un animal (voir l'article de Salomon Reinach sur le Jupiter Dolichenus dans le Dictionnaire des antiquités grecques et romaines de Daremberg et Saglio).
Après la venue du christianisme, on ne connut d'abord cette tradition iconographique que sous sa forme romanisée et l'on s'abstint de la copier. La tradition se renoua quand nos pères retournèrent en Orient. Ils n'étaient pas des archéologues ; mais leur instinct les portait à révérer et à imiter ce qui venait de ce pays, berceau de leur religion. Ils acceptèrent oriental ce qu'ils avaient refusé romain.
Entrée dans notre art, cette coutume s'y développa rapidement. On la trouve non seulement sur le chapiteau de Beauvais, mais sur de nombreux tombeaux. Par exemple : sur le tombeau de Jean, fils de saint Louis, à Saint-Denis, f 1247, un animal sert d'escabeau au personnage. De même, sur le tombeau de Philippe, frère de saint Louis, mort très jeune. L'animal tient dans sa gueule la cuisse d'un autre animal, ce qui se voit très souvent dans les griffons orientaux. — Sur le tombeau de Clovis I®"^ (première moitié du xHi" siècle, un animal sert aussi de support).
Sur la plaque tombale, à émail de Limoges, de Saint-Denis, même motif ; l'ornementation, avec ses fleurs à enroulements géométriques, en est d'ailleurs purement persane (Cf. aussi la mosaïque carolingienne de Germigny-les-Prés).
On croit souvent qu'on plaçait un lion aux pieds des hommes, comme symbole de courage et un chien, aux pieds des femmes, comme symbole de fidélité. On ne s'inquiétait pas à cette époque de symboliser le courage ou la fidélité par l'un ou par l'autre animal, puisque Richard Cœur de Lion a un chien à ses pieds et qu'un grand nombre de femmes ont de tout autres animaux que des chiens. La représentation de l'animal sous le personnage était seulement une marque d'honneur comme chez les Assyriens.
En Lombardie, on retrouve la même habitude, mêlée à d'autres éléments tout à fait orientaux et mêmes indiens.
Llî bkauVaisis 545
Les fonts baptismaux de Liè^e, belle fonte du xii^ siècle, sont soutenus — comme la mer d'airain du temple de Salomon, reconstituée d'après les livres saints — par des taureaux.
Enfin, il faut signaler^ comme preuve de ce contact avec Tart assyrien, le lion que Ton voit à Bamberg sur la tombe de Clément II : c'est une bête nerveuse, musclée, vivante comme celles de la sculpture asiatique.
L'autre élément à remarquer sur le chapiteau du Musée de Beauvais est la crossette en faisceau^ le point d'interrogation que l'on retrouve sur beaucoup d'autres chapiteaux (Cf. Woillez, Archéologie des monuments religieux de Vancien Beauvaisis, chapiteaux de Fay Saint-Martin, de Saint-Leu d'Esserent, d'Allonne).
En Bretagne, la crossette, élément à. la fois celtique et oriental, est représentée sur plusieurs chapiteaux (par exemple à Fouesnant, à Dinan, au mont Saint-Michel, etc.. Conférez aussi une médaille celtique en or, publiée dans le Congrès archéologique d^ Angers 1871, et représentant un homme tenant une crossette à la main).
On la trouve encore, avec d'autres éléments barbaro-byzantins, en Italie, sur le ciborium de Bagno-Cavallo qui date du vni<^ siècle (voir Cattaneo, lig. 29, 51, 85), à Rome, sur un puits de la fin du vHi® siècle au ministère de l'agriculture (Cattaneo, lig. 97); sur une œuvre authentiquemenl lombarde du Musée de Vérone, sur le ciborium de San Giorgio délia Valpolicella, daté de 712 et signé du Magistér Ursus. — La fréquence du point d'interrogation dans les œuvres lombardes des Comacini n'est pas un fait isolé.
D'où provenait-il, ce point d'interrogation, à Alexandrie comme à Poitiers (chapiteau du temple Saint-Jean), en Afrique, à Rome, à Venise comme dans toute la F'rance et l'Europe occidentale? Il venait de Syrie , il venait de Palestine. Il avait été rapporté par le canal chrétien, c'est-à-dire par le canal de la Méditerranée.
CornAiOD. Lp.çonr. 35